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    Éthique ou morale ?

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    Liber

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    Éthique ou morale ?

    Message  Liber le Mer 2 Mar 2011 - 15:50

    Dans son livre Spinoza, philosophie pratique, Gilles Deleuze fait la distinction suivante entre éthique et morale :

    La philosophie théorique de Spinoza est une des tentatives les plus radicales pour constituer une ontologie pure : une seule substance absolument infinie, avec tous les attributs, les êtres n'étant que des manières d'être de cette substance. Mais pourquoi une telle ontologie s'appelle-t-elle Éthique ? Quel rapport y a-t-il entre la grande proposition spéculative et les propositions pratiques qui ont fait le scandale du spinozisme ? L'éthique est la science pratique des manières d'être. C'est une éthologie, non pas une morale.

    Or, une telle distinction n'est pas si évidente. Le philologue et grand helléniste Henri Estienne, qui publia en 1572 les traités de Plutarque appelés en grec Ἠθικὰ / Ethikà, leur a donné comme titre en latin Moralia. Ce qui signifie que dans l'esprit d'un érudit du XVIème siècle qui pratiquait les deux langues anciennes, le mot est interchangeable du grec au latin. Et en effet, en grec ēthikē (tekhnē) se traduit normalement par "science morale". Les Romains lui ont substitué leur mot propre au latin de "mos (génitif moris)". Donc il est logique que les œuvres de Plutarque portent comme sous titre en latin : "Ethica, seu moralia opuscula". Dès lors, la distinction opérée par Deleuze paraît inopportune, sauf si on l'envisage comme un simple motif à discussion philosophique, ce qui ne me semble pas avoir été son cas. Vous semble-t-elle se justifier pour une autre raison ? Inutile de préciser que dans cette discussion, nous devrions nous placer à l'époque de Spinoza, donc bien avant la naissance de ce que nous appelons aujourd'hui "éthologie".
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    Euterpe

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    Re: Éthique ou morale ?

    Message  Euterpe le Jeu 3 Mar 2011 - 1:09

    Liber a écrit:Le philologue et grand helléniste Henri Estienne, qui publia en 1572 les traités de Plutarque appelés en grec Ἠθικὰ / Ethikà, leur a donné comme titre en latin Moralia. Ce qui signifie que dans l'esprit d'un érudit du XVIème siècle qui pratiquait les deux langues anciennes, le mot est interchangeable du grec au latin. Et en effet, en grec ēthikē (tekhnē) se traduit normalement par "science morale". Les Romains lui ont substitué leur mot propre au latin de "mos (génitif moris)". Donc il est logique que les œuvres de Plutarque portent comme sous titre en latin : "Ethica, seu moralia opuscula". Dès lors, la distinction opérée par Deleuze paraît inopportune, sauf si on l'envisage comme un simple motif à discussion philosophique, ce qui ne me semble pas avoir été son cas. Vous semble-t-elle se justifier pour une autre raison ? Inutile de préciser que dans cette discussion, nous devrions nous placer à l'époque de Spinoza, donc bien avant la naissance de ce que nous appelons aujourd'hui "éthologie".

    Je trouve au contraire absolument essentielle la distinction que fait Deleuze, moins au plan de la terminologie qu'au plan historique. La plupart des personnes qui entendent le vocable "morale" entendent un vocable catholique, invariablement référé au bien et au mal. Ils entendent le substantif, plutôt que l'adjectif ; le normatif plutôt que le descriptif (comment vivent les hommes, en général et en particulier, selon quel caractère, quelles habitudes, etc.). Or quand on consulte un dictionnaire du français classique (XVIIe siècle) ou le Furetière, on voit immédiatement que la traduction cicéronienne est la traduction alors actuelle, qui ne pose donc pas de véritable difficulté. Plutarque n'est pas moraliste ; Spinoza encore moins. C'est même le seul philosophe dont on peut affirmer sans se tromper que la morale est absolument étrangère à sa philosophie (même Nietzsche est en quelque manière déterminé par la morale). Chez Spinoza, on ne trouve qu'une ontologie en effet, qui permet seule de dire comment vivre selon la nature (ou l'être), mais de le dire sans prescription aucune, sans norme.

    Deleuze me paraît proposer une intervention heureuse ici, ne serait-ce que pour lire Spinoza complètement débarrassé des oripeaux de la morale chrétienne, probablement trop prégnante encore, qu'on le veuille ou pas, pour qui veut le lire librement.

    Enfin, le Traité théologico-politique me semble confirmer avec force cette distinction que Deleuze n'invente pas, ni même ne déduit, mais qui ressort bel et bien du texte de Spinoza.


    Dernière édition par Euterpe le Mar 9 Aoû 2016 - 15:15, édité 1 fois

    Liber

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    Re: Éthique ou morale ?

    Message  Liber le Jeu 3 Mar 2011 - 10:12

    Euterpe a écrit:La plupart des personnes qui entendent le vocable "morale" entendent un vocable catholique, invariablement référé au bien et au mal. Ils entendent le substantif, plutôt que l'adjectif ; le normatif plutôt que le descriptif (comment vivent les hommes, en général et en particulier, selon quel caractère, quelles habitudes, etc.).
    Comme dans l'expression "faire la morale", assez péjorative ? C'est une des choses qui m'agace le plus chez les Grecs et les Romains. Nous ne sommes pas aussi moralistes qu'eux, aussi "donneurs de leçons", loin s'en faut ! Même au XVIIème siècle, je trouve qu'un Molière est nettement moins moraliste, plus sensible qu'un Plaute, un Térence ou un Ménandre. Il cherche beaucoup moins à "castigare mores". Castigare, voilà un mot latin qui signifie bien la présence de la férule, quotidienne à Rome, insupportable de nos jours.


    Or quand on consulte un dictionnaire du français classique (XVIIe siècle) ou le Furetière, on voit immédiatement que la traduction cicéronienne est la traduction alors actuelle, qui ne pose donc pas de véritable difficulté. Plutarque n'est pas moraliste ; Spinoza encore moins.
    Vous voulez dire que c'est une traduction qui se justifie surtout de nos jours ? Serions-nous devenus plus catholiques que du temps de Furetière ? Ou n'est-ce pas une survivance de latinismes dans la langue française, encore fréquents au XVIIème siècle ?

    Je pense que Plutarque est au contraire un grand moraliste. Ses Vies sont avant tout des leçons sur la manière de se conduire en tant qu'homme d'État, comme l'était du reste toute l'histoire romaine bien avant Plutarque. La préoccupation morale est essentielle chez les Anciens. Les chrétiens ne l'ont pas inventée, ils n'en ont proposé qu'une variante plus intériorisée. A la limite, je peux vous accorder cette définition : "comment vivent les hommes, en général et en particulier, selon quel caractère, quelles habitudes, etc" pour Hérodote, le grand journaliste de l'Antiquité. Encore devrais-je aussitôt préciser que les leçons de morale ne manquent pas dans les Histoires.


    Chez Spinoza, on ne trouve qu'une ontologie en effet, qui permet seule de dire comment vivre selon la nature (ou l'être), mais de le dire sans prescription aucune, sans norme.
    Vivre selon la nature ? Spinoza consacre pas mal de pages aux passions humaines. Il explique leurs ressorts cachés comme le faisait Aristote, mais de son point de vue de métaphysicien (par exemple son analyse de la jalousie). C'est la là seule différence que je trouve chez Spinoza par rapport à la morale classique depuis Aristote. Expliquer les passions humaines par la métaphysique, là où le Stagirite les expliquait par l'observation attentive des hommes, la psychologie, dirait-on aujourd'hui, comme dans le livre de Théophraste, les Caractères (Ἠθικοὶ Χαρακτῆρες) ou sa reprise par La Bruyère. Le but est de corriger les excès des passions par le ridicule, à l'instar de la comédie, qui se servit abondamment de ce petit livre, admirable produit de l'école aristotélicienne. Nous retrouvons cette manière de corriger les hommes dans le Nouveau Testament. Peut-être devrions-nous y ajouter une pointe de nietzschéisme, un peu d'aigreur jalouse envers le "prochain" là où la saine antiquité ne recherchait que la sérénité. La norme chez Spinoza comme chez Aristote est la vertu, la tranquillité d'âme, le repos dans la vie spéculative. Nietzsche aura beau jeu de pourfendre cette ambitieuse illusion dans Par delà Bien et Mal :

    Vous voulez vivre " en accord avec la nature " ? Ô nobles Stoïciens, comme vous vous payez de mots ! Imaginez un être pareil à la nature, prodigue sans mesure, indifférent sans mesure, sans desseins ni égards, sans pitié ni justice, fécond, stérile et incertain tout à la fois, concevez l'indifférence elle-même en tant qu'elle est une puissance, comment pourriez-vous vivre en accord avec cette indifférence ? Vivre n'est-ce pas justement vouloir être autre chose que cette nature ? La vie ne consiste-t-elle pas à juger, préférer, être injuste, limité, à vouloir être différent ? Et à supposer que votre maxime " vivre en accord avec la nature " signifie au fond " vivre en accord avec la vie ", comment pourrait-il en être autrement ?


    Enfin, le Traité théologico-politique me semble confirmer avec force cette distinction que Deleuze n'invente pas, ni même ne déduit, mais qui ressort bel et bien du texte de Spinoza.
    Pourriez-vous préciser par une citation ? De mon côté, je pense que Spinoza a choisi ce terme d'Éthique tout naturellement, parce que c'était le terme employé par les Grecs, telle l'Éthique à Nicomaque, qui est un livre enseignant comment parvenir au bonheur par le respect de certaines règles. Spinoza lui-même nous recommande de vivre sobrement, de se distraire par des plaisirs légers, bref de suivre une règle de vie établie avant tout par lui-même plus que par la "nature". C'était la critique ô combien lucide de Nietzsche, qui s'inspirait là de Taine via Bourget : ce pauvre malade poitrinaire refoulé par la fille qu'il aimait et sa Synagogue.
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    Euterpe

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    Re: Éthique ou morale ?

    Message  Euterpe le Jeu 3 Mar 2011 - 13:41

    Liber a écrit:C'est une des choses qui m'agace le plus chez les Grecs et les Romains. Nous ne sommes pas aussi moralistes qu'eux, aussi "donneurs de leçons", loin s'en faut !
    Pour ma part, je n'ai jamais ressenti ce côté donneur de leçons, plutôt la leçon de l'expérience. La valeur paradigmatique des hommes est une constante de l'antiquité gréco-romaine, trouver dans l'individu tout l'homme, et trouver l'homme dans ce qu'il fait. La morale antique n'est jamais qu'a posteriori, et n'est fondée par aucun devoir-être. C'est ainsi que j'entends votre remarque :
    Je pense que Plutarque est au contraire un grand moraliste. Ses Vies sont avant tout des leçons sur la manière de se conduire en tant qu'homme d'État, comme l'était du reste toute l'histoire romaine bien avant Plutarque. La préoccupation morale est essentielle chez les Anciens

    Vous voulez dire que c'est une traduction qui se justifie surtout de nos jours ? Serions-nous devenus plus catholiques que du temps de Furetière ? Ou n'est-ce pas une survivance de latinismes dans la langue française, encore fréquents au XVIIème siècle ?
    Je crois en effet qu'au XVIIe siècle c'est encore la traduction cicéronienne qui a cours, même si elle est en concurrence avec un terme spécifiquement catholique. De plus, je considère que nos contemporains sont souvent plus royalistes que le roi, plus moralisants que ne pouvait l'être même un janséniste du XVIIe siècle. Je respire mieux en lisant les jansénistes qu'en lisant nos démocrates les plus avancés, dont la bonne conscience injonctive est un étouffoir irrespirable et abject.

    Expliquer les passions humaines par la métaphysique, là où le Stagirite les expliquait par l'observation attentive des hommes
    Spinoza se livre à une observation attentive des hommes, dans son Traité de la réforme de l'entendement. Il ne pouvait s'y livrer une deuxième fois dans l'Éthique. Je crois même qu'on pourrait presque se passer de parler de métaphysique chez Spinoza, car il ne cherche pas à établir une science de l'être en tant qu'être, ni de tout ce qui est au-delà du monde sublunaire. Il y a une ontologie, laquelle constitue à la fois la substance et le plan pour connaître la nature des hommes et comment ils peuvent vivre le plus conformément à ce qu'ils sont, autrement dit à ce qui est.

    La norme chez Spinoza comme chez Aristote est la vertu, la tranquillité d'âme, le repos dans la vie spéculative.
    La vie spéculative, oui ; mais je ne crois pas à la vertu ou à la tranquillité d'âme chez Spinoza, qui n'est pas comparable à nos sages de l'antiquité, sur ce point. Il me paraît très éloigné de la résignation stoïcienne, par exemple. La joie intellectuelle est trop forte chez lui, trop vivifiante, sauf à entendre la vertu dans son sens étymologique de force vitale.

    Nietzsche aura beau jeu de pourfendre cette ambitieuse illusion dans Par delà Bien et Mal :

    Vous voulez vivre " en accord avec la nature " ? Ô nobles Stoïciens, comme vous vous payez de mots ! Imaginez un être pareil à la nature, prodigue sans mesure, indifférent sans mesure, sans desseins ni égards, sans pitié ni justice, fécond, stérile et incertain tout à la fois, concevez l'indifférence elle-même en tant qu'elle est une puissance, comment pourriez-vous vivre en accord avec cette indifférence ? Vivre n'est-ce pas justement vouloir être autre chose que cette nature ? La vie ne consiste-t-elle pas à juger, préférer, être injuste, limité, à vouloir être différent ? Et à supposer que votre maxime " vivre en accord avec la nature " signifie au fond " vivre en accord avec la vie ", comment pourrait-il en être autrement ?
    Il vaudrait la peine de relever toutes les remarques que fait Nietzsche à propos de Spinoza. Pour ma part, je crois que Nietzsche n'a rien compris à ce philosophe qui avait bien des choses à lui enseigner. Je suis convaincu (mais il faudrait étayer cette conviction), que Spinoza est la limite, le point faible de Nietzsche, comme Hölderlin de Gœthe. La puissance vitale d'un Spinoza est si simple et affirmative que Nietzsche ne devait savoir qu'en faire, et paraît même se compliquer la vie comparé à son prédécesseur. Spinoza est heureux, comme rarement un homme a pu et su l'être. Ça contrarie même un Nietzsche, qui n'aime pas se trouver face à quelqu'un qu'il ne peut enseigner ou instruire. Sur ce point, Nietzsche m'a toujours déçu, d'autant que c'est lui qui affirma qu'on reconnaît l'ami à celui qui conjouit, plutôt qu'à celui qui compatit. La légende ridicule du Spinoza physiquement faible et mal constitué circule avec une obstination qui ne laisse pas de me stupéfaire, tant elle se fait croire et veut faire croire que cela (sur)détermina sa pensée. La sagesse et la vie accusées de faiblesse ! On croit rêver ! Spinoza nous renvoie toujours à nous-mêmes, car il est impossible de se projeter dans sa vie, de la saisir par le côté affectif et subjectif propre à ceux qui ont besoin de sympathiser avec quelqu'un pour le juger comme un homme, un semblable. L'anti-narcissisme de Spinoza, voilà ce qui pose un sérieux problème à tous ceux qui tentent de considérer l'homme.


    Enfin, le Traité théologico-politique me semble confirmer avec force cette distinction que Deleuze n'invente pas, ni même ne déduit, mais qui ressort bel et bien du texte de Spinoza.
    Pourriez-vous préciser par une citation ? De mon côté, je pense que Spinoza a choisi ce terme d'Éthique tout naturellement, parce que c'était le terme employé par les Grecs, telle l'Éthique à Nicomaque, qui est un livre enseignant comment parvenir au bonheur par le respect de certaines règles. Spinoza lui-même nous recommande de vivre sobrement, de se distraire par des plaisirs légers, bref de suivre une règle de vie établie avant tout par lui-même plus que par la "nature".
    C'est surtout le chapitre XV du Traité théologico-politique auquel je pensais.
    Quant au reste, je suis presque complètement d'accord avec votre remarque, sauf la fin. La règle qu'il semble établir par lui-même est une règle de vie certes personnelle, mais que seule fonde la nature.


    Dernière édition par Euterpe le Mar 9 Aoû 2016 - 15:28, édité 1 fois

    Philippe Jovi

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    Re: Éthique ou morale ?

    Message  Philippe Jovi le Jeu 31 Mar 2011 - 6:38

    Euterpe a écrit:Je trouve au contraire absolument essentielle la distinction que fait Deleuze, moins au plan de la terminologie qu'au plan historique. La plupart des personnes qui entendent le vocable "morale" entendent un vocable catholique, invariablement référé au bien et au mal. Ils entendent le substantif, plutôt que l'adjectif ; le normatif plutôt que le descriptif (comment vivent les hommes, en général et en particulier, selon quel caractère, quelles habitudes, etc.). Or quand on consulte un dictionnaire du français classique (XVIIe siècle) ou le Furetière, on voit immédiatement que la traduction cicéronienne est la traduction alors actuelle, qui ne pose donc pas de véritable difficulté. Plutarque n'est pas moraliste ; Spinoza encore moins. C'est même le seul philosophe dont on peut affirmer sans se tromper que la morale est absolument étrangère à sa philosophie (même Nietzsche est en quelque manière déterminé par la morale). Chez Spinoza, on ne trouve qu'une ontologie en effet, qui permet seule de dire comment vivre selon la nature (ou l'être), mais de le dire sans prescription aucune, sans norme.

    Deleuze me paraît proposer une intervention heureuse ici, ne serait-ce que pour lire Spinoza complètement débarrassé des oripeaux de la morale chrétienne, probablement trop prégnante encore, qu'on le veuille ou pas, pour qui veut le lire librement.

    Enfin, le Traité théologico-politique me semble confirmer avec force cette distinction que Deleuze n'invente pas, ni même ne déduit, mais qui ressort bel et bien du texte de Spinoza.

    Dans une morale il s'agit toujours de réaliser l'essence. Ça implique que l'essence est dans un état où elle n'est pas nécessairement réalisée, ça implique que nous ayons une essence. [...] Spinoza parle très souvent de l'essence, mais pour lui, l'essence n'est jamais l'essence de l'homme. L'essence c'est toujours une détermination singulière. Il y a l'essence de celui-ci, de celui-là, il n'y a pas d'essence de l'homme. Il dira lui-même que les essences générales ou les essences abstraites du type l'essence de l'homme, c'est des idées confuses. [...] Le point de vue d'une éthique c'est : de quoi es-tu capable ? qu'est-ce que tu peux ? D'où, retour à cette espèce de cri de Spinoza : qu'est-ce que peut un corps ? On ne sait jamais d'avance ce que peut un corps. [...] Du point de vue d'une éthique, tous les existants, tous les étants sont rapportés à une échelle quantitative qui est celle de la puissance. Ils ont plus ou moins de puissance. Cette quantité différenciable, c'est la puissance. Le discours éthique ne cessera pas de nous parler, non pas des essences, il ne croit pas aux essences, il ne nous parle que de la puissance, à savoir les actions et passions dont quelque chose est capable. Non pas ce que la chose est, mais ce qu'elle est capable de supporter et capable de faire. (Deleuze, Cours de Vincennes du 21/12/80)

    Dans une morale, nous dit Deleuze, c'est d'une essence générale de l'homme qu'il est question. Deleuze donne l'exemple de la définition aristotélicienne de l'essence de l'homme comme zoôn logon ekhon. Et il montre que comme cette définition n'est jamais complètement réalisée par nul être humain, il est facile d'en déduire, par exemple : "tu dois avoir des amis" parce que l'ami est l'autre toi-même avec lequel tu dois, idéalement, converser, et donc réaliser ton essence de zoôn logon ekhon. Un autre exemple peut être donné avec la définition kantienne de l'essence humaine comme personne digne de respect, de quoi il est aisé de déduire l'impératif catégorique : "tu dois considérer toute personne comme une fin en soi et jamais simplement comme un moyen", etc. Dans tous les cas, il s'agit bien toujours, dans une morale, de réaliser un devoir être idéal, de s'approcher d'un modèle de perfection par définition toujours inaccessible.

    Or, il est patent qu'une telle tournure d'esprit ne peut convenir à Spinoza :
    je dis appartenir à l'essence d'une chose ce dont la présence pose nécessairement la chose, et dont la suppression supprime nécessairement la chose ; ou encore, ce sans quoi la chose, et inversement ce qui sans la chose, ne peut être ni se concevoir. (Spinoza, Éthique, II, déf. 2)
    Autrement dit, il n'y a pas, pour Spinoza, que des essences singulières, c'est-à-dire des essences correspondant à des choses singulières déterminées hic et nunc, et pas d'essence générale de l'homme. Je n'ai pas besoin de vous rappeler la condamnation que Spinoza fait de notre tendance à forger, par l'imagination, des idées mutilées et confuses d'une soi-disant essence générale des choses singulières. Et lorsqu'il définit l'appétit comme l'essence même de l'homme, ce qu'il veut dire, c'est que l'appétit est le conatus singulier d'un corps singulier en tant que ce corps est l'objet singulier d'un esprit singulier en tant qu'il est déterminé de telle et telle manière bien précise. Bref, il ne peut pas exister d'essence de l'homme en général, et s'il n'y a pas d'essence de l'homme en général, il n'y a pas non plus, au sens où Deleuze emploie ce terme, de morale pour l'homme. Certes, tout cela ressemble furieusement à du Sartre, mais c'est que, comme le fait remarquer Deleuze, Spinoza est, de ce point de vue, en quelque sorte un existentialiste avant la lettre !

    D'ailleurs, que reproche Spinoza à ce pauvre Guillaume de Blyenbergh ? Eh bien, précisément, d'être un moraliste :
    Nous exprimons par une seule et même définition tous les singuliers d’un même genre, par exemple tous ceux qui ont la forme extérieure des hommes, et qu’ainsi nous jugeons que tous sont également aptes à la plus grande perfection que nous pouvons déduire de cette définition ; et quand nous en trouvons un dont les œuvres contredisent à cette perfection, alors nous l’en jugeons privé et qu’il s’écarte de sa nature, ce que nous ne ferions pas si nous ne l’avions pas rattaché à sa définition et ne lui avions pas fixé telle ou telle nature. Mais parce que Dieu ne connaît pas les choses abstraitement, et ne forme pas de définitions générales de ce genre, et ne demande pas aux choses plus de réalité que l’entendement divin ne leur a effectivement attribuée, et que la puissance divine y a mise, la conséquence claire en est qu’on ne peut parler de cette privation qu’à l’égard de notre entendement, mais pas à celui de Dieu. (Spinoza, Lettre XIX à Blyenbergh)

    Autrement dit, Dieu n'a point privé Adam, non plus que Sade ou Eichmann ou quiconque, de quelque perfection que ce soit. Les uns et les autres sont des choses singulières déterminées à exister et à se comporter de telle et telle manière précise et déterminée. En ce sens chacune de ces "choses singulières" est aussi parfaite, c'est-à-dire comporte autant de réalité que possible, au moment en tout cas où, précisément, on impute quelque comportement délictueux à leur corps. Or,
    le mouvement et le repos du corps doivent provenir d’un autre corps qui lui-même est déterminé par un autre corps au mouvement et au repos ; et, en un mot, tout ce qui se produit dans un corps a dû provenir de Dieu, en tant qu’affecté d’un certain mode de l’étendue, et non d’un certain mode de la pensée (en vertu de la même Propos. 6, part. 2) [...] Scholie : Cela se conçoit plus clairement encore par ce qui a été dit dans le scholie de la Propos. 7, part. 2, savoir, que l’âme et le corps sont une seule et même chose, qui est conçue tantôt sous l’attribut de la pensée, tantôt sous celui de l’étendue. D’où il arrive que l’ordre, l’enchaînement des choses, est parfaitement un, soit que l’on considère la nature sous tel attribut ou sous tel autre, et partant, que l’ordre des actions et des passions de notre corps et l’ordre des actions et des passions de l’âme sont simultanés de leur nature. C’est ce qui résulte aussi d’une façon évidente de la démonstration de la Propos. 7, partie 2. Mais, quelle que soit la force de ces preuves, et bien qu’il ne reste véritablement aucune raison de douter encore, j’ai peine à croire que les hommes puissent être amenés à peser avec calme mes démonstrations, à moins que je ne les confirme par l’expérience ; tant est grande chez eux cette conviction, que c’est par la seule volonté de l’âme que le corps est mis tantôt en mouvement, tantôt en repos, et qu’il exécute enfin un grand nombre d’opérations qui s’accomplissent au gré de l’âme et sont l’ouvrage de la pensée. Personne, en effet, n’a déterminé encore ce dont le corps est capable ; en d’autres termes, personne n’a encore appris de l’expérience ce que le corps peut faire et ce qu’il ne peut pas faire, par les seules lois de la nature corporelle et sans recevoir de l’âme aucune détermination. (Spinoza, Éthique, III, 2)

    Donc, il n'y a pas de bien ou de mal parce qu'il n'y a pas d'essence générale de l'homme, et il n'y a pas d'essence générale de l'homme parce qu'il n'y a pas en l'homme de substance spirituelle transcendante pour concevoir une telle essence, et donc pour décider de réaliser une telle essence. Dit d'une autre manière encore, il n'y a pas de bien ou de mal parce que le corps ne peut pas être déterminé au mouvement ou au repos par l'esprit, puisqu'un corps ou un esprit singuliers ne sont rien autre que la même chose singulière tantôt conçue sous un attribut, tantôt sous un autre.

    Voilà pourquoi Deleuze propose de substituer la question féconde "que peut ce corps ?" à la question, selon lui oiseuse, "qu'est-ce que ce corps ?". On abandonne ainsi le faux problème de l'esse et on lui substitue le vrai problème, celui du posse. On passe alors de l'illusoire essentia à la réelle potentia. En conséquence, loin d'une Morale qui prétend établir entre les êtres des différences qualitatives d'essence, une Éthique établira entre les êtres des différences quantitatives de puissance :
    Le droit de toute la Nature et partant le droit de chaque individu s’étend jusqu’où s’étend sa puissance ; et par conséquent tout ce que chaque homme fait d’après les lois de la Nature, il le fait du droit suprême de la Nature, et autant il a de puissance, autant il a de droit. [...] Mais, comme il s’agit ici de la puissance universelle ou, en d’autres termes, du droit universel de la Nature, nous ne pouvons présentement reconnaître aucune différence entre les désirs qui proviennent de la raison et ceux qui sont engendrés en nous par d’autres causes, ceux-ci comme ceux-là étant des effets de la Nature et des développements de cette énergie naturelle en vertu de laquelle l’homme fait effort pour persévérer dans son être. L’homme, en effet, sage ou ignorant, est une partie de la Nature, et tout ce qui détermine chaque homme à agir doit être rapporté à la puissance de la Nature, en tant que cette puissance peut être définie par la nature de tel ou tel individu. (Spinoza, Traité Politique, II, 4, 5)

    Le problème de l'éthique n'est donc plus alors de prévenir ou de réparer le mal, autrement dit le manquement à l'essence, le défaut, la faute, mais plutôt de prévenir ou de réparer les dégâts que la puissance de l'un peut occasionner à la puissance de l'autre. Raison pour laquelle Spinoza écrit une Éthique et non une Morale.

    Philippe Jovi.

      La date/heure actuelle est Jeu 19 Oct 2017 - 10:57