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    Être essentialiste aujourd'hui ?

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    Cocho

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    Être essentialiste aujourd'hui ?

    Message  Cocho le Dim 7 Jan 2018 - 23:31

    Bonjour, bonsoir.

    Une question très bête me travaille : peut-on "encore" être essentialiste aujourd'hui ? Sous-entendu : étant donné l'"état" de notre science et philosophie ?

    Par "essentialisme" il ne faut pas étroitement entendre des positions strictement métaphysiques ou ontologiques indépendamment de tout autre champ, mais l'affirmation systématique concernant tous les étages de l'arbre philosophique, des principes premiers à la pratique (pour reprendre une image classique) : en cela son contraire est précisément l'"existentialisme" qui dit que "l'existence précède l'essence", et que l'"essence" n'est de toute façon jamais que l'abstraction commode d'un donné temporaire.


    Spoiler:

    Je précise :

    Une manière canonique d'introduire à la philosophie (et, du même coup, à son histoire), consiste à relire Platon contre les sophistes, c'est-à-dire à justifier "la Raison" contre l'opinion. Or il n'y a de science que du permanent ; la vérité ne saurait varier ; le monde sensible est diversité mouvante ; il faut remonter ou accéder aux idées, ou formes, ou essences des choses, et cetera. Bref : l'essence précède l'existence ; ou il n'y a pas de philosophie. (Pour ma part, je reste marqué sans retour par une telle introduction... hélas.)

    Mais la leçon suit son cour et au bout de quelque mois, Platon et Aristote apparaissent comme les introducteurs périmés d'une philosophie réformée, précisément beaucoup plus proche maintenant des "sophistes" à bien des égards. 

    Non, pardon : l'idéalisme vient La sauver. C'est que le permanent, la forme, c'est nous, du moins "Moi".

    Problème : "la science", c'est-à-dire les sciences de la nature, se moquent à peu près de cet idéalisme pour philosophes. Et réciproquement en somme. C'est le prix du sauvetage : après la séparation de la philosophie et de la théologie, voici celle de la philosophie et de la science.

    Mais le "Sujet" fut-il "transcendantal" n'est jamais rien d'autre qu'un Homo sapiens, et "en dernière instance" toutes ses "formes a priori" s'expliquent par la physique et la biologie, comme une situation toute précaire.

    Une philosophie comme celle de Dewey-Nietzsche, très à la mode, vient typiquement en bout de course triompher. Et à bon droit : en regard, les spéculations prétendant limiter quelque peu nos aventures transformatrices au nom de la "nature humaine" ne sont-elles pas agitations comiques et rétrogrades ? Il n'est que d'"expérimenter".

    Certainement, on peut bien être "platonicien", "aristotélicien", ou encore "thomiste" (quoi d'autre en matière d'essentialisme ?) — et certains ne s'en privent pas —, au sens où l'on adhère à l'une de ces philosophies... et on peut aussi ajouter qu'"il n'y a pas de progrès en philosophie", que "ce n'est pas parce qu'un auteur est plus récent qu'un autre qu'il a raison sur lui", et enfin que "philosopher 'avec' Aristote est toujours profitable" — et on le répète volontiers aux élèves de terminale pour justifier les épreuves scolaires et notations qui les attendent... mais enfin, entre gens sérieux et initiés (Docteurs), on sait bien (?) qu'il s'agit là d'histoire de la philosophie et non de philosophie, c'est-à-dire de curiosité aimante pour des systèmes périmés, d'entretien de patrimoine, ou, au mieux, de propédeutique à Kant, aux Contemporains, et à la science "faillible" considérant toujours des "accidents".

    Les seuls à demeurer essentialistes sont en somme les "religieux", au sens le plus vaste de ce terme, et typiquement les catholiques. Par exemple et de manière exemplaire, des métaphysiciens théistes considèrent la conséquence probablement nécessaire de toute position essentialiste : l'Essence suprême ou l'Absolu, qu'ils prouvent (onto)logiquement. C'est là en somme l'essence qui précède absolument toute existence. Mais que devient cette idée "pure" quand nous songeons que le petit cerveau qui fomente cette opinion n'est que le résultat temporaire d'une immense histoire évolutive ?

    Il n'y a plus qu'un Maxence Caron (qui doit récidiver très prochainement) pour nous assurer très catégoriquement de l'existence de Dieu "puisque" nous pensons (je résume)... et pour mépriser ou ignorer magnifiquement d'un même geste tout ce qui permet de faire le pont entre une telle métaphysique et les parties impures de la philosophie, et la science positive. 

    Plusieurs "moments" de l'histoire de la philosophie ou des sciences paraissent constituer l'histoire de la destruction progressive de l'essentialisme : 

    - Le "nominalisme" médiéval.

    - Les tirs groupés de tous les grands penseurs des XVIIe et XVIIIe en direction de "Le Philosophe" (Aristote).

    - Les progrès des sciences de la nature aux XIXe et XXe siècles, et spécialement ou de manière exemplaire l'émergence et le développement de la théorie de l'évolution des espèces.

    Bien sûr je n'ai fait qu'exposer les "raisons historiques" (?) ou "de surface" qui plaident en faveur d'une incontestable péremption de l'essentialisme, ou encore ou plutôt de cette évidence massive que l'essentialisme, s'il n'est (admettons) pas métaphysiquement intenable, épouse fort mal le reste, infini, des nos connaissances. Est donc comme une cerise inutile sur le gâteau (au mieux).

    En somme, ce que je veux dire : si l'essentialisme peut prétendre à quelque vérité, il semble que ce ne soit plus qu'à la Suprême. Mais alors il s'y trouve (et Elle avec) dans un cloisonnement parfait. La vérité de tout essentialisme alors : la pure théologie ? Et celle-ci dans une indépendance absolue. On ne peut plus dire : La vérité ne saurait varier, mais seulement : La Vérité ne saurait varier.

    Connaissance éventuellement essentielle (précisément), mais aussi "utile" qu'une tautologie. Non ?
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    BOUDOU

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    Re: Être essentialiste aujourd'hui ?

    Message  BOUDOU le Mar 9 Jan 2018 - 15:08

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Une question très bête me travaille : peut-on "encore" être essentialiste aujourd'hui ? Sous-entendu : étant donné l'"état" de notre science et philosophie ?
    Originellement, le mot essentialisme est un néologisme introduit par Karl Popper, qui l’utilisa pour la première fois en 1945 dans La Société ouverte et ses ennemis, et le reprit ensuite de nombreuses fois dans plusieurs de ses ouvrages majeurs. Pour Popper, l’essentialisme est une conception de la science erronée, ayant son origine dans les philosophies de Platon et surtout d’Aristote. Les idées de Popper en la matière ont été vivement critiquées par Jacques Bouveresse (Philosophie des sciences – Tome 2 : Naturalisme et réalismes. Dirigé oar Sandra Laugier, Pierre Wagner, Ed. Vrin, Paris) selon lequel le peu d’intérêt que porte Popper, d’une manière générale, aux questions de mots et de définition se manifeste de façon caractéristique dans l’usage qu’il fait du terme essentialisme. Sous ce nom qu’il a introduit à l’époque où il travaillait à l’ouvrage intitulé Misère de l’historicisme, il désigne au moins trois théories ou positions philosophiques différentes. Cette notion est réintroduite aujourd'hui de façon plus pertinente par la métaphysique scientifique :
    Claudine Tiercelin a écrit:Métaphysique et philosophie de la connaissance ...
     […] on a souligné la proximité du modèle (sur les trois premiers points) avec l’essentialisme scientifique et les correctifs introduits : l’essence est non pas une quiddité statique ou une substance, ou une pure espèce naturelle, mais plutôt un quelque chose
    aliquid foncièrement dispositionnel (proche, à certains égards, du structuralisme causal ou relationnel). La source réelle d’intelligibilité d’une chose est un ensemble de dispositions générales affectant la manière dont l’objet tendrait à se comporter dans certains types de circonstances : l’essence se définit en termes non de propriétés intrinsèques, mais de propriétés relationnelles ou dispositionnelles conditionnelles et mutuelles, ou de groupes (clusters) de pouvoirs causaux. L’évaluation du modèle à la lumière des concepts mis en œuvre en biologie donne un test plutôt concluant : nombreux sont les arguments à l’encontre d’une définition de l’espèce par des critères intrinsèques : ainsi, tout comme Kripke soulignait que les individus peuvent avoir des propriétés essentielles extrinsèques (notamment leur origine), l’approche cladistique, dans la taxinomie biologique, considère que les taxons biologiques se définissent non par renvoi à une constitution interne cachée mais par une propriété extrinsèque, l’ancêtre commun. Ensuite, en biologie évolutive, tant dans une approche adaptationniste (privilégiant le principe de sélection naturelle) que non adaptationniste (insistant sur le fait que les mutations s’opèrent au moins autant du fait d’une dérive génétique qui constitue une variation des fréquences génétiques liée au mode de reproduction ainsi qu’à la taille d’une population donnée), le concept de fitness (ou valeur sélective adaptative) joue un rôle clé que ne permettent pas de remplir les schèmes explicatifs de la physique….
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    Cocho

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    Re: Être essentialiste aujourd'hui ?

    Message  Cocho le Mar 9 Jan 2018 - 17:14

    Bonjour,

    Merci beaucoup pour votre réponse. Elle vise juste.

    C'est effectivement dans la "tradition" ou le courant "rationaliste et/ou analytique" qu'il faut voir une défense (critique), en fait la dernière, de l'"essentialisme" (notion problématique c'est vrai). Je suis très sensible à l'effort de C. Tiercelin et je vous remercie de citer ce passage très à propos.

    Dans quelle mesure peut-on dire de telles propositions qu'elles explorent, ou du moins sont compatibles avec, ce qu'un E. Gilson a pu écrire dans L'être et l'essence ? (lecture marquante)

    A quel(s) "classique(s) toujours contemporains" rapporter ce genre de propositions, qu'on pourrait présenter comme des introductions à la réflexion ? Plus généralement, à quels ouvrages introductifs se rapporter si on veut éviter toute mécompréhension ?

    Par ailleurs (c'était une partie de ma question au fond), comment expliquer que ces propositions n'atteignent en rien ou presque la discussion philosophique commune ? En bout de course le constructivisme des "sciences sociales" (ou de la philosophie qui se confond à peu près avec elles) plus ou moins radical et plus ou moins au service d'une "politique" plus ou moins radicale, règne en maître dans la discussion commune comme dans les bavardages les plus banals (il suffit de tendre l'oreille : le premier quidam venu est "maître du soupçon et généalogiste" foucaldien en herbe).

    Les ambitions "systématiques" de Tiercelin sont-elles encore recevables, et même audibles ? 

    Il n'y a qu'à voir les réactions à son arrivée au Collège de France... 

    A de nombreux égards une sorte de nietzschéisme-historicisme-nominalisme absolu est le paradigme de toute la discussion philosophique en France, hors duquel on est incompris et mal vu.

    Cela rejoint cette grande frustration : la quasi absence tout à la fois de métaphysique, de la période médiévale, et d'une approche plutôt "analytique" dans l'enseignement qu'on dispense au lycée. Du même coup, pour l'enseignant, ce ou ces continents sont, de facto, quasi ignorés.

    Or un traitement "essentialiste" (je garde le mot faute de mieux) des questions esthétiques, morales, pratiques diverses nécessite un long et patient détour par, disons, la réflexion "métaphysique" qui nous est devenue très exotique, et aux débutants ou élèves plus encore. C'est pourquoi on s'en dispense — d'autant mieux que c'est difficile. Mais, voilà, si c'était vrai, ou du moins bon à savoir ?

    Une réserve cependant concernant Tiercelin : elle est "pragmatiste". Or je suis assez sensible aux sarcasmes critiques de P. Engel à l'égard de Dewey et Peirce alors même qu'il défend (lui aussi) l'"essentialisme". Mais on rentre là dans des discussions difficiles et pour lesquelles je suis mal armé.
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    BOUDOU

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    Re: Être essentialiste aujourd'hui ?

    Message  BOUDOU le Mer 10 Jan 2018 - 10:00

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:[...] la quasi absence tout à la fois de métaphysique, de la période médiévale, et d'une approche plutôt "analytique" dans l'enseignement qu'on dispense au lycée. Du même coup, pour l'enseignant, ce ou ces continents sont, de facto, quasi ignorés.
    Or un traitement "essentialiste" (je garde le mot faute de mieux) des questions esthétiques, morales, pratiques diverses nécessite un long et patient détour par, disons, la réflexion "métaphysique" qui nous est devenue très exotique, et aux débutants ou élèves plus encore. C'est pourquoi on s'en dispense — d'autant mieux que c'est difficile. Mais, voilà, si c'était vrai, ou du moins bon à savoir ?
    Le site Essentialisme de Wikipedia  en français ne donne aucune référence bibliographique alors que les sites anglais et allemands sont assez complets ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). On a également l'entrée Essentialism de la Standford Encyclopedyia of Philosophy ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). Le site PhilPapers ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) donne une bibiographie importante et il permet de télécharger plusieurs réfs citées. Il y a aussi l’article de Jacques Bouveresse, ESSENTIALISME, réduction et explication ultime. Revue Internationale de Philosophie, n° 117-118,1976, p.411-434, que je tiens à votre disposition si vous le souhaitez. Seriez-vous en mesure de compléter le site de Wikipedia  en français et/ou de faire une publication de synthèse sur ce sujet ?

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Une réserve cependant concernant Tiercelin : elle est "pragmatiste". Or je suis assez sensible aux sarcasmes critiques de P. Engel à l'égard de Dewey et Peirce alors même qu'il défend (lui aussi) l'"essentialisme". Mais on rentre là dans des discussions difficiles et pour lesquelles je suis mal armé.
    Dans son ouvrage Le Lieu de l'universel. Impasses du réalisme dans la philosophie ..., Isabelle Thomas-Fogiel critique vivement Claudine Tiercelin. L’avez-vous lu ?

      La date/heure actuelle est Lun 16 Juil 2018 - 18:14