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    Hannah Arendt face à la question juive.

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    Silentio

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    Re: Hannah Arendt face à la question juive.

    Message  Silentio le Lun 20 Fév 2012 - 14:30

    Arendt, lettre à Scholem, in Ecrits juifs a écrit:Vous avez absolument raison : je ne suis animée d’aucun amour de ce genre [= amour du peuple juif]. Et cela pour deux raisons : je n’ai jamais dans ma vie aimé aucun peuple, aucune collectivité − ni le peuple allemand, ni le peuple français, ni le peuple américain, ni la classe ouvrière, ni rien de tout cela. J’aime uniquement mes amis et la seule espèce d’amour que je connaisse, c’est l’amour des personnes. En second lieu, cet amour des Juifs me paraîtrait, comme je suis juive moi-même, plutôt suspect. Je ne peux m’aimer moi-même, aimer ce que je sais être une partie, un fragment de ma propre personne.

    Liber

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    Re: Hannah Arendt face à la question juive.

    Message  Liber le Mar 21 Fév 2012 - 9:11

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    Arendt, lettre à Scholem, in Ecrits juifs a écrit:Vous avez absolument raison : je ne suis animée d’aucun amour de ce genre [= amour du peuple juif]. Et cela pour deux raisons : je n’ai jamais dans ma vie aimé aucun peuple, aucune collectivité − ni le peuple allemand, ni le peuple français, ni le peuple américain, ni la classe ouvrière, ni rien de tout cela. J’aime uniquement mes amis et la seule espèce d’amour que je connaisse, c’est l’amour des personnes. En second lieu, cet amour des Juifs me paraîtrait, comme je suis juive moi-même, plutôt suspect. Je ne peux m’aimer moi-même, aimer ce que je sais être une partie, un fragment de ma propre personne.
    Ah, eh bien, voilà qui explique pourquoi Arendt n'est pas beaucoup aimée des Juifs.

    Silentio

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    Re: Hannah Arendt face à la question juive.

    Message  Silentio le Mar 21 Fév 2012 - 17:24

    De quels Juifs parlez-vous ? Je crois qu'elle a surtout heurté la sensibilité des Juifs, et notamment des Israéliens, en parlant de la "banalité du mal" dans ses écrits sur le procès Eichmann. Ce qui, d'ailleurs, est le sujet de la lettre de Scholem et le motif du reproche qu'il fait à Arendt.

    Liber

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    Re: Hannah Arendt face à la question juive.

    Message  Liber le Mar 21 Fév 2012 - 21:10

    J'avais souvent rencontré des opinions négatives de personnalités juives à propos des écrits de Hannah Arendt, essentiellement sur son concept de "banalité du mal", que je trouvais pourtant bien approprié au rôle d'Eichmann.
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    Euterpe

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    Re: Hannah Arendt face à la question juive.

    Message  Euterpe le Sam 25 Fév 2012 - 18:24

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Le contentieux entre Hannah Arendt et certains porte-parole de la communauté Juive (dont Gershom Scholem, notamment) a au moins une triple origine. D'abord le renoncement progressif de Hannah Arendt au sionisme à la fois dans ses relations personnelles avec les fondateurs historiques du sionisme (Theodor Herzl, Bernard Lazare, Kurt Blumenfeld, etc.) et à la fois dans ses réserves quant à la création de l'Etat d'Israël comme État-Nation en 1948 (elle eût préféré l'existence d'un État mixte intégrant à part entière les Palestiniens).
    A vrai dire, Hannah Arendt n'a jamais été une sioniste "convaincue". Max Arendt, son grand-père, conserva toujours une autorité morale et "originelle" qui resta pour elle un critère essentiel à partir duquel juger du sionisme et se situer dans le sionisme. C'était un membre parmi les plus notables de l'Association centrale des citoyens allemands de confession juive (Centralverein deutscher Staatsbürger jüdischen Glauben), dont l'objectif, rappelle Martine Leibovici,
    était la promotion de l'égalité des Juifs dans le cadre de l'État allemand face à la montée de l'anti-sémitisme. Opposé au sionisme qui visait à ses yeux la mise à l'écart des Juifs et menaçait leur position en Allemagne, Max Arendt aimait à citer la phrase de Gabriel Riesser : "Je tiens pour criminel celui qui conteste ma germanité."

    Hannah Arendt - Kurt Blumenfeld, Correspondance. 1933-1963, p. 8.
    Hannah Arendt n'a jamais renoncé à sa germanité, ce qui lui donna un net avantage pour juger de l'histoire contemporaine, et du procès Eichmann en particulier, avec une distance que n'avaient ou que ne pouvaient avoir certains des penseurs juifs même les plus éminents de l'époque.

    C'est Kurt Blumenfeld, un ami proche de la famille, et à qui elle vouait une grande admiration, qui l'amena à fréquenter les cadres du sionisme, à partir de 1926. Or, depuis 1924, Blumenfeld présidait l'Union sioniste d'Allemagne, le ZVfD (Zionistische Vereinigung für Deutschland). De même, Heinrich Blücher lui apprit à penser politiquement. Mais elle-même affirma clairement, dans La Tradition cachée, que la politique ne devint son problème qu'à partir des années 30 :
    L'appartenance au judaïsme était devenue mon propre problème, et mon propre problème était politique.

    Éd. Bourgeois, p. 239.
    Et, sa correspondance avec Blumenfeld et Jaspers le révèle, à partir du moment où, dans les années 30, elle prit la décision d'agir politiquement, elle ne put le faire que dans le cadre du sionisme. Jusqu'en 1933, le sionisme consistait selon elle dans la réintégration politique des Juifs, donc leur réintégration dans la cité (cf. Penser l'événement, Belin, p. 127.). Le sionisme de la première heure, en Allemagne, avait pour objectif de restaurer la fierté d'être juif. C'est après qu'il changea de cap et se radicalisa pour réinstituer la nationalité juive, sachant que tous n'étaient pas d'accord. La nationalité, devait-ce être nécessairement l'État-Nation (cf. Herzl : "le sionisme est le retour au judaïsme avant le retour au pays des Juifs") ? Avec ou sans la Palestine ? Pouvait-on donner un même destin aux Juifs d'Orient (donc aussi ceux de l'Union soviétique) et aux Juifs d'Occident, etc. ? La question de l'assimilation juive était devenue obsolète à partir de 1933, de plus, on jugea que cette seule question ne résolvait pas le problème de l'humiliation des Juifs, toujours sommés de prouver qu'ils étaient de bons allemands. Pour Blumenfeld, assimilation signifiait renoncement à la judéité. Il fallait donc penser la question juive de manière post-assimilatoire. Les premiers sionistes, pour qui la germanité des Juifs était parfois tout aussi importante que leur judéité (ce qui leur posait problème, c'était la sécularisation croissante des Juifs, chez qui on trouvait de moins en moins de pratiquants), passèrent à l'arrière-garde en 1933. Pour Blumenfeld, la religion ni l'assimilationisme ne permettaient de donner aux Juifs leur identité. Seule la nationalité leur en donnerait une. Au départ, il s'aligna sur Weizmann et Weltsch (État binational, entente entre Juifs et Palestiniens). Mais en 1939 (cf. résolution Biltmore), il se rallia à Ben Gourion, même s'il détestait le chauvinisme (le mot "goy" ne fait pas partie de mon vocabulaire, disait-il à Hannah Arendt).

    Dès lors, Hannah Arendt se retrouva en désaccord avec à peu près tout le monde : - comme les sionistes, elle ne croyait pas dans l'assimilationisme, qui impliquait de renoncer à la judéité, qui était dans la continuité de l'humiliation juive, qui se berçait d'illusions en croyant que l'antisémitisme ne serait que passager ; - contrairement aux sionistes radicaux, elle préférait un État binational, judéo-arabe, de préférence sous mandat britannique ; - contrairement aux sionistes modérés, elle ne croyait pas que le palestino-centrisme résoudrait la question de l'antisémitisme ; - contrairement à tous les sionistes, elle ne croyait pas dans l'État, encore moins dans l'État-nation. On peut dater son isolement de 1946, avec son Zionism reconsidered. En somme, elle ne renoncera jamais à sa "germanité" (les racines de sa culture intellectuelle et, après tout, elle est philosophe d'abord et avant tout), elle ne renoncera pas plus à sa judéité, mais elle ne pensera la judéité que dans le cadre de la diaspora, d'une diaspora sécularisée, ramenée à l'échelle politique, donc de l'universel. Or l'antisémitisme était à ses yeux une question politique, une question de philosophie politique, universelle, donc incompatible avec la seule question de l'État, fût-il palestinien ou binational (d'où l'intérêt à ses yeux du mandat britannique). Ce qui répond à votre question, Liber :
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:J'avais souvent rencontré des opinions négatives de personnalités juives à propos des écrits de Hannah Arendt, essentiellement sur son concept de "banalité du mal", que je trouvais pourtant bien approprié au rôle d'Eichmann.
    Au moment du procès Eichmann, Arendt a déjà un passif. Le simple fait de juger Eichmann en Israël lui posait un gros problème.

    Liber

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    Hannah Arendt face à la question juive.

    Message  Liber le Sam 25 Fév 2012 - 18:49

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Au moment du procès Eichmann, Arendt a déjà un passif. Le simple fait de juger Eichmann en Israël lui posait un gros problème.
    Juger Eichmann en Israël empêche de donner une valeur universelle à ce procès. Le condamner à mort en fait une banale vengeance, et rabaisse le crime nazi à un crime ordinaire. En inventant la CPI et le TPI, nous nous sommes mis en conformité avec nos valeurs, enfin du moins les valeurs dites "humanistes" (que l'on n'est pas obligé de partager, je tiens à cette liberté par rapport à l'universalisme).

    contrairement à tous les sionistes, elle ne croyait pas dans l'État, encore moins dans l'État-nation.
    Il est vrai que les Juifs n'étaient pas liés par l'appartenance à une même nation. On le leur a reproché (la "juiverie internationale"), comme on leur a reproché aussi la nation israélienne. Pas facile donc pour Arendt de se positionner sans provoquer un conflit. Pour ce qui est de la germanité, il semble bien que le sentiment de perdre une identité (ici juive ou allemande) soit, là comme ailleurs (encore aujourd'hui en France même), un vrai problème pour les sociétés et les individus qui les composent. J'ajoute que ce sentiment m'est totalement étranger. Je le vois chez les autres mais je ne le comprends pas, ou du moins, je ne le ressens pas.

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