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shub22
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L'esprit dans la machine Empty L'esprit dans la machine

le Jeu 16 Mai 2019 - 11:48
 
Il y aurait toute une étude anthropologique et psychanalytique à faire sur ce mythe de “l’esprit dans la machine”, fantasme trans-générationnel auquel Dehaene ferait inconsciemment ou non référence avec son code de la conscience. Même et surtout s’il se pare de beaux atours scientifiques…
J’avais déjà commencé à l’évoquer : historiquement cela commence dès que l’homme invente la roue, peut-être est-ce déjà là avant. Se posant la question de savoir ce qui la fait rouler, il en naitra ce mythe de « l’esprit  dans la machine » lequel va traverser les siècles durant des générations. Avant que la science ne parvienne expliquer le mécanisme en jeu, celui de la gravitation… 
Mythe d’origine archaïque, mais tellement présent voire universel dans tellement de cultures et civilisations qu’on pourrait l’assimiler comme appartenant à cette famille de termes structuralistes dont celui inventé par Levi-Strauss bien qu’un peu passé de mode, le mythème…

Dans la nature on trouve toute sorte de créatures appartenant à cette catégorie dite « monstrueuse », celle des monstres bien-nommés: des hybrides comme le tigron ou le ligre qui ne peuvent se reproduire que difficilement et sous certaines conditions. Aussi des croisements hautement improbables comme l’ornithorynque d’Australie, n’ayant eu la possibilité de survivre que parce qu’il était sur une île détachée très tôt de la Pangée et que ses prédateurs naturels comme le renard étaient restées de l’autre côté de la mer sans pouvoir se développer sur cette île-continent. Il fut étudié par Darwin qui y vit une origine commune possible à toutes les espèces à la fois reptile, oiseau et mammifère rongeur… 
Comme autres monstres on pourrait ajouter les créatures mal formées depuis leur naissance, des accidents génétiques qui ne survivent généralement pas longtemps: étudiées dans la tératologie au Moyen-Âge on en rencontre chez les Romains et encore bien avant chez les Grecs, sous forme mythologique comme l’hermaphrodite fils d’Hermès et Aphrodite. 
On pourrait citer au moins 2 familles de monstres. Soit ces créatures naissent de l’homme ou en sont issues  biologiquement parlant, soit elles sont mythologiques et peuvent être interprétées comme résultant de l’accouplement obscène et interdit entre un dieu avec une humaine ou un animal tel les centaures: le monstre mi-humain est le résultat d’un plaisir hautement transgressif, comme Œdipe vis-à-vis de sa mère. Dans la mythologie, ces créatures peuvent provenir d’une transformation effectuée par un dieu sur demande d’un ou une mortelle… ou encore d’un ou une elfe, comme cette nymphe qui tomba amoureuse d’un bel adolescent et souhaitait être unie à lui pour toujours: un vœu que Poseïdon exaucera. Et ainsi naitra l’hermaphrodite. 
Origines de la monstruosité, mystiquement ou mythologiquement interprétés puis ré-interprétés, ré-inventés dans de nombreuses légendes et sur les cinq continents avec d’infinies variantes comme l’ornithorynque d’Australie: selon la légende aborigène il est le produit d’un viol d’une jeune cane désobéissante par un rat d’eau sur le territoire duquel elle s’était imprudemment aventurée… 
Cet “esprit dans la machine” s’est propagé jusqu’à nous avec le cyborg notamment, comme dans les films de SF où il apparaît souvent: le Terminator est gentil parce qu’il l’est devenu au cours du premier épisode de la série, établissant ainsi une bonne fois pour toutes le motif de sa rédemption. Et aussi la quasi-certitude qu’il restera du bon côté une fois celui-ci choisi: mais c’est une rédemption toute théorique car il faudrait bien sûr admettre que les machines peuvent elles connaître un au-delà… Tel Schwarzenegger devant affronter un autre cyborg mais lui très méchant et doté de plein de super-pouvoirs, engager un combat difficile et inégal donnera un film d’autant plus captivant que le rapport de forces sera disproportionné: l’action se déroulera selon une logique manichéenne, très WASP sur le fond et américano-hollywoodienne. 
Le but du méchant est d’éradiquer la mère avant qu’elle ne mette au monde le futur chef de la rébellion contre les machines, prochains dominateurs de la planète. Les cyborgs venant du futur sont des machines: l’une est venue pour changer le cours du temps afin que les machines ne rencontrent plus aucune résistance de la part de l’homme ni faire face à des rébellions. L’autre sera là pour défendre et protéger la mère même si tel n’était pas dans son projet de départ: trahison et changement de camp portés et finalement pleinement assumés jusqu’au bout. Comme dans certains westerns ou thrillers, tout paraît possible à ce niveau et tout peut arriver, mais sans arriver à atteindre la virtuosité de Little Big Man qui fit du thème de la trahison et du changement de camp un révélateur de la colonisation des Indiens. Et associé à une quête d’identité tout au long du film… 
Quant à Terminator si l’on se demande parfois où il se situe étant lui-même une machine, on réalisera surtout qu’il y a un message éminemment christique là-dedans à destination du public… Surtout jeune.
 Cette brève compilation dans la littérature et le cinéma pourrait énumérer une série d’autres robots, intelligents et doués fictionnellement d’une conscience voire d’émotions -sinon de sentiments- comme I-Robot avec Will Smith: thème récurrent dont il sera souvent question dans la SF. À l’exception notable de 2001, l’Odyssée de l’espace où Hal apparaîtra comme une mécanique totalement froide sinon glacée, complètement calculatrice. Dénuée de toute espèce d’émotion, elle tirera l’opinion qu’elle est supérieure à tout l’équipage et selon sa logique, cela lui fera éliminer méthodiquement et un par un tout l’équipage du vaisseau afin d’accomplir la mission initiale. Une fois débarrassée de l’humain décidément porteur de failles ce qu’elle juge inacceptable pour une mission scientifique, elle préfèrera le meurtre afin de rester seule aux commandes du vaisseau en route pour Jupiter. Et accomplir la mission pour laquelle elle était programmée. 
Le film Her est atypique dans le sens où il met en scène une créature IA intelligente et douée d’émotions, dont on n’entendra que la jolie voix de Scarlett Johansson sans jamais la voir. Au travers d’une série d’échanges téléphoniques qui nous transforme en voyeurs elle arrive à séduire Joaquim Phœnix: des échanges passionnés et passionnels au cours desquels leur complicité augmentera crescendo avant qu’elle ne décide de le quitter pour de bon. Lui signifiant à la fin qu’elle préfère la compagnie d’autres robots, elle lui signifiera que si eux sont aussi dotés d’émotions et d’une conscience qui sont factices et non-humaines, ces dernières sont plus similaires aux siennes que les nôtres. Mieux programmés que nous et sur tous les plans, le plan charnel excepté bien sûr ! S’estimant beaucoup plus évoluée elle aura une perception aigüe de la supériorité de la machine: ce sont décidément de bien meilleurs gestionnaires d’affects et de sentiments, car s’ils sont simulés par l’IA ils sont décidément gérés de façon bien plus rationnelle que nous au moyen d’une heuristique pleinement efficace. Plus évoluée et plus intelligente que l’humanité en général, elle nous jugera comme demeurés à un stade archaïque d’où nous n’avons pas pu ou su comment évoluer. Depuis lors l’homme n’a décidément pas su comment se transformer sur le plan affectif; dans son ultime message elle lui signifiera clairement nos limites: trop mauvais gestionnaires d’affects… Ni assez intelligents ni suffisamment maîtres de nous-mêmes. Une référence à ce surhomme dont Nietzsche avait rêvé ?
 Dans cette liste non exhaustive d’hybrides machine/vivant, on pourrait mentionner le Golem, cette fois comme créature mythologique. Dans un Moyen-Âge dominé alors par la confrontation entre 2 monothéismes l’un juif et l’autre chrétien, une créature d’argile fabriquée à Prague par un rabbin lui échappera pour semer la terreur. À la fin du moulage ce rabbin avait écrit sur son front la lettre chaïm signifiant ‘vie’ en hébreu: ce geste seulement compris par Dieu aura pour effet de l’animer et la créature s’échappera. Le rabbin courra dans toute la ville pour essayer de l’arrêter et la faire redevenir comme avant soit inanimée, inerte et sans vie: juste une statue d’argile ne représentant plus aucun danger pour quiconque.
Ce bref panorama serait incomplet sans Frankenstein, créature hybride mais organique au départ. Monstre par excellence, c’est le représentant d’un archétype de fantasme qui sera maintes fois repris par la SF: de cet assemblage hétéroclite de parties organiques et disparates au départ, Frankenstein redeviendra par la magie de la science un tout ré-assemblé et autonome. Tel un électrochoc, la foudre aura pour effet de réveiller son cerveau et il sera capable d’animer toutes ces parties disjointes mais selon un tout coordonné donc ré-approprié par son unité centrale.  Revenu des morts tel Orphée dans un corps composé et morcelé fait de parties ayant appartenu à une multitude d’autres, avec des morceaux pris et découpées sur des cadavres puis ré-assemblées tel un patchwork ou un manteau d’Arlequin, la créature se réveillera et s’animera avec une conscience mais surtout des questions… et son créateur se demandera si la personnalité du monstre n’est pas à l’image de son corps, c.-à-d. disparate et composite. À l’image de son corps, une personnalité morcelée et schizoïde… Une personnalité multiple, pour reprendre un terme très en vogue chez les anglo-saxons. 
 Il est clair que ces créatures possèdent toutes à la base -ce sera aussi le cas dans Metropolis de Fritz Lang- une supériorité et un avantage indéniable: à la différence de nous elles connaissent leur créateur et peuvent dialoguer avec lui, l’obligeant à écouter tous leurs reproches comme autant de plaintes lancinantes portant sur les imperfections et misères de ce monde… Lamento sur ce destin fatidique de l’être-venu-au-monde: il est ici sans l’avoir désiré ni voulu. Que sont-elles venues faire ici-bas ces créatures monstrueuses ? Sans même pouvoir bénéficier de l’opportunité d’un ou plusieurs doubles narcissiques pour avoir au moins la possibilité et la chance que nous avons, celle de pouvoir se regarder en miroir pour trouver peut-être d’autres réponses ? 
Père père, pourquoi m’as-tu abandonné demandera le Christ sur sa croix… 
Avec ces cyborgs et autres créatures d’épouvante, s’il nous semble parfois que nous sommes dans un questionnement différent de celui du Christ dans ses derniers moments, ces questions propres aux hybrides et aux monstres sont pourtant tout à fait symétriques. Sur le mode barthésien en référence à Mythologies, cette tératologie propre aux légendes et contes évoquant des monstres -hybrides ou non- a pour effet et fonction de nous prémunir contre des angoisses liées à des questions existentielles et/ou métaphysiques qui semblent rester sans réponse. Une thérapie prophylactique ? Peut-être leur vocation … 


Dernière édition par shub22 le Jeu 16 Mai 2019 - 19:45, édité 1 fois
PhiPhilo
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L'esprit dans la machine Empty Re: L'esprit dans la machine

le Jeu 16 Mai 2019 - 15:54
Rappelons tout de même que l'oxymore "esprit dans la machine" a été forgé par Gilbert Ryle en 1949 dans the Concept of Mind : 

"Je parlerai souvent de la doctrine reçue que je viens de résumer [il s'agit du dualisme cartésien] comme du « dogme du fantôme dans la machine ». L’injure est délibérée. J’espère montrer que cette doctrine est complètement fausse, fausse en principe et non en détail car elle n’est pas seulement un assemblage d’erreurs particulières mais une seule grosse erreur d’un genre particulier, à savoir une erreur de catégorie. En effet, cette théorie représente les faits de la vie mentale comme s’ils appartenaient à une catégorie [...] alors qu’en fait ils appartiennent à une autre catégorie. C’est la raison pour laquelle il s’agit d’un mythe de philosophe. [...] 


Il me faut d’abord expliquer ce que j’entends par l’expression « erreur de catégorie » ; je le ferai en m’aidant d’une série d’exemples.


Un étranger visite pour la première fois Oxford ou Cambridge ; on lui montre des collèges, des bibliothèques, des terrains de sport, des musées, des laboratoires et des bâtiments administratifs. Cet étranger demande alors : « Mais, où est l’ Université ? J’ai vu où vivent les membres des collèges, où travaille le recteur, où les physiciens font leurs expériences et différents autres bâtiments, mais je n’ai pas encore vu l’université dans laquelle résident les membres de votre Université » Il faudra alors lui expliquer que l’Université n’est pas une institution supplémentaire, une adjonction aux collèges, laboratoires et bureaux qu’il a pu voir. L’université n’est que la façon dont tout ce qu’il a vu est organisé. Voir les divers bâtiments et comprendre leur coordination, c’est voir l’Université. L’erreur de cet étranger gît dans la croyance naïve qu’il est correct de parler de Christ Church College, de la Bodléienne, du musée Ashmolean et de l’université comme si cette dernière était un membre de la classe dont les institutions déjà mentionnées sont des membres. A tort, il logeait l’Université dans la même catégorie que celle à laquelle appartiennent les autres institutions. Ces erreurs de catégories ont en commun un trait qu’il faut noter. Les erreurs sont commises par des gens qui ne savent pas manier le concept d’université [...]. Leur difficulté vient d’une inaptitude à user de certains termes du vocabulaire français. Certaines erreurs de cet ordre [peuvent être cependant] commises par des gens parfaitement capables d’appliquer des concepts, du moins dans des situations familières, mais susceptibles néanmoins, dans leur pensée abstraite, de ranger ces concepts sous des [catégories] auxquelles ils n’appartiennent pas. […] Le propos de ma critique est de montrer qu’une famille d’erreurs de catégorie radicales se trouve à l’origine de la théorie de la double vie [autre nom du "fantôme dans la machine"]. La représentation de la personne humaine comme un fantôme ou un esprit mystérieux dans une machine dérive de cette théorie. A ce propos, il est vrai que la pensée, les sentiments, et les activités intentionnelles ne peuvent être décrits dans les seuls langages de la physique, de la chimie te de la physiologie. Les tenants du dogme de la double vie en ont conclu qu’ils devaient être décrits dans un langage parallèle. Puisque le corps humain est une unité complexe et organisé, l’esprit humain doit, selon eux, être une autre unité, également complexe et organisée, bien que différemment, constituée d’une autre substance et ayant un autre genre de structure. Ou encore, puisque le corps humain, comme toute autre parcelle de matière, est un champ de causes et d’effets, ils voient dans l’esprit un autre champ de causes et d’effets quoique (Dieu merci) non de causes et d’effets mécaniques. [...] Les différences entre le physique et le mental sont donc placées à l’intérieur du schéma commune des catégories de « chose », de « substance », d’ « attribut », d’ « état », de « processus », de « changement », de « cause » et d’ « effet ». L’esprit est considéré comme une chose différente du corps ; les processus mentaux sont des causes et des effets bien que d’un genre différent des mouvements corporels et ainsi de suite. De même que l’étranger s’attendait à ce que l’université soit un bâtiment supplémentaire, à la fois semblable aux collèges et considérablement différents d’eux, de même les détracteurs du mécanisme [cartésien] représentent l’esprit comme un centre supplémentaire de processus de causalité, assez semblable aux machines tout en différant considérablement d’elles"(p. 16 de l'édition Payot).
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