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    La place du bonheur dans la philosophie.

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    Liber

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Jeu 23 Juin 2011 - 14:52

    Non, c'est au contraire une pensée fondamentale de Nietzsche :

    En vérité, c'est une bénédiction et non une malédiction que d'enseigner : "Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel innocence, le ciel à peu près, le ciel pétulance."
    "Par hasard" - c'est là la plus vieille noblesse du monde, je l'ai rendue à toutes les choses, je les ai délivrées de la servitude du but.
    Cette liberté et cette sérénité célestes, je les ai placées comme des cloches d'azur sur toutes les choses, lorsque j'ai enseigné qu'au-dessus d'elles, et par elles, aucune "volonté éternelle" - n'affirmait sa volonté.
    J'ai mis en place de cette volonté, cette pétulance et cette folie, lorsque j'ai enseigné : "Il y a une chose qui sera toujours impossible - c'est d'être raisonnable !"
    Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé d'étoile en étoile, - ce levain est mêlé à toutes choses : c'est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes les choses !
    Un peu de sagesse est possible; mais j'ai trouvé dans toutes choses cette certitude bienheureuse: elles préfèrent danser sur les pieds du hasard.
    O ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté qu'il n'existe pas d'éternelles araignées et de toile d'araignée de la raison : - que tu sois un lieu de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins ! -
    Mais tu rougis ? Ai-je dit des choses inexprimables ? Ai-je maudit en voulant te bénir ?

    Silentio

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Silentio le Jeu 23 Juin 2011 - 16:50

    Déclin d'une forme de religiosité, oui, mais Nietzsche transfère la religiosité du regard porté vers le ciel à celui porté vers la terre, c'est-à-dire au monde. Son approche n'est pas dénuée d'un certain mysticisme. N'oublions pas que la mort de Dieu est un symptôme du nihilisme, et qu'il faut la surmonter pour en faire une bonne nouvelle. Cette dernière revient à des fondamentaux qui ne sont pas si loin que ça de certains enseignements de Jésus.

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Silentio le Jeu 23 Juin 2011 - 18:12

    Seulement si on pense que la bonne nouvelle de l'Antéchrist est ironique. Mais Jésus n'est pas le Christ. Nietzsche combat principalement l'Église et Saint Paul et non celui qui fut le seul chrétien (et bien que tenté par Jésus il le transcende en Dionysos qui n'a pas ses imperfections).

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Jeu 23 Juin 2011 - 20:05

    @jean ghislain a écrit:il veut bien entendu dire l'enseignement du surhomme, de l'abjection de la religion et le dépassement de la raison, je pense qu'on le comprend aisement
    Je ne vois pas tout ça dans ce texte, moi ! Pour le dire brièvement, Nietzsche, en supprimant toute téléologie, rend l'univers innocent. Je pense qu'on retrouve ici l'influence d'Héraclite. L'homme est ce coup de dé, ce hasard heureux de la nature. Mais qu'a t-il fait jusque là de cette chance ? Peu de choses en vérité. En tous les cas, il pourrait faire beaucoup plus. Voici sous une forme plus prosaïque ce qu'en dit Nietzsche dans la Généalogie de la morale :

    Arrivé à ce point, je ne puis plus me dérober à la nécessité de donner à ma propre hypothèse sur l’origine de la « mauvaise conscience » une première expression toute provisoire : elle n’est pas aisée à faire entendre et veut être longuement méditée, surveillée, ruminée. Je considère la mauvaise conscience comme le profond état morbide où l’homme devait tomber sous l’influence de cette transformation, la plus radicale qu’il ait jamais subie, — de cette transformation qui se produisît lorsqu’il se trouva définitivement enchaîné dans le carcan de la société et de la paix. Tels des animaux aquatiques contraints de s’adapter à la vie terrestre ou à périr, ces demi-animaux si bien accoutumés à la vie sauvage, à la guerre, aux courses vagabondes et aux aventures, — virent soudain tous leurs instincts avilis et « rendus inutiles ». On les forçait, dès lors, d’aller sur leurs pieds et à « se porter eux-mêmes », alors que jusqu’à présent l’eau les avait portés : un poids énorme les écrasait. Ils se sentaient inaptes aux fonctions les plus simples ; dans ce monde nouveau et inconnu ils n’avaient pas leurs guides d’autrefois, ces instincts régulateurs, inconsciemment infaillibles, — ils en étaient réduits à penser, à déduire, à calculer, à combiner des causes et des effets, les malheureux ! ils en étaient réduits à leur « conscience », à leur organe le plus faible et le plus maladroit ! Je crois que jamais sur terre il n’y eut pareil sentiment de détresse, jamais malaise aussi pesant ! — Ajoutez à cela que les anciens instincts n’avaient pas renoncé d’un seul coup à leurs exigences ! Mais il était difficile et souvent impossible de les satisfaire : ils furent en somme forcés de se chercher des satisfactions nouvelles et souterraines. Tous les instincts qui n’ont pas de débouché, que quelque force répressive empêche d’éclater au-dehors, retournent en dedans — c’est là ce que j’appelle l’intériorisation de l’homme : de cette façon se développe en lui ce que plus tard on appellera son « âme ». Tout le monde intérieur, d’origine mince à tenir entre cuir et chair, s’est développé et amplifié, a gagné en profondeur, en largeur, en hauteur, lorsque l’expansion de l’homme vers l’extérieur a été entravée. Ces formidables bastions que l’organisation sociale a élevés pour se protéger contre les vieux instincts de liberté — et il faut placer le châtiment au premier rang de ces moyens de défense — ont réussi à faire se retourner tous les instincts de l’homme sauvage, libre et vagabond — contre l’homme lui-même. La rancune, la cruauté, le besoin de persécution — tout cela se dirigeant contre le possesseur de tels instincts : c’est là l’origine de la « mauvaise conscience ». L’homme qui par suite du manque de résistances et d’ennemis extérieurs, serré dans l’étau de la régularité des mœurs, impatiemment se déchirait, se persécutait, se rongeait, s’épouvantait et se maltraitait lui-même, cet animal que l’on veut « domestiquer » et qui se heurte jusqu’à se blesser aux barreaux de sa cage, cet être que ses privations font languir dans la nostalgie du désert et qui fatalement devait trouver en lui un champ d’aventures, un jardin de supplices, une contrée dangereuse et incertaine, — ce fou, ce captif aux aspirations désespérées, devint l’inventeur de la « mauvaise conscience ». Mais alors fut introduite la plus grande et la plus inquiétante de toutes les maladies, dont l’humanité n’est pas encore guérie aujourd’hui, l’homme maladie de l’homme, malade de lui-même : conséquence d’un divorce violent avec le passé animal, d’un bond et d’une chute tout à la fois, dans de nouvelles situations, au milieu de nouvelles conditions d’existence, d’une déclaration de guerre contre les anciens instincts qui jusqu’ici faisaient sa force, sa joie et son caractère redoutable. Ajoutons de suite que d’autre part le fait d’une âme animale se tournant contre elle-même fournit au monde un élément si nouveau, si profond, si inouï, si énigmatique, si riche en contradictions et en promesses d’avenir que l’aspect du monde en fut réellement changé. Vraiment, il eût fallu des spectateurs divins pour apprécier le drame qui commença alors et dont on ne peut pas encore prévoir la fin, — un drame trop délicat, trop merveilleux, trop paradoxal pour être joué sans signification aucune sur n’importe quelle misérable planète où il passerait inaperçu ! Depuis lors, l’homme compte parmi les coups heureux les plus inattendus et les plus passionnants que joue le « grand enfant » d’Héraclite, qu’on l’appelle Zeus ou bien le Hasard, — il éveille, en sa faveur, l’intérêt, l’attente anxieuse, l’espérance, presque la certitude, comme si quelque chose s’annonçait par lui, se préparait, comme si l’homme n’était pas un but, mais seulement une étape, un incident, un passage, une grande promesse…

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Ven 24 Juin 2011 - 9:20

    @jean ghislain a écrit:Quand Nietzsche dit que l'homme compte pour coup heureux du hasard, il veut dire ironiquement que c'est une chance qu'il ait survécu à tant de mauvaise conscience, tant de déchaînement de l'esprit contre le corps (par exemple l'ascétisme) tant de haine de l'église pour les instincts naturels de l'homme.
    Non, ce n'est pas ironique. Nietzsche (qui est très explicite au contraire dans ce passage de la Généalogie) montre que cette mauvaise conscience a été une chance :
    Ajoutons de suite que d’autre part le fait d’une âme animale se tournant contre elle-même fournit au monde un élément si nouveau, si profond, si inouï, si énigmatique, si riche en contradictions et en promesses d’avenir que l’aspect du monde en fut réellement changé.


    @jean ghislain a écrit:le ton que prend Nietzsche dans ses écrits ressemble à une prêche du dimanche, mais ça donne d'autant plus de force au discours, puisque ses mots touchent ainsi aussi un public religieux.
    Il est vrai que Nietzsche donne l'impression de parler du haut d'une chaire, mais je ne crois pas qu'il ait voulu viser un public particulier. C'est son style, tout comme le choix de l'aphorisme, peu commun avec l'habitude qu'a la philosophie de démontrer longuement des propositions.

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Ven 24 Juin 2011 - 14:16

    Où est l'ironie dans le passage que j'ai cité de la Généalogie ?

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Sam 25 Juin 2011 - 10:32

    @jean ghislain a écrit:la conscience et la mauvaise conscience sont dans la logique de l'évolution de l'homme
    Non, je ne suis pas d'accord. La thèse de Nietzsche est que l'homme a suivi l'inverse d'une évolution logique ! Il aurait dû rester l'animal sans mauvaise conscience, l'oublieux, l'instinctif, mais il s'est passé un fait inattendu, avec l'homme la nature n'a pas agi comme elle le faisait d'habitude avec les autres animaux. Il y a effectivement de l'ironie dans cette histoire, mais c'est un effet du hasard. Nietzsche s'amuse de ce que les hommes cherchent un sens à ce coup du hasard, parce qu'ils n'ont pas compris qu'ils sont le jouet de ce "grand enfant" :
    un drame trop délicat, trop merveilleux, trop paradoxal pour être joué sans signification aucune sur n’importe quelle misérable planète où il passerait inaperçu
    Notez au passage l'allusion à l'art dramatique.


    @jean ghislain a écrit:Donc le "hasard heureux" de la nature qui a produit la conscience nous a rendu malheureux à un point qu'il faut surmonter l'homme en se détachant de la conscience morale.
    Ce n'est pas parce que nous sommes malheureux que nous devrions nous surmonter. D'abord, il n'y a pas d'obligation là-dedans ;), et puis, au contraire, Nietzsche nous montre bienheureux dans notre conscience morale ! Que fait Nietzsche ici, à ce stade de la Généalogie ? Il replace l'homme en face de son destin. La nature a beaucoup fait pour nous, par chance elle a tiré un bon numéro avec l'homme, maintenant à nous de prendre la suite. C'est un défi que Nietzsche lance à l'humanité.
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Invité le Jeu 7 Juil 2011 - 22:14

    Sérieusement, la vision du bonheur par la philosophie antique (la raison, le logos = les discours, l'attitude), comment ne voyez-vous pas qu'il s'agit d'une philosophie du rite ? La raison comme rituel (et oui... si les valeurs sont intangibles avec tout ce que cela comporte de religieux...), les discours comme rituels (mise en mots des valeurs + force de la rhétorique sur les âmes sensibles), l'attitude étant à elle seule le rituel (postures de monstration).

    Le philosophe qui ne dit pas et qui ne montre pas qu'il en est un, l'est-il ?

    Changez les valeurs clés d'un homme, modifiez ce qui compte vraiment pour lui, et vous changerez toute sa vision du bonheur et les sources qui peuvent l'alimenter. Le bonheur de vos 20 ans est-il celui de vos 40 ? Cette bonne blague...

    On se surprend à être heureux bien plus que l'on ne peut s'y préparer.
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Desassocega le Jeu 7 Juil 2011 - 23:12

    Le philosophe qui ne dit pas et qui ne montre pas qu'il en est un, l'est-il ?
    Un philosophe qui a besoin de dire et de montrer qu'il est philosophe pour qu'on le sache ou qu'on le croit, l'est-il ? Je ne pense pas...

    Le bonheur de vos 20 ans est-il celui de vos 40 ? Cette bonne blague...
    Bien que l'étendue de l'âge que vous évoquez ne me concerne pas, je ne peux vous répondre d'expérience. Mais je voudrais tout de même réagir à votre phrase : il me paraît illogique que le bonheur change selon l'âge et la personne... Le bonheur est un état. On est heureux. Bien sûr il y a des différences dans les états. Mais ces différences concernent les causes qui l'ont généré. On n'est pas heureux pour les mêmes raisons à 20 ou 40 ans, ça je suis d'accord. Mais l'intensité du bonheur ne change pas. Car dire qu'on est heureux plus intensément à un moment qu'à un autre est inepte, d'ailleurs rien que dire qu'on est heureux intensément est une tautologie.

    Prenons un autre état pour donner un exemple : la peur. Nous n'avons pas les même peurs à 5 ans qu'à 20 ans, c'est un fait. Mais la différence ne concerne que les causes de la peur et peut-être là l'intensité aussi, c'est un peu équivoque car d'un côté l'intensité se vit pour le sujet, et je ne pense pas qu'un enfant de 5 ans ait moins peur qu'un homme de 20 ans. Sa peur est équivalente à son âge ; mais de l'autre il peut avoir plus peur d'une chose que d'une autre. En ce qui concerne l'intensité de l'état je dirai donc qu'il faut établir un distinguo entre les peurs générales (qui sont de mêmes intensité) et les peurs isolées (qui ont une intensité différente selon la cause de l'état).

    Bref, tout cela pour dire que pour moi l'état ne change pas, il est. Ce sont les causes qui le génèrent qui changent. Mais l'état en lui-même ne change pas.

    On se surprend à être heureux
    Je suis totalement d'accord. D'ailleurs ça me paraît logique. D'une part car le bonheur n'est pas un état continu, et de l'autre car on ne se sent heureux que quand le bonheur devient en nous conscient, or il est impossible qu'il le soit toujours.
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    bonheur joie État

    Message  Invité le Jeu 7 Juil 2011 - 23:36

    Si vous voulez dire que l'on ne peut pas nier qu'il y ait un état de la psyché (et du corps) que l'on peut grosso modo ranger sous la catégorie du "bonheur", je veux bien vous l'accorder. Mais tout dépend de ce grosso modo car songez-y, le bonheur est accompagné de la conscience du bonheur (vous le dites vous-même) là où par exemple le petit enfant éprouve d'abord de la joie. Or la conscience que l'on a de soi, y compris dans nos états "heureux", amène avec elle tout le poids de la vie passée, et vous comprendrez aisément que l'état dont vous parlez s'en trouve modifié.

    Le fameux "on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" d'Héraclite s'applique : on n'éprouve jamais deux fois le même bonheur, on se lasse, on change, on découvre d'autres goûts, les nouveautés se font rares, on devient même heureux d'être moins sensible au désir !

    Non, décidément le bonheur, on ne le met en mots que pour tenter de l'attraper, mais il ne se laisse pas saisir.
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Desassocega le Jeu 7 Juil 2011 - 23:43

    Or la conscience que l'on a de soi, y compris dans nos états "heureux" amène avec elle tout le poids de la vie passée, et vous comprendrez aisément que l'état dont vous parlez s'en trouve modifié.
    Vous n'avez pas tort ici...

    Non, décidément le bonheur, on ne le met en mots que pour tenter de l'attraper, mais il ne se laisse pas saisir.
    Peut-être bien oui... Mais cela ne doit nous empêcher ni d'en parler, ni de l'éprouver

    Silentio

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Silentio le Ven 8 Juil 2011 - 0:28

    Aristippe de Cyrène a écrit:rien que dire qu'on est heureux intensément est une tautologie.
    Cet état est ou n'est pas, il n'y a pas de demi-mesure car il ne peut y avoir de gradations différentes comme dans le cas de la souffrance ou du plaisir. Mais lorsque les Anciens parlent d'un bonheur comme ataraxie peut-on parler d'intensité ? L'ataraxie est justement l'absence de trouble, l'absence de déplaisir ; c'est un état supposé neutre. Peut-on parler de neutralité intense par sa platitude ? Faut-il chercher du côté de la satisfaction ou du calme, de l'apaisement, de la sensation d'harmonie ? L'absence de trouble, de tumulte, etc., ne conduit-elle pas à une absence de soi ? Bien sûr on pourra alors se demander s'il s'agit là véritablement du bonheur. A moins que cela ne soit précisément cela, la paix retrouvée dans la réunion avec l'ordre et l'unité du Tout auxquels on participe. C'est alors la voie de l'acceptation, du contentement dans la pure présence au monde et/ou du monde, la confiance et l'évidence retrouvées, voire l'innocence du regard. En même temps on pourrait dire que c'est une attitude qui veut s'échapper du monde puisque l'absence de trouble est l'exception, tandis que la vie se meut ou est mue d'une série d'événements qui surgissent et nous provoquent.
    Votre définition du bonheur suppose un parti pris spinoziste. Je vais me permettre une quasi digression. Le Désir est l'essence de l'homme et si ce dernier n'a pas atteint la perfection il la vise, s'efforce de persévérer dans son être en assimilant ce qu'il n'est pas et qui lui donne à être plus. L'homme est un mode de l'être, réalisant une dynamique de visée vers la puissance, vers l'unité personnelle pleine d'elle-même et jouissant d'elle-même, ce qui est une façon de rester dans le monde et d'en jouir, le monde (ou Dieu, c'est-à-dire la Nature) étant lui-même inachevé dans son unité (il y a une substance unique qui est active et productive, y prendre place c'est vivre dans une multiplicité ouverte et changeante), toujours en activité, infiniment, laissant les êtres le constituer et se réaliser eux-mêmes dans ce mouvement d'affirmation. Le bonheur serait-il alors la joie que l'on sent à se satisfaire doublé du sentiment et du savoir d'être justifié dans l'existence en participant à l'ordonnancement du monde (on réalise notre être, notre puissance, et on en assure les conditions de possibilité et de satisfaction) ? Peut-être faudrait-il parler de béatitude, d'adéquation de notre être avec l'Être et de leur "alimentation" mutuelle ?
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Desassocega le Ven 8 Juil 2011 - 1:20

    Cet état est ou n'est pas, il n'y a pas de demi-mesure car il ne peut y avoir de gradations différentes comme dans le cas de la souffrance ou du plaisir.
    Exactement.

    Concernant l'ataraxie, c'est vrai que c'est assez compliqué du coup. Je n'ai pas lu énormément Épicure donc je ne préfère pas trop m'avancer.  

    Bien sûr on pourra alors se demander s'il s'agit là véritablement du bonheur.
    Je ne pense pas que ce soit suffisant en effet. On ne peut pas se sentir heureux par la seule absence de trouble, bien que ça y participe. Mais je ne vois pas la philosophie Épicurienne seulement dans ce sens là. Pour moi, au delà de l'absence de trouble, c'est aussi une capacité à ne pas s'animer et s'embraser pour rien, il faut un juste milieux, de la tempérance, comme dit Aristote.  

    et si ce dernier n'a pas atteint la perfection
    Pour Spinoza, l'homme est déjà parfait, en tant qu'il est.
    par réalité et perfection, j'entends la même chose.ÉthiqueII, définition VI

    Le bonheur serait-il alors la joie que l'on sent à se satisfaire doublé du sentiment et du savoir d'être justifié dans l'existence en participant à l'ordonnancement du monde (on réalise notre être, notre puissance, et on en assure les conditions de possibilité et de satisfaction) ?
    Peut-être oui... En tout cas il y a de ça.
    Il ne faut pas non plus négliger la part d'affectivité dans le bonheur et aussi dans la philosophie spinozienne. La réalité humaine est d'abord une réalité affective.

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Liber le Ven 8 Juil 2011 - 9:47

    @Silentio a écrit:Faut-il chercher du côté de la satisfaction ou du calme, de l'apaisement, de la sensation d'harmonie ? L'absence de trouble, de tumulte, etc., ne conduit-elle pas à une absence de soi ?
    Elle ressemble au sommeil (non troublé par des rêves). Je la vois plutôt comme un état transitoire, alors qu'elle se veut le contraire. La vie est faite de passions, "de tumulte et de fureur", conformément à notre constitution, notre corps étant alimenté en permanence par un flot de sang chaud.
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Invité le Ven 8 Juil 2011 - 13:21

    Sur le thème : "à la recherche du bonheur", les précédentes interventions tendent à rendre nécessaire une recherche préalable (comme l'avait bien compris Platon) à savoir : y a-t-il une essence éternelle et immuable de l'homme ? Y a-t-il une nature de l'homme ?

    Car, ou bien, sur ce thème, on se situe dans le camp des essentialistes et, dans ce cas, le recours aux classiques jusqu'à Spinoza est légitime ; ou bien on accepte l'idée que le thème du bonheur n'a plus aujourd'hui ne serait-ce que 30 % du sens qu'il avait à l'âge classique, et alors qu'est-ce que cela signifie ?

    Distinguons bien ce qui relève de la culture de l'époque dans les notions de passion, de désir, de liberté, d'altruisme, d'accomplissement de soi et même d'ataraxie... de ce qui relève de la "sensation de bonheur" (identique physiologiquement chez tous les individus ??? = une autre chimère que celle de croire que nous serions tous égaux devant le bonheur !)

    Oui, la tradition philosophique s'intéresse toujours à ce qui "reste vrai" en l'homme lorsque tout change, mais attention sur la question du bonheur, très liée à celle de "conscience du monde". Il est possible que l'enveloppe des mots demeure tandis que la recherche du bonheur ne s'y retrouve pas au sens propre du terme.

    Je ne sais pas si vous classeriez nettement le philosophe Alain parmi les essentialistes mais il a écrit une petite phrase sur le sujet : "Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherché". A méditer.

    Le bonheur : est-ce croire qu'on le cherche ? Le bonheur : est-ce croire que (éventuellement grâce aux classiques) on le trouverait mieux que notre voisin de palier, maçon de son état et qui sifflote en moyenne deux verres par jours ? Attention au philosophisme sur cette question.

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Silentio le Ven 8 Juil 2011 - 13:31

    Le bonheur me semble moins lié à l'intensité (c'est le plaisir, la joie, que l'on voudrait sortir de leur instantanéité) qu'à la simplicité. En général c'est le maçon, par exemple, qui a plus tendance à se dire heureux. Il jouit de la simplicité de sa vie, se contente de peu, à moins qu'il ne veuille dire que sa vie n'est pas troublée et qu'il est satisfait par l'équilibre qu'il a trouvé (ou peut-être n'est-ce qu'atteindre un idéal fixé par l'opinion, c'est-à-dire avoir un travail, une belle femme et des enfants qui réussissent, de même que de l'argent, du confort et de quoi satisfaire tous les désirs). Le philosophe moderne ne saurait connaître ce bonheur à moins de travailler à devenir un sage et retrouver l'innocence de l'enfant et parfois la moquerie face à tout ce qui est en trop dans nos vies. Personnellement je ne sais pas ce qu'est le bonheur tel que vécu, par contre je sens que je cherche quelque chose qui me complète et m'assure contre l'insatisfaction quotidienne.
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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Desassocega le Ven 8 Juil 2011 - 14:11

    "Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherché". A méditer.
    Le bonheur ne peut être une récompense. S'il était une récompense, cela supposerait qu'on fasse quelque chose, puis qu'ensuite le bonheur vienne. Le bonheur se vit dans l'instant, c'est un "passage de joie" comme disait Spinoza.

    En général c'est le maçon, par exemple, qui a plus tendance à se dire heureux.
    Pourtant je n'ai pas l'impression qu'au Portugal les gens soient spécialement plus heureux.
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    Euterpe

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Euterpe le Ven 8 Juil 2011 - 14:26

    aristippe de cyrène a écrit:
    En général c'est le maçon, par exemple, qui a plus tendance à se dire heureux.
    Pourtant je n'ai pas l'impression qu'au Portugal les gens soient spécialement plus heureux
    La saudade n'est pas incompatible avec le bonheur. Accompagnée d'un Schweppes bien frais, l'amertume adoucie par le sucre inciterait même les Brésiliens à danser doucement et chaudement.


    Dernière édition par Euterpe le Sam 30 Juil 2016 - 8:40, édité 1 fois

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Silentio le Ven 8 Juil 2011 - 14:37

    Je voulais dire que j'ai l'impression que ce sont ceux qui ne sont pas des intellectuels, malgré leur condition parfois pauvre (ou très pauvre comme dans certains pays), qui font preuve de joie de vivre ou ont tendance à se dire heureux. Je suis frappé dans les reportages télévisés par la facilité avec laquelle les gens communs et simples (ce qui est très bien) avouent leur bonheur, et cela pour des motifs ou selon des causes parfois dérisoires. Si on me posait la question j'aurais tendance à répondre que je ne suis pas heureux, mais cela ne signifierait pas que je suis obligatoirement ou toujours malheureux. Simplement cette notion évidente de bonheur est un mystère pour moi. Je ne connais que la joie et si elle se prolongeait je l'appellerais de la même façon ; mais faire durer la joie la détruirait, je vois mal comment faire durer son intensité et si elle durait elle ne serait plus une intensité dans son mouvement ascendant. Peut-être les gens veulent-ils dire qu'ils sont contents de ce qu'ils font et qu'il leur arrive assez souvent de prendre du plaisir. Ce ne serait donc qu'un bonheur relatif et partiel mais plus régulier et d'une intensité plus faible.
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    Desassocega

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    Re: La place du bonheur dans la philosophie.

    Message  Desassocega le Ven 8 Juil 2011 - 14:55

    Je ne connais que la joie et si elle se prolongeait je l'appellerais de la même façon ; mais faire durer la joie la détruirait, je vois mal comment faire durer son intensité et si elle durait elle ne serait plus une intensité dans son mouvement ascendant. Peut-être les gens veulent-ils dire qu'ils sont contents de ce qu'ils font et qu'il leur arrive assez souvent de prendre du plaisir.
    Le bonheur n'est jamais continu ou immuable. Le bonheur, c'est quand on sent que la joie est disponible maintenant. C'est quand on se lève le matin et qu'on sent que la joie viendra, puis repartira.
    Vous savez, si je devais imager le bonheur, je dessinerais sur une feuille une multitude de cases, certaines seraient coloriées en joie, d'autres en tristesse, et d'autres non coloriées. Puis je reculerais, loin, très loin. Et puis, de si loin, je regarderais de nouveau cette feuille, mais ne distinguerais plus toute la variété qui la compose, je ne verrais plus que la couleur de la joie. Autrement dit le bonheur n'est pas que la joie, c'est un ensemble. Et quand on prend du recul et qu'on s'observe soi-même, on voit très vite la couleur qui nous compose

    La saudade n'est pas incompatible avec le bonheur
    Tout à fait ! La saudade est une promesse, une promesse de bonheur qui transforme la mémoire en horizon.


    Dernière édition par aristippe de cyrène le Ven 8 Juil 2011 - 15:04, édité 1 fois

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