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    Nietzsche est-il un philosophe ?

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    Liber

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    Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Liber le Jeu 23 Juin 2011 - 14:41

    Courtial a écrit:
    Nietzsche est-il un philosophe ? La question mérite d'être posée. Fink se la pose, Deleuze se la pose, mais pas Wotling (alors qu'elle ne se pose pas pour Platon).
    Cela n'enlève rien à son importance comme penseur : il y a d'immenses penseurs qui ne sont pas philosophes, la philosophie n'est pas le tout de la pensée. Nietzsche n'a pas envie d'être une espèce de Kant ou de Schopenhauer.

    Nietzsche s'oppose à toute la philosophie qui le précède, car telle était sa démarche : "généalogique" comme il l'a surnommée. Personne jusqu'à lui n'avait tenté de renverser toutes les valeurs occidentales. Nietzsche ne peut donc être mis à la suite des autres philosophes.
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    Courtial
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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Courtial le Jeu 23 Juin 2011 - 19:13

    @Liber a écrit:Nietzsche s'oppose à toute la philosophie qui le précède, car telle était sa démarche : "généalogique" comme il l'a surnommée. Personne jusqu'à lui n'avait tenté de renverser toutes les valeurs occidentales. Nietzsche ne peut donc être mis à la suite des autres philosophes.
    D'accord. Mais Wotling me disait qu'au fond Nietzsche est le seul philosophe. Ce qu'il "reproche" à Platon, c'est de ne pas remplir son propre programme, tandis que Nietzsche serait philosophe que les philosophes (Wotling). On pardonnera ma vulgarité, mais se poser la question de savoir si Nietzsche est un philosophe (comme je fais) ou bien affirmer qu'il est le seul philosophe (comme Wotling), quelle est la différence ?

    Schopenhauer, ce n'est pas Saint Augustin, Rousseau n'est pas Descartes, Pascal, c'est pas Hegel, mais je les appelle tous des philosophes, et puis, en dehors il y a Nietzsche, qui n'a rien à voir avec aucun de ceux-là.

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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Liber le Jeu 23 Juin 2011 - 20:31

    Courtial a écrit:ce que me disait Wotling (dans l'échange que j'ai évoqué) c'est qu'au fond Nietzsche est le seul philosophe.
    Nietzsche n'est pas le seul philosophe, il l'est pour lui, de son propre point de vue. Ce qui suffit à justifier un titre comme celui de Deleuze pour un texte qui présente la seule philosophie de Nietzsche. Wotling a dit que Nietzsche était le plus philosophe des philosophes ? C'est son point de vue ! Je ne vois vraiment pas ce qu'on peut lui reprocher là-dessus, d'autant plus qu'il ne fait que répéter ce qu'affirme Nietzsche. Puisque vous citez Heidegger, voici un autre point de vue, où on trouve tout mélangé, Nietzsche le non-philosophe, les penseurs et les philosophes :
    Heidegger a écrit:Nietzsche savait ce qu'est la philosophie. Ce savoir-là est rare. Seuls les grands penseurs le possèdent.

    Schopenhauer, ce n'est pas Saint Augustin, Rousseau n'est pas Descartes, Pascal, c'est pas Hegel, mais je les appelle tous des philosophes, et puis, en dehors il y a Nietzsche, qui n'a rien à voir avec aucun de ceux-là.
    J'avoue ne pas voir autant de différence entre Nietzsche et Pascal que j'en vois entre Hegel et Pascal, ou Descartes et Rousseau. Et quand Nietzsche parle du christianisme, je le trouve bien plus philosophe que Pascal qui s'exprime sur le même sujet. Je n'évoque même pas Saint-Augustin, le père des pères de l'Église.

    Silentio

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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Silentio le Ven 24 Juin 2011 - 2:14

    Nietzsche se dit seul philosophe, mais d'une philosophie qui n'a plus rien à voir avec la tradition philosophique en tant que la philosophie (ce qu'on a appelé philosophie jusqu'à lui, c'est-à-dire l'idéalisme et la figure du philosophe comme prêtre) est viciée dès son fondement (le nihilisme de Socrate). Il y a une tension chez Nietzsche entre l'opposition à cette philosophie et son dépassement dans un nouveau type de philosophie qui exécute un nouveau départ pour la pensée et a pour exigence la probité intellectuelle que la philosophie a revendiqué sans la mettre en application (ce qu'on a appelé vérité jusqu'à présent n'était que mensonge). Nietzsche est le seul de son genre, un genre nouveau, une nouvelle aube qui en appelle à une autre philosophie.

    Mais personne ne peut créer ex nihilo et chaque philosophe a cru tout révolutionner. Nietzsche n'est pas étranger à l'idéalisme ou au christianisme, il les mène à leur terme. Le mouvement de sortie implique d'en provenir. Je pense donc que la comparaison entre les philosophes est possible et qu'il serait faux de nier l'appartenance à la philosophie d'une tradition ou d'un auteur en particulier. Simplement, il faut restituer les nuances et le sens différent que l'on accorde à la reconnaissance de soi sous le terme de philosophe. La philosophie comme ensemble est certainement capable d'accueillir l'altérité en son sein. Si Nietzsche se revendique comme philosophe, pourquoi pas ? Mais pourquoi le juger comme s'il devait être Hegel d'après des critères d'une tradition à laquelle il veut échapper ? Ne pas dire Nietzsche idéaliste (quoi qu'il le soit en partie, à sa manière) est-ce dire qu'il n'est pas philosophe ? Et est-ce que la philosophie nouvelle peut oublier le passé ?

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:J'avoue ne pas voir autant de différence entre Nietzsche et Pascal que j'en vois entre Hegel et Pascal, ou Descartes et Rousseau.
    A mon avis on oublie bien trop souvent l'influence qu'a pu exercer Pascal sur Nietzsche.

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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Liber le Ven 24 Juin 2011 - 9:31

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Et est-ce que la philosophie nouvelle peut oublier le passé ?
    Loin d'oublier le passé, Nietzsche le magnifie.


    A mon avis on oublie bien trop souvent l'influence qu'a pu exercer Pascal sur Nietzsche.
    Ce n'est pas une influence de jeunesse. Nietzsche découvre les auteurs français au contact de Cosima Wagner, qui lui offrit même pour Noël une édition spécialement reliée pour lui des Essais de Montaigne, par ailleurs grande source d'inspiration de Pascal. Quelle a pu être l'influence réelle de Pascal sur Nietzsche, qui était déjà bien imprégné de pessimisme schopenhauérien ?

    Pour en rester aux comparaisons Nietzsche versus les autres philosophes, que dire de Rousseau ? L'auteur des Confessions me paraît bien moins philosophe que celui d'Ecce Homo quand il s'agit de raconter sa vie. Rousseau ne fait que se retourner sur lui-même avec un plaisir presque sadique, tandis que Nietzsche essaie de tirer une leçon de chaque étape de son parcours, fidèle en cela à la grande tradition gœthéenne.
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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Courtial le Sam 25 Juin 2011 - 13:45

    Rousseau, comme on sait, n'a pas pris pour rien le titre de Confessions pour son principal ouvrage biographique. C'est un genre bien balisé, depuis Augustin, qui a ses codes.
    Sur ce plan, Nietzsche semble plus se rattacher à Montaigne, en effet : il est bien dit au fond qu'il s'agit surtout de parler de soi, mais ceux qui s'attendraient à trouver, sur cette instance, des détails biographiques croustillants, des histoires d'alcôve, en seront pour leurs frais. Nietzsche fait l'histoire de ses idées. C'est du Hegel, pas du Sainte Beuve.
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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Euterpe le Sam 25 Juin 2011 - 14:45

    Courtial a écrit:il n'a pas envie d'être une espèce de Kant ou de Schopenhauer.
    Pour Schopenhauer, je ne serais pas aussi catégorique que vous, ni aussi affirmatif qu'il l'a été lui-même en certaines occasions. Pour Kant, c'est évident. Mais Nietzsche n'a jamais passé son temps à tuer Aristote, ni les philosophes qui n'étaient pas idéalistes. Pourquoi ? Et les présocratiques ? N'oublions pas que Pythagore est le premier à se désigner comme φιλόσοφος, refusant de se considérer comme un σοφός.

    Courtial a écrit:Rousseau, comme on sait, n'a pas pris pour rien le titre de Confessions pour son principal ouvrage biographique. C'est un genre bien balisé, depuis Augustin, qui a ses codes.
    Pas si balisé que ça. Combien d'exemples de confessions, entre Augustin et Rousseau ? La stratégie patristique du genevois n'a jamais leurré personne : pas de conversion, pas de renoncement à une vie antérieure que tout condamnerait, etc. Rousseau invente un genre nouveau : l'autobiographie. Nous sommes loin de l'évêque d'Hippone.

    Courtial a écrit:Nietzsche fait l'histoire de ses idées. C'est du Hegel, pas du Sainte Beuve.
    Vous avez raison : Nietzsche est un philosophe.


    Dernière édition par Euterpe le Sam 18 Nov 2017 - 9:51, édité 3 fois

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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Liber le Sam 25 Juin 2011 - 17:46

    Effectivement, la liste de Courtial me paraît assez hétéroclite. Saint-Augustin est un prêtre canonisé, Pascal un épistolier et un apologiste de la religion chrétienne, Rousseau un romancier et un essayiste touche-à-tout. A côté de ceux-là, Nietzsche fait figure de philosophe hyper-sceptique et très rationnel. A moins que la dénomination de philosophe tombe du ciel, il faudra se contenter d'une auto-affirmation, à l'instar de Nietzsche qui se range sans qu'on le lui demande dans cette catégorie.


    Rousseau invente un genre nouveau : l'autobiographie. Nous sommes loin de l'évêque d'Hippone.
    La volonté de montrer ses fautes, de les étaler sans pudeur, qui chez Saint-Augustin était entièrement au service de sa croyance religieuse, devient franchement personnelle avec Rousseau. D'où le côté crapuleux de ses Confessions, là où Saint-Augustin purifie ses péchés au feu du Purgatoire. C'est ainsi que Barbey d'Aurevilly affirme souvent que les écrits catholiques peuvent se permettre toutes les souillures.


    Courtial a écrit:Nietzsche fait l'histoire de ses idées. C'est du Hegel, pas du Sainte Beuve.
    Vous avez raison : Nietzsche est un philosophe.
    Ou bien Nietzsche était un monsieur Jourdain de la philosophie : faisait-il du Hegel sans le savoir ?
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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Courtial le Sam 25 Juin 2011 - 22:05

    La liste citée suggère qu'il n'y a peut-être, ici, pas davantage que ce que Wittgenstein appellerait un "air de famille" plutôt qu'une essence unique à laquelle se rattachent de la même façon ses accidents. Je ne sais pas si l'on peut produire un eidos éternel de la philosophie, en tous cas je ne le peux pas moi, si tel est le sens de votre question.

    Il y a certains traits généraux et quelques habitus du philosophe, à ce qui me semble, dont aucun n'est décisif en lui-même, mais s'ils sont tous absents, on peut légitimement se demander s'il s'agit d'un philosophe.
    En vrac et de façon non exhaustive :
    - le philosophe se sait philosophe. Il n'y a pas de M. Jourdain de la philosophie. Il ne se prétend pas autre chose que ce qu'il est.
    - il est quelqu'un qui prétend d'une manière ou d'une autre soutenir des thèses, càd détenir des vérités (quand bien même soutiendrait-il qu'il n'y a pas de vérité, scepticisme),
    - il croit qu'il peut les établir au moyen d'une analyse, ou d'une démonstration, ou encore d'autres moyens mais jamais seulement le fait que c'est lui qui les soutient. Il parle en effet d'un point de vue universel, pour tout sujet pensant, etc.
    - Lesdites thèses prétendent atteindre l'étant véritablement étant, ce qu'il en est du tréfonds de l'être dans sa vérité ultime.
    - sa vocation repose comme toute activité sur un certain nombre de croyances. Par exemple la capacité du langage à recueillir l'être. Autre chose ? Le principe de contradiction (et le principe d'identité, qui va avec). Un philosophe évitera de se contredire sciemment, etc.

    Il y en a sans doute quelques autres. J'ai voulu dire donc que si un auteur ne correspond à rien de tout ça (et non seulement un seul, chacun étant contestable d'ailleurs pour la raison indiquée plus haut), je ne l'appelle pas, moi, un philosophe. Je dis que c'est un penseur.

    Au sujet des "airs de famille", il s'agit d'un argument utilisé par Wittgenstein pour contrer l'argument platonicien apparemment imparable selon lequel deux choses qui portent le même nom ou que nous renvoyons à la même notion (qui sont toutes deux des "vertus", par exemple) doivent bien avoir un point commun, ce qui suppose qu'il doit y avoir une essence (eidos) commune à toutes les vertus, quelles que soient leurs différences (et en effet, le courage, la justice, l'art de commander, la fidélité, la tempérance, etc., c'est au moins aussi disparate que ma liste de philosophes).
    Wittgenstein répond : non, il suffit que certaines aient certains points communs avec d'autres — si bien que d'autres pourront n'avoir aucun point commun entre elles. Ainsi, "l'air de famille" : regardez-moi : j'ai le nez de mon père, et si vous regardez mes yeux, c'est le portrait craché de maman. Mais maman a elle-même les mains de son père, dont les cheveux ressemblent comme deux gouttes d'eau à tonton Jacques, etc. Mais bon sang, j'ai beau regarder, je n'ai rien de commun avec Tonton Jacques.
    En sorte que l'idée de Ménon de lister — d'ailleurs Aristote lui donne raison, contre Platon, dans les Politiques — n'est pas si stupide que ça. Après quoi on peut parcourir la liste et voir dans chaque cas ce qu'il y a de commun ou pas, etc.

    Avec Nietzsche, j'ai donc un penseur qui ne dit pas qu'il est philosophe, mais autre chose (« nous autres, les vieux philologues », « les psychologues », etc., mais soyons juste, il parle de « philosophe » aussi, 1 fois sur 20). Il ne prétend pas détenir une vérité (ça n'existe pas, la vérité) établie démonstrativement (quiconque prétend démontrer quoi que ce soit signale par cette volonté même, et ceci de manière complètement indépendante de la proposition qu'il veut ainsi établir et sans qu'il soit même besoin de l'examiner un seul instant en elle-même, du caractère hautement suspect de la couleuvre qu'il veut nous faire avaler. On me fera la grâce de ne pas me rétorquer que Nietzsche reproche souvent à tel auteur d'énoncer telle idée sans la démontrer ou en présupposant quelque chose de non démontré. Il le fait en effet — et de façon tellement éblouissante ! — mais cela ne s'applique à lui-même que très rarement. L'aphorisme ne tend pas vers ce genre d'exigence.
    Ça me fait penser que j'ai oublié un critère qui me semble valoir en philo comme en sciences humaines : la réflexivité. La théorie qu'on présente doit pouvoir s'appliquer à soi-même. La démonstration et tout cela étant des illusions et des tours de passe-passe, les principes de contradiction et d'identité passés à la trappe comme des vieilles lunes ultra-mondaines, la réponse va être négative à toutes les autres questions du test.
    Peut-être seulement la confiance dans le logos, puisque Nietzsche, pour en dénoncer les pièges, les tromperies et les mystifications, a dû y croire un peu quand même au détour de quelques unes des 20 000 pages qu'il a écrites ?

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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Liber le Dim 26 Juin 2011 - 15:13

    Courtial a écrit:Lesdites thèses prétendent atteindre l'étant véritablement étant, ce qu'il en est du tréfonds de l'être dans sa vérité ultime.
    Donc tous les philosophes sont des métaphysiciens, ce qui est non seulement absurde, mais ne correspond même pas au sens du mot philosophie.
    Nietzsche s'est aussi livré à ce petit jeu du philosophe/pas philosophe :
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Par suite, le philosophe a horreur du mariage et de tout ce qui pourrait l’y conduire, — du mariage en tant qu’obstacle fatal sur sa route vers l’optimum. Parmi les grands philosophes, lequel était marié ? Heraclite, Platon, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Schopenhauer — ils ne l’étaient point ; bien plus, on ne pourrait même se les imaginer mariés. Un philosophe marié a sa place dans la comédie, telle est ma thèse : et Socrate, seule exception, le malicieux Socrate, s’est, semble-t-il, marié par ironie, précisément pour démontrer la vérité de cette thèse. Tout philosophe dirait, comme jadis Bouddha, quand on lui annonça la naissance d’un fils : « Râhoula m’est né, une entrave est forgée pour moi » (Râhoula signifie ici « un petit démon ») ;
    Ce passage et ce qui suit, Généalogie, III, 7, peut être lu comme une autobiographie :
    Une obscurité volontaire peut-être ; une fuite devant soi-même ; une aversion profonde pour le bruit, l’admiration,le journal, l’influence ; un petit emploi, quelque chose de quotidien qui cache plutôt qu’il ne met en évidence ; parfois la société de bêtes domestiques,d’oiseaux inoffensifs et joyeux dont l’aspect réconforte ; des montagnes pour tenir compagnie, mais non des montagnes mortes, des montagnes avec des yeux (c’est-à-dire avec des lacs) ; parfois même une simple chambre dans un hôtel quelconque plein de monde, où l’on est certain d’être perdu dans la foule et de pouvoir impunément causer avec tout le monde, — voilà le « désert » ! Il est suffisamment solitaire, croyez-m’en ! Le « désert »où se retirait Heraclite — les portiques et les péristyles de l’immense temple de Diane — fut plus digne de lui : j’en conviens : pourquoi manquons-nous de pareils temples ? (— peut-être cependant ne nous manquent-ils pas : je pense à l’instant à ma plus belle chambre de travail de la piazza di San Marco, à condition que ce soit le printemps et le matin entre dix heures et midi). Mais ce qu’Heraclite voulait éviter, c’est ce que nous, nous aussi, nous voulons éviter encore : le bruit et le barvardage démocratique des Ëphésiens, leur politique, les nouvelles qu’ils apportent de l’« Empire » (je veux dire la Perse, on m’entend — ),leur pacotille d’ « aujourd’hui », — car nous autres philosophes nous avons surtout besoin d’un repos,le repos des choses d’« aujourd’hui ». Nous vénérons ce qui est tranquille, froid, noble, lointain, passé, toute chose enfin dont l’aspect ne force pas l’âme à se défendre et à se garer, — toute chose à qui l’on peut parler sans élever la voix.

    j'ai donc un penseur qui ne dit pas qu'il est philosophe, mais autre chose (« nous autres, les vieux philologues », « les psychologues »).
    De la même manière que Leibniz pouvait dire qu'il était mathématicien. Nietzsche était philologue de métier, il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il se proclame tel. Improvisant très bien au piano, il s'est aussi dit artiste, avec le même droit.

    Il ne prétend pas détenir une vérité
    La maxime la plus célèbre de la philosophie n'est-elle pas : "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien" ? Il y a (à l'inverse de ce que vous dites), quelque chose de cette maxime chez tout philosophe, qui garde toujours un soupçon à l'égard de ses propres thèses.

    La démonstration et tout cela étant des illusions et des tours de passe-passe
    Je comprends un peu mieux ce que vous lui reprochez maintenant. Mais la démonstration existe chez Nietzsche, seulement elle ne fait pas 1000 pages, elle se limite le plus souvent à un paragraphe. C'est au lecteur à relier ces paragraphes entre eux. Sans doute Nietzsche nous demande un effort supplémentaire. Je ne me plains pas de devoir le faire pour accéder à sa pensée. Ceux qui veulent absolument trouver chez Nietzsche une démonstration suivie sur plusieurs pages peuvent se référer à la Généalogie de la morale, son chef-d'œuvre, fait de trois dissertations rigoureuses.
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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Courtial le Dim 26 Juin 2011 - 19:44

    Vous ne tenez pas compte de ce que j'ai expliqué sur les airs de famille (aucun philosophe ne rassemblera sans doute tous ces critères, il n'empêche que, comme dans une famille, ils ont tous le même nom) en me citant des sceptiques comme des philosophes. Il y a en effet des philosophes sceptiques, et il y a infiniment plus de sceptiques totalement étrangers à toute philosophie.

    L'art de la démonstration implicite — que Nietzsche aurait inventé, si je vous suis — je ne le connais pas. Alors je précise : une démonstration explicite. Il n'y a rien de tel dans la Généalogie de la morale, texte fort cohérent en effet, mais qui ne démontre rien (ni ne prétend le faire). D'ailleurs, une dissertation n'est pas une démonstration, non pas parce que je le veux, mais parce que ce n'est pas sa définition et son objet. Je continue de croire que Nietzsche n'attache aucune importance à la démonstration, qu'elle lui semble déjà suspecte en elle-même et qu'il ne l'a jamais prise au sérieux. Il en avait trouvé une, par exemple, sur l'Éternel Retour. Il s'est bien gardé de la produire, je ne dis pas seulement dans Zarathoustra (ce n'aurait pas été le lieu, certainement), mais dans aucun autre ouvrage. Cela rabaisserait sa pensée la plus abyssale à n'être qu'une vulgaire thèse sur la nature de la temporalité, qu'on pourrait opposer aux théories de Leibniz, à Kant, etc., ce dont il n'a nulle envie, je le maintiens. Il n'a pas envie que qui que ce soit discute là-dessus (pas parce que ça lui ferait peur, j'espère qu'on m'a bien compris, mais parce que ce n'est pas fait pour ça, que ce n'est pas de cet ordre-là). Qu'aucun philosophe ancienne manière ne vienne discuter L'Éternel Retour du même. C'est une idée poétique de "grand seigneur", dirait Kant, qui n'entend nullement être confrontée à la vulgarité prosaïque de ce qu'on appelle, d'ordinaire, un philosophe. Il y a des déclarations on ne peut plus claires — s'agissant de Socrate, bien entendu, qui en est la figure emblématique — de tout ce que je suis en train d'écrire là, vous les connaissez aussi bien, que dis-je ?, mieux que moi.

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    Re: Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Liber le Dim 26 Juin 2011 - 20:29

    Courtial a écrit:la Généalogie de la morale, texte fort cohérent en effet, mais qui ne démontre rien (ni ne prétend le faire).
    Il entend au contraire démontrer trois thèses, sur l'origine du christianisme, sur celle de la mauvaise conscience, et sur la puissance de l'idéal ascétique. Sur la démonstration proprement dite, je pense que vous faites référence aux démonstrations basées sur les mathématiques, une méthode qui a longtemps été l'idéal aux yeux des philosophes, par exemple Spinoza, mais qui ne suffit plus de nos jours (et déjà au XIXème siècle).


    D'ailleurs, une dissertation n'est pas une démonstration
    Là il devient de plus en plus difficile de vous suivre. Et est-ce qu'un essai est une démonstration ? Un traité ? Un dialogue ? N'est-ce pas plutôt qu'ils contiennent des démonstrations ? Un simple paragraphe peut tout à fait contenir une démonstration.


    Qu'un philosophe ancienne manière
    Exactement ce que je disais plus haut, votre distinction vient d'une certaine idée que vous vous faites de l'histoire de la philosophie.
    Vous invoquez surtout l'absence de démonstration chez Nietzsche, contre toute évidence. Il faudrait justement que vous démontriez cela un peu mieux pour qu'on y accorde un peu plus d'importance, puisque personne ne vous suivrait actuellement dans cette voie, à l'instar de Wotling. Par exemple, sur la Généalogie de la morale. Expliquez-moi en quoi il n'y a ni thèses ni démonstration de ces thèses dans ce livre. Je vous accorde que ce n'est pas fait more geometrico.

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    Nietzsche est-il un philosophe ?

    Message  Silentio le Jeu 30 Juin 2011 - 17:16

    Si Nietzsche est le dernier philosophe, qu'est-ce qui vient après ? Une supercherie ? Heidegger n'est-il pas un philosophe ?
    Je dirais même que ça ne marche pas si on veut faire de Nietzsche le dernier idéaliste ou le dernier moderne. Si l'on prend le modèle des trois vagues de Leo Strauss, Nietzsche est-il vraiment l'aboutissement du projet moderne ? Nous éloigne-t-il vraiment du moment fondateur ? Ou nous ouvre-t-il à une philosophie autre ? Le plus simple est encore de dire qu'il représente un tournant majeur dans la pensée européenne et qu'avec lui la philosophie change de sens, elle met fin à des problématiques et en ouvre d'autres.

    [Cependant, j'oserais poser la question : Nietzsche a-t-il réussi dans son entreprise de transvaluation des valeurs ? Finalement, la morale n'est-elle pas encore plus vicieuse lorsque Dieu n'est plus là ? Je veux dire, on a beau avoir coupé la tête du roi et prôné haut et fort l'athéisme, est-on vraiment dans une société purgée des erreurs du christianisme ? N'est-on pas toujours plus enclins à être les derniers des hommes ? Par ailleurs, un seul auteur pouvait-il défaire l'Église et son emprise sur les habitudes et les mœurs, et ce même en imitant le génie prophétique des Écritures saintes ? Pire, a-t-on bien fait de rejeter tout élan religieux et toute dimension religieuse ? Il suffit de regarder la civilisation et ses représentants, entre la France de Bergson, Valéry, etc., et celle que nous connaissons actuellement (même si bien sûr mon exemple est critiquable en idéalisant le passé - un passé où le déclin a déjà commencé, cf. la Krisis de Husserl, en ce qui concerne l'Allemagne, et qui date si je ne me trompe pas de 1900 ou autour, à peu près vers la mort de Nietzsche). Nietzsche n'a pas réussi à instaurer de culte majeur pour remplacer l'Église (y a-t-il même un intellectuel qui croie sérieusement en Dionysos ?), et nous nous sommes encore un peu plus engouffrés dans le nihilisme. Nihilisme que l'on réalise même en faisant valoir un Nietzsche libertaire et athée contre tout édifice humain et contre tout idéal permettant aux hommes d'habiter le monde et de s'y engager. Tout est permis et tout le monde veut être artiste ou producteur de valeurs (le nietzschéisme appliqué aux masses, quelle contradiction !).]

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