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    Variations autour de Nietzsche.

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    Vouivre

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    Variations autour de Nietzsche.

    Message  Vouivre le Ven 12 Aoû 2011 - 19:05

    Courtial a écrit:Les Modernes, Schopenhauer, Nietzsche, Freud font tenir l'illusion sur la volonté : je m'illusionne parce que je veux qu'il en soit ainsi
    Il serait donc faux de dire que, par exemple pour Nietzsche, l'être s'identifie à la volonté ?
    Quoi qu'il en soit, je crois que l'illusion comme représentation voulue peut coexister avec le fait que l'être n'est autre que volonté de puissance.


    Dernière édition par Euterpe le Jeu 20 Juil 2017 - 15:50, édité 4 fois (Raison : Message modifié en raison de la digression à laquelle il a donné lieu.)

    Silentio

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Ven 12 Aoû 2011 - 21:37

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Les gens qui postent ici connaissant probablement mieux que moi le milieu universitaire en matière de discipline philosophique : est-ce que par hasard je ne remplirais pas les conditions pour engendrer un âpre et atroce lynchage ?
    Non, cependant je ne comprends pas où vous voulez en venir. Pourriez-vous être plus clair ? Quel est le lien entre le souci de l'être et la volonté de s'illusionner ? Le seul que je vois est celui donné par Liber, à savoir ce que j'appellerais user des nobles ou pieux mensonges (selon l'expression de Nietzsche ou celle de Strauss) pour gagner en confiance, et donc en puissance, à partir d'une croyance. Ce qui a pour vertu de consoler l'homme de sa condition et de ses souffrances et de lui donner des prétextes pour agir et satisfaire sa volonté. Il me semble, par ailleurs, qu'il y a un souci du monde chez Heidegger, en tant que souci de l'être qui relève du Dasein qu'être-au-monde, c'est-à-dire qu'il n'en est pas séparable, de sorte que se soucier de soi est aussi se soucier de l'autre (formule foucaldienne qui pourrait convenir à l'être-avec heideggerien et la pluralité arendtienne). Les heideggeriens me corrigeront, je n'ai pas lu le maître et je risque de l'"hégélianiser". En tout cas en tant qu'être participant de l'Être, me soucier de moi c'est aussi me soucier du monde qui me compose et me donne à exister. Spinoza disait qu'aimer Dieu c'est aussi s'aimer soi-même, pour moi l'inverse est vrai (je suppose que c'est aussi le cas pour Spinoza) : s'aimer est la même chose qu'aimer la Nature, du moins la partie participe-t-elle du Tout.

    Liber

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Liber le Ven 12 Aoû 2011 - 22:51

    La volonté nietzschéenne ne peut en tout cas plus se confondre avec celle de Schopenhauer (donc avec un V majuscule). Le dernier Nietzsche envisageait le monde comme une pluralité de volontés. Quant à chercher à accorder cette conception avec celles des philosophes de métier, vu le peu de connaissances de Nietzsche en philosophie, je crois que c'est inutile.

    Silentio

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Sam 13 Aoû 2011 - 22:45

    Certes, mais cette mer de force, cet océan qu'est le monde comme volonté de puissance (c'est le nom que Nietzsche lui donne au-delà des particularismes) renvoie à l'unité du dionysiaque, source de l'apollinien qui est individuation, objectivation, composition des forces en formes. La joie se retrouve dans la communion avec l'être, ce que la puissance apporte comme surplus de force, oubli et sortie de soi (ou élévation), tandis que la souffrance provient de notre condition, de notre finitude, de la négation par laquelle on ex-iste au monde et on se rapporte à soi, c'est-à-dire que nous avons beau être une partie du Tout nous souffrons de ne pouvoir retourner à la totalité. Nous sommes Dionysos qui s'est fait chair pour s'observer dans son propre miroir, mais en cela nous sommes une divinité déchirée car consciente de l'écart irréductible qu'il y a entre soi et le monde (qui participent l'un de l'autre tout en étant amenés à se distinguer). Mais la conscience naît justement de cet écart. Dionysos est dans l'ombre d'Apollon, qui est le dieu, on peut le noter, à la fois de la musique et un archer cruel qui décoche ses flèches et dont les énigmes tiraillent ceux que la mesure sculpte, approfondit, individualise et renforce par la négation qu'elle exerce. Paradoxalement, si le philosophe se sent de plus en plus divin lui-même, il souffre aussi de plus en plus de ne jamais être le dieu lui-même, en sa totalité (sauf que pour la trouver il faudrait renoncer à soi et défaire le voile de Maïa ; seule la folie pourrait outrepasser les frontières du réel et faire communiquer l'individu et le Tout en les confondant).
    Giorgio Colli, Après Nietzsche a écrit:L'autre Dionysos

    Le symbole du miroir, attribué à Dionysos par la tradition orphique, donne à ce dieu une signification métaphysique que Nietzsche ne parvint pas à démêler. En se regardant dans un miroir, le dieu voit le monde comme sa propre image. Le monde est donc une vision, sa nature n'est que connaissance. Le rapport entre Dionysos et le monde est le même que celui entre la vie divine, indicible, et son reflet. Ce dernier ne nous donne pas la reproduction d'un visage, mais l'infinie multiplicité des créatures et des corps célestes, l'écoulement démesuré de figures et de couleurs : tout cela est rabaissé au rang de semblant, d'image dans un miroir. Le dieu ne crée pas le monde : le monde est le dieu lui-même en tant qu'apparence. Ce que nous croyons être la vie, le monde qui nous entoure, est la forme en laquelle Dionysos se contemple, s'exprime face à lui-même. Le symbole orphique ridiculise l'antithèse occidentale entre immanence et transcendance, au sujet de laquelle les philosophes ont fait couler beaucoup d'encre. Il n'y a pas deux choses, dont il faudrait se demander si elles sont séparées ou bien unies, mais une seule : le dieu, dont nous sommes l'hallucination. Nietzsche est proche de cette conception de Dionysos dans La Naissance de la tragédie, bien qu'avec une coloration schopenhauerienne excessive ; par la suite sa croyance obstinée à l'immanence a fait obstacle à sa pénétration.
    Peut-être Nietzsche est-il le pendant existentiel, vivant et artistique des conceptions hégéliennes ?

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Liber le Sam 13 Aoû 2011 - 23:26

    En effet, Colli a raison de rapprocher (comme je le fais depuis longtemps) le phénoménisme de Nietzsche de celui de Schopenhauer. Mais Nietzsche a décidé de se séparer de la chose en soi, il est dans un phénoménisme total. Donc, il ne cherche plus à se confondre avec le Tout, tout ça c'est de l'histoire ancienne, datant de Naissance de la tragédie. Nietzsche nous a libéré du divin comme Tout auquel s'identifier ou se fondre, "il y a une infinité de façons d'être un dieu", dit-il. Nietzsche verse plutôt du côté de Gœthe ou d'Hafiz que de Schopenhauer et de la maya indienne. Voir là aussi la fin de la Volonté de puissance, où Nietzsche explique clairement sa conception de Dionysos, me semble-t-il, notamment le symbolisme sensuel des deux poètes du Divan.

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Sam 13 Aoû 2011 - 23:58

    Vous avez raison, cela reste tout de même encore prégnant dans la dernière période bien que Nietzsche ait répudié sa conception romantique de Dionysos (l'Un originaire, l'Autre auquel on se soumet et pour qui on renonce à soi ; après tout pourquoi souffrir quand on peut retrouver l'Être que par ailleurs on est aussi ? Rejeter notre souffrance nous permet de nous nier et de célébrer le Dieu par et dans notre agonie ; se haïr est équivalent de l'amour de Dieu auquel il faut laisser place, son avènement viendra par notre mort !) et préféré assumer son pendant apollinien où la finitude et le travail sur soi ne sont plus des problèmes, ni la souffrance, parce qu'ils sont moteurs et transcendés continuellement. Ils permettent la maîtrise de soi et l'accroissement de vie dans l'affrontement d'un soi constitué et affiné dans l'opposition à autrui. Il faut devenir soi-même, l'Unique, être souverain, ce que seule la distance peut permettre (l'altérité est justement la condition de possibilité du Même). Par contre, je n'ai pas lu la Volonté de puissance.

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Liber le Dim 14 Aoû 2011 - 0:16

    On peut retrouver les aphorismes soit dans l'édition Tel, soit dans celle des Fragments posthumes de Gallimard. Nietzsche y dit que l'idéal à suivre est celui de Dionysos déchiré en morceaux qui renaîtra éternellement de lui-même, parce qu'il est une promesse de vie, au contraire du Crucifié. Cette conception est bien différente de celle de Naissance de la tragédie. Il n'y a plus rien à voir avec une catharsis, wagnérienne ou schopenhauérienne. L'homme veut souffrir, il aime la souffrance, il la désire, il attend juste qu'on lui dise pourquoi. Au début, Nietzsche cherchait seulement à endormir la souffrance, il était tombé dans la narcose chrétienne sans s'en rendre compte.

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Dim 14 Aoû 2011 - 0:26

    La problématique de la souffrance est en effet primordiale. Ce qui fait de la joie le souverain bien le plus précieux ; elle exerce un pouvoir d'adhésion au réel sans présenter aucune raison à cela. Mais on a trop souvent tendance à considérer que Dionysos est un dieu de débauche et de l'ivresse extatique justifiant toutes les passions. Or vous avez raison de rappeler le caractère tragique du dieu masqué, caractère que l'on retrouve au théâtre, l'art ayant la tâche de nous consoler de l'existence et de ses souffrances. Je suis content que vous parliez du dieu déchiré. Vous avez employé l'expression une fois seulement, il n'y a pas très longtemps. Mais auparavant je me sentais bien seul à rappeler cette vérité sur lui. Nietzsche assume clairement la souffrance, inhérente à la vie, il prend parti pour l'existence contre tous les absolus qui mèneraient vers des arrières-mondes funestes. Accepter la réalité revient à faire avec la souffrance, à ne pas condamner la vie à cause d'elle mais de la comprendre comme ce qui permet d'intensifier la vie. Ou même, tout simplement, il n'y aurait pas de vie et d'existence sans souffrance, elle nous anime et nous motive. Elle est la force pliée sur elle-même, qui s'éprouve, auto-affection de soi par soi, et elle nous fait vibrer au plus profond de nous-mêmes parce que tout ce que nous sommes nous ne le sommes qu'en étant divisés (la conscience comme rapport de soi à soi, l'identité en rapport à l'altérité, la présence au monde comme transcendance et temporalité, c'est-à-dire béance dans l'Un qu'il soit l'Être ou le Néant ou l'éternité). Souffrir c'est encore se sentir soi, jouir de soi, de sa présence à soi-même. La souffrance "justifie", elle est irréductible.
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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Euterpe le Dim 14 Aoû 2011 - 1:37

    La question de l'identité de Dionysos parcourt une grande partie de la pensée allemande (historiens, philologues et philosophes). Si ça vous intéresse, vous trouverez dans le topic dédié à Nietzsche ce livre d'Ernest Seillière, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], Plon, Paris, 1905. De même, Walter F. Otto, dans son Dionysos, se réfère aux travaux d'E. Rohde et de Wilamowitz.

    De Seillière, j'ai également trouvé cet article : « [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] ».
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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Euterpe le Dim 14 Aoû 2011 - 17:33

    Faute de mieux, j'ai trouvé une version anglaise du Psyche d'Erwin Rohde, avec de très longs extraits : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Dim 14 Aoû 2011 - 17:51

    Le texte sur la relation de Nietzsche et de Rhode est intéressant mais il n'y a quasiment rien sur Dionysos (l'auteur insiste plutôt sur le mysticisme qui a gagné les deux compères). Je vous recommande le court article traitant de la relation entre Nietzsche et Emerson figurant dans le même document. Le texte de Seillière semble déjà plus pertinent.
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    Euterpe

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Euterpe le Dim 14 Aoû 2011 - 18:55

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Je vous recommande le court article traitant de la relation entre Nietzsche et Emerson
    Oui il se trouve déjà dans la bibliothèque. Je vais prendre le temps de lire tout ça. Il existe un autre article sur Rohde dans le topic que je viens de dédier à Seillière, et beaucoup d'autres choses fort intéressantes que je n'ai consultées qu'en diagonale.

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Mar 16 Aoû 2011 - 16:34

    Fouillée semble bien ridicule à côté de Seillière.
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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Euterpe le Mar 16 Aoû 2011 - 19:06

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Fouillée semble bien ridicule à côté de Seillière.
    Le peu que j'en ai lu montre à l'évidence que Seillière connaît très bien le romantisme, et particulièrement le romantisme allemand, qu'il est allé cherché jusque dans ses sources et ses racines. Il était directeur de publication de la Revue des travaux de l'Académie des sciences morales & politiques.

    Mais Fouillée reste intéressant pour la réception française de l'œuvre de Nietzsche. Outre qu'il s'y est sincèrement intéressé, sans malveillance aucune, il représente un rationalisme et une morale de bon sens, passés dans les mœurs françaises, ce qui n'est pas vraiment approprié pour entendre Nietzsche. Il y a comme un intérêt presque documentaire à le lire, car on voit bien que l'interposition de Guyau, qui était pragmatique et amoral (et que Nietzsche avait certes lu très attentivement) prête à beaucoup de malentendus. Enfin, la manière dont il adresse ses objections à la philosophie nietzschéenne est souvent pertinente, parce que Fouillée est d'abord un penseur politique — et plutôt bon, vraiment. Ce qu'il demande à Nietzsche au fond, c'est : que donnerait un homme nietzschéen dans la cité (sous-entendu : dans le réel) ?

    Silentio

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Mar 16 Aoû 2011 - 21:10

    C'est juste. Néanmoins là où Fouillée se permet de prendre de haut le philosophe allemand par des sentences qui s'appuient parfois sur des traits tellement grossis qu'ils en deviennent grossiers, eh bien Seillière apparaît plus pertinent et dans son bon droit par ses connaissances, sa limpidité et son aisance. Fouillée en reste au procès d'intention, prenant parti pour Guyau, et ridiculise Nietzsche pour mieux asseoir sa vision des choses. Seillière apparaît, en comparaison avec lui, beaucoup plus en maîtrise de son sujet et à tel point qu'il semble parfois être déjà par-delà Nietzsche et son romantisme. Je trouve l'angle d'approche finalement bien plus convainquant : d'une part, il le comprend, de l'autre il se moque (quasiment en "nietzschéen") des illusions qu'il ne cesse de relever et de révéler. Cependant, Fouillée soulève des problèmes très importants, notamment celui qui consiste à interpeller Nietzsche pour le mettre face à sa solitude et lui demander si ce ne serait pas plutôt la coopération et la vie sociale qui seraient réellement les domaines de l'affirmation de soi. En ce sens, cela rejoint ce que vous nommez une question politique. Seillière nous présente un idéal du Génie et de la sainteté, du moins dans les cent premières pages que j'ai lues, ramenant la philosophie étudiée et critiquée à un mysticisme auquel notre héros ou prophète n'a pas su échapper. En écho à cela, la lecture faite par Fouillée apporte une réponse qui tend à discréditer le projet philosophique par les contradictions de l'homme (ce qui est ironique puisque c'est la méthode... de Nietzsche !) : c'est le cerveau malade d'un être socialement inadapté qui a produit la seule doctrine décadente, celle qui s'invente un ennemi et n'a d'autre solution que la violence. La philosophie du maître allemand est celle de l'impuissance, de l'incapacité à faire sa place parmi les autres. C'est donc une vie qui se replie sur elle-même que glorifierait Nietzsche, une vie qui ne s'accroît ni ne s'adapte et encore moins s'étend ou joue avec le réel. Ce serait au contraire une vie animale, dans ses derniers retranchements, ne pouvant assumer l'altérité et ne pouvant avoir la force de se retenir pour accueillir ceux par qui le groupe est rendu possible et par là un surplus de force provenant de la mise en commun des efforts de production en vue de chacun. Par contre, je trouve que Seillière, malgré ce genre de suspicion, prend Nietzsche plus au sérieux. On retrouve toutefois la même volonté de contester l'originalité du penseur, ses idées étant celles des Grecs, des moralistes français ou bien encore des romantiques, voire d'Helvétius. Reste que Seillière s'emploie à décrire formidablement le parcours intellectuel de Nietzsche et à nous en donner un tour d'horizon très éclairant, tandis que Fouillée s'emploie dès le début à relever ce qui lui semble être des contradictions fondamentales qui vont le mener à réduire son interprétation à des idées-forces très contestables en ce qu'elles appauvrissent l'œuvre de Nietzsche qui s'en retrouve réduit à la figure du pitre et du fanatique. Seillière au contraire trouve un équilibre plus judicieux entre l'audace du personnage et la rationalité et la grandeur du mysticisme à l'œuvre. Je vous recommande la lecture du texte de Charles Andler que j'ai posté dans les suggestions pour la bibliothèque et insistant sur les rapports entre Nietzsche et Burckhardt, c'est un excellent complément qui me semble pouvoir départager les deux commentateurs (en l'occurrence en faveur de Seillière et contre le Nietzsche ultra-violent décrit par Fouillée et qui semble manquer le thème de l'éducation et de la civilisation en rapport à la production du Génie ; Andler confirme leur position commune lorsqu'il s'agit de la fondation d'une nouvelle religion).
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    Euterpe

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Euterpe le Mer 17 Aoû 2011 - 13:58

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:là où Fouillée se permet de prendre de haut le philosophe allemand par des sentences qui s'appuient parfois sur des traits tellement grossis qu'ils en deviennent grossiers, eh bien Seillière apparaît plus pertinent et dans son bon droit par ses connaissances, sa limpidité et son aisance. Fouillée en reste au procès d'intention
    Je n'ai pas eu cette impression chez Fouillée, qui me paraît bienveillant. Simplement, il l'aborde en politique, et ça coince forcément. Il ne le comprend pas parce qu'il ne le peut pas ; et il ne le peut pas parce qu'il ne dispose pas des codes qui lui permettraient de voir que Nietzsche, c'est autre chose. Il ne voit en lui qu'un individualiste contre ce qu'on n'appelle pas encore une société de masses. D'où le quiproquo : il croit pouvoir le situer sur le plan social, moral et politique, parce qu'il le jauge et le juge à la lumière de cette découverte, qu'on vient de faire et qu'on est alors en train de conceptualiser progressivement, que la société moderne n'est plus exactement une société, mais un agrégat d'individus ; l'intention est de retrouver et de réinstituer des liens entre eux pour former ce qu'on appelait une société, autrement dit des mœurs (cf. morale). Sur ce terrain, Nietzsche, c'est le diable.

    Il faut voir Fouillée à la suite de Tocqueville (qu'il a lu et qu'il connaît parfaitement), dont la Démocratie en Amérique fut un véritable best seller, à la suite également de la pensée politique libérale et conservatrice de la Restauration et de la Monarchie de juillet (voir les discours parlementaires), en fonction enfin du seul contexte social et politique de la France qui se pense elle-même à partir de la Révolution et face à des modèles qui la fascinent et la rebutent dans le même temps : l'épouvantail anglais ; dès le XVIIIe siècle, on trouve toute une littérature politique, même chez Montesquieu, qui fait voir les peurs françaises, peur de la corruption démocratique, peur de l'anarchie (toujours particulièrement visible pendant les périodes électorales, etc.), peur de la révolution ; d'où l'épouvantail allemand, qu'on trouve par exemple chez Taine, Barrès, etc., perçu à la fois comme l'étalon et comme le rival (amour de l'ordre, industrialisation réussie, etc.) dont la modernité est une réussite comparée à la France, toujours de plus en plus déchirée entre modernité et tradition, qui ne réussit pas à sortir du jacobinisme et surtout du bonapartisme, ce qui revient à refuser à la société l'initiative de la modernité, à faire de l'État l'arène où chaque camp se dispute la question de la légitimité (la Révolution n'est pas finie), à redouter d'avance toute forme d'individualisme, lequel est beaucoup plus répandu en France qu'en Allemagne, terre d'élection des individualismes rentrés et des corps institués. Dès lors, entre Fouillée et Nietzsche, il n'y a pas de dialogue possible.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Je vous recommande la lecture du texte de Charles Andler que j'ai posté dans les suggestions pour la bibliothèque
    Oui je le connais, c'est un article de très grande qualité. Je suis toujours particulièrement attentif à tout ce qui peut se dire, de près ou de loin, sur le rapport entre Nietzsche et Burckhardt.

    Liber

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Liber le Mer 17 Aoû 2011 - 14:25

    Avez-vous lu son livre sur la vie et l'oeuvre de Nietzsche, en trois tomes ? Je vous le recommande. J'en parle souvent ici. Il fait la part belle aux premiers ouvrages de Nietzsche, dont finalement on parle assez peu.

    Silentio

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Silentio le Mer 17 Aoû 2011 - 14:32

    Avec cela on peut revenir au manquement politique de Nietzsche, à savoir penser la démocratie ou plutôt relever son défi. Ce qui est paradoxal c'est qu'il souhaiterait que l'agôn permette l'individualisation croissante, mais il rejette la démocratie qui pourtant est conflictuelle et individualisante. Vous parlez des masses ; le problème serait-il la démocratie pour le grand nombre ? C'est cela qui permettrait le relativisme et le nihilisme, chacun réclamant son dû, ses droits et échangeant des valeurs contre d'autres sur le marché de l'opinion. En réalité, seuls les génies devraient être libres, transférer leurs privilèges à la masse fait courir la société à sa perte, ainsi que sa culture devenue incapable de produire de nouveaux génies. Par ailleurs, le moderne se croit libre et revendique sa singularité, pourtant il tend à faire comme les autres, répondant à une normalisation que l'État, l'économie (et le travail) et la technique (ainsi que la science) produisent. De ce fait, encore une fois, le dernier homme troque sa liberté contre le bien-être (tout relatif d'ailleurs) ou le rêve qu'on lui vend et perd savoir et volonté (il est privé d'une vie supérieure, par exemple de sa dimension politique comme ce que l'on peut observer aujourd'hui entre le peuple souverain aliéné et les représentants comme marionnettes des marchés). La solution de Nietzsche est la retraite, préférant cultiver son jardin et son morceau de terre, à l'abri du troupeau qui broute dans ses champs clôturés.
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Avez-vous lu son livre sur la vie et l'œuvre de Nietzsche, en trois tomes ? Je vous le recommande. J'en parle souvent ici. Il fait la part belle aux premiers ouvrages de Nietzsche, dont finalement on parle assez peu.
    C'est prévu pour plus tard. Andler m'a convaincu de ses qualités.

    Liber

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Liber le Mer 17 Aoû 2011 - 14:44

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Avec cela on peut revenir au manquement politique de Nietzsche, à savoir penser la démocratie ou plutôt relever son défi. Ce qui est paradoxal c'est qu'il souhaiterait que l'agôn permette l'individualisation croissante, mais il rejette la démocratie qui pourtant est conflictuelle et individualisante.
    Quand Tocqueville dit que le spectacle des foules sur les grands boulevards le "glace", il n'est pas très loin du constat nietzschéen (ou gobiniste). Epris de liberté, respectueux de l'individu, il ne trouve pourtant pas son compte dans la démocratie. Mais c'est une évidence : la paix entre individus n'est pas favorable au génie, car elle endort les facultés. Voyez le relativisme ambiant aujourd'hui, ce qu'on appelle le "consensus mou", du reste totalement hypocrite, car on n'a jamais autant méprisé et gaspillé les qualités humaines que de nos jours.

    C'est prévu pour plus tard. Andler m'a convaincu de ses qualités.
    C'était un grand germaniste, qui a perdu beaucoup d'élèves au cours de la première guerre mondiale. Parmi les Français qui ont été les quasi contemporains de Nietzsche, il me semble être le plus proche du philosophe. Sur Nietzsche et Burckhardt, je vous recommande également ce que Curt Paul Janz en dit dans le premier tome de sa biographie.
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    Euterpe

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    Re: Variations autour de Nietzsche.

    Message  Euterpe le Mer 17 Aoû 2011 - 15:56

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Avez-vous lu son livre sur la vie et l'œuvre de Nietzsche, en trois tomes ? Je vous le recommande. J'en parle souvent ici. Il fait la part belle aux premiers ouvrages de Nietzsche, dont finalement on parle assez peu.
    Je l'ai lu sans le finir il y a plus de quinze ans et, malheur, je découvre à l'instant que je ne l'ai plus, j'étais pourtant persuadé du contraire. Il est dans la bibliothèque, mais il manque le tome 4. Je vais devoir le racheter, on le trouve en occasion à un prix modique. De toute façon, comme Silentio, je préfère acheter les livres, plutôt que de les consulter en bibliothèque, où je serais capable de tomber amoureux chaque jour. Une femme belle trouble l'esprit, mais une belle femme qui lit, c'est trop pour un seul homme dont la sensibilité est trop prompte à troquer toute discipline contre un tel bonheur. Le surmoi, c'est quand même pratique.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:En réalité, seuls les génies devraient être libres, transférer leurs privilèges à la masse fait courir la société à sa perte, ainsi que sa culture devenue incapable de produire de nouveaux génies.
    Je ne suis jamais très loin de le penser, et je le pensais en effet il y a encore une décade. Mais j'y ai renoncé. Le surmoi, là encore ; quoique je ne sois décidément pas démocrate. Mais je ne sais plus ce que peut bien vouloir dire ce genre d'affirmations. Je ne le suis pas moins que la plupart de mes frères en humanitude, ma tra di noi, nous n'entendons pas la même chose, quand nous parlons démocratie.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:le dernier homme troque sa liberté contre le bien-être (tout relatif d'ailleurs) ou le rêve qu'on lui vend et perd savoir et volonté
    La volonté est tellement ramollie que j'en ai pris mon parti il y a quelques années : elle est devenue rarissime, supplantée par des expédients moins engageants, peu édifiants et qui, même contrariés, s'expriment d'autant moins longtemps qu'ils compensent, au pire, par des saillies spectaculaires, des émotions d'autant plus intenses que leur intensité même les annule presque aussitôt, au mieux, par la succession rapide et indéfinie de ces mêmes émotions  : envie, désir, besoin, etc. Ni liberté, ni réel ; tel semble être le mot d'ordre général. Des sensations, toutes les sensations, rien que des sensations.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:il est privé d'une vie supérieure
    Qui veut vivre d'une vie supérieure, aujourd'hui, est pris pour un autre par des hystériques, autrement dit par ceux-là mêmes qui sont pour eux-mêmes des autres au moment où ils se croient eux-mêmes. Qui veut vivre d'une vie supérieure doit en payer le prix sans détour et se condamner à l'isolement, en pestant certes (il faut bien que ça sorte), mais il faut l'accepter.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    C'est prévu pour plus tard. Andler m'a convaincu de ses qualités.
    C'était un grand germaniste, qui a perdu beaucoup d'élèves au cours de la première guerre mondiale. Parmi les Français qui ont été les quasi contemporains de Nietzsche, il me semble être le plus proche du philosophe. Sur Nietzsche et Burckhardt, je vous recommande également ce que Curt Paul Janz en dit dans le premier tome de sa biographie.
    Que pensez-vous de la biographie d'Elie Halévy, de 1909 ?


    Dernière édition par Euterpe le Mer 27 Juil 2016 - 18:48, édité 1 fois

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