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    Spinoza : une invention allemande.

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    Euterpe

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    Spinoza : une invention allemande.

    Message  Euterpe le Dim 14 Aoû 2016 - 2:27

    Silentio a écrit:L'idéalisme allemand doit beaucoup [à Spinoza] dans son ensemble
    Mais à quel prix ! Celui de sa philosophie elle-même. C'est moins Spinoza qui intéresse les aufklärer allemands et leurs successeurs "idéalistes" que Spinoza n'est l'occasion pour eux de poser une question constitutive de l'identité allemande, ou plutôt d'apprendre à poser cette question en prenant conscience de la germanité à travers Spinoza, et plus précisément à travers le Pantheismusstreit, que les Français traduisent par querelle (ou débat) du panthéisme ou, plus rarement, par querelle du spinozisme.

    On a certes retenu que le rationalisme allemand du XVIIIe siècle rejetait, pas seulement par la voix de Kant (Rêves d’un visionnaire expliqués par des rêves métaphysiques, 1766), les schwärmer (les "illuminés", les "enthousiastes", les "mystiques" ou encore les "inspirés", les "fanatiques"), mais cela ne signifie pas qu'ils rejetaient la foi ou la religion (l'anticléricalisme n'est le propre que des rationalistes Français, dont le scepticisme n'a pas pénétré en Allemagne). Les aufklärer sont certes les porteurs des Lumières, mais ils veillent à ce que ces Lumières ne soient ni celles de l'Illuminisme (cf. Swedenborg, ou Herder, les "victimes" de Kant), ni celles de l'athéisme.

    Jacobi a provoqué le débat en "sommant" ses contemporains de choisir entre la foi et la raison. La seule réponse apportée fut la synthèse entre les deux. Tout le travail des idéalistes allemands n'a jamais consisté qu'à concilier les deux, on le voit clairement par l'évolution de la langue philosophique allemande : la paire entendement-raison succède à la paire raison-foi, etc. [1]

    Toute la philosophie allemande, dès avant Kant (entendement et raison, hétéronomie et autonomie, etc.), et jusqu'après Nietzsche (Dionysos-Apollon), en passant par Hegel (la dialectique), est traversée par cette déchirure ; et tous les philosophes allemands, peu ou prou, sont en quête d'une synthèse, d'une réconciliation, d'une totalisation ou re-totalisation de ces deux voies : la foi et la raison. Rien de tel chez Spinoza, dans l'œuvre duquel on ne trouve que ce qui est, en tant que ce qui est n'est pas une immanence à la manière allemande, ou ce qui en tient lieu (phénomène, urphänomen, manifestation, apparence, etc., tout ce qui suppose toujours un arrière-monde ou une arrière boutique, et par conséquent une pensée de derrière ou à venir). Le panthéisme est une affaire prusso-prussienne.

    Heinrich Heine disait :
    Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne, Paris, Imprimerie nationale, 1993, p. 179. a écrit:Gœthe a été le Spinoza de la poésie. Tous les poèmes de Gœthe sont pénétrés de l’esprit qui souffle dans les écrits de Spinoza. Personne ne doute que Gœthe ait entièrement embrassé la doctrine de Spinoza. En tout cas, il s’en est occupé pendant toute son existence.
    Or, c'est exactement l'inverse. C'est Gœthe qui, découvrant Spinoza en 1773, trouva dans son œuvre la confirmation de sa propre idée de l'unité entre Dieu et la nature, de son propre panthéisme. Gœthe lisant Spinoza, c'est surtout Gœthe qui découvre son génie propre, et l'Allemagne qui prend conscience de sa germanité. De son côté, Novalis, qui parle d'ivresse de Dieu en lieu et place de la joie spinozienne, est un mystique, un schwärmer.

    Spinoza a réveillé, a travaillé l'idéalisme allemand.

    [1]Pour une vision globale du débat autour du Geist en Allemagne, on pourra lire l'article de Myriam Bienenstock, « De l’esprit : les philosophes allemands et l’« Aufklärung » », Revue germanique internationale [En ligne], 3 | 1995.

    JimmyB a écrit:[Spinoza] a, qui plus est, réussi à créer un système philosophique sans influence de la religion.
    En effet (du moins si on s'en tient à l'Éthique). Et ce ne sera pas le moindre des enjeux de ce dossier que de déterminer comment lire Spinoza comme à l'abri de la philosophie allemande, justement.



    Peut-être sera-t-on amené à parler du spinozisme comme théorie philosophique du Salut, une interprétation allemande et exclusivement allemande (cf. par exemple les deux néo-kantiens Windelband et Arthur Liebert, le pasteur Pfleiderer, Alfred Nossig, etc. Leur profil intellectuel montre qu'il y a un problème), qui constitue un contresens. Mais cette interprétation ne pèse que d'un poids secondaire, intellectuellement et philosophiquement. - Si vraiment, ça intéresse quelqu'un, il peut lire cet article simple et synthétique de Domínguez Atilano, "La morale de Spinoza et le salut par la foi", Revue Philosophique de Louvain, Quatrième série, tome 78, n°39, 1980. pp. 345-364, article qui permet de se débarrasser de ce vrai faux problème du "salut".



    Pour commencer à étudier la question, on pourra se référer au livre d'un éminent historien, spécialiste de Spinoza, Jonathan I. Israel, Radical Enlightenment : Philosophy and the Making of Modernity. 1650-1750 (2001), traduit en 2005 sous le titre : Les Lumières Radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), dont on peut lire un résumé ici, mais aussi les comptes rendus suivants :
    - Marc Belissa, « Les Lumières radicales. La Philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750) », Annales historiques de la Révolution française, 345 | 2006, 204-208,
    - François Laplanche, « Jonathan I. Israel, Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750) », Revue de l’histoire des religions, 1 | 2007, 128-131.
    Enfin, cette interview accordée par Israel à la revue Multitude.

    Une fois la dimension historique de la question bien établie, on s'orientera vers deux documents qui permettront à d'aucuns de se constituer une vision à peu près globale, du moins suffisamment pour permettre de circuler tant bien que mal dans le problème soulevé ici. Le premier est un dossier publié par la revue canadienne Ithaque (n°6) en 2010 : "La querelle du panthéisme" (4 articles). Le deuxième est un article de François Doyon, « Spinoza et la querelle du panthéisme : entre la foi en la raison et les raisons de la foi », Horizons philosophiques, vol. 13, n° 1, 2002, p. 1-12.
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    Euterpe

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    Re: Spinoza : une invention allemande.

    Message  Euterpe le Mar 1 Aoû 2017 - 15:04

    Quelques éléments contribuant à faire comprendre la réception de Spinoza en Allemagne à partir du XVIIIe siècle.

    Avant cela, il faut préciser que spinozisme et athéisme furent considérés comme des quasi synonymes pendant un siècle (approximativement du vivant de Spinoza jusqu'après la première moitité du XVIIIe). On peut donc se poser la question de savoir comment on a pu en arriver à associer spinozisme et panthéisme, ménageant ainsi une trajectoire pour sa réception en Allemagne. Le panthéisme est un néologisme apparu sous la plume d'un irlandais, John Toland, dans son Pantheisticon (1720), qui entretint une correspondance avec Leibniz en 1701-1702. Aussi le mieux est-il, d'abord, de lire Georges Friedmann, Leibniz et Spinoza (1946), puis Tristan Dagron, Leibniz et Toland : l'invention du néo-spinozisme, Paris, Vrin, coll. « Bibliothèque d'histoire de la philosophie », 2009. Ajoutons cet article de Willi Goetschel, « Aspects de la réception de Spinoza chez Moses Mendelssohn et Salomon Maimon », Revue germanique internationale, 9 | 2009, 105-114, et l'on disposera d'éléments nécessaires et suffisants pour comprendre l'association entre spinozisme et panthéisme.

    Il faut donc bien, d'abord, avoir présent à l'esprit que le terme « panthéisme » est un néologisme postérieur à la vie de Spinoza, et qu'il ne comble pas un vide terminologique ou conceptuel au sens où Toland l'aurait expressément conçu pour nommer quelque chose que les hommes du XVIIe siècle seraient réputés n'avoir pas pu ou su nommer. Les contemporains de Spinoza avaient la conviction que sa philosophie implique nécessairement d'exclure Dieu hors du champ de la raison. C'est avec le panthéisme allemand, et la pensée allemande moderne (XVIII & XIXe siècles) que s'est jouée, en grande partie, la question de savoir si la nature de Spinoza est théo-compatible ou pas. Les penseurs allemands décidèrent que oui, d'une manière ou d'une autre, à l'opposé de ce qu'espérait un Jacobi, lequel affirmait qu'il fallait choisir entre Spinoza et la religion. En outre, si Spinoza n'était pas inconnu, on ne commença à connaître son œuvre qu'au tout début du XIXe siècle ; jusqu'alors, ce qu'on en savait n'était fondé que par un corpus de textes qui n'étaient pas les siens, mais une vulgate. Ceci expliquant les malentendus, qui paraissent parfois insurmontables, au point qu'on peut parler d'un Spinoza d'invention allemande.

    Silentio m'objecta ceci, il y a quelques années :
    [Spinoza] prend quand même soin dans une lettre de se démarquer de l'athéisme. Quant au reste, il y a peut-être des éléments bien présents chez [lui] qui expliquent qu'on puisse le germaniser sans même avoir côtoyé les Allemands et lu leurs interprétations. Je rapprocherais la mystique propre à Spinoza, tournée vers le monde, de celle d'un Bergson par exemple. C'est beaucoup plus vécu et moins intellectuel que le Dieu d'Aristote, même si l'intuition intellectuelle ne semble pas être l'intuition bergsonienne de la durée. L'effort de Spinoza relève de la communion avec l'être ressaisi dans son principe actif ou vital. Mais ça semble aussi compliqué à faire quand on vit la substance de l'intérieur et qu'on souhaite en même temps penser sous le mode de l'éternité, ce qui exigerait de se placer hors de la substance pour la contempler. Cela dit, poser Dieu ou la nature en premier au lieu du cogito, c'est aussi une manière de ne pas s'en séparer ou s'en abstraire. Et pourquoi sa pensée se prête-t-elle tant au mysticisme qu'il combattrait pourtant ?
    Or la formulation me paraît assez bien résumer la nature du problème que souleva (et soulève encore) la délicate compréhension de l'œuvre, et partant la question de sa postérité. C'est pourquoi les travaux de Denis Collin, à commencer par « L'athéisme problématique de Spinoza » (consulter son site), me paraissent les plus congruents, pour qui voudrait s'engager dans la ou les hypothèses qu'implique l'objection elle-même. En effet, il y ouvre un débat passionnant avec un opposant, Pierre Macherey.

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