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    Oreste et Hamlet ou la fin de la tragédie

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    Euterpe

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    Oreste et Hamlet ou la fin de la tragédie

    Message  Euterpe le Lun 7 Mar 2011 - 23:03

    La naissance d’Hamlet

    Bonnefoy a écrit:Qu’on remonte dans le passé de la société occidentale et on rencontrera à un moment ou un autre, sur tous les plans où elle a pris forme et surtout conscience de soi, une profonde fracture dont la ligne sépare une époque d’avant, qui a les caractères de l’archaïsme, et ce qu’on peut dire déjà les temps modernes. “Avant” — c’est quand une pensée du tout, de l’unité, et de celle-ci comme vie, comme présence, réglait tous les rapports qu’on pouvait entretenir avec les réalités particulières. Chacune faisait ainsi partie d’un ordre, précisément défini, qui faisait d’elle à son tour une présence, une sorte d’âme éveillée à soi et au monde parmi les autres douées de la même vie, et lui assurait un sens, dont il n’y avait pas à douter. La conséquence la plus importante, et heureuse, de ce fait d’un ordre et d’un sens, c’est que la personne humaine, qui se savait un élément de ce monde et s’en croyait parfois même le centre, n’avait pas à douter non plus de son être propre, de sa qualité d’absolu. Quels que fussent les hauts et les bas de son existence, où intervenait le hasard, elle pouvait et devait en distinguer son essence, qui préservait une étincelle divine : c’est tout l’enseignement du christianisme du Moyen Âge et de sa théologie du salut. Mais un jour vint où la technique et les sciences commencèrent à repérer, dans ce qui du coup devint objet, simplement, des caractères qui ne s’intégraient pas aux structures de sens traditionnelles. L’ordre se fragmenta, la terre des signes et des promesses se retrouva la nature, la vie matière, le rapport de la personne à soi une énigme, et le destin une solitude.
    Bonnefoy a écrit:[Historiquement, la] première manifestation vraiment sans retour de cette crise dont est née la civilisation, si c’est encore le mot, que nous opposons aujourd’hui au reste du globe, eut lieu, selon les pays, selon aussi les milieux sociaux, en divers moment de la fin du XVIe siècle ou du début du XVIIe : ce qui correspond en Angleterre aux années où Shakespeare écrivit ses pièces. La ligne de fracture qui a rompu l’horizon de l’intemporel, et voue l’histoire du monde à son devenir toujours plus incertain et précipité, passe, c’est évidemment une de ses causes, par Hamlet, et je dirais même en plein milieu de cette œuvre.
    Voici le premier enfant des temps modernes.


    L'appel et le discours de la vengeance :

    Shakespeare, Hamlet a écrit:Le spectre : Écoûte-moi.
    Hamlet : Oui, je veux t’écouter. [...]. Parle, je suis prêt à t’entendre.
    Le  spectre : Et à venger, quand tu auras entendu ?
    Hamlet : À venger ?
    Le  spectre : Je suis l’esprit de ton père, [...]. Écoûte, écoute, écoute ! Si jamais tu aimas ton tendre père [...] …
    Hamlet : Vite, instruis-moi. Et d’une aile aussi prompte que l’intuition ou la pensée d’amour je vole te venger.
    Le  spectre : Je vois que tu es prêt. [Écoûte], Hamlet, on dit que, dormant dans mon verger, un serpent me piqua. Et tout le Danemark est ainsi abusé, grossièrement, par cette relation, menteuse. Mais, sache-le : le serpent dont le dard tua ton père porte aujourd’hui sa couronne. [...]. Si ton sang parle, ne le supporte pas, ne souffre pas que la couche royale du Danemark soit un lit de luxure et d’inceste maudit... Mais de quelque façon que tu agisses, ne souille pas ton âme, ne fait rien contre ta mère. [...].
    Hamlet : [Seul] vivra ton commandement, séparé des matières plus frivoles, dans le livre de mon cerveau [...]. Je l’ai juré.


    Bonnefoy a écrit:Non seulement [le père d'Hamlet] porte le costume et se réclame des mœurs de la société féodale, mais même son besoin de vengeance signifie son appartenance à la tradition qui s’achève, puisque cette exigence si assurée de son droit sacré implique entre autres la certitude que c’est l’État tout entier qui souffre quand est spoliée la dynastie légitime. Outre cela, son statut de souverain combattant et heureux de l’être métaphorise très bien la domination que le chrétien d’avant la nouvelle astronomie croit exercer sur un monde où pourtant le diable rôde, aux limites. Et enfin ce premier Hamlet est père, sans appréhension, avec espérance même — au  moins au début de la pièce —, ce qui signifie sa confiance dans des valeurs, dans une durée.
    Pourtant, remarque André Lorant, « le théâtre épique a fait découvrir à Shakespeare la double nature de la royauté, l’inadéquation le plus souvent catastrophique entre le “corps politique” et le “corps physique” du roi ».  « Le roi, oint du seigneur, garant de la légitimité, de la hiérarchie, de la régularité du rythme cosmique sur terre, est en même temps l’incarnation de l’homme par excellence. »  Cette double incarnation du seigneur et de l’homme, cette inadéquation entre les deux, tous les rois des pièces qui portent leur nom la vivent : Le Roi Jean, Richard II, Henry IV, Henry V, Henry VI, Richard III. D’après Jan Kott, « dans chacune des chroniques, le souverain légitime traîne derrière lui une longue chaîne de crimes, il s’est aliéné les grands féodaux qui l’avaient aidé à conquérir la couronne, il a massacré d’abord ses ennemis, ensuite ses anciens alliés, il a fait périr les héritiers et les prétendants au trône. Mais il n’est pas parvenu à les exterminer tous. Un jeune prince revient d’exil : fils, petit-fils ou frère des victimes, il défend le droit violé ; autour de lui se groupent les grands, repoussés par le roi ; il personnifie l’espérance dans un ordre nouveau, il atteste de la justice. Mais chaque pas vers le pouvoir continue à être marqué par le meurtre, la violence et le parjure. Aussi, lorsque le nouveau prince est déjà parvenu tout près du trône, traîne-t-il derrière lui une chaîne de crimes tout aussi longue qu’il y a peu de temps encore le souverain légitime. Lorsqu’il coiffera la couronne, il sera tout aussi haï que l’autre. Il tuait ses ennemis, maintenant il tuera ses anciens alliés. Et un nouveau prétendant au trône fera son apparition, au nom de la justice violée. »  Une seule et même personne incarne donc le crime et la justice : c’est au nom du droit violé qu’un prince assassine, pour le renverser, un roi qui se réclamait aussi du droit violé, fondement de son trône. Mais, une fois roi, le prince à son tour est assassiné par le bras du droit violé. Chacun recourt au meurtre pour faire valoir un droit aussitôt aboli. Le crime contamine, mais son principe est honnête. C’est pourquoi Henri Fluchère affirme que « les personnages de la tragédie sont tout d’une pièce, vaillants, sanguinaires, lancés droit devant eux vers la conquête, le meurtre ou la folie. Simples jusqu’à être puérils, mais robustes et sains. [...]. Le sang coule mais l’âme est intacte : le meurtre, le massacre sont, pour ainsi dire, joyeux. [...] (L’horreur) y est chimiquement pure ».  Et, « en dépit des apparences, ces actions violentes, ces drames cruels, ne dégagent nul pessimisme et n’inspirent point de découragement ».  Hamlet lui-même semble encore préservé lorsqu’il promet à son père de le venger. Mais son âme, en supposant qu’il pût venger son père, fût-elle restée intacte ? Hamlet pouvait-il commettre un crime joyeux et pur, rester sain et optimiste ?


    Une « vengeance abâtardie » ?

    Sophocle, Électre a écrit:Ô fils d’Agamemnon, dit son précepteur à Oreste, qui commanda jadis nos armées devant Troie, enfin tu peux le contempler, l’objet de tes vœux incessants ! [...] nous sommes arrivés à Mycènes [...]. Ici même, voilà bien des années, la sœur de ton sang t’a soustrait aux assassins de votre père pour te confier à ma garde. Je t’ai emporté en lieu sûr, je t’ai élevé, j’ai fait de toi un homme pour le jour de la vengeance.
    Dès le début de la pièce de Sophocle, le précepteur d’Oreste lui annonce que l’heure de la vengeance est proche, et affirme implicitement que se venger, c’est rendre la justice. Oreste mettra fin à une usurpation ; il est le « modèle de piété filiale », dit Marie Delcourt-Curvers. « Un vengeur qui reconquiert son patrimoine capté par un cousin déloyal ne donne prise à aucune discussion. »  Mais, « il en va autrement du matricide, qui a hanté les Grecs. Sur trente-trois tragédies conservées, huit traitent la légende des derniers Atrides. Et dix endroits en Grèce prétendaient avoir vu la purification d’Oreste (toujours recommencée, toujours inefficace) [...] ».  De plus, si « aucun crime n’avait pour les Grecs la gravité du parricide [...], le matricide [...] juridiquement moins grave [...] comportait une crainte mystérieuse qui le rendait peut-être plus redoutable encore. Les poètes l’ont traité avec un mélange d’horreur et de prédilection, un peu comme Shakespeare en joue tout au long d’Hamlet, faisant redouter un coup qui ne vient pas, jusqu’à ce que la mort presque fortuite de la mère réponde au vœu informulé du fils ».

    Eschyle déjà, condamnait le matricide, et Euripide se rangea « comme lui au sentiment général des Grecs qui n’ont admis, ni que l’acte fût défendable, ni que les purifications prescrites par [Apollon] fussent suffisantes ».  Dans l’Électre d’Euripide, Oreste n’a plus grand-chose de commun avec celui de Sophocle. « Chez Euripide [Électre] force [Oreste] à agir alors que lui, ayant dépensé toute son agressivité à tuer Égisthe, n’a plus assez de foi en Apollon pour voir dans le matricide autre chose qu’un crime abominable. »  L’Oreste de Sophocle et celui d’Euripide sont radicalement étrangers l’un à l’autre. Dans l'Électre d'Euripide, Oreste tient des propos très proches de ceux que le père d’Hamlet adresse à son fils :

    Euripide, Électre a écrit:Comment tuer, ô dieux, celle qui m’a mis au monde et nourri ?
    [...]
    Je vais être accusé de matricide, quand j’étais pur encore !
    Dans Oreste, à peine a-t-il tué sa mère qu’il perd le sommeil : il n’est plus en paix avec lui-même, s’abstenant de manger et de se laver, sombrant dans la mélancolie, convaincu qu’aucune purification n’est possible. Euripide place le meurtre de Clytemnestre entre la crainte et le remords, entre l’appréhension, la prescience et l’irréparable. On retrouve l’horreur du matricide dans Hamlet. Le spectre insiste auprès de son fils pour qu’il s’abstienne d’assassiner la reine, sa mère, et garder pure son âme. Dès le début de la pièce, donc, Hamlet doit porter le poids trop lourd d’une tradition morte avec son père. Ce dernier désigne deux coupables, Claudius et la reine, mais ne désire se venger que de son frère. Or, puisqu’il semble convaincu que le jugement de Dieu suffira à punir celle dont il était et reste le mari légitime, pourquoi en irait-il autrement de Claudius ? A l'inverse, l'évidente complicité de sa mère ne la rend-elle pas coupable au même titre que Claudius, exigeant un double meutre ?

    Oreste eut bien du mal à tuer Clytemnestre, Hamlet en eut autant à ne pas tuer sa mère : la scène de la chambre où ils se disputent montre qu’il s’abstient malgré son désir et sa rancune. Il faut l’intervention du spectre pour l’empêcher de la tuer ; sans cette intervention, on peut supposer comme Dover Wilson qu’il l’eût probablement tuée. Mais s’il eut bien du mal à ne pas la tuer, il ne pouvait donc se résoudre à ne tuer que Claudius : il ne se fût vengé qu’à demi, car même en supposant que sa mère ignorât le crime de Claudius, Hamlet ne pouvait comprendre leur mariage précipité. Cela ne faisait-il pas d’elle une complice ? Pourtant, la tuer signifiait trahir son père. Mais s’il se fût contenté de tuer Claudius, qu’eût pensé Gertrude, plus sage qu’adultère au début de la pièce ? Peut-on vraiment croire qu’il fût parvenu à lui dévoiler la vérité : comment prouver à une mère que son mari défunt est apparu sous forme de spectre (fantôme qui, même au cours de l’unique réunion de famille de la tragédie, reste invisible aux yeux de Gertrude ) ?

    Incapable d’agir Hamlet ? Lâche et sans cesse occupé à repousser son devoir ? Pour quoi, devenir un autre Macbeth ? « Ce fils sollicité de rétablir l’ordre, et d’assumer en cela la fonction royale, on voit aisément que s’il est le héros de la tragédie de Shakespeare, c’est parce que les valeurs que lui rappelle le Spectre, et qu’il essaie aussitôt d’inscrire dans le “livre” de sa mémoire, n’ont guère, désormais, de réalité à ses yeux. »  Comme Achille, Hamlet n’a que faire du pouvoir. Il ne cherche pas à récupérer le trône qui pourtant lui revient de droit, ceci est pour beaucoup dans ses hésitations. Pourquoi s’acharnerait-il à reprendre son bien quand Claudius le désigne comme son fils, quand il le désigne publiquement et solennellement comme son successeur ? « Mais vous, Hamlet, mon neveu, mon fils...  »

    Comme Achille, qui participait à la guerre de Troie pour d’autres raisons que celles d’Agamemnon, Hamlet achève Claudius parce que Laërte mourant lui avoue le piège où il est tombé.  Est-ce une « vengeance abâtardie » ?  Elle le serait si Hamlet avait cru obéir aux ordres du spectre, dont il n’est même plus question à la fin. C’est une vengeance inattendue. Ainsi disparaissent la Justice Divine, le destin, ou le fatum : Hamlet n’est le jouet d’aucun dieu, n’est soumis au caprice d’aucun destin. Il ne met fin qu’à une usurpation, un mensonge, et meurt sans illusion, plus proche de Claudius qu'il comprend comme on comprend un intime, un ami, que de sa mère.


    Dernière édition par Euterpe le Mer 12 Fév 2014 - 23:30, édité 4 fois
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    Euterpe

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    Re: Oreste et Hamlet ou la fin de la tragédie

    Message  Euterpe le Lun 7 Mar 2011 - 23:31

    « L’esprit, ou le désacorps »

    Shakespeare, Hamlet a écrit:Hamlet : J’ai depuis peu, pourquoi je n’en sais rien, perdu toute ma gaieté, abandonné mes habituels exercices ; et de fait mon humeur est si désolée que cet admirable édifice, la terre, me semble un promontoire stérile, et ce dais de l’air, si merveilleux n’est-ce pas, cette voûte superbe du firmament, ce toit auguste décoré de flammes d’or, oui, tout cela n’est plus pour moi qu’un affreux amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d’œuvre que l’homme ! Comme il est noble dans sa raison, infini dans ses facultés, ses mouvements, son visage, comme il est résolu dans ses actes, angélique dans sa pensée, comme il ressemble à un dieu ! La merveille de l’univers, le parangon de tout ce qui vit ! Et pourtant que vaut à mes yeux cette quintessence de poussière ?
    Fils d’un monde pulvérulent, Hamlet doit venger un père sans plus aucune confiance dans les certitudes ancestrales. Pourquoi s’élever sur « un promontoire stérile », quand « le parangon de tout ce qui vit », certes « quintessence », mais de « poussière », ne vaut plus rien ? Quand le souvenir seul subsiste et qu’il parvient à peine à surseoir aux ordres d’un père à qui son fils est étranger ? « Dans un monde clos, nous ne pouvons plus respirer. [...] Et c’est pourquoi, pour nous, les archétypes ont définitivement perdu leur évidence objective, et notre pensée suit désormais le chemin infini de l’approximation toujours inachevée. » Hamlet en fit l’expérience.


    La quête de l’authenticité

    Hamlet découvre, avant même l’apparition du spectre (douteuse jusqu’au bout), la duplicité de ceux qui avaient sa confiance, et d’abord de sa mère qui, un mois seulement après la mort de son père, s’est remariée avec Claudius, frère du défunt.
    Shakespeare, Hamlet a écrit:Hamlet :
    Deux mois après sa mort. Deux mois ? Non, même pas.
    [...]. Quoi, elle se pendait à lui
    Comme si son désir de se rassasier
    N’en était que plus vif, et pourtant, en un mois...
    [...] et c’est elle, elle-même,
    [...] qui épouse mon oncle.
    C’est dans une cérémonie pourtant sacrée, où les participants affirment leur adhésion à une vérité commune, que le mensonge prend le vêtement de la transparence :
    Shakespeare, Hamlet a écrit:Le Roi :
    Voici : notre raison a si fort lutté contre la nature
    Que, sages dans le chagrin, nous pensons au roi
    Sans désormais nous oublier nous-mêmes.
    Celle donc qui fut notre sœur, celle qui est notre reine,
    [...],
    Nous l’avons — avec une joie pour ainsi dire défigurée,
    Avec un œil joyeux et l’autre pleurant,
    Avec de l’allégresse aux obsèques et un chant funèbre au mariage,
    Tant nous tenons égaux le plaisir et le deuil,
    — Epousée, et d’ailleurs, en tenant compte
    De vos sages conseils qui, librement,
    Nous ont toujours soutenu [...].
    Hamlet ne peut croire ce discours, parce qu’il ne peut comprendre le consentement précipité de sa mère à ce mariage. Comment peut-elle remplacer aussi vite son ancien époux ? Elle n’est plus crédible. « Je ne sais pas ce que sembler signifie, lui dit son fils. » En fait, contaminé par le mensonge, il ne le sait plus. S’il juge ce mariage avec les yeux de son père, c’est parce qu’il n’a aucun moyen de le juger avec les siens : il ne « reconnaît plus la belle ordonnance » d’un monde en ruine.

    Comment peut-on changer en demeurant soi-même ? C’est la question qu’Hamlet se pose. Il est moins convaincu du mensonge de sa mère et de Claudius qu’il ne veut s’en convaincre : il cherche constamment à s’assurer de la culpabilité du roi, en même temps que de la réalité du spectre. Enfin, comme le dit Bonnefoy,
    si le fils reproche si violemment à sa mère sa trahison, c’est qu’il a trahi lui-même — bien que sans pouvoir s’en rendre compte — celui même qu’elle aurait dû, selon lui, garder sans concurrent dans son cœur. Il souligne toujours que c’est la majesté du vieil Hamlet, sa grandeur double d’homme et de prince qui ont été insultées par le remariage, il dénonce avec véhémence les vices de Claudius, et pour autant surtout qu’ils le révèlent indigne de la fonction qu’il usurpe, mais toute la scène des “deux portraits”, où il veut prouver à Gertrude la qualité de l’un des deux hommes et l’ignominie et même le ridicule de l’autre, est là pour démontrer que la rhétorique joue un grand rôle dans l’émotion qu’il éprouve.
    Hamlet se prend à confondre l’apparence — l’insistance du passé, par l’injonction du spectre, en est une —, avec ce qui est — le monde nouveau qui advient.
    Si bien que son proche dans l’œuvre, hélas, ce n’est ni Laërte ni Fortinbras, ni même Gertrude, qui n’a été que faiblesse [...], mais celui qui dit une chose et en pense une autre, et feint de respecter, de célébrer des valeurs auxquelles il ne doit pas beaucoup croire : Claudius, le destructeur, l’ennemi... Là est le fond d’Hamlet.
    Comme Claudius, Hamlet « dit une chose et en pense une autre ». Il doute de l’apparition et de la motivation réelle du spectre. Seul Claudius, qu’il juge faux, lui paraît consistant.
    Il y a tout au long d’Hamlet mille signes de l’intérêt fasciné — par moments presque équivoque, tant il paraît affectueux — que le neveu voue à l’oncle. On sent que quelque chose l’attire dans celui qu’il croit détester, et sans pourtant qu’il faille inférer de cette hantise bizarre, au moins comme raison essentielle, quelque ambiguïté pour psychanalyste dans l’algèbre complexe des relations œdipiennes. Hamlet, dirai-je, aime moins Claudius, en ce qu’il est, qu’il ne le comprend, simplement, qu’il ne le comprend plus intimement qu’il ne peut faire des autres, et parce que c’est son contemporain qu’il rencontre là, et le seul, dans ce passage du temps devenu soudain un orage qui tonne, un vaisseau qui sombre. Il éprouve pour lui, son adversaire pourtant selon la logique d’hier — et certes, son ennemi selon des valeurs éternelles —, le sentiment de solidarité instinctive qui lie pendant les naufrages.
    Au fond, c’est en Claudius, qui n’a pas d’enfant, qu’Hamlet trouve le nouvel homme, solitaire et psychologique. Hamlet meurt, non en conformité avec le passé, mais avec le souvenir mort qu’il en a.


    « L’essentiel, c’est d’être prêt »

    Hamlet « souffre du mal sans rien savoir du remède », précise Bonnefoy ; « à la ruine du sens il ne peut plus espérer qu’il va mettre fin ». Mais rien n’est encore joué.
    Shakespeare, Hamlet a écrit:Hamlet :
    Même la chute d’un moineau est réglée par la Providence. Si ce doit être pour maintenant, ce ne sera plus à venir. Si ce n’est plus à venir, c’est pour maintenant. Et si ce n’est pas pour maintenant, pourtant mon heure viendra. L’essentiel, c’est d’être prêt. Puisqu’on ne sait rien de ce que l’on quitte, qu’importe si on le quitte avant l’heure.
    Bonnefoy a écrit:C’est de la mort, peut-on penser, qu’il s’agit-là, et d’une façon qui ne semble pas contredire aux enseignements traditionnels, puisque la pensée médiévale aimait rappeler que lorsque l’homme entreprend, c’est Dieu, en dernier ressort, qui décide. [...]. Mais le christianisme confiait à la Providence le résultat de l’acte et non sa préparation [...]. S’il a recours à une formule traditionnelle, c’est pour la détourner à des fins dont la nature est tout autre, et cette fois authentiquement, totalement, fataliste. La readiness qu’il propose, ce n’est pas de s’en remettre à la volonté divine, comme garante de notre effort, gardienne de notre sens, c’est de cesser, au contraire, ce que le Dieu de naguère attendait de nous : l’exercice hardi et soutenu de notre jugement dans le monde qu’il a créé, l’appréciation du bien et du mal. À la réflexion qui prévoit et qui organise, et qui le peut parce qu’elle sait les valeurs, il substitue l’accueil des choses comme elles viennent, aussi désordonnées et contradictoires soient-elles, l’acceptation du hasard.
    Sa vengeance est ainsi conforme à ses propos. Le monde n’est plus cette évidence qui permettait de le lire à la lettre. Il est contradictoire et désordonné, Claudius le montre. Dès lors, Hamlet doit « s’appliquer avec conséquence à se détacher de toute illusion, et à être prêt à tout accepter — tout et d’abord et surtout la mort, essence de toute vie — avec ironie et indifférence ».
    Bonnefoy a écrit:Il reste que le Hamlet qui suggère cet abandon est aussi [...] un être bien plus alerte [...], bien plus ouvert qu’autrefois, [...], et ce serait donc une erreur de penser que la readiness, qui est un renoncement, le sera de façon passive, découragée. Sans doute parce que la conclusion qu’Hamlet a rejointe le délivre de ses spéculations d’hier, de ses récriminations, de ses rêveries sans fin, son mode d’être nouveau est aussi un corps, une capacité de jeu, un intérêt, serait-il cruel, pour les choses du monde qu’il avait fuies, c’est une conscience totalisante, une immédiateté dans l’accueil qui est déjà réponse, relance.
    Hamlet se saisit de sa circonstance, dont il fait sa vocation.
    F. M. Pasquet a écrit:La “mission” des hommes — qu’ils ne sauraient abroger, modifier ni choisir, mais qui doit avorter ou s’épanouir suivant leurs forces, leur clairvoyance ou le hasard — “n’est autre que d’accepter chacun sa propre et inexorable circonstance et, en l’acceptant, de la convertir en sa vocation propre. L’homme est l’être condamné à traduire la nécessité en liberté”. Un Raskolnikov satisfait n’aurait pas de vocation : qui consiste à s’élever au-dessus de la condition primordiale en la renversant ; naître est toujours monter vers la lumière, en refoulant ce ventre chaotique où toute vie se forme, parce que nulle forme n’y survit ; devenir ce que je suis est devenir ce que je puis être de meilleur, avec mon lot de corps, d’âme et de circonstances : l’homme n’a de “nature” que problématique et funambule, la philosophie dirait : virtuelle.
    Cela s’applique à Hamlet, puisque sa readiness est bien une virtualité, et paradigmatique. Mais pas de vaine fascination pour l’infinité indéfinie des possibles : Hamlet incite plutôt à clôturer nos jardins, renonçant ainsi à la folie.

    « [Et] nous voici “des dieux d’occasion”, rivés toujours aux choses et aux événements bien sûr, mais sans autre programme que la sempiternelle “anxiété de l’inaccompli qui, pour cela même, est ce qu’il faut accomplir”. Aussi n’avons-nous pas le choix : il faut choisir. » « L’homme [...], tout ensemble liberté radicale et devoir martyrisant », dit encore F. M. Pasquet, citant Ortega y Gasset. Décidément, Hamlet n'est pas cet indécis qu'on s'est parfois complu à décrire, bien plutôt cet homme résolument moderne qui a brisé l'atavisme archaïque de la tragédie et qui, affirmant la readiness, entre le résultat de l’acte, que le christianisme confiait à la Providence, et sa préparation, choisit sa préparation.

      La date/heure actuelle est Mer 23 Aoû 2017 - 11:56