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    La vulgarisation de la philosophie.

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    Jehoram

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    La vulgarisation de la philosophie.

    Message  Jehoram le Ven 4 Mai 2012 - 12:58

    J'aimerais avoir des ouvrages qui traitent de la vulgarisation de la philosophie (des références précises si cela est possible.)
    J'avoue privilégier les lectures contemporaines parce que leur propos pourrait s'étendre jusqu'aux nouveaux médias.

    L'idée qui me tracasse est de savoir si la vulgarisation de la philo par la télévision est efficace, voire même possible. N'y a-t-il pas un danger à réduire la philosophie, comme dans le cas d'Enthoven, à une conversation de 26 minutes ? Est-ce toujours de la philosophie ? Je conçois mal la possibilité d'éprouver un plaisir intellectuel, celui de comprendre, en si peu de temps. Comprendre implique la patience, et en 26 minutes on s'approprie pas le contenu qui nous est offert. Au delà même de la possibilité de faire de la philosophie en 26 minutes, ne devrions-nous pas nous demander où se trouve la légitimité d'une telle démarche ? Faut-il vulgariser la philosophie au risque d'en faire quelque chose de spectaculaire ? Une philosophie du spectacle qui fausse toute la rigueur et la technicité propre à la philosophie ?

    Merci pour vos réponses.

    hokousai

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    Re: La vulgarisation de la philosophie.

    Message  hokousai le Mer 14 Nov 2012 - 18:21

    Je ne comprends pas [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] d'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] sans percevoir intuitivement un écart, ni d'ailleurs sa métaphysique, sur un point précis : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] pensée par les Grecs n'est pas la causalité pensée par nous actuellement. Il me faut donc plonger dans des textes grecs pour tenter de percevoir comment se comprenait la causalité, sinon même le monde. D'où l'intérêt d'une vulgarisation, dans ce cas.

    La thèse de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) est réputée pour ne pas demander beaucoup de connaissances antérieures. Mais le reproche adressé à Descartes de n'être pas partir d'un [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] pour énoncer sa thèse est un défi pour tout vulgarisateur, car pour le comprendre il faut remonter aux [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] d'Aristote.
    Cela dit vous pouvez très bien faire de la philosophie sans rien connaître des thèses antérieures, mais alors vous ne vulgarisez rien du tout. Si vous avez la puissance de penser de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] vous serez un immense philosophe "sans ancêtres" :
    Wittgenstein, Carnets a écrit:« Si mon nom doit survivre, ce ne sera que comme le terminus ad quem de la grande philosophie occidentale. Comme le nom de celui qui a incendié la bibliothèque d’Alexandrie ».


    bien à vous
    hokousai
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    Fred Christophe

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    Re: La vulgarisation de la philosophie.

    Message  Fred Christophe le Mar 20 Nov 2012 - 18:45

    Vulgariser, c'est enseigner. Enseigner, c'est vulgariser.

    Après tout, tout ce qui est compréhensible est susceptible d'explication. Or, si vous pouvez comprendre que l'on a reproché à Descartes de ne pas partir d'un syllogisme, vous ou quelqu'un d'autre serez en mesure de le faire comprendre à d'autres.

    hokousai

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    Re: La vulgarisation de la philosophie.

    Message  hokousai le Mar 20 Nov 2012 - 23:26

    J'ai trop lu de textes de vulgarisation qui, a vouloir faire simple et court, manquaient le sujet à un moment ou un autre ; et parfois sur des aspects fondamentaux. Non que les auteurs de ces manuels d'initiation ne possèdent pas leur sujet, mais la pédagogie est une qualité rare. Je tombe parfois sur certains petits livres qui valent de l'or en matière de pédagogie, mais pour apprécier il faut soit avoir des munitions, soit avoir buter/bûcher soi-même sur les questions.
    Je pense en ce moment à un excellent petit livre de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] sur [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (Les belles lettres). Je l'estime très pédagogique, mais comment puis-je juger de son effet sur quelqu'un qui n'a jamais lu Wittgenstein ou qui est novice ? Un bon pédagogue ne va pas rater sa cible, mais lui ne peut se contenter d'avoir une approche simplifiée de ce dont il parle. Même simplifiées autant que cela se peut, les questions philosophiques restent complexes. Pourquoi complexes ? On est là dans la question des limites posées sur un autre fil.

    Je vais vous répondre sur Descartes (je n'ai aucun mérite, je redis ce que j'en ai lu et qui me paraît assez simple néanmoins) :
    un des professeurs de l'Oratoire critique de Descartes à son époque a écrit:Descartes ne s'aperçoit pas qu'il est impossible que le raisonnement soit le premier principe du raisonnement et de la connoissance, autrement une chose seroit principe d'elle-même [...]. Or cogito ergo sum est un raisonnement, mais bien défectueux, puisque la conséquence de cet [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] est la même chose que l'antécédent. Car cogito veut dire en termes de philosophie Ego sum cogitans [...]. Le premier principe des sciences doit estre universel et nécessaire, parce que la science est de universalibus et necessariis : or ce principe cogito est quelque chose de singulier et très-incertain, puisqu'il est (comme disent les philosophes) de individuo et in materia contingente. Ego sum : est propositio singula-rissima, et, cogito est quid incertissimum ; et quel est l'écolier qui ne sçait point que le premier principe est le fondement de la vérité des démonstrations ? et ne fut jamais une démonstration a posteriori par des effets : Or cogito ergo sum prouve a posteriori l'existence de l'homme par sa propre opération

    commentaire actuel que je recopie a écrit:Les auteurs de ce document rejettent le cogito en tant que principe de la connaissance ou de la science à proprement parler, parce qu'un tel principe, selon les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], doit être un « universel proportionné », c'est-à-dire une proposition dont l'attribut appartient essentiellement à toutes les instances de son sujet (73b 26-30). Le cogito, donc, ne s'accorde pas du tout avec le modèle scolastique de la connaissance scientifique pure. Il n'est ni universel ni nécessaire, mais singulier et contingent. En outre, c'est un raisonnement, et même un raisonnement défectueux ; ou bien il a besoin d'une prémisse majeure non spécifiée, ou bien il se réduit à une pétition de principe.
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], qui n'était pas scolastique, lui fait une objection dans le même sens :
    Gassendi a écrit:le cogito est un enthymème qui a besoin de la prémisse majeure « celui qui pense est » ; le cogito donc ne peut pas être la première vérité qui a été découverte
    .
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    Zapinos

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    Un nouveau disciple !

    Message  Zapinos le Ven 30 Nov 2012 - 16:15

    Moi je suis relativement novice en philosophie, c'est-à-dire que je ne m'y intéresse (beaucoup) que depuis quelques mois. Bien sûr, je suis conscient que la philosophie est ouverte à tous, et que tout le monde peut philosopher, toutefois je ne suis pas encore très bien familiarisé avec toutes les doctrines et les idées. Certains auteurs me paraissent beaucoup plus "ardus" que d'autres dans leurs argumentations. Par exemple je comprends beaucoup mieux les écrits stoïciens comme ceux de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] ou d'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] que ceux, beaucoup plus contemporains, de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] par exemple. Progressivement je me "fais" à la démarche philosophique, mais c'est assez difficile je trouve.

    J'ai une sensibilité littéraire, plus précisément poétique, mais je n'avais quasiment jamais ouvert de livre de philosophie jusqu'à récemment, disons quelques mois. C'est justement le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] qui m'a "captivé", et qui m'a motivé pour creuser davantage la question. Ensuite j'ai lu [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], du moins j'ai essayé, et j'ai adoré certains concepts que je trouvais fascinants, notamment celui de l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] qui me touche de près. Bref, vous l'aurez compris, même si je suis plutôt littéraire dans l'âme, j'ai encore beaucoup à apprendre de la philosophie. D'ailleurs c'est précisément pour cela que j'ai décidé de reprendre des études en philosophie, et de m'inscrire parmi vous bien entendu.

    Concernant la vulgarisation de la philosophie, évidemment j'y suis favorable. Car celle-ci ne doit pas être réservée à une élite intellectuelle qui se serait emparée de ses textes afin de les garder précieusement dans un coffre. Il faut populariser les idées philosophiques, le tout est de savoir comment. Moi j'ai été assez satisfait des ouvrages de vulgarisation que j'ai lus, par exemple [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], que j'ai beaucoup aimé, ou [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]), le roman [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], etc.

    En tous cas j'ai soif de philo !

    Jehoram

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    Re: La vulgarisation de la philosophie.

    Message  Jehoram le Lun 28 Jan 2013 - 1:32

    Bonsoir,

    je reviens vers vous après un long moment d'absence.

    @Christophe
    Ce qui me pose problème c'est qu'enseigner et vulgariser sont deux choses différentes, deux mots qui possèdent chacun un sens précis.

    Vulgariser c'est la démarche par laquelle un savant "simplifie" ou traduit ses connaissances pour les mettre à la portée d'un public "profane" qui ignore tout de la discipline sur laquelle porte cette connaissance. Ce qui est alors donné au public n'est qu'un simulacre de la connaissance. Nous avons tous en mémoire ces images de lave en fusion que les différents documentaires sur les volcans nous montrent. Nous avons certes en mémoire ce phénomène qui entre dans l'ordre du spectacle, nous constatons un fait mais nous n'en connaissons pas la véritable cause. Il faut, pour comprendre un phénomène, être scientifique et étudier le sujet de sorte qu'on en comprenne tous les enjeux, les acteurs...

    Enseigner, c'est une démarche instructive qui a pour but de rendre dépositaires un certain nombre d'adeptes d'une connaissance précise sur un sujet donné. Un professeur de physique nous donnera l'explication précise du spectre de la lumière blanche, etc. Cette démarche nécessite plus de temps, celui de l'assimilation.

    Ce temps est très problématique. D'abord, lorsqu'on regarde un documentaire ou une émission nous ne pouvons pas retourner en arrière pour comprendre ou mieux entendre ce qui est dit. Le téléviseur est une sorte de fleuve dont le débit ne peut être contrôlé par le spectateur. Si le spectateur manque de vigilance, il ne pourra pas retourner en arrière. En classe, il en est autrement car nous avons un interlocuteur, un professeur dont le seul but est de parvenir à nous faire comprendre quelque chose. Poser une question implique une réponse.

    Pensez-vous qu'en 25 minutes, Raphaël Enthoven puisse espérer faire passer le doute propre à la philosophie chez ses spectateurs ? Ne pensez-vous pas qu'il vole le rôle des institutions scolaires, c'est-à-dire des professeurs de philosophie ?

    Comment légitimer la vulgarisation de la philosophie ? Vulgariser la philosophie est souvent assimilé à un acte héroïque mais ne peut-on pas y voir une sorte de trahison de la philosophie ? Souvent le public prend la philosophie pour une réponse à notre mal être alors que dans le fond elle n'est que la prise de conscience de notre doute sur les choses, de l'incertitude qui caractérise l'homme et ce qui l'entoure.

    Vulgariser implique automatiquement une traduction simplifiée pour donner l'impression aux spectateurs ou lecteurs l'impression de comprendre quelque chose, mais dénaturer la philosophie de son langage technique est-ce encore faire de la philosophie ? Après tout la seule barrière entre la philosophie et les questions existentielles d'une adolescente, c'est le mode opératoire par lequel on traite le problème et le langage technique que l'on utilise pour mieux le cerner.

    Dienekes
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    Re: La vulgarisation de la philosophie.

    Message  Dienekes le Lun 8 Fév 2016 - 23:15

    Vulgariser la philosophie ? N’est-on pas en présence d’un oxymore ?

    Plus sérieusement, indépendamment de la qualité des auteurs et des émissions que vous citez, si une tentative de vulgarisation me semble vouée à l’échec lorsqu'elle vise à inculquer une connaissance par ces seules interventions, ces dernières n’en restent pas moins matière à réflexion et source d’inspiration pour qui veut réellement creuser un sujet. Une sorte de marchepied ou même simplement d’appel à l’attention.

    Si cette vulgarisation pousse quelqu'un à la lecture des textes et à leur analyse, elle est certainement bénéfique. Là où on trouve des limites, c’est lorsqu'un auditeur pense avoir compris la [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] en ayant écouté une émission d’une heure sur le sujet. Cependant, ce n’est pas un problème spécifique à la vulgarisation en philosophie et c’est une question d’éducation. Par exemple, plonger systématiquement dans les textes est quelque chose que l’on apprend à l’université.

    C'est pourquoi il faut se méfier des critiques adressées la philosophie universitaire. On peut envisager la question en s'appuyant sur Schopenhauer.

    Le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] est plutôt déconcertant par la nature pamphlétaire du texte où l’analyse me semble passer au second plan. En passant en revue les éléments que j’ai retirés du texte, je trouve tout de même quelques points intéressants mais j’ai le sentiment qu’il me manque pas mal d'éléments historiques pour donner sens à l’ensemble (par exemple, je ne parviens pas à saisir le fond des arguments (y en a-t-il ?) concernant sa charge contre [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], même si j’ai quelques données sur l’antagonisme de Schopenhauer envers le premier. Du reste, la philosophie de ces trois auteurs m’est totalement étrangère, je suppose que ça n’aide pas à comprendre l’agressivité de Schopenhauer).

    Pour Schopenhauer, si la philosophie universitaire a l’avantage d’apporter à cette discipline une existence publique, attirant ainsi à elle de nombreuses personnes qui désireront l’étudier, elle a également l’inconvénient de créer des philosophes de profession à la solde du gouvernement :
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, p. 8 a écrit:Je suis peu à peu arrivé à la conviction que l’utilité susdite de la philosophie universitaire le cède au préjudice que la philosophie en tant que profession au service du gouvernement, porte à la philosophie en tant que libre recherche de la vérité, au service de la nature de l’humanité.

    Mais quel est le but de la philosophie pour Schopenhauer ? Elle est une aspiration métaphysique, et cette aspiration peut difficilement s’arranger d’entraves.
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, p. 80 a écrit:s’il doit y avoir une philosophie, c’est-à-dire s’il doit être accordé à l’esprit humain de pouvoir appliquer ses plus hautes et plus nobles forces au plus important sans comparaison de tous les problèmes, cela ne peut se faire avec succès que quand la philosophie reste en dehors de toute influence de l’État.

    Par ailleurs, c’est une aspiration élitiste :
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, p. 98 a écrit:Car la philosophie n’est ni une Église ni une religion. Elle est le petit coin du monde, accessible à bien peu de gens, où la vérité, toujours et partout haïe et persécutée, doit échapper à l’oppression et à la contrainte, fêter en quelque sorte ses saturnales, qui permettent même à l’esclave de parler librement, tenir même la première place et avoir le dernier mot, régner absolument seule et ne souffrir rien d’autre auprès d’elle.

    Mais alors, deux problèmes sont exposés par Schopenhauer :
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, p. 30 a écrit:Le but final [de la philosophie comme profession] reste donc toujours de manger à l’aise, avec la femme et les enfants, le produit de l’affaire. Sans compter que cela est tout à fait conforme à la nature humaine, qui ne connaît d’autres buts immédiats, à l’exemple de toute nature animale, que le manger, le boire, le soin de la couvée, et qui a reçu en outre, comme apanage la manie de briller et de paraître. Au contraire, la première condition d’une œuvre réelle et vraie, en philosophie aussi bien qu’en poésie et dans les beaux-arts, est une disposition tout à fait anormale, qui remplace, contre la règle de la nature, l’aspiration totalement objective à une création étrangère à elle. Pour cette raison, cet effort est très justement nommé « excentrique », et parfois même on le raille comme empreint de donquichottisme.

    Un philosophe appointé par l’État et devant servir les intérêts de ce dernier, s’il veut pouvoir manger, semble effectivement un piètre substitut au « réel » philosophe intéressé uniquement par les plus hautes questions métaphysiques. Par ailleurs, la nature élitiste de la philosophie semble éloigner d’emblée les prétentions de petits fonctionnaires appointés par l’État.
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, pp. 33, 36 et 37 a écrit:Gagner de l’argent au moyen de la philosophie, c’était, chez les Anciens, le trait caractéristique qui distinguait le sophiste du philosophe.
    […]
    Cette antique manière de voir a sa juste raison d’être, s’appuyant que le fait que la philosophie a de nombreux points de contact avec la vie humaine, la vie publique aussi bien que celle de l’individu. Ainsi, quand on en fait métier, le calcul en arrive bien vite à prendre le pas sur le libre examen, et les prétendus philosophes deviennent de simples parasites de la philosophie.
    […]
    Cela nuit aux beaux-arts, même à la poésie, qu’ils soient aussi une source de profit ; chacune de leurs œuvres a son existence propre, à part, le mauvais ne peut pas plus supplanter le bon que l’obscurcir. La philosophie, au contraire, est un tout c’est-à-dire une unité et a pour but la vérité, non la beauté. Il y a diverses beautés, mais il n’y a qu’une vérité ; comme il y a plusieurs Muses, mais seulement une Minerve.
    […]
    La philosophie, par nature, est exclusive : elle fonde la manière de penser de l’époque ; et voilà pourquoi le système dominant n’en souffre, comme les fils de la sultane, aucun autre à côté de lui.

    Par ailleurs, l’État semble orienter la philosophie vers un rapprochement entre philosophie et religion qui se présente sous la forme de la théologie spéculative que Schopenhauer dénonce avec virulence :
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, p. 90 a écrit:Que cependant un tel mensonge absolument désastreux pour la philosophie et fondé seulement sur l’embarras et les desseins habiles de ceux qui le répandent soit devenu depuis un demi-siècle un dogme universitaire mille et mille fois affirmé, servi à la jeunesse studieuse en dépit du témoignage des plus grands penseurs, c’est là un des pires fruits de la philosophie universitaire.

    Et c’est dans ces deux actes que se joue le drame de la philosophie universitaire selon Schopenhauer :
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, p. 58 a écrit:L’innocente jeunesse se rend à l’Université pleine d’une confiance naïve et considère avec respect les prétendus possesseurs de tout savoir, et surtout le sondeur présomptif de notre existence, l’homme dont elle entend proclamer avec enthousiasme la gloire par mille bouches et aux leçons duquel elle voit assister des hommes d’État chargés d’années. Elle se rend donc là, prête à apprendre, à croire et à adorer. Si maintenant on lui présente, sous le nom de « philosophie », un fatras de pensées à rebours, une doctrine de l’identité de l’être et du non-être, un assemblage de mots qui empêche tout cerveau sain de penser, un galimatias qui rappelle un asile d’aliéné, le tout en plus chamarré de traits d’une épaisse ignorance et d’une colossale inintelligence, alors l’innocente jeunesse dépourvue de jugement sera pleine de respect aussi pour un pareil fatras, s’imaginera que la philosophie consiste en un abracadabra de ce genre et s’en ira avec un cerveau paralysé où les mots désormais passeront pour des idées ; elle se trouvera donc à jamais dans l’impossibilité d’émettre des idées véritables et son esprit sera châtré.

    Et de conclure :
    Schopenhauer, Au-delà de la philosophie universitaire, p. 106 a écrit:Comme conclusion, faisant abstraction des vues de l’État et ne considérant que l’intérêt de la philosophie, j’exprime le vœu que l’enseignement de celle-ci dans les universités soit strictement borné à l’exposé de la logique, science bien délimitée et absolument démontrable, et à l’histoire tout à fait succincte de la philosophie depuis Thalès jusqu’à Kant, qui occuperait un semestre. De cette façon, par suite de sa brièveté et de sa clarté, cet enseignement offrirait aussi peu de jeu que possible aux vues personnelles du professeur et ne servirait que de fil conducteur, pour des études postérieures. On ne s’initie réellement à la doctrine d’un philosophe qu’en lisant ses œuvres mêmes, et non en recourant à des relations de seconde main.

    Difficile de donner tort à Schopenhauer s’il peut constater ce type de comportement dans les universités qu’il fréquente. Mais difficile également d’y voir un argument contre la philosophie enseignée dans les universités françaises à l’heure actuelle. Ça fait tout de même depuis 1968 que ces dernières sont indépendantes de l’État quand bien même ce dernier se charge de les financer. D’autre part, un programme de licence comporte tellement d’auteurs de tout bord qu’il serait difficile de se voir tiré d’un côté ou de l’autre de l’échiquier politique contemporain (certes, ce ne serait pas impossible si la volonté était présente). Enfin, en ce qui concerne la méthode, la lecture directe des textes, revendiquée par Schopenhauer, n’est pas seulement conseillée, elle est presque indispensable pour avoir des résultats corrects aux examens : j’ai fait personnellement plusieurs fois l’amère expérience d’un contresens sur un texte lu uniquement au travers du cours.

    Silentio

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    Re: La vulgarisation de la philosophie.

    Message  Silentio le Ven 11 Mar 2016 - 0:04

    Dienekes a écrit:je ne parviens pas à saisir le fond des arguments (y en a-t-il ?) concernant sa charge contre Hegel, Fichte et Schelling même si j’ai quelques éléments concernant l’antagonisme de Schopenhauer envers le premier.
    Je ne connais pas suffisamment Schopenhauer, mais j'avancerais plusieurs raisons : d'une part, le dépassement du criticisme du Kant de la première Critique vers un idéalisme absolu. C'est pourquoi le jargon hégélien semble privé de sens. D'autre part, le fait que cet idéalisme absolu ne prend pas en compte la découverte fondamentale de Schopenhauer, l'intuition centrale de son œuvre : la volonté. Il n'y a pas d'arrière-monde, pour reprendre Nietzsche, pas d'inconditionné. Mais il y a la chose en soi comme volonté, que nous sentons dans notre corps (ou plutôt, la volonté est ce qu'il y a de plus proche d'une connaissance de la chose en soi, laquelle reste inaccessible). Chez ceux-là, au contraire, il n'y a que l'esprit qui compte, duquel on part et auquel on revient... La logique est faussement vivante. (Kierkegaard reprochera à Hegel sa dialectique, car c'est un faux mouvement : ce n'est pas l'existence, mais de la logique.) Une troisième raison, ce serait que la découverte de la volonté mène Schopenhauer à une vision du monde pessimiste, et d'autant plus qu'il nie l'histoire (Eadem sed aliter, elle est "la même chose mais autrement"). Or pour les hégéliens, l'histoire est une histoire du Progrès. Enfin, Schopenhauer (qui n'est pas tout à fait misanthrope, puisqu'il insiste sur l'importance de la pitié) a une hantise, qui me semble être celle de l'altérité, ou plutôt du social. Pour lui, l'État est nocif (peut-être parce qu'il abêtit, asservit). Mais surtout, les relations humaines ne font que reproduire l'espèce, et donc la souffrance propre à l'individuation et à la volonté. C'est d'ailleurs pourquoi il méprise la sexualité. Or Hegel est un penseur du social, de la politique... Et puis, il y a une sorte de mystique du génie chez Schopenhauer. Celui-là même qui se retire du monde pour nier sa propre volonté. Bref, il ne faudrait surtout pas se faire avoir par ses ruses et produire des individus grégaires qui, croyant accéder au bonheur par leurs interactions, perpétueraient le malheur propre au genre humain.

    J'espère que ces quelques indications vous aideront.

    Dienekes
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    La vulgarisation de la philosophie.

    Message  Dienekes le Lun 14 Mar 2016 - 22:08

    Merci pour ces éléments Silentio.

      La date/heure actuelle est Ven 20 Oct 2017 - 14:13