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clément dousset
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La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mer 14 Nov 2018 - 8:44
Dans le Code de la Conscience, Stanislas Dehaene expose une théorie dite de "l'espace de travail neuronal global" qui est censée expliquer la façon dont la conscience serait produite par le cerveau. Pour ouvrir la discussion, je me permets de copier ici l'article que j'avais fait paraître dans Agoravox le 3 août 2015 :



Stanislas Dehaene nous a-t-il donné le "code de la conscience" ?



Le livre au titre choc de Stanislas Dehaene annonce un ouvrage marquant. Et « Le Code de la Conscience » publié fin 2014 aux éditions Odile Jacob est à n'en pas douter un traité scientifique de poids dans le domaine de la neurobiologie. C'est aussi un essai philosophique d'envergure à l'ambition claire et dès l'abord dévoilée. Savoir si cette ambition a atteint son but, c'est une autre question.
 

Un traité substantiel

Le traité nous fait cheminer avec clarté dans des ténèbres qu'on a pensé très longtemps impénétrables : le mystère de la conscience présente. L'I.R.M. (imagerie fonctionnelle par résonance magnétique), l'EEG (électroencéphalographie) et la MEG (magétoencéphalographie) sont les phares de cette exploration que permet encore d'étendre la pose de fines électrodes à l'intérieur du tissu cérébral. Ainsi peuvent être visualisées toutes les réactions du cerveau liées à la présentation à un sujet de stimulus sensibles. Par un protocole d'expérience ingénieux, Dehaene et son équipe ont pu ainsi comparer les réactions du métabolisme cérébral en fonction de stimulus principalement visuels qui entraînaient ou non une perception consciente chez un lot de patients. Ils ont ainsi mis à jour que certains stimulus, brefs et « masqués », dont on pouvait suivre l'effet à la trace jusque dans le cortex supérieur et dont les réactions du sujet témoignaient qu'ils avaient été compris pouvaient ne pas entraîner d'expérience subjective. En un mot que le cerveau pouvait enregistrer l'information contenue dans une image, la présentation d'un nombre par exemple, sans que le sujet ait eu conscience d'avoir vu l'image. Ils ont ainsi établi assez clairement l'existence d'un fonctionnement cérébral inconscient qui pouvait même être lié à l'élaboration de la pensée abstraite.
Par contraste, ils ont pu discerner dans l'activité neurale induite par des stimulus qui font accéder à des perceptions conscientes ce que Dehaenne appelle les « signatures d'accès à la conscience ». La première est un « embrasement » de nombreuses régions du cortex où les neurones entrent en forte activité. Cet embrasement est aussi assimilé à une « avalanche » car l'activation ne cesse de s'amplifier, de gagner en force au fur et à mesure de sa progression. A partir de ses expériences sur la perception d'une image, Dehaene met en lumière l'existence d'une seconde « signature », l'onde P300. 300 millisecondes après l'apparition du stimulus, une intense onde d'électricité positive parcourt en effet le cerveau de l'arrière vers l'avant. Une troisième signature de la conscience se manifeste par une longue activité de haute fréquence proche de l'activité gamma (40 Hertz). Enfin, et ce serait là une quatrième signature de la conscience, il y a une synchronisation massive des signaux électromagnétiques du cortex, les neurones appartenant à des régions cérébrales très éloignées se mettant à osciller dans la même bande de fréquence.
Connaître les « signatures » de la conscience ne manque pas d'avoir des applications pratiques d'importance majeure que Dehaene détaille aux chapitres 6 et 7 (« l'heure de vérité » et « l'avenir de la conscience »). Il montre en particulier comment le repérage de l'onde P300 peut permettre de distinguer pour les patients dans le coma ceux qui sont dans un état végétatif et ceux qui sont dans un état de conscience minimale alors que le diagnostic médical n'est souvent pas déterminant. Des questions jusqu'alors vivement débattues comme la présence ou l'absence de conscience chez le très jeune enfant paraissent en passe d'être tranchées : la conscience serait contemporaine de la naissance. Un test de la conscience auditive mis au point par Dehaene et son équipe a permis de certifier que le cerveau du singe présente une signature de la conscience. « Des recherches pilotes menées par le chercheur français Karem Benchenane suggèrent que même la souris pourrait réussir ce test » (1). Surtout, là où la question de l'accès à la conscience se pose, la recherche, à partir des signatures de la conscience, pourrait permettre des actions thérapeutiques cruciales dont la principale est bien sûr d'entraîner le retour à la lucidité des comateux chez qui on a pu détecter un état de conscience minimale. Des résultats prometteurs ont d'ores et déjà été observés.
 

Des a priori philosophiques

Si le traité scientifique provoque l'admiration et suscite l'adhésion, l'essai philosophique, lui, est plus discutable. La façon dont Dehaene donne les pleins pouvoirs à la neurobiologie matérialiste pour parler de la conscience peut paraître expéditive. Certes Descartes a droit à quelques pages attentionnées mais c'est pour dire que le philosophe était un neurobiologiste sans le savoir et que son dualisme était soit un opportunisme dans un temps où l'athéisme était persécuté soit la conséquence d'une vision trop mécaniciste du corps. La machine corporelle qu'il avait conçue aurait eu besoin d'une autre substance que la matière pour donner à l'esprit la liberté qu'on lui reconnaît. Le dualisme de l'Américain Eccles ayant osé postuler que « l'âme immatérielle agit sur la matière du cerveau » est assassiné en deux lignes. Un court paragraphe suffit pour rejeter la proposition « baroque » de Penrose faisant état d'une exploitation par le cerveau de la superposition des états quantiques.
Je n'ai nullement l'intention de défendre le dualisme de Eccles qui fait d'ailleurs référence comme Penrose à la physique quantique. Dehaene a raison de dire que ni l'un ni l'autre ne s'appuient sur la « moindre donnée de neurobiologie ou de science cognitive ». Je note cependant qu'ici comme ailleurs les neurobiologistes qui se veulent strictement matérialistes ont tendance à croire que la matière commence avec les molécules organiques et que ce qui se situe au niveau de l'atome ou en dessous dans les particules élémentaires, dans le spin des électrons, dans la force nucléaire forte ou gravitationnelle doit être a priori exclu d'un système d'explication de la conscience.
 

Le dédain de l'affectif

Ce « neurobiocentrisme » est loin toutefois d'être ce qui me gêne le plus. Ce qui m'alerte c'est la volonté de Dehaene de s'emparer de la conscience et de la nettoyer de tout contenu affectif. La façon dont il parle de la conscience phénoménale, des qualia est sans appel : « Dans quelques décennies, la notion même de qualia, ces quanta d'expérience pure, dépourvus de tout rôle dans le traitement de l'information sera considérée comme une idée étrange de l'ère préscientifique. » (2) Or, pour en rester au seul plan des sensations, les qualia ne se réfèrent pas seulement à leur qualité particulière mais à leur contenu affectif marqué quantitativement (un bruit est plus ou moins fort, une lumière plus ou moins vive) et affectivement (une sensation est plus ou moins plaisante ou plus ou moins douloureuse). Prétendre expliquer la conscience sans expliquer le plaisir et la douleur en tant que réalités subjectives ne me paraît pas pertinent. L'affectivement neutre n'existe pas dans la conscience, quelle que soit l'illusion qu'on en ait.
Sans doute l'image visuelle est-elle l'objet de conscience sensible le moins sensuel que nous puissions percevoir, très loin de l'odeur sur ce plan en tout cas. Mais, si nous l'examinons, nous la voyons composée de grains de couleur ou de lumière qui coexistent en son sein avec chacun sa particularité propre et sa valeur affective. Une image est faite d'une myriade de micro-affects même si on ne la retient comme Dehaene que pour être le support d'un chiffre ou de la graphie d'un nom, c'est-à-dire que le support d'une information abstraite. L'image justement avant d'être le support d'une information (ce qu'elle est à l'occasion, ce qu'elle n'est pas par essence) est la concrétisation d'une énergie affective.

En quoi cette forme d'énergie est-elle la transformation d'une autre ? Et quel phénomène permettrait cette transformation ? C'est ce sur quoi Dehaene ne s'interroge pas et ce sur quoi on ne peut pas ne pas s'interroger si on ne veut pas parler de la conscience comme d'une forme vide. La réflexion ici, je le sens bien, risque d'être complexe, périlleuse ou oiseuse. Mais il est des moments où le raisonnement par analogie peut être un recours éclairant. Dehaene nous en fournit un des deux termes : « Lorsque nous regardons un vieil écran de télévision muni d'un tube cathodique, l'image clignote cinquante ou soixante fois par seconde et l'enregistrement des neurones du cortex visuel montre qu'ils clignotent à la même fréquence. »(3) Gardons le chiffre de 50 fois par seconde et donc la durée de 40 millisecondes comme correspondant à une image (4). Nous pouvons toujours considérer qu'il y a correspondance entre deux éléments. Le premier serait un certain segment d'onde électromagnétique d'une longueur d'environ 6000 km (5). Ce segment d'onde est modulé en amplitude de façon particulière induisant la forme particulière de l'image reçue par l'écran. Le second serait un certain état des oscillations coordonnées de neurones se prolongeant de façon fixe pendant 40 millisecondes et induisant la forme particulière de l'image perçue par la conscience. Il y a à chaque fois un signal et une image. Il y a à chaque fois aussi l'état initial d'un objet et son état final. Cette façon de voir permet d'apprécier la transformation des substances (c'est-à-dire des formes d'énergie) qui conduisent à l'actualisation de l'objet -image. Dans le cerveau, c'est le mystère. Dans le vieux téléviseur, c'est relativement aisé à décrire si l'on simplifie. Capté par l'antenne, le segment d'onde qui a pour substance l'énergie électromagnétique se transforme après entrée dans le démodulateur en une variation d'intensité électrique de 40 millisecondes. Cette variation d'énergie électrique fera, pendant 40 millisecondes toujours, varier l'énergie cinétique d'un flux d'électrons projeté dans le tube cathodique. Ce flux d'électrons balaye la face interne de l'écran de gauche à droite et de haut en bas pendant toujours 40 millisecondes. Donc on a passage de l'énergie électromagnétique à l'énergie électrique et de l'énergie électrique à l'énergie cinétique.
Et après ? L'image virtuelle devient-elle actuelle automatiquement sur l'écran qu'on regarde ? Eh bien, non. Si l'écran n'est que du verre opaque, il reste noir sinon d'un gris verdâtre. Pour que l'image y apparaisse, il faut autre chose. Il faut que chaque ligne de la face interne de l'écran soit tapissée d'une centaine de photophores. Sans ces minuscules appareils, l'énergie cinétique du flux d'électrons ne peut être transformée de façon modulée en énergie lumineuse. Tout le cheminement ingénieux s'arrête court. Et l'image reste virtuelle, désespérément. Ainsi donc électromagnétique, électrique, cinétique, puis lumineuse, l'énergie ne subit pas moins de trois transformations avant de devenir substance de l'image. Et selon des processus à chaque fois différents, rigoureux et précis. Tout en étant instantanés. Des neurones qui oscillent avec un rythme particulier et sûr à l'image qui jaillit dans notre conscience, ne pourrait-il pas en être ainsi ?
 

L'intégration, un leurre intellectuel.

Mais ce n'est pas en tout cas ce qu'envisage Monsieur Dehaene qui semble nettement préférer le numérique à l'analogique pour expliquer la conscience.Cette machine dont il aurait déchiffré le code, il se voit prêt à la construire comme un ordinateur amélioré : « Dans une machine consciente, il faudrait avant tout que les programmes puissent communiquer entre eux avec une grande flexibilité. [ ...]. Les ordinateurs actuels interdisent généralement ce type d'échanges [...] Seule exception : le presse-papiers, qui permet un copier-coller d'une application à l'autre [...] L'architecture envisagée permettrait d'augmenter massivement la flexibilité des échanges d'informations, en fournissant une sorte de presse-papiers universel et autonome : l'espace de travail global. »(6) La trivialité de l'expression : « presse-papiers » pour désigner le générateur de conscience s'accorde ici avec la légèreté de l'idée. Le seul fait de compiler en les faisant se joindre des idées imprimées de façon disjointes dans le cerveau en ferait jaillir comme par pression la conscience.
Bien sûr cette compilation va de pair avec une organisation synthétique que Dehaene appelle : « intégration ». Or ce mot d'intégration strictement appliqué par Dehaene à la façon dont s'agrègent et s'ordonnent des éléments informatiques pour produire un percept sensible comme une image me paraît un leurre intellectuel. Que les assemblées de neurones en coordonnant leur activité nous permettent d'interpréter une scène, d'en distinguer les éléments, de les nommer etc., c'est une chose. Qu'elles produisent à partir d'informations sur les couleurs, la luminosité, la direction des lignes, l'étendue des surfaces, leur distance etc. la disposition de points de couleur dans l'espace de la conscience, c'en est une autre qui, pour moi, n'est pas acceptable. Sans doute l'image mentale dont l'existence est indéniable pose-t-elle des problèmes particuliers qu'il conviendrait d'examiner isolément.(7) Mais pour comprendre comment se forme l'image à partir des stimulus externes, le recours à la mise en commun d'éléments d'analyses distinctes ne peut déboucher que sur du vide : l'absence justement des points de couleur. Dehaene écrit : « Lorsque nous contemplons la Joconde, notre conscience ne nous donne jamais à voir une sorte de Picasso éviscéré dont les mains, les yeux et le sourire magique tireraient à hue et à dia . »(8) Il croit argumenter ainsi pour dire que le phénomène par lequel l'image vient à la conscience est le produit du bon ajustement et de la bonne coordination de données séparées provenant de moteurs d'analyse divers. C'est oublier que ces moteurs peuvent, l'un ou l'autre, cesser de fonctionner ou n'avoir jamais fonctionné du tout sans pour autant que nous soyons aveugles. Différentes formes d'agnosies consistant dans un déficit de la reconnaissance des formes, des couleurs, de l'orientation des objets peuvent justement faire ressembler la vision de certains patients à un « Picasso éviscéré » mais n'empêchent nullement le surgissement d'une réalité visuelle à la conscience. En elle s'impriment d'ailleurs au premier regard les Picasso si tourmentés soient-ils. Et les Soulage, les Fautrier ou les Pollock, tous ces tableaux dits abstraits dont la matière colorée, pleine de concrétions étranges, de formes à peine perceptibles, de couleurs chevauchant mystérieusement les lignes emplit pourtant précisément dès l'abord notre regard autant que la Joconde alors que notre cerveau s'active encore longtemps après pour y reconnaître formes, objets, semblant de situation, de sens ou seulement rythme de couleurs, d'espace et de lumière… A l'inverse, des patients qui peuvent indiquer la direction d'objets, même les saisir, même parler de leurs couleurs et qui témoignent ainsi d'un processus d' « intégration » assez poussé de l' information visuelle n'ont néanmoins conscience d'aucune image par suite de l'altération du cortex visuel primaire ou des voies qui y accèdent (9). Dehaene qui ne veut pas entendre parler des qualia ne semble pas non plus vouloir admettre que le phénomène de la vision consciente n'est pas causalement lié à des analyses disjointes qui peuvent exister sans lui et dont l'absence n'empêche pas qu'il existe. Ce que je vois et dont je ne peux dire quoi que ce soit, je le vois quand même. Ce que je ne vois pas avec un semblant de couleur ou de lumière dans un espace ayant un haut et un bas, une gauche et une droite et que je puis pourtant connaître par mille informations, je ne le vois pas.
Bien sûr la pensée de Dehaene qui voit surgir l'être lumineux de la conscience du néant obscur de l'inconscient par la seule vertu de l'intégration n'est pas seulement de l'ordre de la foi. Elle part d'un réflexe de bon sens : pourquoi les aires pariétales et frontales du cortex visuel qui analysent, précisent et enregistrent tant de données de la scène visuelle existeraient-elles si elles ne servaient à rien ? Évidemment la question serait dérangeante alors. Mais ces aires n'ont pas besoin de servir à une supposée intégration pour être utiles. Toutes les informations qu'elles recueillent peuvent servir – Dehaene le montre et en cela il a certainement raison – à alimenter la conscience. Je puis penser à la forme d'un objet, à sa position, à son éclairage, à sa fonction, à son nom etc. à partir des éléments d'analyses distinctes. Et je ne le pourrais pas s'il n'y avait pas des unités distinctes pour ces analyses.

Mais cela n'est pas à mon sens le rôle décisif des centres d'analyse spécialisés dans l'élaboration de l'image visuelle. Leur rôle pourrait être un rôle de correction et de retouche perpétuels. Le cortex visuel primaire enverrait une épreuve fabriquée sur l'aire rétinotopique et correspondant aux données brutes envoyées bâtonnet par bâtonnet ou cône par cône selon le stimulus reçu sur la tapisserie rétinienne. Cette épreuve serait examinée sous toutes les coutures et selon de multiples critères par les assemblées de neurones idoines. L'épreuve retouchée, la photo finale si l'on veut, serait alors renvoyée à l'aire rétinotopique du cortex visuel primaire et chaque module cortical s'y réactiverait de façon plus ou moins différente de la première épreuve. Là où l'ombre était douteuse, elle deviendrait franche. La ligne esquissée par des pointillés se dessinerait. Le contour flou se préciserait, s'affinerait, des cases de l'échiquier d'Adelson (11) s'éclairciraient ou se fonceraient etc. etc. Évidemment la succession d'images s'organiserait elle aussi avec un système de retouches multiples et les objets qui bougent apparaîtraient glisser au lieu de se mouvoir par saccades ... Là le problème de l'intégration constitutive de l'image dans « l'espace de travail » n'existe plus et celui de la conscience se déplace vers l'aire rétinotopique.
 

Voir hors de « l'espace de travail »

Ce que je suppute ici n'est pas sans laisser de traces à l'observation et Dehaene lui-même nous en fait part : « La propagation de l'onde vers l'avant n'est pas compliquée à comprendre : il faut bien que l'information sensorielle qui définit l'objet perçu quitte la rétine et pénètre dans la hiérarchie des aires corticales depuis le cortex visuel primaire jusqu'aux représentations plus abstraites de son identité et de son sens. L'onde qui parcourt le cerveau en sens inverse, par contre, n'est pas encore bien comprise. Ce pourrait être un signal attentionnel qui amplifie l'activité sensorielle. Il se pourrait également que le cerveau renvoie des messages aux aires sensorielles afin de leur confirmer que toutes leurs sensations ont bien été interprétées et de vérifier s'il reste certains détails à expliquer. »(9) Confirmation et vérification, ce n'est pas du tout pour ma part les fonctions modestes que j'assignerais à l'onde rétrograde. Je lui assignerais plutôt la fonction première : lancer (un peu après Dehaene, j'en conviens) le processus qui fera apparaître la conscience de l'image. Celui-ci passe inévitablement pour moi par la réactivation des modules corticaux de l'aire rétinotopique.
Comment se ferait alors - comme je l'envisageais dans mon raisonnement à propos du téléviseur - « un certain état des oscillations coordonnées des neurones » spécifiquement lié à l'image perçue ? Quels seraient les « photophores » ( peut-être le « photophore » unique ) qui permettraient le passage de la substance physique de l'énergie à une substance affective ? C'est par là à mon sens qu'il faudrait chercher. En tout cas plus sûrement qu'ailleurs. Cantonné dans ce qu'il appelle avec d'autres « l'espace de travail conscient » et où on ne voit nulle part comment pourrait surgir sa lumière, Stanislas Dehaene ne nous a pas donné le « code de la conscience ».
 






1- p.334
2- p.356
3- p.200
4- En réalité une moitié d'image qui s'entrelace avec l'autre en décalage d'une ligne. Les images se succédant au rythme exact de 20 par seconde.
5- la vitesse de propagation de l'onde magnétique étant équivalente à celle de la lumière : 300.000 km par seconde.
6- p.353
7- Il existe plusieurs aires rétinotopiques. Dans l'état actuel de nos connaissances (ou de nos ignorances) sur les substrats physiques qui peuvent porter la substance des objets conscients, je ne puis concevoir l'existence d'une image mentale, qu'elle soit d'imagination, de souvenir ou de rêve, sans l'activation d'une aire rétinotopique au moins.
8- p.244
9-Tous ces phénomènes auxquels je fais allusion ici sont englobés sous les termes de « vision aveugle » et sont assez bien exposés sinon expliqués dans l'article suivant : « La vision aveugle ou voir sans le savoir », carnets2psycho
10- p194
11- L'illusion d'optique dite de l'échiquier d'Adelson se manifeste par l'impression d'une forte différence de teinte entre deux cases d'un échiquier : l'une noire éclairée et l'autre blanche à l'ombre alors que toutes deux sont exactement de la même nuance de gris
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PhiPhilo
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Jeu 15 Nov 2018 - 7:28
La position de Dehaene est, typiquement, une illustration du scientisme dont je parle dans mon article Freud, Métapsychologie et Psychanalyse, sophisme qui consiste à tenir une condition nécessaire (en l'occurrence, la description rigoureuse du substrat neuronal sans lequel nos opérations cognitives ne sont pas envisageables) pour une condition suffisante (en l'occurrence, la réduction de tout phénomène mental à la seule mécanique neuronale).
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clément dousset
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Jeu 15 Nov 2018 - 9:33
@PhiPhilo a écrit:La position de Dehaene est, typiquement, une illustration du scientisme dont je parle dans mon article Freud, Métapsychologie et Psychanalyse, sophisme qui consiste à tenir une condition nécessaire (en l'occurrence, la description rigoureuse du substrat neuronal sans lequel nos opérations cognitives ne sont pas envisageables) pour une condition suffisante (en l'occurrence, la réduction de tout phénomène mental à la seule mécanique neuronale).

Le tort de Dehaene (et d'autres aussi d'ailleurs) me paraît aussi de figer un certain état de la science  comme étant définitif, de considérer qu'il a bien recensé et analysé les corrélats physicochimiques et neurophysiologiques qui accompagnent les phénomènes mentaux. Tout en n'ayant pas trouvé le moyen de découper ces phénomènes mentaux en unités qui pourraient être reliées de façon particulière et pertinente à des corrélats précis. Enfin de ne considérer comme pistes de recherche valables que celle où il s'est engagé.
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PhiPhilo
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Ven 16 Nov 2018 - 7:14
Même si les biais que vous évoquez étaient résolus, l'absurdité du scientisme resterait de considérer qu'en dehors de la science (au sens moderne, post-kantien de ce terme), il n'est pas d'espoir de progrès humain envisageable. Une telle idéologie se justifie pleinement à l'époque des Lumières qui voient, à juste titre, dans la science (plus exactement, dans la méthode scientifique) la conditio sine qua non pour combattre l'obscurantisme, les superstitions et les privilèges y associés. Tout le monde a compris, aujourd'hui, qu'une telle condition est peut-être nécessaire mais certainement pas suffisante. De sorte que la survivance (en latin, superstitio) de l'idéologie scientiste ne peut se comprendre qu'en relation avec un lobbying étroit de la part de ceux qui s'intéressent au contenu mécaniquement déterministe de certaines théories scientifiques (ignorant, par exemple, les acquis de la physique quantique ou des sciences humaines pour lesquelles le déterminisme n'est pas mécanique mais statistique) plutôt qu'à la rigueur proprement dite de la méthode. Et, tant qu'à faire, "la mécanique étant le paradigme des sciences, on imagine une psychologie ayant pour modèle une mécanique de l’âme"(Wittgenstein, Leçon sur l’Esthétique, IV, 1). D'où les ravages que le scientisme risque de causer dans le domaine de l'éducation, tout particulièrement dans celui de l'apprentissage de la lecture où, afin de maximiser les performances des apprentis lecteurs dans la compétition Pisa, leurs compétences se trouvent réduites à une combinatoire graphèmes-phonèmes donc, effectivement, à une simple mécanique (cf., sur ce sujet, mon article, Feyerabend et l'Apprentissage Anarchique de la Lecture). D'une manière générale, comme le souligne Wittgenstein, "à supposer que toutes les questions théoriques possibles soient résolues, les problèmes de notre vie demeurent encore intacts"(Wittgenstein, Tractatus, 6.52), voulant dire par là que ceux-ci ressortissent toujours, in fine, à l'agir et à son incertitude pratique à l'égard de quoi le savoir assertorique n'a qu'une corrélation assez lâche.
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clément dousset
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Dim 18 Nov 2018 - 9:43
@PhiPhilo a écrit:Même si les biais que vous évoquez étaient résolus, l'absurdité du scientisme resterait de considérer qu'en dehors de la science (au sens moderne, post-kantien de ce terme), il n'est pas d'espoir de progrès humain envisageable. Une telle idéologie se justifie pleinement à l'époque des Lumières qui voient, à juste titre, dans la science (plus exactement, dans la méthode scientifique) la conditio sine qua non pour combattre l'obscurantisme, les superstitions et les privilèges y associés. Tout le monde a compris, aujourd'hui, qu'une telle condition est peut-être nécessaire mais certainement pas suffisante. De sorte que la survivance (en latin, superstitio) de l'idéologie scientiste ne peut se comprendre qu'en relation avec un lobbying étroit de la part de ceux qui s'intéressent au contenu mécaniquement déterministe de certaines théories scientifiques (ignorant, par exemple, les acquis de la physique quantique ou des sciences humaines pour lesquelles le déterminisme n'est pas mécanique mais statistique) plutôt qu'à la rigueur proprement dite de la méthode. Et, tant qu'à faire, "la mécanique étant le paradigme des sciences, on imagine une psychologie ayant pour modèle une mécanique de l’âme"(Wittgenstein, Leçon sur l’Esthétique, IV, 1). D'où les ravages que le scientisme risque de causer dans le domaine de l'éducation, tout particulièrement dans celui de l'apprentissage de la lecture où, afin de maximiser les performances des apprentis lecteurs dans la compétition Pisa, leurs compétences se trouvent réduites à une combinatoire graphèmes-phonèmes donc, effectivement, à une simple mécanique (cf., sur ce sujet, mon article, Feyerabend et l'Apprentissage Anarchique de la Lecture). D'une manière générale, comme le souligne Wittgenstein, "à supposer que toutes les questions théoriques possibles soient résolues, les problèmes de notre vie demeurent encore intacts"(Wittgenstein, Tractatus, 6.52), voulant dire par là que ceux-ci ressortissent toujours, in fine, à l'agir et à son incertitude pratique à l'égard de quoi le savoir assertorique n'a qu'une corrélation assez lâche.

Bonjour PhiPhilo,

Il me semble assez bien voir ce que vous voulez dire. Mon dernier article : "Politique et neuroscience" témoigne que je suis largement d'accord avec votre façon de voir. L'invasion des neurosciences devient la forme moderne du scientisme. Et aucune institution, aucune branche de la vie sociale, intellectuelle, morale n'est à l'abri de cette invasion. La nomination de Dehaene comme président d'un conseil scientifique de l'éducation en est un symptôme alarmant.

Il y a un progrès de la liberté de pensée depuis plusieurs siècles qui va de pair avec un progrès de la recherche scientifique et donc de la science fondamentale. Nul évidemment ne doit songer à restreindre cette liberté première. En revanche on peut s'inquiéter de la voir menacée de facto.La théorie de "l'espace  de travail neuronal conscient" que prône Dehaene comme une majorité de chercheurs dans le domaine des neurosciences est ainsi devenue une espèce de dogme en fonction duquel se développent toutes les recherches subventionnées. Des théories concurrente qui auraient besoin de s'engager dans des voies nouvelles sont méconnues, méprisées et finalement étouffées.

Ce n'est pas l'aspect mécanique de la théorie de Dehaene qui me gêne. La théorie que je lui oppose présente aussi un mécanisme de production de la conscience même s'il repose sur des bases différentes. Ce qui me gêne c'est sa prétention à s'accaparer la globalité de la conscience tout en la dépouillant de sa substance même : les qualia et en la réduisant au produit d'une activité computationnelle qui pourrait être effectuée par une future machine.

Pour moi, il y a quelque chose non seulement de spécifiquement humain dans la conscience mais d'animal et de vivant intiment lié à une composante de la matière qui échappera toujours à notre maîtrise et dont la connaissance même si elle était possible n'empêchera pas - comme vous le dites en citant Wittgenstein - que "les problèmes de notre vie demeureront intacts".
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PhiPhilo
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Lun 19 Nov 2018 - 12:18
Je crois qu'il en va de la science comme d'un certain nombre de productions intellectuelles (par exemple les droits de l'homme, la démocratie, la technologie, etc.) d'un occident aussi décadent et sclérosé que dominateur et sûr de lui : elle se proclame universelle, c'est-à-dire qu'elle se prétend hors de l'espace et du temps. En ce sens, Heidegger n'a pas complètement tort d'affirmer que "la science ne pense pas. Elle ne pense pas, parce que sa démarche et ses moyens auxiliaires sont tels qu'elle ne peut pas penser"(que veut dire "penser" ?) puisque pour lui, penser, c'est être habité par le souci du devenir, ce dont, précisément, la science au sens moderne (post-kantien) du terme, refuse de se préoccuper. Pour ma part, n'étant pas heideggerien et considérant la polysémie du verbe "penser", je corrigerai légèrement le propos en disant que, dans un certain sens de ce verbe, la science ne se pense pas, c'est-à-dire qu'elle n'est pas capable de se prendre pour objet dans un mouvement réflexif : on peut faire une histoire de l'histoire (Duby), une philosophie de la philosophie (Hegel), mathématiser les mathématiques (Gödel), faire du théâtre dans le théâtre (Pirandello), mais la science moderne ne sait pas réfléchir scientifiquement sur elle-même. Du coup, les enjeux de la science, la science moderne ne peut pas les voir. La science est myope. Elle ne sait pas où elle va. 

Cela n'a pas toujours été le cas : la science platonicienne, la science cartésienne, la science copernico-galiléenne, la science kantienne, la science hégélienne, etc. se pensent elles-mêmes dans la mesure où les savants intègrent leurs constructions ontologiques (ce qu'ils découvrent comme étant le réel) dans une réflexion épistémologique, éthique, psychologique, politique, etc. plus générale. Réflexion générale que, sauf erreur, on appelle "philosophie". Pour un certain nombre de raisons sur lesquelles il faudrait sans doute revenir, la division sociale du travail intellectuel a parcellisé la tâche scientifique jusqu'à l'absurde : on se demande quels sont les réseaux neuronaux qui nous font lire, ou bien apprécier un vin, ou encore nous souvenir de notre grand-mère sans se rendre compte que, à supposer que tous les réquisits méthodologiques soient satisfaits, aucun problème humain n'a, par là, été résolu. Nous ne sommes pas des juxtapositions de machines à lire, à boire ou à évoquer des souvenirs (ça, c'est la thèse du connexionnisme). Nous sommes des êtres vivants géographiquement, historiquement, affectivement et socialement situés qui, à l'occasion, lisons, buvons ou nous souvenons. Réduire, comme le fait Dehaene, la conscience à un calcul, voire à un processus computationnel, cela peut, à la rigueur, permettre de répondre à la question "que faut-il ajouter à une machine pour qu'elle soit consciente ?", mais certainement pas à la question "comment aider cet élève qui dort sous les ponts et qui parle à peine le français à se concentrer sur son travail ?". La soi-disant "universalité" de la science la rend irrémédiablement réductrice ("la conscience, ce n'est que ça") et, partant, dérisoire.
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shub22
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Lun 19 Nov 2018 - 14:59
Est-ce que vous connaissez Aurélien Barrau ? Astrophysicien ET titulaire d'un doctorat de philosophie, ses séminaires sont passionnants quoique critiqués par les scientifiques. Mais le jour où on trouvera 2 physiciens entièrement d'accord, sur les trous noirs, le BIg Bang, la topologie de l'espace etc.
Il s'implique aussi beaucoup politiquement dans la lutte contre le réchauffement et un jour il était venu sur un forum de sciences que je fréquente mais malheureusement , si ça portait sur son dernier livre sur le droit des animaux s'intitulant si ma mémoire est bonne, "l'animal est un homme comme les autres", la discussion a tourné au végétarisme (et non veganisme) dont il est un adepte convaincu. Le problème est que ce livre, il l'a écrit avec un certain Louis Schweitzer, lequel a commencé en 81 comme directeur de cabinet de Fabius et qui a fini non sans un salaire astronomique par devenir un PDG responsable de la fermeture d'une usine Renault... et de moult licenciements et délocalisations dont certains allant presque jusqu'à la Lune sinon Mars.

WiKi a écrit:Sa présidence (Louis Schweitzer) est marquée par la privatisation de Renault en 1996, la fermeture de l'usine belge de Vilvorde, une large délocalisation des usines hors de France au profit de la mondialisation que couronne l'alliance avec Nissan en 1999. Ainsi, à son arrivée, les effectifs de Renault en France sont de 85 962 employés, à son départ en 2005, ils ne sont plus que de 42 953 faisant de la marque au losange le leader mondial de la délocalisation de sa production.
Pour revenir au débat, la science est de venue LaScience (je paraphrase Lacan avec LaLangue évidemment), soit quelque chose qui vient opportunément sans doute remplacer la ou les religions en pleine crise et la faillite des idéologies qui ne laissent plus la place qu'à un ultra-libéralisme ayant laissé tombé le souci des gens, et ne se préoccupant plus que de s'enrichir individuellement avec un mépris grave et affiché pour les conséquences. En ces temps troublés aux perspectives d'avenir et de futur pour le moins préoccupantes, elle vient incarner une positivité dans nos sociétés, et retrouve pour la majorité des gens cette aura du 19ème siècle perdue lors de la Première Guerre mondiale et après: que la science est et serait synonyme de progrès, finalement notre seul espoir, ce qui se transforme en propos assez dogmatiques de la part de scientifiques qualifiés très justement de scientistes. D'où la très grande difficulté de discuter avec des scientifiques, qui en plus marquent un certain mépris voire un mépris certain à l'égard des sciences humaines et particulièrement la philosophie.
Nos sociétés allant se spécialisant de façon elle aussi exponentielle, je vous invite à lire ou écouter des conférences de Aurélien Barrau qui représente pour moi un espoir, incarne des valeurs dans lesquelles je me reconnais notamment sur les rôles politiques, esthétiques et sociaux d'une science d'une XXIème siècle.
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PhiPhilo
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mar 20 Nov 2018 - 7:43
Le problème avec Aurélien Barrau, comme avec tous les intellectuels médiatiques, c'est qu'il est capable de faire un show (je pense, notamment à celui de Dehaene à Marseille pour la présentation de son bouquin : ça m'a fait penser à une émission débile dont j'ai oublié le nom et qui passait à la télé dans les années 80 présentée par les frères Bogdanov !) tout en ne bousculant pas trop l'ordre politique, social et économique établi (cf, par exemple, la critique que fait le blog "le Partage" de l'"engagement" écologique d'Aurélien Barrau). En d'autres termes, et pour en revenir à mon propos précédent, là où il faudrait que les scientifiques se fassent philosophes, certains d'entre eux se bornent à être journalistes : c'est moins risqué et plus rémunérateur. Tout le monde ne peut pas être Einstein, Bohr ou Schrödinger.

Cela dit, vous avez raison de rapprocher scientisme et religion. Pour ma part, afin de mettre de côté le besoin de spiritualité que satisfont la plupart des religions, je ferais plutôt le rapprochement avec le cléricalisme pour insister sur la dévotion béate que la science suscite auprès des masses naïves et crédules, tant du point de vue de l'aspect hollywoodien de sa liturgie (cf. supra) que du point de vue de la soumission irrationnelle à une parole sacrée (Blanquer cite Dehaene comme, naguère, le prêtre citait les Evangiles). Stanley Milgram et Michel Foucault ont écrit des choses intéressantes à propos de ce phénomène. Du coup, il faut se garder aussi de confondre scientisme et science. D'abord parce que, nous l'avons dit, tous les scientifiques ne sont pas scientistes, même si, aujourd'hui, la critique des enjeux de la science par les scientifiques eux-mêmes est presque exclusivement le fait de spécialistes de sciences sociales (je pense à Pierre Bourdieu, évidemment, mais aussi à Robert Castel, Monique Pinçon-Charlot ou Frédéric Lordon). Ensuite parce qu'on peut être à la fois anti-scientiste et positiviste, c'est-à-dire reconnaître que la science est, globalement, un facteur de progrès historique, non seulement s'agissant de son contenu lexical (les "découvertes" scientifiques) mais aussi, et peut-être surtout, en raison du paradigme méthodologique qu'elle promeut en matière de recherche et de validation de la vérité. J'ai l'habitude de dire que le scientisme est à la science ce que l'historicisme est à l'histoire ou l'islamisme à l'islam : un aveuglement coupable sur la portée et les limites d'un discours d'autorité et donc une dénaturation des principes fondateurs de ce discours.

P.S. : par le plus grand des hasards, je suis en train d'écouter France Culture où un économiste nous explique benoîtement la manière dont l'INSEE "calcule" l'indice des prix à la consommation. Il prend le prix d'un bien ou d'un service (par exemple, celui d'un ordinateur) et il le pondère par un "effet qualité" (sic !). En clair : si l'an dernier il vous fallait dépenser 500 € pour acheter un ordinateur bas de gamme et cette année 600 €, l'INSEE va vous expliquer que son prix "réel" a néanmoins baissé au motif qu'il est "de meilleure qualité" (comment fait l'INSEE pour quantifier les qualia ? Mystère ...) ! Voilà comment on vous fait croire qu'il n'y a pas d'inflation ! Et pas la moindre réaction de la part du journaliste qui conduit l'interview ! Mais là, on n'est plus dans le scientisme : c'est carrément du foutage de gueule (la "science" économique est très forte pour faire ça).
PhiloGL
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mar 20 Nov 2018 - 15:29
Bonjour.

J'aimerais donner un avis simplement scientifique. Je vous laisse juges de sa portée philosophique. On a coutume de distinguer recherche fondamentale et recherche appliquée. Il me semble que l'on peut considérer l'étude de la conscience humaine comme de la recherche appliquée. En effet, si Mr Dehaene a pour apriori méthodologique que la conscience est réductible à l'activité de circuits neuronaux, je doute qu'il dispose des connaissances fondamentales au sujet de cette activité. Par exemple sait-il comment l'activité des circuits neuronaux d'une araignée peut diriger la construction d'une toile parfois si joliment géométrique ? On comprend bien l'enjeu (médical, économique ou de pure curiosité) de l'intérêt pour la conscience humaine, mais si cette recherche se réalise en faisant abstraction de données fondamentales, c'est mettre la charrue avant les bœufs, ce qui caractérise bien souvent la recherche appliquée. Quand la neurologie/neuro-éthologie des araignées aura donné une réponse à la question : comment les circuits neuronaux construisent la toile d'araignée, sans qu'intervienne un "esprit", on disposera d'une base qui ne sera plus un apriori : connaissant dans le détail le fonctionnement des circuits neuronaux de l'araignée, quelle différence pourrait-on trouver chez l'être humain qui rendrait sa conscience partiellement indépendante de ce fonctionnement neuronal ? En attendant, toute réflexion sur base des théories de Mr Dehaene me semble vaine.
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shub22
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mer 21 Nov 2018 - 6:20
@PhiPhilo a écrit:J'ai l'habitude de dire que le scientisme est à la science ce que l'historicisme est à l'histoire ou l'islamisme à l'islam : un aveuglement coupable sur la portée et les limites d'un discours d'autorité et donc une dénaturation des principes fondateurs de ce discours.
Selon moi, cette analogie pour parlante qu'elle est -c'est indéniable- ne pointe pas suffisamment l'instrument qui pervertit (je n'aime pas ce terme-là mais tant pis) la science en idéologie au moyen de cette "déviation" que constitue le scientisme car le scientisme EST une idéologie: il n'y a pas à mon avis à s'y tromper. Et une idéologie comporte nécessairement ses inquisiteurs, ses tribunaux, d'exception ou pas, ses lignes officielles dont un Feyerabend semble a priori être exclu etc. Même si Aurélien Barrau fait régulièrement référence à lui... et c'est selon moi un témoignage de plus de sa grande ouverture d'esprit en tant que scientifique/philosophe: ce qui est suffisamment rare pour mériter d'être souligné.
Encore faudrait-il savoir quand on parle de LaScience si on parle de la vision de Kant, de Hegel ou celle de Heisenberg voire Einstein, ou postérieures... Ou si on parle d'une de ses instrumentalisations c.-à-d. de technosciences, terme un peu galvaudé et devenu journalistique, l'apanage de journalistes ou essayistes qui entreprennent une sociologie des sciences: une sorte de mantra ou mot-valise dont on ne sait pas au fond très bien ce qu'il désigne réellement et recouvre. Voir Dominique Pestre. 
Pour moi l'historicisme est un schéma que l'on plaque pour parler et analyser un ou des événements historiques (voir Karl POPPER, Misère de l'historicisme)... L'islamisme est une idéologie dérivée ou prenant sa source quelque part dans l'islam mais est un phénomène proprement moderne et contemporain. Mais quant au scientisme que dire ??? Sinon qu'il nait probablement du statut privilégié de "spécialiste", expert dans son domaine, parlant un langage généralement très particulier et que seuls ses pairs sont à même de comprendre, et non le vain peuple: d'où son aura mass-mediatisée et qui proviendrait selon moi de ce que les sciences humaines tel que sociologie, économie ne parviennent pas à trouver de concrétisations visant un mieux-vivre-ensemble, la prise en compte cette fois basique du ou des soucis écologiques lesquels sont évidemment très fortement contrecarrés par les hommes politiques... même si énormément d'industries comme celles dites énergétiques (énergies non fossiles) aux USA se sont reconverties massivement dans l'écologie comme les éoliennes. 
Et donc cet anti-écologisme radical affiché et revendiqué par Trump vient cette fois (c'est une nouveauté historique, le hiatus entre politique et intérêts de l'industrie aux USA qui fait que le discours de Trump est vraiment de nature populiste) contrecarrer frontalement les intérêts du capitalisme, lequel ne se pérennise et ne survit que grâce à cette formidable empathie dont il fait et a fait preuve depuis ses débuts, la démocratie n'étant plus pour lui qu'un paravent. 
Un paravent qui a certes compté dans son histoire de façon importante et participé à son développement et expansion pour devenir ce qu'il est aujourd'hui: un capitalisme-monde aussi appelé ou surnommé mondialisation.
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PhiPhilo
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mer 21 Nov 2018 - 9:46
@PhiloGL a écrit:Quand la neurologie/neuro-éthologie des araignées aura donné une réponse à la question : comment les circuits neuronaux construisent la toile d'araignée, sans qu'intervienne un "esprit", on disposera d'une base qui ne sera plus un apriori : connaissant dans le détail le fonctionnement des circuits neuronaux de l'araignée, quelle différence pourrait-on trouver chez l'être humain qui rendrait sa conscience partiellement indépendante de ce fonctionnement neuronal ?
Là, vous êtes au cœur du sujet. 

En effet, comme vous le savez sans doute, les neuro-sciences dont il est question ici sont nées dans les années 50 à la suite des travaux de Turing sur la cybernétique, c'est-à-dire sur les systèmes physiques qui sont capables de faire des inférences logiques valides. Or, comme vous le savez aussi, depuis Platon jusqu'à Russell en passant par Descartes, LA logique (LaLogique, comme dirait shub22, c'est-à-dire, pour en revenir à Lacan, une certaine pulsion inconsciente de signifiance unilatérale) est considérée comme le paradigme de l'excellence en matière de pensée. Du coup, l'intuition de Turing, qui est un logicien et un mathématicien, est la suivante : voyons si nous ne pourrions pas construire des systèmes mécaniques qui sont capables d'utiliser la logique propositionnelle et la logique des prédicats du premier ordre. Or, de fait, nous savons construire des machines qui, de l'information "si p alors q" et de l'information "p", déduisent "q", de l'information "pour tout x appartenant à D, il existe un y tel que y=f(x)" et de l'information "x=a, a appartenant à D", infèrent "y=f(a)". Bref, il est tout à fait possible de construire des machines à calculer (en anglais, computers), "calculer" étant ici synonyme de "utiliser la logique propositionnelle et la logique des prédicats du premier ordre". Intuition géniale, c'est certain. On sait quelle confirmation triomphale l'avenir a réservé à Turing. Jusque là, rien à dire. 

Cela commence à se compliquer à l'étape suivante, dans laquelle la responsabilité de Turing est complètement dégagée. Certains (Shannon, Simon, Chomsky, Fodor, ...) ont cru devoir en tirer l'hypothèse suivante : si une simple machine est capable de calculer, comme nous autres, êtres humains, sommes aussi capables de penser logiquement, il se pourrait qu'après tout, nos cerveaux ne soient rien d'autre que des machines à calculer, autrement dit des computers complexes. C'est là que ça commence à devenir problématique. Et pour une raison précise : la formation d'une telle hypothèse s'appelle, en logique, une abduction. C'est une inférence très banale et, en plus, extrêmement utile parce qu'elle permet de former les hypothèses audacieuses sans lesquelles la recherche n'avance pas. Sauf que ... ce n'est pas une inférence valide au sens des logiciens, parce que ce n'est pas une inférence concluante. C'est comme si je disais : "mon voisin est noir, les corbeaux sont noirs, donc mon voisin est (probablement) un corbeau". Mais, encore une fois, tant qu'on en reste au stade de l'hypothèse audacieuse en attente de confirmation expérimentale, tout va bien. 

Là où, en revanche, on passe véritablement du stade scientifique heuristique (dans lequel, Feyerabend se plaît à le rappeler, anything works) au stade scientiste proprement dit, c'est quand les Changeux, Damasio, Laborit ou autres Dehaene prennent l'hypothèse (non confirmée, et on ne voit pas bien comment on pourrait s'y prendre pour le faire, mais bon ...)  que nos cerveaux sont probablement des machines à calculer (computers) pour un axiome évident par soi-même (et indémontrable par définition). C'est sur cette escroquerie intellectuelle que va se développer tout le courant cognitiviste qui s'évertue à nous faire accroire que penser, c'est calculer et que notre système nerveux central n'est qu'une agrégation de microprocesseurs qu'il suffirait d'interconnecter correctement et d'implémenter avec des informations pertinentes pour maximiser son efficacité. Pour ne rien dire de l'oxymore ridicule d'"intelligence artificielle" (sic !) dont on gratifie les systèmes mécaniques ainsi optimisés et qui aurait probablement fait beaucoup rire Alan Turing. Voilà comment on transforme, en tout cas,

@shub22 a écrit:la science en idéologie au moyen de cette "déviation" que constitue le scientisme car le scientisme EST une idéologie: il n'y a pas à mon avis à s'y tromper. Et une idéologie comporte nécessairement ses inquisiteurs, ses tribunaux, d'exception ou pas, ses lignes officielles


Du coup, pour en revenir au propos de PhiloGL, il est manifeste que le cours de l'histoire des sciences aurait pu être tout autre. Il eût suffi qu'un lobby arachnophile fît le raisonnement suivant : si une simple araignée est capable de tisser une toile magnifique, comme nous autres êtres humains sommes aussi capables de tisser (quoique très maladroitement), il se pourrait qu'après tout nous ne fussions que des araignées dégradées ! Pénélope l'a échappée belle !
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clément dousset
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mer 21 Nov 2018 - 10:14
@PhiPhilo a écrit:
Quand la neurologie/neuro-éthologie des araignées aura donné une réponse à la question : comment les circuits neuronaux construisent la toile d'araignée, sans qu'intervienne un "esprit", on disposera d'une base qui ne sera plus un apriori : connaissant dans le détail le fonctionnement des circuits neuronaux de l'araignée, quelle différence pourrait-on trouver chez l'être humain qui rendrait sa conscience partiellement indépendante de ce fonctionnement neuronal ?

Là, vous êtes au cœur du sujet. 

En effet, comme vous le savez sans doute, les neuro-sciences dont il est question ici sont nées dans les années 50 à la suite des travaux de Turing sur la cybernétique, c'est-à-dire sur les systèmes physiques qui sont capables de faire des inférences logiques valides. Or, comme vous le savez aussi, depuis Platon jusqu'à Russell en passant par Descartes, LA logique (LaLogique, comme dirait shub22, c'est-à-dire, pour en revenir à Lacan, une certaine pulsion inconsciente de signifiance unilatérale) est considérée comme le paradigme de l'excellence en matière de pensée. Du coup, l'intuition de Turing, qui est un logicien et un mathématicien, est la suivante : voyons si nous ne pourrions pas construire des systèmes mécaniques qui sont capables d'utiliser la logique propositionnelle et la logique des prédicats du premier ordre. Or, de fait, nous savons construire des machines qui, de l'information "si alors q" et de l'information "p", déduisent "q", de l'information "pour tout appartenant à D, il existe un tel que y=f(x)" et de l'information "x=aappartenant à D", infèrent "y=f(a)". Bref, il est tout à fait possible de construire des machines à calculer (en anglais, computers), "calculer" étant ici synonyme de "utiliser la logique propositionnelle et la logique des prédicats du premier ordre". Intuition géniale, c'est certain. On sait quelle confirmation triomphale l'avenir a réservé à Turing. Jusque là, rien à dire. 

Cela commence à se compliquer à l'étape suivante, dans laquelle la responsabilité de Turing est complètement dégagée. Certains (Shannon, Simon, Chomsky, Fodor, ...) ont cru devoir en tirer l'hypothèse suivante : si une simple machine est capable de calculer, comme nous autres, êtres humains, sommes aussi capables de penser logiquement, il se pourrait qu'après tout, nos cerveaux ne soient rien d'autre que des machines à calculer, autrement dit des computers complexes. C'est là que ça commence à devenir problématique. Et pour une raison précise : la formation d'une telle hypothèse s'appelle, en logique, une abduction. C'est une inférence très banale et, en plus, extrêmement utile parce qu'elle permet de former les hypothèses audacieuses sans lesquelles la recherche n'avance pas. Sauf que ... ce n'est pas une inférence valide au sens des logiciens, parce que ce n'est pas une inférence concluante. C'est comme si je disais : "mon voisin est noir, les corbeaux sont noirs, donc mon voisin est (probablement) un corbeau". Mais, encore une fois, tant qu'on en reste au stade de l'hypothèse audacieuse en attente de confirmation expérimentale, tout va bien. 

Là où, en revanche, on passe véritablement du stade scientifique heuristique (dans lequel, Feyerabend se plaît à le rappeler, anything works) au stade scientiste proprement dit, c'est quand les Changeux, Damasio, Laborit ou autres Dehaene prennent l'hypothèse (non confirmée, et on ne voit pas bien comment on pourrait s'y prendre pour le faire, mais bon ...)  que nos cerveaux sont probablement des machines à calculer (computers) pour un axiome évident par soi-même (et indémontrable par définition). C'est sur cette escroquerie intellectuelle que va se développer tout le courant cognitiviste qui s'évertue à nous faire accroire que penser, c'est calculer et que notre système nerveux central n'est qu'une agrégation de microprocesseurs qu'il suffirait d'interconnecter correctement et d'implémenter avec des informations pertinentes pour maximiser son efficacité. Pour ne rien dire de l'oxymore ridicule d'"intelligence artificielle" (sic !) dont on gratifie les systèmes mécaniques ainsi optimisés et qui aurait probablement fait beaucoup rire Alan Turing. Voilà comment on transforme, en tout cas,

@shub22 a écrit:la science en idéologie au moyen de cette "déviation" que constitue le scientisme car le scientisme EST une idéologie: il n'y a pas à mon avis à s'y tromper. Et une idéologie comporte nécessairement ses inquisiteurs, ses tribunaux, d'exception ou pas, ses lignes officielles



Du coup, pour en revenir au propos de PhiloGL, il est manifeste que le cours de l'histoire des sciences aurait pu être tout autre. Il eût suffi qu'un lobby arachnophile fît le raisonnement suivant : si une simple araignée est capable de tisser une toile magnifique, comme nous autres êtres humains sommes aussi capables de tisser (quoique très maladroitement), il se pourrait qu'après tout nous ne fussions que des araignées dégradées ! Pénélope l'a échappée belle !

Topo clair, instructif et élégant que j'ai lu avec beaucoup de plaisir.
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shub22
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Jeu 22 Nov 2018 - 10:24
@PhiPhilo a écrit:(LaLogique, comme dirait shub22, c'est-à-dire, pour en revenir à Lacan, une certaine pulsion inconsciente de signifiance unilatérale) 
Vous pourriez développer ce point ? Ça m'intéresse beaucoup ce que vous entendez par "pulsion inconsciente de signifiance unilatérale"...
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PhiPhilo
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Ven 23 Nov 2018 - 8:27
@shub22 a écrit:
@PhiPhilo a écrit:(LaLogique, comme dirait shub22, c'est-à-dire, pour en revenir à Lacan, une certaine pulsion inconsciente de signifiance unilatérale) 

Vous pourriez développer ce point ? Ça m'intéresse beaucoup ce que vous entendez par "pulsion inconsciente de signifiance unilatérale"...
Contrairement à Freud qui s'empêtre dans une conception matérialiste d'un inconscient immatériel (cf. Freud, Métapsychologie et Psychanalyse) Lacan est, avec Wittgenstein, l'un des promoteurs d'une approche conceptualiste du psychisme. Il écrit par exemple que "l’inconscient a à faire d’abord avec la grammaire. Il a aussi un peu à faire, beaucoup à faire, tout à faire, avec la répétition"(le Savoir du Psychanalyste). Pour lui, l'inconscient, c'est l'impensable et l'impensable, c'est l'indicible au sens où la grammaire de la langue du locuteur déterminent inconsciemment sa pensée. Or, par "grammaire" il ne faut pas entendre la seule grammaire de surface qu'on nous enseigne à l'école mais aussi et surtout la grammaire profonde c'est-à-dire la réitération d'une certaine structure intime du langage. C'est cela que Lacan appelle "lalangue" pour la distinguer de "la langue" dont s'occupe le dictionnaire. En d'autres termes, pour reprendre les termes de Saussure, le fondateur de la linguistique, Lacan focalise son attention sur le signifiant ("lalangue) plutôt que le signifié ("la langue), ce qui fait que "le savoir in-su dont il s’agit dans la psychanalyse, c’est un savoir qui bel et bien s’articule, est structuré comme un langage"(le Savoir du Psychanalyste). Bref, ce n'est pas nous qui parlons "lalangue", mais c'est "lalangue" qui parle en nous et par nous. Comme le dirait Sartre, nous sommes "parlés" par "lalangue". On pourrait dire aussi que "toute une mythologie est déposée dans notre langage"(Wittgenstein, Remarques sur “le Rameau d’Or” de Frazer, 10).

Maintenant, quel est le rapport entre grammaire et logique ? Il n'est pas sûr que Lacan, tout comme Wittgenstein d'ailleurs, distingue bien les deux termes. Il dit par exemple que "le versant utile dans la fonction de lalangue, le versant utile pour nous psychanalystes, pour ceux qui ont affaire à l’inconscient, c’est la logique"(le Savoir du Psychanalyste). Mais des logicistes tels que Frege ou Russell eux, faisaient cette distinction qui réservaient le substantif "logique" à la seule structure interne des mathématiques en laquelle ils voyaient, tout comme leur lointain et prestigieux prédécesseur,  la base de "ces vérités enchaînées les unes aux autres au moyen d’arguments de fer et de diamant [...] des arguments que tu ne vas pas pouvoir rompre, ni toi, ni quelqu’un d’autre, encore plus impétueux que toi"(Platon, Gorgias, 509a). Les logicistes manifestent donc, typiquement, et à leur "in-su", leur adhésion à un mythe parfaitement structuré : celui d'une purgation possible du langage ordinaire de toutes ses scories "illogiques" pour retrouver une sorte de pureté originaire qui réduirait (Leibniz en a rêvé) le langage à un calcul. C'est parce qu'il m'a semblé que le logicisme n'est qu'un simple avatar du scientisme dans le sens où, dans les deux cas, on fétiche et absolutise un signifiant ("lalogique" ou "lascience"), que j'ai parlé de "pulsion de signifiance unilatérale".
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shub22
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Ven 23 Nov 2018 - 23:06
Le problème de cette vision structuraliste de l'inconscient par Lacan c'est précisément le structuralisme avec lequel des gens comme Deleuze et Guattari ont voulu en finir sinon la dépasser en parlant de schizo-analyse. Par exemple en substituant à LaLangue de Lacan une organisation des signes non hiérarchisée, non structurée que constituerait un "régime de signes". Le fou et le psychotique, sont dans un autre régime de signes que l'individu non-fou même s'il est "borderline" c.-à-d. pas tout à fait fou, mais où cependant la psychose, la sienne propre soit sa psychose, nous en portons tous et toutes une en nous, émergerait par moment dans ses discours et actes: et c'est ce qui rend toute tentative de communication avec les psychotiques éminemment difficile car cette psychose, cette partie "aliénée", a pris le pouvoir dans la psyché en dominant presqu'intégralement la partie dévolue à la rationalité. 
J'ai pu le tester et le voir sur le terrain en faisant de fréquentes visites à une clinique psychiatrique où mon frère travaillait comme psychiatre.
Le problème quand Lacan parle d'une grammaire de l'inconscient c'est qu'il évoque automatiquement une belle régularité, un ordonnancement précis et "structuré" de signes -en l'occurrence langagiers même et surtout s'il s'agit du braille ou du langage des sourds-muets- et obéissant à certaines lois qui sont censées d'après la définition d'une grammaire être toujours les mêmes. La répétition de ces mêmes formes vient constituer une cohésion interne, laquelle est de plus bien évidemment censée être partagée par tout le monde. Et heureusement d'ailleurs, car c'est ce qui fait que nous pouvons nous comprendre même si la communication non verbale représente la partie la plus importante de la communication selon de récentes études. Cette organisation non-verbale est ce que s'efforce de traduire en signes l'inconscient au rêveur, prenant parfois -mais c'est excessivement rare- l'aspect d'un récit cohérent  : c'est ma conviction. 
Images, sensations, impression d'être dans un film où l'on serait à la fois spectateur et acteur, agissant et agi, proie et prédateur, victime et bourreau viendront venir le poursuivre parfois même assez longtemps après : c'est un langage qui serait débarrassé de sa charge symbolique, source de névroses, et qui nous narrerait une fiction où les désirs du Moi brimé, refusé, foulé au pied par le réel viendrait enfin restituer un autre Moi, un Moi fictif dé-névrotisé, dans la perspective restaurée de son désir propre, de l'ordre de la réappropriation de ceux celui qui furent brimés et niés par le Réel... C'est le cinéma qui en parle le mieux comme dans "M le Maudit". Le trouble qui en provient nait surtout du fait de l'abolition apparente de toute espèce de dichotomie notamment et surtout au niveau des rôles, ceux assumés socialement et dont nous finissons par penser qu'ils émanent ou émanaient d'un choix "libre" de notre part, au travers de la stratégie de la normatisation sociale. Des rôles choisis "librement" donc déterminés par la volonté et sa toute-puissance, emblème d'un capitalisme qui valoriserait la réussite individuelle...
La schizo-analyse ? Laisser au Désir l'espace où se déployer et le champ quasiment totalement libre pour choisir ses propres formes d'expression...
Chez Deleuze et Guattari c'est associé à la constatation que le capitalisme a codé voire sur-codé toute forme d'expression des désirs, et dont la société de consommation n'est qu'une forme surmoïsée.
D'après l'appareil conceptuel forgé par Freud  la condensation et le déplacement viennent en première approche former une façon de décrypter le ou les messages du rêve. Et sa méthodologie divise en 2 parties très distinctes ce fameux message que le patient s'efforce d'atteindre lors des séances et de le comprendre, pour dans l'orthodoxie freudienne restaurer ce qui a été en l'occurrence refoulé voire sur-refoulé. Et qui occasionne un effort parfois intense pouvant se traduire en symptômes si le refoulement nécessite plus d'énergie que la psyché ne peut lui en fournir à l'aide du Surmoi ... 
Et cause de souffrances.
Les contenus latent et manifeste du rêve selon Freud ? Une sorte de dichotomie très analogue à celle de Saussure selon moi lorsqu'il fait la distinction entre signifié et signifiant...
PhiloGL
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Lun 26 Nov 2018 - 21:35
Bonsoir.

Personnellement, j'ai lu il y a quelques années "Consciousness and the Brain. Deciphering how the brain codes our thoughts". Je suppose que c'est la version originale, en Anglais.

@clément dousset a écrit:Le dualisme de l'Américain Eccles ayant osé postuler que « l'âme immatérielle agit sur la matière du cerveau » est assassiné en deux lignes

Que vous utilisiez l'expression "assassiné en deux lignes" donne nettement l'impression que vous pensez que la notion d'âme immatérielle mérite encore aujourd'hui une certaine considération. Pouvez-vous confirmer ou infirmer. Merci d'avance.
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PhiPhilo
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mar 27 Nov 2018 - 6:22
Le problème de cette vision structuraliste de l'inconscient par Lacan c'est précisément le structuralisme avec lequel des gens comme Deleuze et Guattari ont voulu en finir sinon la dépasser en parlant de schizo-analyse

Dans Capitalisme et Schizophrénie, Deleuze et Guattari reprochent à Freud et à Marx de professer un "représentationnalisme" psychique (l'idée que le psychisme est une sorte de théâtre privé où défilent des représentations) somme toute très classique (très proche de celui de Descartes ou de Hume) dont la conception lacanienne du "signifiant" ne serait qu'un avatar tardif. D'où leur proposition que nos désirs, loin de n'être que des représentations plus ou moins conscientes, doivent faire intégralement partie du processus de production, donc de l'infrastructure au sens de Marx et d'Engels. Ce qui n'est pas très éloigné de ce que dit Marcuse (un auteur que l'on a coutume de qualifier de "freudo-marxiste) dans Eros et Civilisation. Mais surtout, ils ne voient pas que, lorsque Lacan dit que le langage est le discours de l'Autre, que l'Autre est le lieu du signifiant, il ne veut dire rien d'autre que ceci : l'infrastructure, la structure sous-jacente de nos rapports sociaux (l'Autre), nous détermine à produire du signifiant (du langage) exactement de la même façon que des biens, des services ou des états mentaux (désirs). Ce qu'expriment déjà Marx et Engels : "dès l’origine, l’“esprit” est frappé de la malédiction d’être entaché de la matière : il emprunte la forme des couches d’air agitées, de sons, bref, la forme du langage. Le langage est donc aussi vieux que la conscience, il est la conscience réelle, pratique, aussi présente pour les autres hommes que pour moi-même, et comme conscience, le langage naît du seul besoin de la nécessité du commerce avec d’autres hommes"(l’Idéologie Allemande).

Que vous utilisiez l'expression "assassiné en deux lignes" donne nettement l'impression que vous pensez que la notion d'âme immatérielle mérite encore aujourd'hui une certaine considération

Sans vouloir répondre en lieu et place de Clément Dousset, je me permets de faire remarquer que l'alternative est loin de se limiter à Dehaene ou Descartes. L'histoire récente des neuro-sciences fait apparaître, à cet égard, des nuances extrêmement intéressantes (cf. l'ouvrage de Daniel Andler, Introduction aux Sciences Cognitives).
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clément dousset
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mar 27 Nov 2018 - 7:59
@PhiloGL a écrit:Personnellement, j'ai lu il y a quelques années "Consciousness and the Brain. Deciphering how the brain codes our thoughts". Je suppose que c'est la version originale, en Anglais.

@clément dousset a écrit:Le dualisme de l'Américain Eccles ayant osé postuler que « l'âme immatérielle agit sur la matière du cerveau » est assassiné en deux lignes

Que vous utilisiez l'expression "assassiné en deux lignes" donne nettement l'impression que vous pensez que la notion d'âme immatérielle mérite encore aujourd'hui une certaine considération. Pouvez-vous confirmer ou infirmer. Merci d'avance.

A propos de Eccles, Dehaene dit très exactement ceci à la page 358 de son essai : "selon [Eccles], le problème central des neurosciences était de découvrir "comment le soi contrôle son cerveau" - titre d'un de ses nombreux livres sur le sujet. La formulation même de cette question est dualiste, puisqu'elle sépare le soi du cerveau. La solution proposée ne l'est pas moins : sans le moindre copmmencement de preuve expérimentale, Eccles postule que l'âme immatérielle agit sur la matière du cerveau en modifiant la probabilité des événements quantiques au niveau de chaque synapse."

Il y a bien entendu toute une argumentation et une analyse neurobiologique chez Eccles que Dehaene passe sous silence. Rejeter ainsi sans plus d'examen en quelques mots dans un traité de 426 pages la thèse qui contredit le plus directement la sienne me paraît on ne peut plus cavalier. C'est ce que je voulais signifier par ma phrase. Pour le reste, la façon dont la mécanique quantique a été utilisée par Eccles et par d'autres pour tenter de joindre la conscience au monde matériel ne me satisfait pas. C'est sur une autre mécanique que je porte mon attention, celle que j'appelle "moduliste".

Ce n'est pas pour "l'âme immatérielle" dont je crois toujours l'existence douteuse que j'ai de la considération, c'est pour les qualia que Dehaene méprise encore plus nettement que la pensée d'Eccles et qui me paraissent les seules réalités à contenir la substance de la conscience. Comment pourraient-ils s'analyser ? Comment pourrait-on concevoir un processus mécanique qui ferait passer l'énergie physique sous sa forme électrique ou magnétique à une énergie psychique apte à prendre un contenu informé comme celui des sensation? Voilà les questions auxquelles j'essaie de répondre dans un article paru sur Agoravox le 18 février 2016 et que je suis obligé de recopier ici si je veux m'expliquer avec une clarté suffisante. Veuillez m'excuser de me citer si longuement.



Une niche pour la conscience 2 : le modulisme


Cartographier dans le cerveau l'emplacement où naîtraient les qualia (1) qui font le contenu de l'expérience intime, la rougeur du rouge, la stridence du cri ou le ravissement sensuel qui nous saisit un matin de printemps dans un jardin en fleurs, cette idée ne quitte pas les savants spécialistes de l'esprit. Dans son livre : "Comment la matière devient consciente", Gerald Edelman évoque pour cela un espace à pas moins de 107 dimensions incluant et réordonnançant diverses assemblées de neurones dispersées dans le cerveau. Et si on ne cherchait pas au bon endroit ? Si la niche des qualia n'était pas dans les trois dimensions de l'espace même démultipliées mais dans une dimension unique, celle du temps ? C'est cette première hypothèse qui est à la base du "modulisme".

 
Les sensations façonnées dans le temps

Cette hypothèse a de quoi surprendre. Imaginons pour s'y accoutumer un monde enfantin qui ne serait fait que de chansons. Tous les objets qui le composent ne pourraient-ils pas tenir sur une même ligne, celle justement du temps ? Lorsqu'on entend un triple do suivi d'un ré, d'un mi et d'un ré encore, c'est la chanson Au clair de la lune qui se présente à notre esprit avec sa particularité mélodique presque aussi clairement distincte et compacte que le serait une odeur familière. Et la descente de gamme : la sol fa mi ré do avec la remontée : ré mi nous fera indéniablement songer à la Légende de Saint Nicolas. Si on considère ces deux mélodies comme des qualia distinctes, on peut dire qu'elles sont composées des mêmes éléments premiers, les notes, différemment disposées dans le temps. Avec une petite trentaine de notes (un peu plus de deux octaves et leurs demi-tons ) , un calibrage de durées allant de la quadruple croche à la ronde, on peut faire plus de mélodies qu'on en aura jamais la mémoire et créer le monde enfantin et chantant dont je parlais, ce monde dont les éléments premiers, les notes, ne coexistent que dans le seul espace du temps.
Mais si nous pouvons bien apercevoir que des notes distinctes se succèdent dans notre conscience lorsque nous écoutons de la musique, rien ne semble pouvoir percer la compacité d'une odeur qui, tant qu'on la respire, paraît toujours se succéder à elle-même dans les plus petits intervalles du temps et ne jamais laisser transparaître les éléments de ce qu'on pourrait appeler une "gamme olfactive". Ce qui est patent pour les odeurs l'est encore plus pour les couleurs. Certes, on sait bien qu'en peinture, on obtient de l'orange en mélangeant du jaune avec du rouge mais on n'imagine pas que, lorsqu'on voit une orange, se succèdent alternativement et vélocement un fruit jaune et un fruit rouge dans le champ de notre conscience. Lorsqu'on voit une orange, on la voit orange tout le temps.
La brève vidéo que je présente ci-dessous montre que la vérité pourrait pourtant être proche de ce qu'on n'imagine pas. La sensation ressentie à tester est celle de la couleur d'une surface occupant à un moment donné la totalité du champ visuel. Cette surface peut être confondue avec l'écran de la vidéo. Dans le montage que j'ai réalisé, j'ai fait se succéder alternativement des écrans jaunes et des écrans rouges. Ces écrans défilent d'abord à la vitesse de un par seconde. A ce rythme, on les voit bien se succéder nettement. Si la vitesse passe à huit écrans par seconde, la perception d'une succession de couleurs est encore absolument nette.


https://youtu.be/r5fJpxK1I2A

Seulement si la vitesse atteint 16 écrans par seconde, un phénomène nouveau apparaît dans notre champ visuel. La vision du rouge disparaît presque, celle du jaune également et l'on voit dominer une vague lueur orangée. A 32 écrans par seconde, l'écran est certes toujours trembleur mais apparaît nettement orange tandis que le jaune et le rouge ont disparu.
 
La capacité des logiciels de vidéo a ses limites, la manipulation de la perception visuelle par utilisation d'éclairs successifs a les siennes aussi. Ceci posé, on peut considérer qu'on a ici l'illustration de ce qui pourrait se passer communément lorsque nous ressentons une sensation unique. Ce qui existe dans notre champ de conscience dans la durée où nous le ressentons n'existe pas dans chacun des instants qui composent cette durée. Il n'y a pas d'écran orange dans le montage que j'ai fait. En revanche ce qui existe dans les instants de cette durée comme affects n'existe pas dans notre champ de conscience. Quand ils se succèdent toutes les 30 millisecondes, nous ne voyons ni l'écran jaune, ni l'écran rouge.
En disposant d'un logiciel d'édition aux performances accrues, d'une meilleure définition d'écran et en faisant le bon choix pour chacune des trois couleurs fondamentales, on pourrait faire apparaître sur l'écran de la vidéo chacune du million environ de nuances de teintes possibles alors que notre œil ne recevrait que des éclairs de jaune, de rouge ou de bleu purs.
 

une gamme d'affects primaires pour chaque sens

Le premier pari du modulisme est ainsi que toute sensation se présentant à notre conscience comme une réalité fixe et indécomposable : étendue colorée uniforme, odeur, son unique, heurt sur telle partie du corps, douleur interne localisée etc. est le fruit d'une succession rapide et périodique d'affects primaires appartenant chacun à un type de gamme donné. Il y aurait une gamme d'affects primaires pour les couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, les sensations tactiles et somesthésiques. Pour toute sensation unique éprouvée, chaque affect qui la compose serait absent de notre champ de conscience, imperceptible si l'on préfère, mais il ne serait pas inconscient pour autant dans la mesure où il participerait à l'actualité de la conscience et où, s'il n'existait pas, cette actualité ne serait pas la même.
Si l'on admet que la pertinence de cette hypothèse première est vérifiée dans une certaine mesure pour la perception des sensations colorées, on voit très mal en revanche comment elle pourrait l'être pour la perception des odeurs. Imaginons qu'il existe une gamme d'odeurs primaires et que chaque élément de cette gamme puisse exister dans la nature ou être fabriqué, il faudrait faire se succéder dans les narines d'un patient des bouffées d'air chacune parfumée d'une odeur de cette gamme à une vitesse proche de une par centième de seconde. On conviendra aisément que ce n'est pas possible. Ainsi la première hypothèse du modulisme pourrait constituer un pari philosophique intéressant dans la mesure où il permettrait de concevoir comment les sensations émergent à la conscience dans leur particularité propre, ce que ne fait pas le connexionnisme, mais elle resterait une hypothèse invérifiable en toute rigueur.
 

Des oscillations de neurones qui modulent une intensité de champ

Il faut donc une seconde hypothèse qui prend en compte l'activité des neurones comme corrélat de la production des affects. L'activité des neurones est de deux types. Un premier qui consiste à transmettre ou non à d'autres neurones par l'intermédiaire des synapses et par la voie des axones des potentiels d'action qui seront ainsi redirigés, multipliés ou inhibés selon un certain algorithme. Un second dont la fonction n'a jamais fait l'objet d'études approfondies consiste à osciller. En effet, quand le neurone décharge, il le fait par une série de polarisations et de dépolarisations selon une certaine fréquence, chaque cycle de polarisation/dépolarisation correspondant à l'envoi d'un potentiel d'action. Aussi les potentiels d'action sont émis selon une certaine fréquence de décharge qui peut varier de quelques décharges par seconde à plusieurs centaines. Cette oscillation électrique des neurones se transmet bien sûr au champ magnétique local et contribue à faire fluctuer son intensité (2). C'est cette fluctuation du champ magnétique induit par l'oscillation des neurones que prend principalement en compte le modulisme.
L'idée essentielle est alors qu'il y a toujours combinaison des rythmes de fréquence d'oscillation des neurones activés lors de la réception d'un stimulus pour produire une modulation du champ particulière à ce stimulus. Cette modulation engendrerait une "onde d'action affective" d'une amplitude plus ou moins grande. Et selon la hauteur de cette amplitude serait produit un affect en fonction du rang qu'il occupe sur la gamme d'affects mis en jeu.
Il est grand temps d'éclairer un peu ce que je veux dire et pour cela de revenir à la vidéo. On peut considérer qu'il y a une gamme d'affects primaires de couleur qui ne comporte que trois éléments ainsi disposés de bas en haut : 1-le rouge 2-le jaune 3-le bleu. Lorsque la couleur rouge envahit l'écran et, par suite, notre rétine, le message transmis par le nerf optique engendrerait dans le cortex visuel primaire une combinaison d'oscillations particulière qui se reproduirait par périodes d'environ 20 millisecondes. Cette combinaison engendrerait une onde d'action affective pour la production d'affect de couleur d'amplitude 1. Aussitôt, pour cette seule raison, la couleur rouge pénétrerait notre champ de conscience. Évidemment, si on considère que l'ouverture minimale de notre champ de conscience est de 40 millisecondes, il faut au moins deux périodes de modulation pour que nous voyons la couleur rouge.
Envisageons maintenant ce qui se passe si un éclair jaune de même durée succède à l'éclair rouge. L'onde d'action affective aurait l'amplitude 2 et ce sera la couleur jaune qui pénétrera notre champ de conscience. La vision de l'orange aurait alors pour corrélat la variation d'amplitude de 1 à 2 de "l'onde d'action affective" toutes les vingt millisecondes.

On aura sans doute compris que le processus que j'évoque là est tout à fait analogue à celui de la réception des ondes électromagnétiques par les postes de radio ou de télévision analogique. Pour ce qui est du poste de radio, on peut comprendre comment se fait le passage de l'onde électromagnétique au signal électrique d'intensité modulée, puis à l'onde sonore. Mais pour la conscience humaine, rien ne permet de comprendre le passage d'une onde (celle qui serait produite par une combinaison d'oscillations de neurones activés) aux qualia des sensations. Dans la première partie de mon article : "La conscience disparue", j'évoquais la nécessité pour la science, si elle entend parler effectivement de la conscience, de ne pas considérer comme acquise la connaissance de la nature et des propriétés de la substance matérielle, "d'admettre qu'il puisse exister dans les êtres vivants pourvus de neurones un système matériel d'une configuration encore inconnue et qui serait seul apte à faire apparaître à l'état d'affects premiers cette substance psychique hors de laquelle la conscience ne peut avoir réalité."
Mais alors, si le modulisme ne peut trouver sa véritable pertinence qu'en supposant l'existence d'une réalité non encore découverte et peut-être impossible à découvrir, comment pourrait-il se présenter comme une explication scientifique de la conscience alternative au connexionnisme ? Il est vrai que le connexionnisme ne permet pas de sortir de l'abstraction des algorithmes, d'appréhender, entre l'objectivité des potentiels d'action et l'objectivité des comportements observables, l'existence d'une réalité subjective. Il est vrai que le modulisme, en revanche, aperçoit au moins une porte de sortie au système cybernétique dès le niveau des sensations élémentaires. Il est vrai qu'il peut permettre d'établir une correspondance entre la production des affects à partir d'éléments premiers et la constitution d'une réalité ondulatoire particulière à partir de l'oscillation des neurones. Mais il manque, je ne puis le nier, un joint mystérieux.
 

Les travaux éclairants d'une équipe de neurobiologistes.

Cependant l'ignorance de ce joint ne me paraît pas rédhibitoire. Imaginons que l'on découvre une exoplanète où l'on soupçonne l'existence d'une civilisation technologiquement avancée. On supputerait en particulier que les habitants de cette planète utilisent la télévision ou la radio. Évidemment, même avec les plus puissants télescopes, on ne pourrait apercevoir aucun récepteur. En revanche il n'est pas impossible qu'on puisse détecter par des radars appropriés les ondes électromagnétiques émises dans les parages de cette planète. Il serait alors aisé de voir si ces ondes sont émises par des sources naturelles (il en existe) ou par des émetteurs artificiels transmettant des programmes de radio ou de télévision. Eh bien pour la détection du mécanisme qui produit les affects dans le cerveau humain, on peut procéder de façon analogue. On peut ne pas apercevoir le récepteur qui va produire les affects à partir de "l'onde d'action affective" mais on peut observer tout ce qui modulera ou pas cette onde de façon particulière dans l'activité oscillatoire des neurones.
 
C’est là qu’il faut faire mention d’une étude capitale menée en 2012 dans un laboratoire de l’université de Genève par trois neurobiologistes : les docteurs Olivier Gschwend, Jonathan Beroud et Alan Carleton (3). Cette étude a porté sur le système olfactif des souris et plus spécifiquement sur la façon dont le bulbe olfactif, premier relai cérébral de la voie sensorielle olfactive, reçoit et transmet l’information relative aux odeurs au reste du cerveau.
Les expériences ont porté sur des souris anesthésiées mais aussi sur des souris éveillées donc susceptibles d’être affectées par un stimulus odorant comme nous le sommes nous-mêmes lorsque nous ressentons une odeur. De fines électrodes ont été introduites dans le bulbe olfactif et ont permis des enregistrements de l’activité électrique non seulement globale mais aussi neurone par neurone.
En ce qui concerne les souris anesthésiées, il a été constaté qu’une proportion notable des neurones du bulbe olfactif voyaient leur fréquence de décharge changer lorsque l’animal était mis en contact avec l’odorant et que la population de neurones à fréquence modifiée était spécifique à l’odorant reçu. Ainsi a été mis en évidence que l’information entrée dans le bulbe olfactif à partir des récepteurs sensoriels était bien transmise dans sa spécificité aux axones sortant du bulbe olfactif qui se projettent en aval vers différents réseaux corticaux sans qu’il y ait présence d’un « ressenti ». De même il a été mis en évidence que l’activité électrique globale du bulbe olfactif ne variait pas de façon discriminante en fonction de l’odorant reçu.
En ce qui concerne les souris éveillées (non anesthésiées), le constat est d’une toute autre nature. D’abord la proportion de neurones qui voient leur fréquence de décharge changer de façon significative apparaît moindre. Ensuite et surtout plusieurs neurones présentent des séries de décharges distantes dans le temps selon un schéma particulier et propre à l’odorant perçu. Ainsi l’information n’apparaît pas ou plus seulement contenue dans les potentiels d’action présents ou pas dans les axones sortants mais dans la structure temporelle d’un train de potentiels d’action. Ce n’est pas tout. Ce train de potentiels d’action apparaît périodique et ajusté à une fenêtre temporelle de 20 millisecondes qui correspond précisément à une phase d’oscillation gamma dans le champ électrique du bulbe olfactif . Ainsi il y aurait à l’intérieur du bulbe olfactif de l’animal éveillé la superposition de deux modulations du champ électrostatique : une ordinaire liée à l’oscillation de l’onde gamma et une autre particulière, propre à l’odorant perçu.
Évidemment rien ne dit que cette modulation électrique qui pourrait par jeu d’inférence moduler l’intensité d’une « onde d’action affective » et la production successive d’affects odorants appartenant tous à une même gamme se retrouvent dans le cas de la réception de stimuli sonores, visuels, tactiles, somesthésiques… Mais mon propos est d’appeler justement à de nouvelles études et à de nouvelles expériences. Si l’on veut que la conscience humaine devienne sérieusement et réellement un objet d’étude, on n’a pas le droit de s’enfermer comme le fait la communauté des neurobiologistes dans une conception a priori qui revient comme je l’ai dit à nier la réalité spécifique des contenus conscients. Le modulisme, lui, les respecte et leur fait place. A ce titre, il mérite peut-être qu’on s’y intéresse et qu’on explore les moyens -ils sont multiples- d’en vérifier la pertinence.

Clément Dousset


1-Les qualia (pluriel latin du mot quale) sont les propriétés de la perception et généralement de l’expérience sensible, inconnaissables en l’absence d’une intuition directe.
2-Champ électrique et champ magnétique sont liés. Le déplacement d’une quantité de charge électrique produit un champ magnétique d’une grandeur proportionnelle à cette quantité dans une direction perpendiculaire à ce déplacement.
3-Cette étude est relatée dans un article publié sur le net sous le titre : "Encoding Odorant Identity by Spiking Packets of Rate Invariant Neurons in Awake Mice".
PhiloGL
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mar 27 Nov 2018 - 21:43
Bonsoir.
 
En quelques décennies, j'ai lu pas mal de bouquins dans lesquels on parlait un peu ou davantage des qualias (par exemple "Conscience et cerveau" de Jean Delacour, "Secrets of the Mind" de A.G. Cairns-Smith). Ma conclusion était que la réflexion était intéressante mais que décidément je ne trouverais jamais autre chose que questions et spéculations ne pouvant conduire à une étude scientifique. Je manque de bol. Ici vous proposez ce qui semble être une approche scientifique mais je ne saurais pas en profiter car les ondes électromagnétiques (comme les ondes sonores d'ailleurs, je n'ai pas l'oreille musicale), je ne visualise pas du tout comment elles interagissent entre elles ou avec la matière. Et je ne connais rien à l'électronique. Zut.
Ceci étant dit, en fouillant ma bibliothèque à la recherche de ces bouquins, j'ai retrouvé "Evolving brains" de John Allman. Dans son introduction il parle des bactéries (brainlike functions in unicellular organisms) et dit que les mécanismes par lesquels elle sentent, se souviennent, et se déplacent dans leur environnement donnent un excellent modèle pour les caractéristiques de base des systèmes nerveux. Des mutations génétiques ont permis d'identifier la façon dont leur génome détermine l'organisation fonctionnelle des systèmes moléculaires responsables de leurs réponses sensorielles, de leur mémoire, de leur motilité. L'auteur dit que l'issue finale de l'intégration sensorielle est la décision de continuer dans la même direction ou de changer de direction quand les récepteurs membranaires rencontrent un nutriment ou au contraire un produit toxique. Ceci m'a rappelé ce que j'avais lu plus récemment dans "Le soi et son cerveau" de Karl Popper (Ed. Daniel Pimbé). Dans le paragraphe "L'émergence et ses critiques", Popper évoque une observation d'un microscopiste du début du XXème siècle, H. S. Jennings, qui s'étonnait du comportement d'une amibe qu'il avait sous les yeux, qui poursuivait (aveuglément) une proie qu'elle avait précédemment touchée mais qui lui avait échappé. Popper écrit : "Jennings racontait dans The behaviour of lower organisms, que l'observation du comportement de l'amibe produisait en lui la forte impression qu'elle était consciente… il y a un centre d'activité, de curiosité, d'exploration, de projection, et il y a un explorateur : l'esprit de l'animal". Je vous suis reconnaissant d'avoir introduit ce sujet sur le livre de Dehaene car ceci m'a permis de comprendre quelle erreur on peut commettre en se fiant à ses impressions. En effet, j'avais moi-même lu le livre de Jennings et été impressionné par son étonnement, que j'ai d'ailleurs retrouvé chez d'autres personnes qui observent les protozoaires et font part de leurs observations sur un site Internet que je fréquente. Il n'y a pas de quoi être impressionné. Le maître-mot dans ce qui vient d'être dit est le mot "mémoire". A partir du moment où les microorganismes disposent d'une mémoire de la perception qu'ils viennent d'avoir, peut entrer en action un "Fixed Action Pattern" que les éthologistes connaissent depuis longtemps. Il y a un programme d'action qui va pousser l'amibe à explorer l'environnement jusqu'à ce qu'elle touche à nouveau la proie… ou qu'elle oublie la perception. Bon, ceci est encore très matérialiste, mais je suis content d'avoir trouvé sur un forum de philosophie une réponse acceptable à un questionnement scientifique récurrent. Pour les qualias, je ne sais toujours rien dire.
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clément dousset
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Re: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

le Mer 28 Nov 2018 - 6:42
@PhiPhilo a écrit:Sans vouloir répondre en lieu et place de Clément Dousset, je me permets de faire remarquer que l'alternative est loin de se limiter à Dehaene ou Descartes. L'histoire récente des neuro-sciences fait apparaître, à cet égard, des nuances extrêmement intéressantes (cf. l'ouvrage de Daniel Andler, Introduction aux Sciences Cognitives).

Merci de l'indication.Je n'ai pas lu mais je viens de commander.
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