παιδεία | μανθάνω | ἀπομανθάνω

    La patrie selon Julien Freund

    Partagez
    avatar
    Gisli

    Messages : 16
    Date d'inscription : 13/02/2011
    Age : 32

    La patrie selon Julien Freund

    Message  Gisli le Lun 4 Avr 2011 - 23:17

    Ci-dessous un extrait du petit livre de Julien Freund, Qu’est-ce que la politique ? (qui correspond à une partie de l'ouvrage plus épais L'essence du politique si mes souvenirs sont bons) :

    « Du moment que la concorde est amitié, elle a également pour base une certaine identité des sentiments qui se concrétise dans la notion de patrie. Aucune collectivité ne saurait demeurer unie ni durer si ses membres n’éprouvent pas la nécessité de participer pour ainsi dire affectivement à l’ensemble social qu’ils constituent. Un pays sans patrimoine commun, qu’il soit d’ordre culturel, ethnique, linguistique ou autre, n’est qu’une création artificielle, incapable de résister aux épreuves de la politique. On a beau ironiser sur le concept de patrie et concevoir l’humanité sur le mode anarchique et abstrait comme composée uniquement d’individus isolés aspirant à leur seule liberté personnelle, il n’empêche que la patrie est une réalité sociale concrète, introduisant l’homogénéité et le sens de la collaboration entre les hommes. Elle est même une des sources essentielles du dynamisme collectif, de la stabilité et de la continuité d’une unité politique dans le temps. Sans elle, il n’y a ni puissance ni grandeur ni gloire, mais non plus de solidarité entre ceux qui vivent sur un même territoire. On ne saurait donc dire avec Voltaire, à l’article « Patrie » de son Dictionnaire philosophique que « souhaiter la grandeur de son pays, c’est souhaiter du mal à ses voisins ». En effet, si le patriotisme est un sentiment normal de l’être humain au même titre que la piété familiale, tout homme raisonnable comprend aisément que l’étranger puisse éprouver le même sentiment. Pas plus que l’on ne saurait conclure de la persistance de crimes passionnels à l’inanité de l’amour, on ne saurait prendre prétexte de certains abus du chauvinisme pour dénigrer le patriotisme. Il est même une forme de la justice morale. C’est avec raison qu’A. Comte a vu dans la patrie la médiation entre la forme la plus immédiate du groupement, la famille et la forme la plus universelle de la collectivité, l’humanité. Elle a pour raison le particularisme qui est inhérent au politique. Dans la mesure où la patrie cesse d’être une réalité vivante, la société se délabre non pas comme le croient les uns au profit de la liberté de l’individu ni non plus comme le croient d’autres à celui de l’humanité ; une collectivité politique qui n’est plus une patrie pour ses membres cesse d’être défendue pour tomber plus ou moins rapidement sous la dépendance d’une autre unité politique. Là où il n’y a pas de patrie, les mercenaires ou l’étranger deviennent les maîtres. Sans doute devons-nous notre patrie au hasard de la naissance, mais il s’agit d’un hasard qui nous délivre d’autres. »

    Julien Freund, Qu’est-ce que la politique ?, Points, 1967.

    Helyos

    Messages : 6
    Date d'inscription : 17/04/2016
    Age : 19
    Localisation : Lyon

    Re: La patrie selon Julien Freund

    Message  Helyos le Mer 20 Avr 2016 - 14:28

    Citation extrêmement intéressante, mais ne peut-on pas considérer la patrie et toutes les visions qu'engage ce concept, comme une notion dangereuse tant elle peut être, si elle est instrumentalisée ou mal comprise, porteuse d'ethnocentrisme, de violence, de haine, de xénopobie ?...
    "Travail, famille, patrie" était bel et bien la devise du régime de Vichy, par conséquent cela nécessite de s'interroger sur les acceptions négatives de ce terme qui, en unissant les Hommes, semble également les desservir tant il crée des micro-sociétés toutes antagoniques avec des membres repliées sur eux-mêmes car confortées par la culture et les héritages singuliers qu'ils partagent.

      La date/heure actuelle est Lun 25 Sep 2017 - 2:37