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    Les dialogues de Platon : genre dramatique ?

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    Silentio

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    Les dialogues de Platon : genre dramatique ?

    Message  Silentio le Ven 8 Juil 2011 - 1:25

    @Euterpe a écrit:Platon était un connaisseur plus qu'averti des arts (musique, peinture, poésie - qui inclut alors le théâtre). Ses lettres en témoignent, comme Les Lois, autant que ses œuvres. C'est même une référence constante. Platon fut d'abord poète (écrivain, pour employer un terme moderne) et ne cessa jamais d'être écrivain. C'est un écrivain qui devient philosophe et qui, pour la philosophie, révolutionne l'écriture et plus particulièrement le théâtre, ajoutant à l'ἀγών un nouveau protagoniste, le philosophe, plus exactement le dialecticien, combattant d'un genre nouveau. L'enjeu n'est donc pas seulement littéraire, mais politique. Platon fut tragédien d'abord et, dit-on, l'influence de Socrate le dissuada de poursuivre sur cette voie. Il n'en continua pas moins d'écrire, non plus des tragédies, mais des drames, avec de vrais interlocuteurs, des protagonistes au sens le plus fort. Tout simplement, ce sont des dialogues, ou l'art de l'éristique perfectionné au plus haut degré.

    Je place d'emblée le § 14 de L’Origine de la Tragédie dans l’esprit de la musique ou Hellénisme et Pessimisme de Nietzsche, où l'on trouve de bonnes remarques à propos du rapport qu'entretenait Platon avec la tragédie.
    Figurons-nous à présent, semblable à l’œil unique et monstrueux d’un cyclope, l’œil de Socrate fixé sur la tragédie, cet œil que n’a jamais enflammé la noble ivresse de l’enthousiasme artistique, — rappelons-nous combien il était refusé à la nature de cet homme de se plaire au spectacle des abîmes dionysiens, — que devait-il apercevoir fatalement dans cet art tragique « sublime et glorieux », selon le mot de Platon ? Il y voyait quelque chose de par­faitement déraisonnable, des causes semblant res­ter sans effets, et des effets dont on ne pouvait dis­cerner les causes, et avec cela un ensemble si confus et disparate qu’un esprit réfléchi en devait être cho­qué, et les âmes ardentes et sensibles dangereuse­ment troublées.

    Nous savons qu’il n’admettait qu’un seul genre de poésie, la fable d’Ésope, et cela certainement avec la bonhomie un peu narquoise de l’honnête Gellert, chantant les louanges de la poésie dans la fable de l’Abeille et de la Poule :

           Par moi, tu vois quel est son but :

           Dire la vérité, par une allégorie,
           À qui n’a pas beaucoup d’esprit.

    Or, il paraissait évident à Socrate que jamais l’art tragique ne « disait la vérité », sans compter aussi qu’il s’adressait « à qui n’a pas beaucoup d’esprit », c’est-à-dire ne parlait pas aux philosophes : double raison pour s’en tenir éloigné. De même que Pla­ton, il le classait parmi les arts complaisants, qui ne peignent que l’agréable et non l’utile ; et il exi­geait que ses disciples s’abstinssent rigoureusement de prendre part à des divertissements aussi étran­gers à la philosophie ; il y réussit si bien que le jeune poète tragique Platon, pour devenir élève de Socrate, commença par brûler ses poèmes. Enfin, lorsque la doctrine socratique se trouva en lutte avec des penchants invincibles, sa force, et en même temps l’influence de cette nature monstrueuse, fut encore assez grande pour dicter à la poésie elle-même des conditions nouvelles et jusqu’alors in­connues.

    Le même Platon nous en fournit un exemple. Dans la condamnation de la tragédie et de l’art en général, il n’est certes pas resté en arrière du cynisme naïf de son maître, et pourtant, poussé par une impérative et tout artistique nécessité, il lui fallut créer une forme d’art qui a précisément une analogie intime avec les formes qu’il réprou­vait. Il ne fallait pas que l’on pût reprocher à l’œuvre d’art nouvelle le vice fondamental dont Platon faisait grief à l’art précédent, — qu’il était le pastiche d’un simulacre, la copie d’une apparence et, par conséquent, d’un ordre inférieur encore à celui du monde empirique — : aussi voyons-nous Platon s’efforcer d’atteindre au delà de la réalité, et de représenter l’Idée, qui fait le fonds de cette pseudo-réalité. Mais le penseur Platon était arrivé ainsi, par un détour, justement dans un domaine où, en tant que poète, il avait toujours été chez lui, et, dès ce moment, Sophocle et tout l’art ancien purent protester solennellement contre ses critiques. Si la tragédie avait absorbé en soi toutes les formes d’art antérieures, la même chose peut se dire, dans un sens excentrique, du dialogue plato­nicien. Fait d’un mélange de tous les styles et de tous les genres, il flotte entre la narration, le ly­risme, le drame, entre la prose et la poésie, et viole, en outre, la règle antique et rigoureuse de l’unité de forme du langage. Les écrivains cyniques l’ont dépassé dans cette voie par l’incohérence du style, par la succession désordonnée des formes prosaïque et métrique, ils ont réussi à nous donner l’image littéraire du « Socrate furieux » qu’ils se plaisaient à représenter dans la vie. Le dialogue platonicien fut en quelque sorte le radeau qui ser­vit de refuge à la poésie antique avec tous ses en­fants, après le naufrage de son navire : resserrés dans un étroit espace, craintivement soumis au seul pilote Socrate, ils voguent alors à travers un monde nouveau qui jamais ne put se lasser du spectacle fantastique de ce cortège. Platon a réelle­ment donné à la postérité le prototype d’une œu­vre d’art nouvelle, du roman, qui peut être considéré comme la fable d’Ésope infiniment perfection­née, et dans lequel la poésie est subordonnée à la philosophie dialectique de la même manière que, plus tard et pendant de longs siècles, cette philo­sophie fut subordonnée à la théologie : c’est-à-dire comme ancilla. Telle fut la condition nouvelle à laquelle Platon réduisit la poésie, sous l’influence démoniaque de Socrate.

    Ici la pensée philosophique recouvre l’art de ses végétations, et le contraint à s’enlacer étroitement au tronc de la dialectique. La tendance apollinienne s’est changée en schématisation logique : nous avons déjà remarqué chez Euripide quelque chose d’analogue, et, en outre, une transposition de l’émotion dionysiaque en sentiments naturistes. Socrate, héros dialectique du drame platonicien, nous rappelle le héros d’Euripide, qui est forcé comme lui de justifier ses actes par des raisons et des arguments, et court si souvent ainsi le risque de per­dre pour nous tout intérêt tragique. Qui pourrait méconnaître en effet la nature optimiste de la dialectique, qui triomphe à chaque conclusion et ne peut vivre que de froide clarté et de certitude, cet élément optimiste qui, dès qu’il a pénétré dans la tragédie, envahit ses régions dionysiennes et la conduit fatalement à sa propre perte — jusqu’au saut fatal (et mortel) dans le drame bourgeois ? Que l’on songe aux conséquences des préceptes socratiques : « La vertu est la sagesse ; on ne pèche que par ignorance ; l’homme vertueux est l’homme heureux. » Ces trois principes de l’opti­misme sont la mort de la tragédie. Car, à présent, le héros vertueux doit être dialecticien ; à présent, entre la vertu et la sagesse, entre la foi et la mo­rale, il faut qu’il y ait une liaison visible et néces­saire ; désormais, la conception transcendantale eschyléenne de l’équité est ravalée au principe superficiel et impudent de la « justice poétique », avec son habituel deus ex machina.

    Dans cet art théâtral nouveau, socratique et op­timiste, quelle est alors la situation du Chœur et en général de toute la substance dionyso-musicale de la tragédie ? Tout cela apparaît comme quelque chose de fortuit, comme une réminiscence inutile, voire superflue, des origines de la tragédie ; tandis que nous avons reconnu que le chœur ne peut être compris que comme cause première, principe générateur, de la tragédie et du tragique en général. Déjà, chez Sophocle, on constate cet embarras à l’égard du chœur, — indice important qui nous montre que, chez lui, la matière dionysienne de la tragédie commence à se désagréger. Il n’ose plus confier au chœur le rôle émotif principal, et res­treint son action à un tel point, que ce chœur semble à présent assimilé aux acteurs, comme s’il eût été transporté de l’orchestre sur la scène ; et, en dépit de l’approbation d’Aristote, son carac­tère est définitivement altéré. Cette perturbation dans le rôle du chœur, mise en pratique par So­phocle, et même, d’après la tradition, recomman­dée par lui dans un de ses écrits, est la pre­mière étape de cet annihilation du chœur, dont les phases se succèdent avec une effrayante rapidité dans Euripide, Agathon et la comédie nouvelle. Armée du fouet de ses syllogismes, la dialectique optimiste chasse la musique de la tragédie : c’est-à-dire détruit l’essence même de la tragédie, essence qui ne peut être interprétée que comme une mani­festation et une objectivation d’états dionysiens, comme une symbolisation visible de la musique, comme le monde de rêve d’une ivresse dionysiaque.

    Mais si, même avant Socrate, il nous faut recon­naître déjà les effets d’une tendance antidionysienne qui atteint seulement en lui une extraordinaire et grandiose expression, nous ne devons pas renoncer à approfondir la portée d’un phénomène tel que l’apparition de Socrate, que les dialogues platoni­ciens ne nous permettent pas de considérer unique­ment comme une force négative et dissolvante. Et, si certain qu’il soit que la première conséquence du mouvement socratique fut une adultération de la tragédie dionysienne, un épisode significatif de la vie de Socrate lui-même nous oblige à nous demander s’il y a nécessairement entre le socratisme et l’art une irréductible antinomie, et si l’idée d’un « Socrate artiste » est quelque chose d’absolument contradictoire en soi.

    Cet implacable logicien eut en effet, de temps en temps, à l’endroit de l’art, le sentiment d’une omis­sion, d’une lacune, d’un regret, d’un devoir peut-être inaccompli. Il racontait à ses amis, dans sa prison, que souvent une ombre lui était apparue en rêve, toujours la même, et qui lui répétait toujours les mêmes paroles : « Socrate, exerce-toi à la musique ! » Jusqu’à ses derniers jours, il s’était tranquillisé avec la pensée que la philosophie est le plus haut des arts des muses, et il ne pou­vait s’imaginer qu’une divinité fût venue lui rap­peler la « musique commune, populaire ». Enfin, dans sa prison, pour soulager tout à fait sa conscience, il se décide à s’occuper de cette musique qu’il estimait si peu. Et, dans cet état d’esprit, il compose un hymne à Apollon et met en vers quel­ques fables d’Ésope. Ce qui le poussa à ces exer­cices, ce fut quelque chose d’analogue à la voix de son démon familier, ce fut son intuition apollinienne qu’il se trouvait comme un roi barbare ignorant devant une image noble et divine, et qu’il courait le risque d’offenser une divinité — par son ignorance. Ces rêves de Socrate et cette apparition sont le seul indice d’un doute, d’une préoccupation au sujet des limites de la nature logique : peut-être — devait-il se dire à lui-même — ce qui n’est pas compréhensible pour moi n’est-il pas nécessaire­ment l’incompréhensible ? Peut-être y a-t-il un domaine de la sagesse, d’où le logicien est banni ? Peut-être l’art est-il même un corrélatif, un sup­plément obligatoire de la science ?


    @Euterpe a écrit:Platon fut tragédien d'abord et, dit-on, l'influence de Socrate le dissuada de poursuivre sur cette voie. Il n'en continua pas moins d'écrire, non plus des tragédies, mais des drames, avec de vrais interlocuteurs, des protagonistes au sens le plus fort.
    Quelle distinction faites-vous entre tragédie et drame ?
    Drame vient de drama (action). Quant à la tragédie, elle met en scène des actions, le personnage étant confronté au destin et à la nécessité et devant prendre des décisions sans pouvoir en prédire les conséquences. Aristote fait d'ailleurs la distinction entre trois genres (tragédie, comédie et l'épopée qui est le seul genre narratif) dans la Poétique qui font intervenir la mimesis. La tragédie n'imite pas des personnages mais des actions. Le caractère propre du théâtre est selon Aristote la mimesis de l'action. Le théâtre montre des individus en train d'agir.
    Notes de cours (Art et société, par E. Tassin) a écrit:Gouhier décrit le théâtre comme « l'actualisation d'actions par des acteurs ». Les acteurs ne sont rien d'autre que les agents ou les opérateurs de l'actualisation des actions. Le théâtre procède à l'actualisation des actions par les acteurs ; dès lors, la fonction des acteurs est de rendre visibles, rendre manifestes les actions. Le théâtre est ici compris non pas dans la psychologie des personnages, mais en cela que le personnage incarne des situations problématiques dans le domaine des actions : Oedipe, Électre… sont un problème. Tous les problèmes politiques auxquels la cité peut être confrontée vont être manifestés par les personnages. Il est alors impossible de considérer l'acteur indépendamment de son action, mais aussi de détacher l'action de l'acteur.
    Ce n'est d'ailleurs pas sans rapport avec la cité et la démocratie, surtout que les situations représentées et évoquant la politique se conjuguent avec le masque - de Dionysos - appelant le spectateur à s'interroger sur sa condition et le soumettant à l'altération de son identité.
    Ne retrouve-t-on pas autrement ces aspects dans les écrits de Platon (en tout cas chez Socrate, l'ironie et le souci de soi comme interrogation de/du soi et appel à la justice, à la raison et à la conversion philosophique, enfin comme souci des autres, action dans la cité orientée par la vérité au prix de la vie face à la nécessité de la loi) ? Ou bien ne s'agit-il même pas de drame (d'action) et plutôt de véritables dialogues en tant que tels, focalisés sur le verbe (logos), la parole et les idées (aucune action) ? De plus, le dialogue est écrit et lu isolément par un lecteur, tandis que la tragédie est jouée au théâtre. Mais le dialogue peut lui-même prendre la forme du théâtre avec la mise en scène de personnages, de caractères, de problématiques, etc.
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    Desassocega

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    Re: Les dialogues de Platon : genre dramatique ?

    Message  Desassocega le Ven 8 Juil 2011 - 1:41

    @Silentio a écrit:devant prendre des décisions sans pouvoir en prédire les conséquences
    Le dilemme tragique du personnage que la tragédie fait naître dans la pièce n'est pas dans tous les cas sans connaissance des conséquences, voyez Antigone par exemple.
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    Euterpe

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    Re: Les dialogues de Platon : genre dramatique ?

    Message  Euterpe le Ven 8 Juil 2011 - 13:01

    @Silentio a écrit:Quelle distinction faites-vous entre tragédie et drame ?
    Drame vient de drama (action). Quant à la tragédie, elle met en scène des actions, le personnage étant confronté au destin et à la nécessité et devant prendre des décisions sans pouvoir en prédire les conséquences. Aristote fait d'ailleurs la distinction entre trois genres (tragédie, comédie et l'épopée qui est le seul genre narratif) dans la Poétique qui font intervenir la mimesis. La tragédie n'imite pas des personnages mais des actions. Le caractère propre du théâtre est selon Aristote la mimesis de l'action. Le théâtre montre des individus en train d'agir.
    Vous abordez le théâtre conceptuellement et, pour ce faire, vous cherchez dans le drame ce qui est commun aux principaux genres dramatiques. Évidemment, le drame désigne l'action scénique, et par extension une pièce de théâtre. Mais la classification d'Aristote, pour être la plus connue, n'est pas la plus exhaustive. Il y a ce qu'on appelle le genre dramatique (le théâtre, c'est-à-dire un des trois genres littéraires), dans lequel on range la tragédie, la comédie et... le drame. Les modernes connaissent le drame romantique, le drame bourgeois, etc. Les Grecs connaissaient, pour l'avoir inventé, le drame satyrique, par exemple. Platon en invente un nouveau, avec les dialogues. Qu'est-ce qui caractérise le drame, non en tant que concept, mais en tant que genre théâtral ? C'est la pièce rapportée, la cinquième roue du carrosse : un genre multiple, qui associe notamment le tragique et le comique, et bien d'autres choses. Il est beaucoup plus souple que les autres. Ainsi Nietzsche ne raconte pas des sottises quand il dit, dans la citation que j'en donnais plus haut :
    @Nietzsche a écrit:Si la tragédie avait absorbé en soi toutes les formes d’art antérieures, la même chose peut se dire, dans un sens excentrique, du dialogue plato­nicien. Fait d’un mélange de tous les styles et de tous les genres, il flotte entre la narration, le ly­risme, le drame, entre la prose et la poésie, et viole, en outre, la règle antique et rigoureuse de l’unité de forme du langage.
    Les dialogues socratiques sont des drames, avec, encore une fois, j'y insiste, des protagonistes. Les conversations de Socrate ne sont pas des conversations comme on en trouvait dans les salons de l'aristocratie française des XVIIe et XVIIIe siècles. Elles ne se développent pas du haut de la chaire de l'éloquence, ni paisiblement. On est souvent à deux doigts de se foutre sur la gueule. C'est ça, le dialogue, quelque chose de violent, mais d'une violence contenue, en principe, par la raison (celle de Socrate). C'est à l'initiative d'Aristote que le dialogue deviendra plus explicitement un art libéral, d'autant plus que, comme recherche collective de la vérité, on n'y peut guère obtenir mieux que du vraisemblable (sous-entendu, pour Aristote : il n'est plus nécessaire de se foutre sur la gueule pour des hypothèses au mieux vraisemblables). Mais jusque là, le dialogue, qui caractérise essentiellement le théâtre, est violent comme le théâtre (je rappelle que la tragédie est et reste le genre littéraire le plus violent). L'ἐκκλησία grecque n'était pas non plus une assemblée paisible où l'on discutait sereinement en se délectant d'un milk-shake aux olives. La différence la plus manifeste entre le drame platonicien et la tragédie, c'est qu'on n'y trouve plus le destin, ni l'intervention d'aucun dieu : les hommes, conduits par Socrate, sont censés se débrouiller tous seuls avec le logos.

    Enfin, d'après quelques sources, Socrate aurait participé à l'écriture de certaines pièces de théâtre. Je rappelle ce qu'en dit Diogène Laërce :
    Diogène Laërce a écrit:Il y en a qui croient qu'il aida Euripide à composer ses pièces ; du moins Mnésiloque dit-il là-dessus :

    « Les Phrygiens font une nouvelle pièce d'Euripide, sous laquelle Socrate a mis les sarments. »

    Ailleurs il dit aussi que Socrate mettait les clous aux pièces d'Euripide.
    Pareillement Callias, auteur d'une pièce intitulée les Captifs, y parle ainsi :

    « Te voilà grave, et tu fais paraître de grands sentiments.
    - Je le puis, Socrate en est l'auteur. »

    Aristophane, dans ses Nuées, accuse aussi Euripide d'être aidé dans ses tragédies par celui qui proférait à tout propos des discours de sagesse.
    Euripide reçut une éducation philosophique très poussée. C'est lui qui congédia les dieux et qui s'en prit plein la poire de son vivant à cause de cela. On peut, dès lors, formuler quelques hypothèses. D'abord, que Socrate ne pense probablement pas aux œuvres d'Euripide, quand il condamne le théâtre. Ensuite, que l'invention de Platon n'était que prudence : il fallait se faire une raison, on ne pouvait sans risque débarrasser les tragédies du cortège des dieux, les Athéniens ne s'y résoudraient décidément pas. Enfin, que Platon tire les conséquences du drame bourgeois d'Euripide en faisant de la raison l'acteur exclusif dans la conduite des affaires des hommes.

    @Silentio a écrit:Ou bien ne s'agit-il même pas de drame (d'action) et plutôt de véritables dialogues
    Par définition, un dialogue est dramatique. C'est une action, quelque chose s'y produit.

    @Silentio a écrit:De plus, le dialogue est écrit et lu isolément par un lecteur, tandis que la tragédie est jouée au théâtre.
    Non. La lecture individuelle et silencieuse n'est apparue que très tard. Les pièces de Molière sont des canevas, par exemple. Celles d'Eschyle et de Sophocle sont sibyllines et hyper allusives comparées à celles d'Euripide, qui ne supportait pas de vivre en société et qui, pour compenser, lisait et écrivait beaucoup. Euripide est écrivain au sens moderne, pas Sophocle, ni Eschyle. C'est du reste ce qu'on lui reprochait de son vivant, d'être explicite, trop intellectuel. On le considère souvent comme le philosophe de la tragédie.

    @Silentio a écrit:Mais le dialogue peut lui-même prendre la forme du théâtre avec la mise en scène de personnages, de caractères, de problématiques, etc.
    Il le peut d'autant plus qu'il a la forme théâtrale.


    Dernière édition par Euterpe le Mar 16 Aoû 2016 - 13:42, édité 2 fois

    Silentio

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    Re: Les dialogues de Platon : genre dramatique ?

    Message  Silentio le Ven 8 Juil 2011 - 13:04

    Merci pour la précision. Je me demande toutefois si on peut placer la joute verbale au même niveau que l'action (même si c'est interpréter, produire un discours, exercer un pouvoir, etc.). Elle ne me semble pas de même nature, quoique vous ayez raison, ça reste une situation de conflit (mais y a-t-il un même risque et une même nécessité à "agir" ?).
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    Euterpe

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    Les dialogues de Platon : genre dramatique ?

    Message  Euterpe le Ven 8 Juil 2011 - 13:27

    @Silentio a écrit:Je me demande toutefois si on peut placer la joute verbale au même niveau que l'action
    C'est déjà le cas dans l'Iliade, et ça l'était même dans les anciennes ἀριστεία (lire également : 1 | 2). Ça reste vrai quoiqu'à mesure que le théâtre devient de plus en plus psychologique, l'action semble disparaître. En réalité, le drame est devenu un drame intérieur, l'action y est toute intériorisée. Les personnages du théâtre moderne ne parlent pas plus que dans le théâtre antique, ils parlent autrement. Les héros grecs passent leur temps à parler. Enlevez les dialogues et les discours de l'Iliade, il vous restera de belles pièces poétiques, descriptives ou narratives, soit, mais presque rien.


    Dernière édition par Euterpe le Mar 16 Aoû 2016 - 13:00, édité 1 fois

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