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    La place du bonheur dans la philosophie.

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    Courtial
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Courtial le Jeu 23 Juin 2011 - 0:47

    Liber a écrit:Aristote ne dit pas grand chose d'autre dans son éloge de la vie contemplative (Éthique à Nicomaque).

    Éth. Nic. X, ch. 7-8, voulez-vous dire ?
    Bah stadire qu'il est difficile de refuser de voir que dans theoretikos (contemplatif, bios theoretikos), il y a theos (Dieu), quand même.
    Il vante sa propre manière de vivre - et j'en sais qui nommeraient cela une idiosyncrasie : il a choisi, parmi toutes les vies possibles, que sa vie serait une vie avec la pensée, et nous pouvons dire maintenant qu'il a parfaitement réussi. Il le dit lui-même, qu'on ne peut pas savoir si un homme a été heureux avant sa mort, et même qu'il faut attendre un peu plus après (des fois qu'on découvre dans sa progéniture, ses successeurs quels qu'ils soient, des sales types qui pourraient nous amener à douter que sa vie fut menée comme il faut). Mais dans le cas d'Aristote, on doit pouvoir dire qu'il fut heureux.

    Liber

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Jeu 23 Juin 2011 - 9:36

    Bien plus que de vivre de façon contemplative, le bonheur est donc de choisir sa vie (bien que cela ne soit pas si facile, dans beaucoup d'occasions, c'est la vie qui choisit pour nous et rien ne permet de dire qu'Aristote ait choisi la sienne), donc de se fixer un but*, de le suivre jusqu'au bout, et d'espérer que rien ne nous en détournera, et nous devons penser aussi que seule la mort nous assurera une complète réussite ! C'est donc, si je puis dire, un but d'outre-tombe. A noter que la célèbre phrase de tragédie grecque qui dit qu'on ne doit déclarer un homme heureux qu'après sa mort définit le bonheur par la négative (un homme heureux est celui qui n'a pas vécu de grandes souffrances), car il peut souffrir l'horreur au dernier moment, tel Oedipe ou Créon. Dans le cas d'Aristote, il aurait été malheureux s'il avait été empêché de contempler, s'il avait dû travailler nuit et jour par exemple, ou bien alors une activité, je ne sais pas, moi, de polisseur de lentilles, par exemple ? ;)

    * Nous sommes là très loin de Nietzsche, pour qui le but est une "servitude". Je me souviens que c'était la première phrase philosophique qui m'ait frappé. Je l'ai lue, non dans le Zarathoustra où elle se trouve, mais dans une interview de Braque où il disait qu'il ne s'était jamais donné pour but de devenir peintre : "Nietzsche a dit, je crois, que le but est une servitude, et c'est vrai".
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    jean ghislain

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  jean ghislain le Jeu 23 Juin 2011 - 14:21

    Le but, d'après Nietzsche, n'est pas une servitude (c'est plutôt la fatalité qu'il faut surmonter car elle nous dirige vers des buts impropres) et même si Nietzsche ne croit pas au bonheur dans la contemplation de l'absolu ou de l'au-delà (c'est le moins que l'on puisse dire),du reste il nous encourage à poursuivre nos buts: "un oui, un non, une ligne droite, un but" est un de ses adages. Donc on est d'accord que le bonheur est dans l'accomplissement de ses buts propres, Heidegger dirait dans le déploiement entier de son être, d'ailleurs.

    Liber

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Jeu 23 Juin 2011 - 14:52

    Non, c'est au contraire une pensée fondamentale de Nietzsche :

    En vérité, c'est une bénédiction et non une malédiction que d'enseigner : "Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel innocence, le ciel à peu près, le ciel pétulance."
    "Par hasard" - c'est là la plus vieille noblesse du monde, je l'ai rendue à toutes les choses, je les ai délivrées de la servitude du but.
    Cette liberté et cette sérénité célestes, je les ai placées comme des cloches d'azur sur toutes les choses, lorsque j'ai enseigné qu'au-dessus d'elles, et par elles, aucune "volonté éternelle" - n'affirmait sa volonté.
    J'ai mis en place de cette volonté, cette pétulance et cette folie, lorsque j'ai enseigné : "Il y a une chose qui sera toujours impossible - c'est d'être raisonnable !"
    Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé d'étoile en étoile, - ce levain est mêlé à toutes choses : c'est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes les choses !
    Un peu de sagesse est possible; mais j'ai trouvé dans toutes choses cette certitude bienheureuse: elles préfèrent danser sur les pieds du hasard.
    O ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté qu'il n'existe pas d'éternelles araignées et de toile d'araignée de la raison : - que tu sois un lieu de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins ! -
    Mais tu rougis ? Ai-je dit des choses inexprimables ? Ai-je maudit en voulant te bénir ?
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    jean ghislain

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  jean ghislain le Jeu 23 Juin 2011 - 15:37

    Liber a écrit:Non, c'est au contraire une pensée fondamentale de Nietzsche :

    En vérité, c'est une bénédiction et non une malédiction que d'enseigner : "Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel innocence, le ciel à peu près, le ciel pétulance."
    "Par hasard" - c'est là la plus vieille noblesse du monde, je l'ai rendue à toutes les choses, je les ai délivrées de la servitude du but.
    Cette liberté et cette sérénité célestes, je les ai placées comme des cloches d'azur sur toutes les choses, lorsque j'ai enseigné qu'au-dessus d'elles, et par elles, aucune "volonté éternelle" - n'affirmait sa volonté.
    J'ai mis en place de cette volonté, cette pétulance et cette folie, lorsque j'ai enseigné : "Il y a une chose qui sera toujours impossible - c'est d'être raisonnable !"
    Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé d'étoile en étoile, - ce levain est mêlé à toutes choses : c'est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes les choses !
    Un peu de sagesse est possible; mais j'ai trouvé dans toutes choses cette certitude bienheureuse: elles préfèrent danser sur les pieds du hasard.
    O ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté qu'il n'existe pas d'éternelles araignées et de toile d'araignée de la raison : - que tu sois un lieu de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins ! -
    Mais tu rougis ? Ai-je dit des choses inexprimables ? Ai-je maudit en voulant te bénir ?
    Très beau texte !
    Il veut bien entendu dire l'enseignement du surhomme, de l'abjection de la religion et le dépassement de la raison, je pense qu'on le comprend aisément, ou Nietzsche est-il peu clair et enclin à d'autres interprétations (par exemple jusqu'à dire qu'il se serait bien fait sage ou prophète ?)
    D'ailleurs on peut le critiquer aussi sur le terrain de sa haine du christianisme (mais le détachement du monde moderne des religions est un phénomène naturel comme une évolution normale des choses, puisque la religion a bien un commencement et doit avoir aussi une fin). Donc on peut le critiquer sur la haine mais pas lui en vouloir car il ne porte pas à lui tout seul le déclin de la religiosité en l'homme !

    Silentio

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Silentio le Jeu 23 Juin 2011 - 16:50

    Déclin d'une forme de religiosité, oui, mais Nietzsche transfère la religiosité du regard porté vers le ciel à celui porté vers la terre, c'est-à-dire au monde. Son approche n'est pas dénuée d'un certain mysticisme. N'oublions pas que la mort de Dieu est un symptôme du nihilisme, et qu'il faut la surmonter pour en faire une bonne nouvelle. Cette dernière revient à des fondamentaux qui ne sont pas si loin que ça de certains enseignements de Jésus.
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    jean ghislain

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  jean ghislain le Jeu 23 Juin 2011 - 17:54

    Silentio a écrit:pas si loin que ça de certains enseignements de Jésus.
    Nietzsche doit se retourner dans sa tombe !

    Silentio

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Silentio le Jeu 23 Juin 2011 - 18:12

    Seulement si on pense que la bonne nouvelle de l'Antéchrist est ironique. Mais Jésus n'est pas le Christ. Nietzsche combat principalement l'Église et Saint Paul et non celui qui fut le seul chrétien (et bien que tenté par Jésus il le transcende en Dionysos qui n'a pas ses imperfections).

    Liber

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Jeu 23 Juin 2011 - 20:05

    jean ghislain a écrit:il veut bien entendu dire l'enseignement du surhomme, de l'abjection de la religion et le dépassement de la raison, je pense qu'on le comprend aisement
    Je ne vois pas tout ça dans ce texte, moi ! Pour le dire brièvement, Nietzsche, en supprimant toute téléologie, rend l'univers innocent. Je pense qu'on retrouve ici l'influence d'Héraclite. L'homme est ce coup de dé, ce hasard heureux de la nature. Mais qu'a t-il fait jusque là de cette chance ? Peu de choses en vérité. En tous les cas, il pourrait faire beaucoup plus. Voici sous une forme plus prosaïque ce qu'en dit Nietzsche dans la Généalogie de la morale :

    Arrivé à ce point, je ne puis plus me dérober à la nécessité de donner à ma propre hypothèse sur l’origine de la « mauvaise conscience » une première expression toute provisoire : elle n’est pas aisée à faire entendre et veut être longuement méditée, surveillée, ruminée. Je considère la mauvaise conscience comme le profond état morbide où l’homme devait tomber sous l’influence de cette transformation, la plus radicale qu’il ait jamais subie, — de cette transformation qui se produisît lorsqu’il se trouva définitivement enchaîné dans le carcan de la société et de la paix. Tels des animaux aquatiques contraints de s’adapter à la vie terrestre ou à périr, ces demi-animaux si bien accoutumés à la vie sauvage, à la guerre, aux courses vagabondes et aux aventures, — virent soudain tous leurs instincts avilis et « rendus inutiles ». On les forçait, dès lors, d’aller sur leurs pieds et à « se porter eux-mêmes », alors que jusqu’à présent l’eau les avait portés : un poids énorme les écrasait. Ils se sentaient inaptes aux fonctions les plus simples ; dans ce monde nouveau et inconnu ils n’avaient pas leurs guides d’autrefois, ces instincts régulateurs, inconsciemment infaillibles, — ils en étaient réduits à penser, à déduire, à calculer, à combiner des causes et des effets, les malheureux ! ils en étaient réduits à leur « conscience », à leur organe le plus faible et le plus maladroit ! Je crois que jamais sur terre il n’y eut pareil sentiment de détresse, jamais malaise aussi pesant ! — Ajoutez à cela que les anciens instincts n’avaient pas renoncé d’un seul coup à leurs exigences ! Mais il était difficile et souvent impossible de les satisfaire : ils furent en somme forcés de se chercher des satisfactions nouvelles et souterraines. Tous les instincts qui n’ont pas de débouché, que quelque force répressive empêche d’éclater au-dehors, retournent en dedans — c’est là ce que j’appelle l’intériorisation de l’homme : de cette façon se développe en lui ce que plus tard on appellera son « âme ». Tout le monde intérieur, d’origine mince à tenir entre cuir et chair, s’est développé et amplifié, a gagné en profondeur, en largeur, en hauteur, lorsque l’expansion de l’homme vers l’extérieur a été entravée. Ces formidables bastions que l’organisation sociale a élevés pour se protéger contre les vieux instincts de liberté — et il faut placer le châtiment au premier rang de ces moyens de défense — ont réussi à faire se retourner tous les instincts de l’homme sauvage, libre et vagabond — contre l’homme lui-même. La rancune, la cruauté, le besoin de persécution — tout cela se dirigeant contre le possesseur de tels instincts : c’est là l’origine de la « mauvaise conscience ». L’homme qui par suite du manque de résistances et d’ennemis extérieurs, serré dans l’étau de la régularité des mœurs, impatiemment se déchirait, se persécutait, se rongeait, s’épouvantait et se maltraitait lui-même, cet animal que l’on veut « domestiquer » et qui se heurte jusqu’à se blesser aux barreaux de sa cage, cet être que ses privations font languir dans la nostalgie du désert et qui fatalement devait trouver en lui un champ d’aventures, un jardin de supplices, une contrée dangereuse et incertaine, — ce fou, ce captif aux aspirations désespérées, devint l’inventeur de la « mauvaise conscience ». Mais alors fut introduite la plus grande et la plus inquiétante de toutes les maladies, dont l’humanité n’est pas encore guérie aujourd’hui, l’homme maladie de l’homme, malade de lui-même : conséquence d’un divorce violent avec le passé animal, d’un bond et d’une chute tout à la fois, dans de nouvelles situations, au milieu de nouvelles conditions d’existence, d’une déclaration de guerre contre les anciens instincts qui jusqu’ici faisaient sa force, sa joie et son caractère redoutable. Ajoutons de suite que d’autre part le fait d’une âme animale se tournant contre elle-même fournit au monde un élément si nouveau, si profond, si inouï, si énigmatique, si riche en contradictions et en promesses d’avenir que l’aspect du monde en fut réellement changé. Vraiment, il eût fallu des spectateurs divins pour apprécier le drame qui commença alors et dont on ne peut pas encore prévoir la fin, — un drame trop délicat, trop merveilleux, trop paradoxal pour être joué sans signification aucune sur n’importe quelle misérable planète où il passerait inaperçu ! Depuis lors, l’homme compte parmi les coups heureux les plus inattendus et les plus passionnants que joue le « grand enfant » d’Héraclite, qu’on l’appelle Zeus ou bien le Hasard, — il éveille, en sa faveur, l’intérêt, l’attente anxieuse, l’espérance, presque la certitude, comme si quelque chose s’annonçait par lui, se préparait, comme si l’homme n’était pas un but, mais seulement une étape, un incident, un passage, une grande promesse…
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    jean ghislain

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  jean ghislain le Ven 24 Juin 2011 - 5:34

    La critique de Nietzsche va bien au-delà de l'Église, et même au-delà de Jésus, puisque Nietzsche remonte au concept source de la religion qu'est Dieu. "Dieu est mort". Logiquement, comme Dieu englobe tout, l'Église et Jésus et tous les religieux, il en résulte que Nietzsche va aussi contre Jésus implicitement. Certes, le ton que prend Nietzsche dans ses écrits ressemble à un prêche du dimanche, mais ça donne d'autant plus de force au discours, puisque ses mots touchent ainsi aussi un public religieux. Il est certain que l'expression "bonne nouvelle" se rapporte à une tradition religieuse (la bonne nouvelle étant que Dieu sacrifie son fils pour le pardon des péchés de l'homme), mais la bonne nouvelle de Nietzsche diffère en substance de celle des prophètes, en ceci qu'elle n'a aucun rapport avec Dieu, mais avec l'homme seul. Le surhomme est l'homme à venir, qui plus est plus proche encore de la Terre que des cieux. Ainsi accomplir le surhumain est le but ultime ; pourrait-on dire un bonheur de plus pour l'homme ?
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    jean ghislain

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  jean ghislain le Ven 24 Juin 2011 - 5:54

    Quand Nietzsche dit que l'homme compte pour coup heureux du hasard, il veut dire ironiquement que c'est une chance d'avoir survécu à tant de mauvaise conscience, tant de déchaînement de l'esprit contre le corps (par exemple l'ascétisme) tant de haine de l'Église pour les instincts naturels de l'homme. Et s'il fait une généalogie de la morale, c'est pour mieux lui enlever sa légitimité. Mais il est vrai que le langage nietzschéen n'est jamais bien explicite, c'est une pensée circulaire, herméneutique, qui est bouclée sur elle-même et qui conduit forcément à l'erreur quand on veut l'expliquer par un raisonnement étranger à son sens interne, ou qu'on la tire par les cheveux pour l'aiguiller et la faire aboutir sur des concepts chrétiens. Mais je comprends que Nietzsche soit déroutant aussi quand il dit qu'il est le crucifié (d'ailleurs remarquez qu'il ne nomme pas Jésus, ce qui est encore sujet à interprétation... :roll: ). Nietzsche ne se comprend jamais en première lecture, il n'est pas aussi simple que Descartes.

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Ven 24 Juin 2011 - 9:20

    jean ghislain a écrit:Quand Nietzsche dit que l'homme compte pour coup heureux du hasard, il veut dire ironiquement que c'est une chance qu'il ait survécu à tant de mauvaise conscience, tant de déchaînement de l'esprit contre le corps (par exemple l'ascétisme) tant de haine de l'église pour les instincts naturels de l'homme.
    Non, ce n'est pas ironique. Nietzsche (qui est très explicite au contraire dans ce passage de la Généalogie) montre que cette mauvaise conscience a été une chance :
    Ajoutons de suite que d’autre part le fait d’une âme animale se tournant contre elle-même fournit au monde un élément si nouveau, si profond, si inouï, si énigmatique, si riche en contradictions et en promesses d’avenir que l’aspect du monde en fut réellement changé.


    jean ghislain a écrit:le ton que prend Nietzsche dans ses écrits ressemble à une prêche du dimanche, mais ça donne d'autant plus de force au discours, puisque ses mots touchent ainsi aussi un public religieux.
    Il est vrai que Nietzsche donne l'impression de parler du haut d'une chaire, mais je ne crois pas qu'il ait voulu viser un public particulier. C'est son style, tout comme le choix de l'aphorisme, peu commun avec l'habitude qu'a la philosophie de démontrer longuement des propositions.
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    jean ghislain

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  jean ghislain le Ven 24 Juin 2011 - 10:32

    Je vous assure que Nietzsche emploie souvent l'ironie, c'est-à-dire qu'il feint de comprendre un point de vue pour mieux en prendre le contre-pied, ce qui déconcerte d'ailleurs souvent les gens peu habitués à sa pensée. Mais à force de le relire, vous la verrez mieux certainement, car son ironie est parfois dure à déceler. Prenez le Zarathoustra, il y dit des sages (à peu près de mémoire) : "bienheureux les sages, par leurs vertus apaisantes" , pour dire bien plus loin à la fin du texte : "car tous ceux qui les écoutent finiront par s'endormir" (je m'en rappelle car ça m'avait beaucoup fait rire à l'époque !), ce qui veut dire ironiquement que les "sages" sont ennuyeux.

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Ven 24 Juin 2011 - 14:16

    Où est l'ironie dans le passage que j'ai cité de la Généalogie ?
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    jean ghislain

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  jean ghislain le Ven 24 Juin 2011 - 14:57

    C'est l'ironie de l'histoire qui réside en un retournement stupéfiant : d'un côté la conscience et la mauvaise conscience sont dans la logique de l'évolution de l'homme donc soi-disant utiles (et là est l'ironie car Nietzsche considère qu'elles sont devenues inutiles). En effet, il en a fallu passer par la conscience, puis la mauvaise conscience pour enfin s'en détacher (il dénigre ici la conscience morale qui nous mène à retourner nos propres instincts naturels contre nous-même — par exemple l'ascétisme — conscience morale développée à son comble par les religions). N'est-ce pas là le fil directeur de ce texte de Nietzsche, en cohérence alors avec le reste de son œuvre ?
    Donc le "hasard heureux" de la nature qui a produit la conscience nous a rendu malheureux à un point qu'il faut surmonter l'homme en se détachant de la conscience morale. Ai-je répondu à votre question ?

    Liber

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Sam 25 Juin 2011 - 10:32

    jean ghislain a écrit:la conscience et la mauvaise conscience sont dans la logique de l'évolution de l'homme
    Non, je ne suis pas d'accord. La thèse de Nietzsche est que l'homme a suivi l'inverse d'une évolution logique ! Il aurait dû rester l'animal sans mauvaise conscience, l'oublieux, l'instinctif, mais il s'est passé un fait inattendu, avec l'homme la nature n'a pas agi comme elle le faisait d'habitude avec les autres animaux. Il y a effectivement de l'ironie dans cette histoire, mais c'est un effet du hasard. Nietzsche s'amuse de ce que les hommes cherchent un sens à ce coup du hasard, parce qu'ils n'ont pas compris qu'ils sont le jouet de ce "grand enfant" :
    un drame trop délicat, trop merveilleux, trop paradoxal pour être joué sans signification aucune sur n’importe quelle misérable planète où il passerait inaperçu
    Notez au passage l'allusion à l'art dramatique.


    jean ghislain a écrit:Donc le "hasard heureux" de la nature qui a produit la conscience nous a rendu malheureux à un point qu'il faut surmonter l'homme en se détachant de la conscience morale.
    Ce n'est pas parce que nous sommes malheureux que nous devrions nous surmonter. D'abord, il n'y a pas d'obligation là-dedans ;), et puis, au contraire, Nietzsche nous montre bienheureux dans notre conscience morale ! Que fait Nietzsche ici, à ce stade de la Généalogie ? Il replace l'homme en face de son destin. La nature a beaucoup fait pour nous, par chance elle a tiré un bon numéro avec l'homme, maintenant à nous de prendre la suite. C'est un défi que Nietzsche lance à l'humanité.
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Invité le Jeu 7 Juil 2011 - 22:14

    Sérieusement, la vision du bonheur par la philosophie antique (la raison, le logos = les discours, l'attitude), comment ne voyez-vous pas qu'il s'agit d'une philosophie du rite ? La raison comme rituel (et oui... si les valeurs sont intangibles avec tout ce que cela comporte de religieux...), les discours comme rituels (mise en mots des valeurs + force de la rhétorique sur les âmes sensibles), l'attitude étant à elle seule le rituel (postures de monstration).

    Le philosophe qui ne dit pas et qui ne montre pas qu'il en est un, l'est-il ?

    Changez les valeurs clés d'un homme, modifiez ce qui compte vraiment pour lui, et vous changerez toute sa vision du bonheur et les sources qui peuvent l'alimenter. Le bonheur de vos 20 ans est-il celui de vos 40 ? Cette bonne blague...

    On se surprend à être heureux bien plus que l'on ne peut s'y préparer.
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    Desassocega

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Desassocega le Jeu 7 Juil 2011 - 23:12

    Le philosophe qui ne dit pas et qui ne montre pas qu'il en est un, l'est-il ?
    Un philosophe qui a besoin de dire et de montrer qu'il est philosophe pour qu'on le sache ou qu'on le croit, l'est-il ? Je ne pense pas...

    Le bonheur de vos 20 ans est-il celui de vos 40 ? Cette bonne blague...
    Bien que l'étendue de l'âge que vous évoquez ne me concerne pas, je ne peux vous répondre d'expérience. Mais je voudrais tout de même réagir à votre phrase : il me paraît illogique que le bonheur change selon l'âge et la personne... Le bonheur est un état. On est heureux. Bien sûr il y a des différences dans les états. Mais ces différences concernent les causes qui l'ont généré. On n'est pas heureux pour les mêmes raisons à 20 ou 40 ans, ça je suis d'accord. Mais l'intensité du bonheur ne change pas. Car dire qu'on est heureux plus intensément à un moment qu'à un autre est inepte, d'ailleurs rien que dire qu'on est heureux intensément est une tautologie.

    Prenons un autre état pour donner un exemple : la peur. Nous n'avons pas les même peurs à 5 ans qu'à 20 ans, c'est un fait. Mais la différence ne concerne que les causes de la peur et peut-être là l'intensité aussi, c'est un peu équivoque car d'un côté l'intensité se vit pour le sujet, et je ne pense pas qu'un enfant de 5 ans ait moins peur qu'un homme de 20 ans. Sa peur est équivalente à son âge ; mais de l'autre il peut avoir plus peur d'une chose que d'une autre. En ce qui concerne l'intensité de l'état je dirai donc qu'il faut établir un distinguo entre les peurs générales (qui sont de mêmes intensité) et les peurs isolées (qui ont une intensité différente selon la cause de l'état).

    Bref, tout cela pour dire que pour moi l'état ne change pas, il est. Ce sont les causes qui le génèrent qui changent. Mais l'état en lui-même ne change pas.

    On se surprend à être heureux
    Je suis totalement d'accord. D'ailleurs ça me paraît logique. D'une part car le bonheur n'est pas un état continu, et de l'autre car on ne se sent heureux que quand le bonheur devient en nous conscient, or il est impossible qu'il le soit toujours.
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    bonheur joie État

    Message  Invité le Jeu 7 Juil 2011 - 23:36

    Si vous voulez dire que l'on ne peut pas nier qu'il y ait un état de la psyché (et du corps) que l'on peut grosso modo ranger sous la catégorie du "bonheur", je veux bien vous l'accorder. Mais tout dépend de ce grosso modo car songez-y, le bonheur est accompagné de la conscience du bonheur (vous le dites vous-même) là où par exemple le petit enfant éprouve d'abord de la joie. Or la conscience que l'on a de soi, y compris dans nos états "heureux", amène avec elle tout le poids de la vie passée, et vous comprendrez aisément que l'état dont vous parlez s'en trouve modifié.

    Le fameux "on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" d'Héraclite s'applique : on n'éprouve jamais deux fois le même bonheur, on se lasse, on change, on découvre d'autres goûts, les nouveautés se font rares, on devient même heureux d'être moins sensible au désir !

    Non, décidément le bonheur, on ne le met en mots que pour tenter de l'attraper, mais il ne se laisse pas saisir.
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    Desassocega

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Desassocega le Jeu 7 Juil 2011 - 23:43

    Or la conscience que l'on a de soi, y compris dans nos états "heureux" amène avec elle tout le poids de la vie passée, et vous comprendrez aisément que l'état dont vous parlez s'en trouve modifié.
    Vous n'avez pas tort ici...

    Non, décidément le bonheur, on ne le met en mots que pour tenter de l'attraper, mais il ne se laisse pas saisir.
    Peut-être bien oui... Mais cela ne doit nous empêcher ni d'en parler, ni de l'éprouver

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