παιδεία | μανθάνω | ἀπομανθάνω

    Les libertins : hédonistes ou épicuriens ?

    Partagez
    avatar
    Desassocega

    Messages : 2815
    Date d'inscription : 02/04/2011

    Les libertins : hédonistes ou épicuriens ?

    Message  Desassocega le Lun 13 Juin 2011 - 4:22

    Bonjour à tous.

    Au XVIIIe siècle, le mouvement libertin connaît son apogée si l'on peut dire. On a souvent tendance, pour caser les libertins dans une catégorie, à user de mots à leur égard comme "hédoniste" ou encore "épicurien". Mais est-ce vraiment le cas ?

    Bien sûr, si l'on prend ces deux termes dans un sens très large, on peut en arriver à ceci : la recherche du plaisir. En ce cas on pourrait assimiler les libertins à des hédonistes épicuriens. Mais l'hédonisme et l’épicurisme ne se réduisent-t-ils qu'à cela ? Les libertins tel Valmont peuvent-ils être considérés ainsi ?

    Pour parler d'hédonisme, je me réfère le plus souvent à Aristippe, qu'on peut considérer comme le fondateur de la doctrine hédoniste. L'hédonisme, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne se limite pas à la recherche du plaisir, loin de là. Car pour lui, le plaisir est d'abord dicté par une certaine intelligence. Le but n'est pas de céder à tous les plaisirs. La débauche corporelle et l’orgie dans lesquelles se diluent la conscience, la raison, n’intéressent pas plus Aristippe que Platon.

    Pour l’épicurisme, c'est assez proche mais toutefois différent. Épicure condamne les désirs qu’il trouve aliénants, entravant l’esprit  et empêchant la liberté et la sérénité. Il crée ainsi une doctrine très rigoureuse. Un plaisir présent qui entraînerait une peine future doit être rejeté ; une peine présente qui entraînerait un plaisir futur doit être acceptée.
    A noter que pour Épicure, les plaisirs les plus grands sont du côté de l'âme, et non du corps.

    Qu'en est-il donc des Libertins. Que sont-ils ?
    Je pense que l'on peut dire que les libertins sont Hédonistes. Car le plaisir brut, sans "intelligence" ne les intéresse pas non plus. Le but des libertins n'est pas le plaisir. Mais le plaisir sublimé par l’intelligence et la séduction.
    Mais je ne pense pas qu'on puisse dire des libertins qu'ils soient épicuriens. Car s'ils étaient épicuriens, ils arrêteraient leurs petits jeux. Pour prendre l'exemple de Valmont, on voit que son libertinage lui cause bien du tort. Et sa recherche du plaisir l'entraîne dans bien des souffrances, ce qu'un épicurien rejetterait.

    Liber

    Messages : 1399
    Date d'inscription : 30/01/2011

    Re: Les libertins : hédonistes ou épicuriens ?

    Message  Liber le Lun 13 Juin 2011 - 19:05

    Le libertin n'est à mon avis pas un hédoniste dans le sens où le pense Onfray (je crois savoir que vous vous référez à lui sans le dire ;) ). Le libertin se rapproche bien davantage de la philosophie de Nietzsche, c'est-à-dire un homme très vigoureux, volontiers sanguin, à qui des repas pantagruéliques et des charretées de femme à satisfaire ne font pas peur. Le genre à se réveiller frais comme un gardon le lendemain, prêt à reprendre sa débauche de la veille. Et non pas un gourmet du plaisir, pesant sur une balance les conséquences du moindre de ses excès. Du reste, si Aristippe fricotait avec Denys, il a dû profiter largement de son hospitalité, des "bonnes choses de la vie", selon l'expression.

    Onfray a bien identifié que le plaisir avait sa contrepartie, purement physique, qui est simplement la dépense d'énergie, l'usure inévitable du corps. Sa solution est donc d'en profiter à petites doses. On peut dire que c'est le contraire du libertinage, qui est de la débauche assumée et même revendiquée, avec si possible un supplément de danger, voire de perversité, pour pimenter le tout. Le libertin a de plus, par rapport à Epicure, l'avantage de posséder un aiguillon supplémentaire à sa débauche : le christianisme. Par sa recherche de pureté, par sa menace des pires châtiments, le christianisme spiritualise le plaisir, il lui donne cette grandeur sans laquelle il ne serait que simple débauche. Par son ambiguïté, il a donné l'art de la Renaissance, que n'approche pas l'art païen. L'Italien de la Renaissance a osé combiner pureté virginale et beauté du corps, délires de la chair et délires d'un Savonarole, le tout résumé en Michel-Ange. L'Italien a cherché à se distraire en mêlant art, plaisir et danger. Je crois néanmoins qu'il a été précédé par Frédéric II de Hohenstaufen.

    Nietzsche a repris dans sa philosophie l'idéal qui animait ces grandes figures historiques, mais, très peu sensuel lui-même, il n'en a gardé que la nostalgie de leur formidable énergie, préférant avec les femmes les joies de la conversation à celles de la chair.
    avatar
    Desassocega

    Messages : 2815
    Date d'inscription : 02/04/2011

    Re: Les libertins : hédonistes ou épicuriens ?

    Message  Desassocega le Lun 13 Juin 2011 - 20:52

    Le libertin n'est à mon avis pas un hédoniste dans le sens où le pense Onfray (je crois savoir que vous vous référez à lui sans le dire
    C'est sûr que pour Onfray, ce ne sont pas des hédonistes. Mais je ne me référais pas spécialement à lui
    Il me semble que pour lui, les vrais libertins sont par exemple Cyrano de Bergerac, mais je ne suis pas vraiment d'accord avec lui...

    Du reste, si Aristippe fricotait avec Denys, il a dû profiter largement de son hospitalité, des "bonnes choses de la vie", selon l'expression.


    On peut dire que c'est le contraire du libertinage, qui est de la débauche assumée et même revendiquée
    Je ne sais pas si on peut vraiment parler de débauche... Les libertins sont tout de même très raffinés et subtils dans leur recherche du plaisir je trouve...

    Le libertin a de plus, par rapport à Épicure, l'avantage de posséder un aiguillon supplémentaire à sa débauche : le christianisme. Par sa recherche de pureté, par sa menace des pires châtiments, le christianisme spiritualise le plaisir, il lui donne cette grandeur sans laquelle il ne serait que simple débauche.
    Je n'avais pas pris cela en compte, mais vous avez raison, cela change bien des choses !
    avatar
    Euterpe

    Messages : 4209
    Date d'inscription : 29/01/2011
    Age : 46

    Re: Les libertins : hédonistes ou épicuriens ?

    Message  Euterpe le Mar 14 Juin 2011 - 0:14

    aristippe de cyrène a écrit:Les libertins sont tout de même très raffinés et subtils dans leur recherche du plaisir je trouve...
    Ça dépend lesquels et de quelle époque. On ne retient que le libertinage du XVIIIe siècle (libertinage de mœurs). A tort. Outre qu'on ne sait pas encore grand-chose du libertinage (il faudrait remonter à Calvin, d'une manière générale cf. la mise au point de Jean-Pierre Cavaillé), une chose paraît évidente, quand on lit les poètes du Parnasse satyrique, c'est que les libertins du XVIIIe font pâle figure à côté de leurs devanciers des XVIe XVIIe siècles :

    Théophile a écrit:Phylis tout est f(ou)tu, je meurs de la vérole,
    Elle exerce sur moi sa dernière rigueur,
    Mon vit baisse la tête et n'a point de vigueur,
    Un ulcère puant a gâté ma parole.

    J'ai sué trente jours, j'ai vomi de la colle ;
    Jamais de si grands maux n'eurent tant de longueur,
    L'esprit le plus constant fût mort à ma langueur,
    Et mon affliction n'a rien qui la console.

    Mes amis plus secrets ne m'osent approcher,
    Moi-même en cet état je ne m'ose toucher,
    Philis le mal me vient de vous avoir f(ou)tue.

    Mon Dieu je me repens d'avoir si mal vécu ;
    Et si votre courroux à ce coup ne me tue,
    Je fais vœu désormais de ne foutre qu'en cul.

    1622.
    En guise de raffinement et de subtilité, on a fait mieux, quand même. Mais c'était surtout de la provocation, et le recueil vaut vraiment la peine d'être lu, car on y trouve bien des choses sur la conception matérialiste de la nature, sur l'innocence des anciens face à la morale chrétienne, etc. Les libertins du XVIIIe pouvaient se permettre de raffiner, car le libertinage était alors devenu presque banal. On ne risquait plus sa vie, ou si peu, à s'y adonner. Et puis, philosophiquement, il avait beaucoup perdu de sa consistance. Les libertins des XVIe et XVIIe siècles prônent une morale libérée des dogmes chrétiens, beaucoup plus pragmatique, en adéquation avec la nature. Ils sont matérialistes. Ils préparent Condillac. En France, Gassendi est vraiment instructif à cet égard, et plus intéressant que Descartes, d'une manière générale.


    Dernière édition par Euterpe le Ven 29 Juil 2016 - 17:06, édité 1 fois

    Liber

    Messages : 1399
    Date d'inscription : 30/01/2011

    Re: Les libertins : hédonistes ou épicuriens ?

    Message  Liber le Mar 14 Juin 2011 - 9:16

    Casanova aurait pu partager ses idées de régime à Théophile. Dès qu'il avait attrapé une maladie vénérienne, il faisait un régime qui dit-il a toujours fonctionné. Ce n'est que sous les piombi de Venise, où il fut emprisonné pour débauche, que s'étant trop retenu d'aller aux selles, comme on disait alors, il attrapa des hémorroïdes qui le faisaient encore souffrir à la fin de sa vie, quand il écrivit ses Mémoires. Mais Casanova était chrétien et bon croyant. Il n'était pas du genre Don Juan, à défier le Ciel et la Terre. Le libertinage n'aurait jamais été possible sans la chape de plomb de l'Église. On parlerait alors de Gai Savoir, comme ces seigneurs de Provence qui rendaient nostalgique Stendhal. Sans cette nuance de regret, cette petite pointe d'angoisse de se mettre en tort devant Dieu, on en reviendrait aux plaisirs de l'Antiquité, où la seule limite à la débauche était de faire du tort à la cité.
    avatar
    Euterpe

    Messages : 4209
    Date d'inscription : 29/01/2011
    Age : 46

    Re: Les libertins : hédonistes ou épicuriens ?

    Message  Euterpe le Mer 15 Juin 2011 - 18:25

    Liber a écrit:Le libertinage n'aurait jamais été possible sans la chape de plomb de l'Église.
    En effet, les libertins en font même une interlocutrice privilégiée, dont ils s'amusent en la traitant par-dessous la jambe et en trouvant dans la Bible, les Saints et Dieu même toutes les preuves du Mal Institué qu'est l'Église. Voici deux exemples intéressants, le premier constituant une relecture des Pères de l'Église (avec de jolies trouvailles, notamment une métaphore plus qu'érotique) :

    Saint Augustin, instruisant une Dame,
    Dit que l'amour est l'âme de notre âme,
    Et que la foi, tant soit constante et forte,
    Sans vrai amour est inutile et morte :
    Saint Bernard fait une longue Homélie,
    Où il bénit tous les cœurs qu'amour lie :
    Et Saint Ambroise en fait une autre expresse,
    Où il maudit ceux qui sont sans maîtresse.
    Et De Lira là-dessus nous raconte,
    Que qui plus aime plus haut au ciel il monte,
    Celui qui sut les secrets de son maître
    Dit que l'amant damné ne saurait être,
    Et dit bien plus le Docteur Séraphique,
    Qui n'aime point est pis qu'un hérétique :
    Pour ce qu'amour est feu pur et céleste,
    Qui ne craint point qu'autre feu le moleste.
    Saint Pierre a dit qu'avec les clefs qu'il porte
    Aux vrais amants il ouvrira la porte.
    Saint Jean Baptiste aux forêts plus désertes
    Grava l'amour sur les écorces vertes.
    Saint Dominique, ennemi du désordre,
    Permet l'amour à tous ceux de son ordre :
    Et Saint François aimant la chambrière,
    N'ayant plus rien lui donna son Bréviaire.
    Celui qui porte un gril pour son enseigne
    Les hauts effets de l'amour nous enseigne.
    Celui qui porte et bourdon et coquilles
    Est protecteur et des femmes et des filles.
    Saint Clément a donné force patentes
    A tous ceux-là qui aiment leurs parentes.
    La Magdelaine aux rochers de Provence
    Du vrai amour aida sa pénitence.
    Saint Crespin fit en ce métier pratique,
    Puis pour aimer il vendit sa boutique.
    Et dit-on plus de ce bon Saint Eustache,
    Que pour aimer il perdit sa moustache.
    Saint Thomas dit, et de sa propre bouche,
    Qu'il ne croit rien sinon quand il y touche.
    Le gros et gras Hugonis de Sorbonne
    Dit que l'amour est une chose bonne.
    Monsieur Vigor en ses sermons nous prouve,
    Que l'on connaît une fille à l'épreuve.
    Et c'est pourquoi, comme dit Saint Grégoire,
    Un amant fait ici son purgatoire.
    Nulle de vous ne soit donc si dure,
    Qu'elle résiste à la Sainte écriture ;
    Puisqu'on la voit de ces propos remplie :
    Que pour aimer la loi est accomplie,
    Et que les Saints ont fait l'amour ensemble :
    Nous ne saurions mieux faire, ce me semble.

    Maintenant, le premier de quatrains parmi tant d'autres, adressés à Dieu comme on adresse une prière, dont la fonction est d'être délivré de tous les maux que la morale faite naître en dénaturant les hommes, les rendant méchants, hypocrites, jaloux, etc. :

    Quatrains contre les hommes :

    Délivre-moi seigneur.
    Délivre-moi Seigneur de l'homme vicieux,
    Et de tous les aguets de son âme méchante,
    Qui attache, et qui jette à celui qui le hante
    La fange sur le front et la poussière aux yeux.

    etc., etc., etc.

    Dans le recueil du Parnasse Satyrique, on trouve plusieurs belles pièces païennes qu'on pourrait s'amuser à lire en regardant les peintures érotiques de la Renaissance.

      La date/heure actuelle est Lun 25 Sep 2017 - 17:19