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    Cours de Q. Meillassoux à l'ENS : Introduction à Nietzsche.

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    Silentio

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    Cours de Q. Meillassoux à l'ENS : Introduction à Nietzsche.

    Message  Silentio le Ven 4 Mar 2011 - 14:42

    Retranscription et rédaction (à partir de notes) du cours de Q. Meillassoux à l'ENS
    "Le cours consistera en une étude des paradoxes engendrés par le projet nietzschéen d’une dévaluation de la catégorie de vérité."

    2ème séance, le jeudi 3 mars 2011 :

    Ricoeur dans Soi-même comme un autre soulève le problème qui se pose à lui en tant que lecteur de l'œuvre de Nietzsche. Il s'avoue ses propres perplexités. Ce problème est simple en réalité : Nietzsche est par excellence le philosophe qui étudie et met à mal la catégorie de vérité, ou encore l'instinct ou la volonté de vérité, voire la vérité elle-même. La singularité de Nietzsche est d'être ce philosophe du soupçon face à la prétention au dire-vrai. Néanmoins, Nietzsche ne fait pas de la fausseté d'une thèse une objection contre elle. La valeur de la vérité va être dévalorisée.
    Le problème, toutefois, se pose ainsi : soit Nietzsche est un philosophe singulier et on se demandera comment il peut s'extirper du paradoxe du menteur. Évite-t-il de dire-vrai ? Est-ce que cette position n'est pas impossible ? Et du point de vue logique, comment énoncer des vérités ? Mais Nietzsche semble dire vrai et ses vérités ont l'allure de vérités de portée universelle, voire supérieure et même métaphysique. Par exemple : tout est volonté de puissance. Ricoeur va même jusqu'à se demander ce que signifie l'emploi d'un ton prophétique par Nietzsche, surtout lorsque ce ton est associé à l'art du soupçon, ce qui semble paradoxal.
    A l'inverse, si Nietzsche n'est pas le déconstructeur radical de la vérité tel qu'on se l'imagine et que l'on abandonne une lecture ironiste, on peut se tourner vers une lecture dite fidèle ou "véritative" selon laquelle Nietzsche a dit vrai à son tour ; nous nous trouvons face à un nouveau paysage : il n'y a de dévaluation que d'un certain type de vérité, celle par exemple qui vise à conserver de façon réactive la vie. Il s'agit alors d'y substituer une vie supérieure, une vérité permettant d'accroître les forces vitales. C'est une vérité qui affirme que le monde n'est pas divisé, son immanence et la volonté de puissance, le surhomme, etc. Seulement un problème se fait jour ici car il est dur d'éviter une banalisation de l'œuvre et l'abandon de la singularité de Nietzsche. Si l'on fait de lui un philosophe qui s'efforce seulement de dire que la tradition s'est trompée sur la vérité, que la vérité des prédécesseurs est mauvais, erronée, alors on ne lui fait dire que ce que chacun de ses prédécesseurs a pu dire des siens. Par là Nietzsche devient également un métaphysicien de plus, affirmant cependant une vérité se rattachant à un courant de métaphysique perspectiviste : le monde n'est fait que de points de subjectivité en conflit entre eux. Mais c'est une métaphysique peu originale, une métaphysique du devenir que l'on trouve auparavant chez Héraclite. Bref, cette lecture empêche de voir la singularité qui traverse cette philosophie.
    Et pourtant, ces deux lectures sont inévitables dès lors que l'on aborde le texte en vue d'y trouver une cohérence. Ces deux lectures trahissent l'expérience que l'on peut faire en lisant Nietzsche : son étrangeté est qu'il prétend faire tenir ensemble des propositions inconciliables sous l'angle de la cohérence. Il y a à la fois un corps prophétique et un soupçon des [...]. Notre défi va consister à se convaincre du caractère insatisfaisant des deux lectures. Par ailleurs, l'enjeu de l'interprétation est qu'elle ne rende pas moins important le philosophe après interprétation. Nietzsche est violemment intéressant et il faut une interprétation à ce niveau pour le rendre le plus singulier. L'enjeu est de comprendre que l'interprétation ironiste et l'interprétation fidèle sont insatisfaisantes et pourquoi, et ensuite de faire tenir ensemble sans céder la philosophie du soupçon et le corps de vérité sans se payer de mots.
    Une voie est-elle possible ? Y a-t-il en réalité l'instrument d'une religion nouvelle dans la passion du soupçon ? La passion du soupçon est en effet intéressante à au titre qu'elle permet d'incorporer une puissance d'adhésion nouvelle et plus puissante que l'ancienne foi. Nietzsche n'a-t-il pas cherché à se convaincre lui-même de thèses qui ne seraient pas des vérités ? Son problème semble être celui-ci : comment devenir un fondateur de religion ? [...]
    L'interprétation proposée se base sur le paragraphe 62 d'Aurore intitulé De l'origine des religions. On y trouve une question fondamentale : "Comment un homme peut-il ressentir sa propre opinions sur les choses comme une révélation ?"
    F. Nietzsche, Aurore, §62, De l'origine des religions a écrit:De l'origine des religions. — Comment quelqu'un peut-il considérer comme une révélation sa propre opinion sur les choses? C'est là le problème de la formation des religions : un homme entrait chaque fois en jeu chez qui ce phénomène était possible. La condition première c'était qu'il crût déjà précédemment aux révélations. Soudain, une nouvelle idée lui vient un jour, son idée, et ce qu'il y a d'enivrant dans une grande hypothèse personnelle qui embrasse l'existence et le monde tout entier, pénètre avec tant de puissance dans sa conscience, qu'il n'ose pas se croire le créateur d'une telle béatitude, et qu'il en attribue la cause, et aussi la cause qui occasionne cette pensée nouvelle, à son Dieu : en tant que révélation de ce Dieu. Comment un homme pourrait-il être l'auteur d'un si grand bonheur? — interroge son doute pessimiste. En outre d'autres leviers agissent en secret : on fortifie par exemple une opinion devant soi-même en la considérant comme une révélation, on lui enlève ainsi ce qu'elle a d'hypothétique, on la soustrait à la critique et même au doute, on la rend sacrée. Il est vrai que l'on s'abaisse de la sorte au rôle d'organe, mais notre pensée finit par être victorieuse sous le nom de pensée divine, — ce sentiment de demeurer vainqueur avec elle en fin de compte, ce sentiment l'emporte sur le sentiment d'abaissement. Un autre sentiment s'agite encore à l'arrière-plan : lorsque l'on élève son produit au-dessus de soi, faisant, en apparence, abstraction de sa propre valeur, on garde pourtant une espèce d'allégresse de l'amour paternel et de la fierté paternelle qui efface tout, qui fait encore plus qu'effacer.
    Pour qu'il y ait une religion il faut qu'une individualité ait réussi à ressaisir sa propre opinion et sa force vitale comme singularité. Pour en faire une expérience sur le mode de la révélation, c'est-à-dire de l'extériorité, de l'ouverture à ce qui est hors de moi, à l'Autre, il faut réussir à ressentir comme autre que sienne la force vitale. C'est une philosophie de la révélation transcendante qui se constitue dans un monde où il n'y a que des forces vitales, des volontés dominantes et dominées - domination qui passe par le langage (par exemple dans le commandement verbal). Pour fonder une religion il faut avoir une singularité mais si on s'en tient à cela nous ne pouvons avoir la puissance de sincérité radicale pour se vouloir soi-même comme un destin - et ceci requiert aussi de croire de toute son âme qu'il y a bien un destin. Les religions ont été crées par des volontés en expansion mais pour l'individualité il s'agit d'un travail de manière à ce qu'elle ait la force de s'imposer dans l'histoire universelle, et il lui faut une autre expérience d'elle-même.
    Néanmoins, nous sommes à l'ère du soupçon. Toute philosophie est une confession, elle ne dit pas la vérité. Mais ce soupçon est problématique car il a pour conséquence d'interdire l'acte de domination suprême déployée par le fondateur de religion et donc que la puissance passive se change en une puissance supérieure. Le paradoxe de Nietzsche est d'être le maître du soupçon et un fondateur de religion. En tant que maître du soupçon il est rongé par la lucidité. A l'heure du nihilisme qu'il combat il cherche à déployer sa volonté et une pensée salvatrice dans la vie comme expérimentation. Nietzsche expérimente sur lui-même : comment ressentir sur le mode d'une révélation ce qui n'est qu'une opinion ? Comment le faire à l'ère du soupçon ? [...] Il cherche à produire un impossible. Les pensées intimes lui reviennent sous forme d'une révélation, il expérimente ainsi quelque chose d'autre. L'éternel retour n'est pas, par exemple, une révélation, pourtant c'est en même temps l'expérience d'une révélation. Il s'agit pour Nietzsche d'une expérience d'incorporation par lui-même, et pourrait-on dire de lui-même par lui-même. Ses propres thèses sont intériorisées corporellement, il y a un processus d'incubation.
    En revanche, le soupçon est la seule voie par laquelle on peut faire croire quelque chose aux modernes. La passion moderne est justement celle du soupçon ! Dans ce cadre, le problème consiste à inventer une nouvelle crédibilité car celui qui croit peut déployer sa puissance. Pour Nietzsche il s'agit de réussir à "se faire croire à lui-même". L'enjeu de sa vie est d'arriver à croire.
    Sa technique ressemble au doute. Mais le doute n'est pas la même chose que le soupçon. Chez Descartes le doute hyperbolique consiste à faire table rase et à créer des fictions auxquelles on feint de croire afin de dégager des vérités et certitudes à l'épreuve de toutes les possibilités. C'est une technique indubitable dans un processus argumentatif. On crée des possibilités pour éprouver les propositions mais on ne croit pas nécessairement à ces possibilités, on est sûr de ce que l'on vit au quotidien. On cherche à annuler l'adhésion à  une vérité en érigeant une fiction sans même y croire et on multiplie les fictions. Le doute consiste à faire place nette de toute croyance et de tout présupposé et pour cela on invente des histoires ; ce procédé vise à trouver des vérités résistantes.
    Nietzsche cherche à substituer au doute le soupçon - et le moderne est prêt à tout soupçonner. Mais Nietzsche, avec son art, capture le lecteur pour le rendre intéressant et découvre pourtant une naïveté chez lui : au contraire de ce que le lecteur peut croire il n'y a pas de réalités objectives. Il y aurait même peut-être de la vie sous les énoncés. Le moderne adore ces découvertes. Mais le soupçon se transforme en doute qui fait passer les fictions pour vérités auxquelles on adhère. Quand Nietzsche insiste sur les "peut-être", sur des "et si il en allait autrement ?", le lecteur croit à toutes les fictions : il adhère aux instruments du doute comme vérité. Or, le procédé de Nietzsche est rhétorique : et si tout était volonté de puissance ?
    Il n'y a pas de fictions mais une adhésion à une métaphysique nouvelle : nous sommes tous leurrés. Mais si on pense que nous sommes tous dupés on dégage par là une métaphysique originale : l'illusion en soi ou le dupe en soi. Toute réalité est dupée. Tout est volonté de puissance. Mais si on présente cela sans belles apparences le lecteur ne l'accepte pas. L'enjeu de la philosophie de Nietzsche c'est qu'il n'y a pas de vérité et qu'il faut susciter la puissance d'adhésion des formes de vie à la hauteur de ce qu'exige la modernité, à la hauteur du christianisme - bien qu'il ait des vertus selon Nietzsche, notamment dans la discipline et dans son intensité. Pour intensifier la vie à l'heure du nihilisme il faut agir sur la passion du moderne, c'est-à-dire le soupçon. Il faut cependant éviter de croire qu'il y aurait un Nietzsche caché. Son enjeu c'est qu'il a saisi qu'une religion est possible seulement si un homme à l'ère du soupçon est capable de se duper lui-même. L'enjeu de la croyance n'est donc pas une domination d'une volonté sur une autre mais de se dominer soi-même, s'imposer à soi sur le mode de la révélation ce qu'on a formulé et fomenté dans le soupçon : être à soi-même une révélation.
    Cela a à voir avec le corps, avec une histoire du corps. Nietzsche a mûri ses positions, il a cherché et déployé une rhétorique de soi [ou de foi ?]. La rhétorique est l'art de la persuasion, et la persuasion est l'expression de la vie elle-même. Le but est d'agir sur soi, sur le corps, sur la vie. Et le style est justement un agir sur le corps. Nietzsche accomplit l'enjeu fondamental du surhomme. Le surhomme est celui qui commet l'impossible, qui se révèle à lui-même, c'est l'homme du soupçon qui utilise diaboliquement la rhétorique. Il y a une épaisseur des textes, un déploiement de ces textes, qui exercent un travail sur le corps. Le résultat c'est l'éternel retour sous forme de révélation. C'est être celui qui s'est transformé lui-même par son œuvre ; c'est engendrer à partir de soi-même sa propre finitude : chez Heidegger la finitude est ouverture à l'existence, tandis que Nietzsche n'est pas un penseur de la finitude, elle est acquise et non pas initiale. Le problème est de trouver de la finitude car il n'y a que de l'expansion. Pour qu'une volonté s'étende il faut une expérience de la finitude, une révélation, qui permettent de fonder une religion. Or, Nietzsche est le mieux place pour savoir que tout vient de lui. Il faut une expérience de l'Ouvert, il faut la constituer et la mûrir. La rhétorique de soi est alors si violente que l'incorporation des vérités revient sur soi comme révélation. Nietzsche fait l'expérience des thèses comme le Dehors, comme ce qui en vient. C'est notamment le cas de l'éternel retour.
    Deleuze a manqué cet éternel retour car au contraire de ce qu'il affirme et de ce qu'aucun penseur ne veut voir il n'y a pas de retour et de sélection de la différence mais retour du même. Tout revient pareil. Le génie de Nietzsche est que c'est la seule idée qu'un croyant ne puisse accepter ! Elle rejoint la tradition immortaliste, tradition que le croyant ne peut accepter. L'immortalité des philosophes c'est cette vie sans limite, encore et toujours, il n'y a pas de mort mais une renaissance puisqu'on ne sort pas de la vie. Le croyant ne supporte pas l'idée de cette immortalité car il veut du tout autre et non de l'identité. L'athéisme n'est pas irréligieux car il parle encore de la mort et d'une fin, d'un au-delà, que ce soit Dieu ou le Néant, il s'agit du tout Autre. On retrouve au contraire une absence de fin dans la thèse immortaliste, défendue par exemple par Spinoza. On pourrait même aller jusqu'à trouver un point commun de Nietzsche avec Kant en ceci que pour ce dernier la vie est aussi un "encore et toujours", notamment la vie morale avec l'intransigeance de l'impératif catégorique. Certes, la morale chez Kant n'a rien à voir avec la volonté sainte qui prend plaisir à la morale...
    L'irréligiosité profonde de l'éternel retour ferait dépérir tout croyant car c'est un retour du même, de la même vie. C'est insupportable car cela signifie que notre existence ne va pas changer et que nous reviendrons toujours à la même vie, nous sommes condamnés à la vie perpétuelle ! C'est une pensée qui sélectionne et une pensée séparatrice parce que devant le retour du même elle permet de constater l'attitude que nous allons avoir à son égard. De plus, c'est comme si Nietzsche nous disait "tu prétends à la mort de Dieu, on va bien voir ce qu'il en est, si tu peux vraiment avoir cette prétention...". Néanmoins, au contraire de ce qu'en dit Deleuze pour qui seules les forces actives et les affirmateurs reviennent, le réactif renaît aussi (par exemple : Nietzsche et sa sœur). Ce n'est pas une lecture réactive de Nietzsche que nous avons, et on ne peut avoir de ressentiment contre les réactifs puisqu'ils reviennent. [Est-ce à dire que Deleuze serait un penseur du ressentiment en souhaitant l'élimination du réactif par la sélection qu'opère l'éternel retour et la vision qu'il en a, c'est-à-dire comme retour de la différence ou des différences ?] Mais c'est une pensée sélective car bien que le cycle de l'existence et du temps se répète il y a historiquement un avant et un après, c'est-à-dire que si les réactifs ne sont pas éliminés pa l'éternel retour c'est la religion nouvelle qui va s'en charger... Et c'est pourquoi Zarathoustra souffre, il souffre des réactifs mais en même temps il doit être heureux de leur retour !
    Cependant, aucun nietzschéen n'a cru à l'éternel retour car c'est faire la pire des expériences de sa vie, c'est effroyable : Nietzsche a inventé la pire épreuve, à condition d'y croire un peu...
    De plus, peut-on être totalement irréligieux ? Ce serait plutôt un échec. Mais Nietzsche a réussi à vivre l'éternel retour sur le mode d'une révélation. La philosophie du soupçon s'est accompagnée d'une incorporation d'un type de croyance qui renvoie à la pire épreuve, la croyance de l'immortalité qui permet de faire la guerre aux dieux et de profiter du présent - et l'on retrouve déjà cette idée chez Épicure. La religion est elle insupportable. Le néant comme transcendance à un autre. Nietzsche cherche à déployer une puissance d'adhésion à l'existence et cela se fait par l'incarnation d'une volonté. L'enjeu de sa philosophie c'est lui-même, c'est sa propre transformation. Sa philosophie est indissociable de l'expérimentation propre à sa vie. Sa philosophie s'oppose au plaisir qui est un contentement parce qu'elle cherche le sentiment d'accroissement de la puissance et la difficulté de l'épreuve. Le mode de transformation proposée s'oppose aussi à l'hypnose qui relèverait bien plus de ce que fait Wagner, lui qui joue sur les nerfs...


    Dernière édition par Silentio le Mer 14 Sep 2011 - 22:31, édité 1 fois

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