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    Pierre Clastres et la naissance de l’État

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    Dienekes
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    Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Dim 12 Juin 2016 - 16:31

    Je vous propose dans ce sujet de passer en revue le traitement que fait Pierre Clastres de la naissance de l’État. Pour ce faire, je m’appuierai sur plusieurs textes de l’auteur : Chronique des indiens Guayaki ; Recherches d’anthropologie politique ; La Société contre l’État. A noter que Recherches d’anthropologie politique contient également Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives (au chapitre 11), essai publié également seul dans un petit volume du même nom.

    Nous vivons dans une société hiérarchisée, composé de dirigeants et d’exécutants à tous les niveaux. Nous sommes nés dans cette société et, pour la plupart d’entre nous, nous n’avons rien connu d’autre. Il y a quelques centaines d’années, ce type de société était même la seule envisageable pour l’occident. D’aussi loin que remontait l’histoire, la société avait toujours été hiérarchisée et même si les modes de gouvernement avaient varié, un gouvernement était toujours présent, « nécessaire » même.

    Pourtant, des explorateurs ont fait la connaissance de « peuples sans foi, sans loi, sans roi » et l’incompréhension a alors été totale. La découverte de l’Amérique notamment, a ouvert une fenêtre pour l’occident sur un mode d’organisation de la société totalement différent du sien, sur une organisation sociale sans État, sans hiérarchie, sans relation de pouvoir.

    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 11, p171 a écrit:C’est la découverte de l’Amérique qui, on le sait, a fourni à l’Occident l’occasion de sa première rencontre avec ceux que désormais, on allait nommer Sauvages. Pour la première fois, les Européens se trouvaient confrontés à un type de société radicalement différent de tout ce que jusqu’alors ils connaissaient, ils avaient à penser une réalité sociale qui ne pouvait prendre place dans leur représentation traditionnelle de l’être social : en d’autres termes, le monde des Sauvages était littéralement impensable pour la pensée européenne. Ce n’est pas ici le lieu d’analyser en détail les raisons de cette véritable impossibilité épistémologique : elles se rapportent à la certitude, coextensive à toute l’histoire de la civilisation occidentale, sur ce qu’est et ce que doit être la société humaine, certitude exprimée dès l’aube grecque de la pensée européenne du politique, de la polis, dans l’œuvre fragmentaire d’Héraclite. A savoir que la représentation de la société comme telle doit s’incarner dans une figure de l’Un extérieure à la société, dans une disposition hiérarchique de l’espace politique, dans la fonction de commandement du chef, du roi ou du despote : il n’est de société que sous le signe de sa division en maîtres et sujets. Il résulte de cette visée du social qu’un groupement humain ne présentant pas les caractères de la division ne saurait être considéré comme une société. Or, qui les découvreurs du Nouveau Monde virent-ils surgir sur les rivages atlantiques ? « Des gens sans foi, sans loi, sans roi », selon les chroniqueurs du XVIe siècle. La cause était entendue : ces hommes à l’état de nature n’avaient point encore accédé à l’état de société. Quasi-unanimité, troublée seulement par les voix discordantes de Montaigne et La Boétie, dans ce jugement sur les Indiens du Brésil.

    L’objectif n’est pas de revenir ici sur ce qu’il s’est passé lors de cette rencontre, mais de voir, avec Pierre Clastres, ce que l’on peut tirer comme enseignement de cette confrontation entre deux modes d’organisation de la société radicalement différents. Depuis, les récits se sont accumulés pour décrire l’organisation et le mode de vie des ces peuples. Une collection comme Terre Humaine offre d’ailleurs de nombreux témoignages de ce type : Les deniers rois de Thulé (sur les Inuits de Thulé, par Jean Malaurie, créateur et directeur de la collection) ; Tristes tropiques (sur les Nambikwara entre autres, par Claude Lévi-Strauss) ; Les lances du crépuscule (sur les Achuar d’Amazonie, par Philippe Descola) ; Chronique des indiens Guayaki (sur les Guayaki du Paraguay, par Pierre Clastres) ; Yanoama (sur les Yanomami du Brésil, par Ettore Biocca racontant l’aventure vécue par Helena Valero)… pour ne citer que quelques titres que j’ai lu dans cette collection et qui présentent tous un témoignage direct sur le sujet qui nous intéresse ici. Toutes ces sociétés sont sans État, toutes refusent la séparation entre dirigeants et dirigés dans leur organisation, toutes refusent l’avènement de l’UN qui nous semble pourtant aller de soi dans toute organisation sociale.

    Balayons tout de suite un préjugé ethnocentrique très répandu : non, la société sans État n’est pas une société qui n’a pas encore découvert l’État ; elle n’est pas une société embryonnaire qui va évoluer vers une société « normale » telle que nous la connaissons en occident depuis si longtemps. Clastres montre bien, et nous allons le voir avec lui, que la société sans État refuse l’État, qu’elle reste organisée de cette façon car tout en elle est mis en œuvre pour empêcher la division sociale qui va entrainer une concentration du pouvoir dans un petit nombre de membres de la société, une division entre dominants et dominés. Dans ce type de société, la prise de pouvoir est impossible et toute tentative de ce genre se solde généralement par la mort de l’arriviste !

    Mais alors, comment une société à État peut-elle voir le jour ? C’est l’un des problèmes fondamentaux traités par Clastres. Si la société sans État est conçue pour résister à cette prise de pouvoir qu’est la création de l’État, comment se fait-il que l’État ai pu voir le jour ? Comment, à un moment donné, une société sans État se transforme en société à État ? Il y a bien sûr une solution facile : la prise de pouvoir par une autre société à État qui engloutit la société sans État. Cependant, cette situation, facile à imaginer et même à constater dans les récits historiques, ne peut être la seule explication. A un moment donné, les premières sociétés sans États ont dû se transformer par elles-mêmes et c’est ce mécanisme que Clastres souhaite analyser.

    Je vous propose donc ici de suivre Clastres dans cette analyse. Je commencerai par traiter du sujet de la chefferie qui peut être, à tort, confondu avec le lieu du pouvoir dans les sociétés sans État ; je décrirai ensuite les fondations de la société sans État telle que l’analyse Clastres ; enfin, nous pourrons envisager les pistes possibles pour une naissance de l’État et finir par celle qui semble la plus probable pour Clastres.

    Mon objectif, avec l’ouverture de ce sujet, est de mettre par écrit ce que j’ai retiré de la lecture de Clastres. En premier lieu, ça me permet d’organiser mes pensées sur ce sujet ; en second lieu, ça me permet d’avoir votre retour sur certains points qui pourraient ne pas être assez clairs ou même faux ; enfin, ça incitera peut-être quelques personnes à la lecture de Clastres. Ceci n’est que ma restitution d’un élément de son œuvre et, comme toujours, ça ne dispense pas de la lecture de l’œuvre elle-même si toutefois ce sujet vous intéresse. Si vous avez d’autres références en tête sur ce sujet, leur confrontation peut également être intéressante.

    aliochaverkiev

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Lun 13 Juin 2016 - 20:28

    Je ferai partie de ceux qui vous suivront. J'ai commandé "recherches d'anthropologie politique" pour mieux vous accompagner. Recommandriez-vous d'acquérir un autre livre sur le sujet ? (sujet que je ne connais pas).

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Jeu 16 Juin 2016 - 22:48

    La société contre l’État est également un très bon texte. Pour le plaisir de lecture, je vous recommande également Chronique des Indiens Guayaki (comme toute la collection Terre Humaine d’ailleurs, si l’ethnologie vous intéresse). Mais dans un premier temps, vous pourrez déjà voir avec Recherches d’anthropologie politique si le sujet principal de Clastres vous intéresse.

    Je posterai la seconde partie ce week-end…

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Mar 28 Juin 2016 - 22:36

    Pour commencer, je vous propose de passer en revue le fonctionnement d’un organe présent dans certaines sociétés sans État : la chefferie. En effet, il serait tentant de voir dans la chefferie le lieu de la domination dans les sociétés sans État alors qu’il n’en est rien. D’une part, la chefferie n’est pas, de fait, le lieu de la domination, mais elle ne peut même pas en être l’origine. L’analyse qu’en fait Clastres montre en effet que la prise de pouvoir par un chef de tribu est, à minima, très improbable.

    Commençons par regarder la fonction d’un chef de tribu :
    Pierre Clastres, Chronique des indiens Guayaki, Chapitre 3, P84 a écrit:Je tenais là, tout simplement, la nature essentielle du pouvoir politique chez les Indiens, la relation réelle entre la tribu et son chef. En tant que leader des Aché, Jyvukugi devait parler, c’était cela qu’ils attendaient de lui et c’est à cette attente qu’il répondant en allant, de tapy en tapy, « informer » les gens. Pour la première fois, je pouvais observer directement, car elle fonctionnait, transparente, sous mes yeux, l’institution politique des Indiens. Un chef n’est point pour eux un homme qui domine les autres, un homme qui donne des ordres et à qui l’on obéit ; aucun Indien n’accepterait cela, et la plupart des tribus sud-américaines ont préféré choisir la mort et la disparition plutôt que de supporter l’oppression des Blancs. Les Guayaki, voués à la même philosophie politique « sauvage », séparaient radicalement le pouvoir et la violence : pour prouver qu’il était digne d’être chef, Jyvukugi devait démontrer qu’à la différence du Paraguayen il n’exerçait pas sont autorité moyennant la coercition, mais qu’au contraire il la déployait dans ce qui est le plus opposé à la violence, dans l’élément du discours, dans la parole.
    Ce qui est attendu d’un chef indien, les compétences et traits de caractère qui lui permettent de se retrouver à la tête de la tribu, permet d’avoir une idée sur sa véritable fonction. Commençons donc par suivre Clastres dans cette analyse :
    Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 2, p27 a écrit:En un texte de 1948, R. Lowie, analysant les traits distinctifs du type de chef ci-dessus évoqué, par lui nommé titular chief, isole trois propriétés essentielles du leader indien, que leur récurrence au long des deux Amériques permet de saisir comme condition nécessaire du pouvoir dans ces régions :
    1. Le chef est un « faiseurs de paix » ; il est l’instance modératrice du groupe, ainsi que l’atteste la division fréquente du pouvoir en civil et militaire ;
    2. Il doit être généraux de ses biens, et ne peut se permettre, dans se déjuger, de repousser les incessantes demandes de ses « administrés ».
    3. Seul un bon orateur peut accéder à la chefferie.

    Pour l’instant, regardons les trois caractéristiques énoncées par Lowie : modérateur, généreux, orateur. Clastres ajoute une quatrième propriété qui a son importance dans l’analyse : le chef est généralement le seul à être polygame dans la tribu. Ce n’est pas toujours le cas et, par exemple, les Achuar décrits par Philippe Descola ont une pratique plus répandue de la polygamie du fait de la mortalité importante des hommes due aux luttes incessantes. Cependant, dans la majorité des cas, les membres de la tribu acceptent un déséquilibre démographique pour permettre au chef de disposer de plusieurs femmes.

    La nécessité du premier rôle est assez facile à imaginer : dans des sociétés où la violence est constamment présente, il est nécessaire de travailler à la cohésion du groupe. Les individus se querellent assez fréquemment et ces querelles peuvent dégénérer en violence si personne n’est là pour modérer les ardeurs des uns et des autres. Le troisième trait, l’éloquence, est un impératif pour assurer correctement cette première fonction.

    Le second trait, la générosité, est indispensable pour la popularité du chef. Qu’un chef vienne a en avoir assez des sollicitations constantes des membres de sa tribu, il sera remplacé. Cette générosité est notée par Lévi-Strauss :
    Clause Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Chapitre XXIX a écrit:Les chefs de bande étaient mes meilleurs informateurs et, conscient de leur position difficile, j’aimais les récompenser libéralement, mais j’ai rarement vu un de mes présents rester dans leurs mains pour une période supérieur à quelques jours. Chaque fois que je prenais congé d’une bande après quelques semaines de vie commune, les indigènes avaient eu le temps de devenir les heures propriétaires de haches, de couteaux, de perles, etc. Mais en règle générale, le chef se trouvait dans le même état de pauvreté qu’au moment de mon arrivée. Tout ce qu’il avait reçu (qui était considérablement au-dessus de la moyenne attribuée à chacun) lui avait déjà été extorqué. Cette avidité collective accule souvent le chef à une sorte de désespoir. Le refus de donner tient alors à peu près la même place, dans cette démocratie primitive, que la question de confiance dans un parlement moderne. Quand un chef en vient à dire : « C’est fini de donner ! C’est fini d’être généreux ! Qu’un autre soit généreux à ma place ! », il doit vraiment être sûr de son pouvoir, car son règne est en train de passer par sa crise la plus grave.

    Vient maintenant la question de la polygamie. Clastres note d’abord que le recours à la polygamie peut être un moyen pour le chef d’assumer sa générosité : une plus forte main-d’œuvre dans son foyer lui permet de contenter plus facilement les membres de sa tribu. Cependant, cette première hypothèse ne tient pas, en tout cas n’explique pas tout. En effet, l’échange est largement déséquilibré en faveur du chef : la tribu donne son bien le plus précieux, les femmes, pour se voir distribuer quelques biens matériels. Ce point est tout de même surprenant : comment expliquer qu’un chef indien, sans réel pouvoir de coercition auprès des membres de sa tribu, puisse soutirer un prix aussi exorbitant pour ses services ? Et Clastres montre que ce n’est pas au niveau de l’échange qu’il faut considérer cette situation, le chef est totalement incapable de remettre en circulation la richesse donnée. Et ce déséquilibre n’est pas innocent, le chef est intentionnellement placé en position de débiteur de la société. Ce faisant, il ne peut briguer une position de pouvoir, il est au contraire mis au service de la société. Un exemple relaté par Lévi-Strauss illustre assez bien cette position :
    Clause Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Chapitre XXVIII a écrit:Peu après cependant, les Indiens se perdirent : le nouvel itinéraire était moins simple qu’ils ne l’avaient imaginé. Vers le soir il fallut s’arrêter dans la brousse ; on nous avait promis du gibier, les indigènes comptaient sur nos carabines et n’avaient rien emporté, nous en possédions que des provisions de secours qu’il était impossible de partager entre tous. Une troupe de cervidés qui paissaient aux bords d’une source s’enfuit à notre approche. Le lendemain matin régnait un mécontentement général, visant ostensiblement le chef tenu pour responsable d’une affaire que lui et moi nous avions combinée. Au lieu d’entreprendre une expédition de chasse ou de cueillette, chacun décida de se coucher à l’ombre des abris, et on laissa le chef découvrir seul la solution du problème. Il disparut, accompagné par l’une de ses femmes ; vers le soir, on les vit tous deux revenir, leurs lourdes hottes remplies de sauterelles qu’ils avaient passé la journée entière à récolter. Bien que le pâté de sauterelles ne sit pas un plat très apprécié, tout le monde mangea avec appétit et retrouva sa belle humeur.

    Il existe cependant une situation ou le chef peut exercer une influence plus directe sur les membres de la tribu : la guerre.
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 2, P39 a écrit:Il est une circonstance cependant où les sociétés indiennes tolèrent la rencontre provisoire de la chefferie et de l’autorité : la guerre, seul moment peut-être où un chef accepte de donner des ordres et ses hommes de les exécuter (et encore il y faudrait voir de plus près).
    Cependant, les limites de cet exercice du pouvoir peuvent se comprendre dans l’analyse de deux situations. La première situation se trouve dans l’histoire de Fusiwe, comme indiqué plus haut : chef de guerre respecté, dès qu’il entend « abuser » de la confiance des membres de la tribu qu’il souhaite engager dans une guerre dont ils ne veulent pas, il est abandonné à une mort certaine. Respecté pour son courage et son sens tactique, il n’en reste pas moins impuissant à mobiliser les forces de la tribu pour se lancer dans une vengeance personnelle.
    Ettore Bicocca, Yanoama, P274 a écrit:Ce fut là l’origine de sa colère et la cause de sa mort. Lorsqu’il commença à faire noir, son oncle, touchawa des Patanawétéri, cria : « Taisez-vous tous ! écoutez ce que veut dire mon fils. » Il appelait son fils le touchawa. Fousiwé parla lentement ; tous l’écoutaient en silence. « J’ai planté beaucoup de tabac », dit-il, « et les Pichaansétéri ont cassé les feuilles et arraché les plantes. Que veulent-ils de moi ? Ils veulent que je les tue. Ils font cela parce qu’ils sont encore tous vivants. J’en tuerai un, pour qu’ils aient une raison de m’en vouloir ; c’est moi qui devrais leur en vouloir, à eux qui m’ont blessé à l’œil ; mais je ne peut en voulais pas. » Il parla longtemps : « Ce sont des fainéants ; ils n’ont pas de tabac et marchent dans mes pas pour prendre le mien. » Il parla, parla jusqu’à la nuit avancée.
    Lorsque Fousiwé eut fini, son vieil oncle répondit : « O mon fils, tu ne dois pas flécher. Pourquoi penses-tu à tuer ? Crois-tu que tuer soit une plaisanterie ? Si aujourd’hui tu tues, demain tes enfants seront seuls et abandonné. \[…] »
    Fusiwe va s’entêter dans son désir de vengeance et, ne pouvant mobiliser les membres de sa tribu, va y laisser la vie. Il entendait engager la tribu dans un conflit portant sur une vengeance personnelle et, à partir du moment où les autres membres ont manifesté la volonté de ne pas le suivre, il ne peut rien faire pour les mobiliser malgré le prestige dont il dispose.
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 2, P38 a écrit:Disons simplement que la personne de Fusiwe illustre parfaitement la conception indienne du pouvoir, radicalement différente de la nôtre en ce sens que tout l’effort du groupe tend précisément à séparer chefferie et coercition et donc à rendre en un sens le pouvoir impuissant.
    […]
    Pour avoir tenté d’entraîner sa tribu en une expédition guerrière qu’elle refusait, pour avoir confondu son désir et les intentions du groupe, Fusiwe se perdit. Délaissé de presque tous, il persista néanmoins à faire sa guerre pour y laisser finalement la vie.

    Il faut noter que la fonction de chef ne dissuade pas systématiquement celui qui l’occupe d’essayer de prendre le pouvoir, ou au moins d’exercer une influence sur les autres membres de la tribu. Simplement, s’il s’y essaye un peut trop hardiment, il risque de perdre son pouvoir ou même sa vie. Fusiwe a essayé et a perdu la vie. Claude Lévi-Strauss relate un autre type de tentative de s’imposer : un chef Nambikwara fait mine de savoir écrire et lire pour en imposer aux membres de son groupe lors d’une distribution de cadeaux.
    Clause Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Chapitre XXVIII a écrit:Or, à Peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts : à celui-ci, contre un arc et des flèches, un sabre d’abatis ! à tel autre, des perles ! pour des colliers… Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance du Blanc et qu’il participait à ses secrets.

    Mais il ne faut pas se tromper, les chefs sont des hommes comme les autres, ils ont la tentation de s’imposer, ils peuvent parfois souhaiter se faire obéir, convertir leur prestige en pouvoir… Cependant, la société à laquelle ils appartiennent ne va pas les laisser faire. Si la tentative relativement innocente du chef Nambikwara en reste là, l’exemple de Fusiwe montre que cette résistance à toute prise de pouvoir peut être radicale.

    Une seconde situation est analysée par Clastres au chapitre 12 de Recherches d’anthropologie politique met encore mieux en avant ce mécanisme : le fonctionnement des sociétés à caste de guerriers (Hurons, Iroquois, Cheyennes et Apaches par exemple). Il est surprenant de prime abord de voir des sociétés tolérer et même encourager la création d’un groupe de guerriers qui bénéficie d’un prestige très important. Comment un tel groupe peut-il être maitrisé par la société et empêché de prendre le pouvoir ? C’est ce qu’analyse Clastres dans ce chapitre :
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 12, P239 a écrit:La tribu accepte que se constitue en son sein un groupe autonome d’homme de guerre, dont elle encourage la vocation par une généreuse reconnaissance de prestige. Mais ce groupe de prestige ne risque-t-il pas de devenir groupe de pression, puis groupe de pouvoir ? Or, il est trop tard pour le guerrier : s’il ne renonce pas à l’être en perdant honteusement la face, il se trouve piégé sans remède dans sa propre vocation, prisonnier de son désir de gloire qui le conduit tout droit à la mort. Il y a échange entre la société et le guerrier : le prestige contre l’exploit. Mais dans ce face à face, c’est la société qui, maîtresse des règles du jeu, a le dernier mot : car l’ultime échange, c’est celui de la gloire éternelle contre l’éternité de la mort. D’avance, le guerrier est condamné à mort par la société : point d’heur pour le guerrier sauvage, seulement la certitude du malheur. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Parce que le guerrier pourrait faire le malheur de la société, en y introduisant le germe de la division, en devenant organe séparé du pouvoir. Tel est le mécanisme de défense que la société primitive met en place pour conjurer le risque dont est porteur, comme tel, le guerrier : la vie du corps social indivisé, contre la mort du guerrier.

    Le prix à payer pour le prestige d’être un guerrier est la mort à relativement brève échéance. Au moment où il s’engage sur cette voie, le guerrier n’a qu’un chemin à suivre s’il ne souhaite pas perdre la face et tout le prestige acquis : il doit enchainer les actes de bravoure jusqu’à sa mort. La société est protégée contre toute tentative de prise de pouvoir : soit les guerriers sont des étoiles filantes engagés dans une course au prestige qui ne peut que se terminer de façon tragique ; soit ils se déjugent et perdent tout prestige.

    La chefferie et les castes de guerriers ne peuvent donc pas être à l’origine de la prise de pouvoir par un individu ou un groupe d’individus. La création de l’État ne peut pas venir des chefs ou des guerriers, ils sont soumis à une surveillance trop étroite. Le moindre écart et c’est la fin de leur prestige si ce n’est celle de leur vie, tout simplement. La société sans État est construite pour résister à ce type de prise de pouvoir et ce n’est pas surprenant, sans ces mécanismes cette prise de pouvoir aurait eu lieu très rapidement et ces sociétés sans État n’existeraient même pas.

    kercoz

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  kercoz le Mer 29 Juin 2016 - 16:11

    @Dienekes a écrit:La création de l’État ne peut pas venir des chefs ou des guerriers, ils sont soumis à une surveillance trop étroite. Le moindre écart et c’est la fin de leur prestige si ce n’est celle de leur vie, tout simplement. La société sans État est construite pour résister à ce type de prise de pouvoir et ce n’est pas surprenant, sans ces mécanismes cette prise de pouvoir aurait eu lieu très rapidement et ces sociétés sans État n’existeraient même pas.

    Votre analyse montre bien que le rôle du "chef" est plus proche de celui de l'ouvrier communal que celui du despote. Pourtant cette "polygamie des chefs", à la fois récompense et motivation, pour un rôle peu recherché et main d'œuvre accrue du service communal, peut elle, être à l'origine de la dynamique étatique. Lévi-Strauss mentionne le déséquilibre des jeunes couples occasionné par cette polygamie. Ce déséquilibre induirait une procédure de "razzia" de femmes chez des voisins. Procédure probablement pré existante dans des périodes de disette ou les "no man 's land" frontières sont exploités.
    Les implications itératives de ces captures sont nombreuses et imprévisibles. Entre autres, celle du développement des échanges et du commerce sur lequel un développement d'une structure centralisé étatique peut s'appuyer. Celle, aussi, du développement d'une Aristocratie guerrière patriarcale s'opposant au matriarcat initial.

    aliochaverkiev

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Sam 2 Juil 2016 - 10:40

    @Dienekes a écrit:
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 11, p171 a écrit: A savoir que la représentation de la société comme telle doit s’incarner dans une figure de l’Un extérieure à la société, 
    Je ne crois pas que l'État surgisse d'une Idée (l'Un) je crois que les organisations sociales surgissent d'une confrontation des sociétés avec des réalités qui changent selon les endroits. Confer Ian Morris (Pourquoi l'Occident domine le monde..pour l'instant) où son fil directeur ne sont pas les Idées mais...la Géographie.

    aliochaverkiev

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Sam 2 Juil 2016 - 10:42

    Questions : concernant les sociétés que vous décrivez ce sont  des sociétés de chasseurs-cueilleurs ? Sont-ils néanmoins sédentarisés ? (ont-ils un territoire donné?).

    aliochaverkiev

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Sam 2 Juil 2016 - 10:56

    @Dienekes a écrit:Lowie, analysant les traits distinctifs du type de chef ci-dessus évoqué, par lui nommé titular chief, isole trois propriétés essentielles du leader indien, que leur récurrence au long des deux Amériques permet de saisir comme condition nécessaire du pouvoir dans ces régions :
    1. Le chef est un « faiseur de paix » ; il est l’instance modératrice du groupe, ainsi que l’atteste la division fréquente du pouvoir en civil et militaire ;
    2. Il doit être généraux de ses biens, et ne peut se permettre, dans se déjuger, de repousser les incessantes demandes de ses « administrés ».
    3. Seul un bon orateur peut accéder à la chefferie.

    Intéressante cette énumération. Car nous retrouvons cette notion de chefferie dans quantité de micro-communautés actuelles. Prenons une équipe d'experts (ne disons pas  experts en quoi) composée de femmes et d'hommes de même formation (universitaire ou assimilée) formant communauté au sein d'un ensemble économique plus grand -ce sont donc des salariés- et bien cette communauté de salariés aura un chef (je prends cet exemple parce que c'est un exemple d'expérience personnelle, donc c'est un exemple que j'ai éprouvé et donc je peux en parler d'une manière qui ne soit pas qu'intellectuelle). Ce chef devra, pour durer, respecter les trois critères ci-dessus : apaiser les conflits, être généreux de son temps, et...savoir parler. La Parole est effet le vrai lieu du pouvoir. Celui qui possède la parole possède le pouvoir à condition de ne pas exercer la parole en son nom mais au nom de principes qui transcendent la communauté.

    Ce qui est étonnant c'est que votre travail peut être détourné de son objectif, votre travail peut permettre de remettre les pendules à l'heure dans nos sociétés actuelles (et je ne parle pas seulement de la tête de l'État, mais aussi de toute micro-communauté réunie autour d'un objet commun, comme ici-même) en décrivant comment la chefferie doit être exercée pour parvenir à une certaine harmonie.

    aliochaverkiev

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Sam 2 Juil 2016 - 11:01

    @Dienekes a écrit:

    Vient maintenant la question de la polygamie. Clastres note d’abord que le recours à la polygamie peut être un moyen pour le chef d’assumer sa générosité : une plus forte main-d’œuvre dans son foyer lui permet de contenter plus facilement les membres de sa tribu. 
     N' y a t il pas là une hiérarchie tout de même? les hommes sont au dessus des femmes non ? elles semblent être des objets.

    aliochaverkiev

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Sam 2 Juil 2016 - 11:05

    @Dienekes a écrit:
    Clause Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Chapitre XXVIII a écrit:Peu après cependant, les Indiens se perdirent : le nouvel itinéraire était moins simple qu’ils ne l’avaient imaginé. Vers le soir il fallut s’arrêter dans la brousse ; on nous avait promis du gibier, les indigènes comptaient sur nos carabines et n’avaient rien emporté, nous en possédions que des provisions de secours qu’il était impossible de partager entre tous. Une troupe de cervidés qui paissaient aux bords d’une source s’enfuit à notre approche. Le lendemain matin régnait un mécontentement général, visant ostensiblement le chef tenu pour responsable d’une affaire que lui et moi nous avions combinée. Au lieu d’entreprendre une expédition de chasse ou de cueillette, chacun décida de se coucher à l’ombre des abris, et on laissa le chef découvrir seul la solution du problème. Il disparut, accompagné par l’une de ses femmes ; vers le soir, on les vit tous deux revenir, leurs lourdes hottes remplies de sauterelles qu’ils avaient passé la journée entière à récolter. Bien que le pâté de sauterelles ne sit pas un plat très apprécié, tout le monde mangea avec appétit et retrouva sa belle humeur.
     Ce que vous décrivez là se passe dans les micro communautés dont je vous parlais plus haut. Si vous embarquez votre équipe dans une impasse, ce sera à vous de trouver les solutions. L'équipe ira "dormir" et attendra.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Sam 2 Juil 2016 - 11:12

    @Dienekes a écrit:Cependant, les limites de cet exercice du pouvoir peuvent se comprendre dans l’analyse de deux situations. La première situation se trouve dans l’histoire de Fusiwe, comme indiqué plus haut : chef de guerre respecté, dès qu’il entend « abuser » de la confiance des membres de la tribu qu’il souhaite engager dans une guerre dont ils ne veulent pas, il est abandonné à une mort certaine. Respecté pour son courage et son sens tactique, il n’en reste pas moins impuissant à mobiliser les forces de la tribu pour se lancer dans une vengeance personnelle.
    C'est passionnant ! car c'est c'est ce qui se passe dans nos démocraties. Si le "chef" veut embarquer le peuple dans une voie dans laquelle le peuple de se reconnaît pas ça ne marche pas (le Brexit... ou la défiance de tant de gens en l'Europe; parce que l'Europe ne se fait qu'en embarquant les élites alors elle ne peut se faire;  il faut embarquer tout le monde! et non pas suivre ses seules convictions. Au fond nos démocraties ne sont pas aussi éloignées des sociétés "sauvages" que vous décrivez)

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Lun 4 Juil 2016 - 23:17

    @kercoz a écrit:Votre analyse montre bien que le rôle du "chef" est plus proche de celui de l' ouvrier communal que celui du despote. Pourtant cette "polygamie des chefs" à la fois récompense et motivation pour un rôle peu recherché et main d' œuvre accrue du service communal, peut elle, être à l' origine de la dynamique étatique. Lévi Strauss mentionne le déséquilibre des jeunes couples occasionné par cette polygamie. Ce déséquilibre induirait une procédure de "razzia" de femmes chez des voisins. Procédure probablement pré existante dans des périodes de disette ou les "no man 's land" frontières sont exploités.
    Les implications itératives de ces captures sont nombreuses et imprévisibles. Entre autres, celle du développement des échanges et du commerce sur lequel un développement d' une structure centralisé étatique peut s'appuyer. Celle , aussi, du développement d' une Aristocratie guerrière patriarcale s'opposant au matriarcat initial.
    J’aime bien votre idée de l’« ouvrier communal », ça me semble une bonne image. Pour ce qui est de votre question, selon l’analyse de Clastres, la polygamie des chefs est là pour créer une dette que le chef ne peut parvenir à rembourser et donc à le mettre en situation permanente de débiteur. Cette situation ne lui permet pas d’acquérir plus de pouvoir, au contraire. Les « razzias » chez les voisins et autres actes de violence sont également là pour conserver ce refus de l’UN, comme Clastres l’analyse dans Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives, vous trouverez un résumé (trop succinct) des idées ICI.

    Vous mentionnez également les échanges et le commerce et ce sont effectivement des structures qui sont du côté de l’UN que la société sans État veut combattre, par la primauté de la violence justement.

    Dire qu’aucune société n’a pu basculer du NOUS à l’UN à la faveur d’un chef un peu trop entreprenant, aidé par des circonstances particulières, je ne serais pas aussi catégorique, qui sait… Par contre, ça semble réellement être un mode de basculement très improbable tant la chefferie est mise sous contrôle. Clastres identifie une autre source à ce basculement que j’indiquerai plus tard et qui me semble également plus crédible.

    @aliochaverkiev a écrit:Je ne crois pas que l'État surgisse d'une Idée (l'Un) je crois que les organisations sociales surgissent d'une confrontation des sociétés avec des réalités qui changent selon les endroits. Confer Ian Morris (Pourquoi l'Occident domine le monde..pour l'instant) où son fil directeur ne sont pas les Idées mais...la Géographie.
    Certes non et ce n’est pas ce que Clastres propose non plus. L’UN et le NOUS ne sont des idées que dans la tête de l’ethnologue qui tente de catégoriser ces deux types d’organisation de la société. Ce qui fait surgir l’État est justement la question de fond de Clatres et ce que nous allons parcourir ici. Ce n’est certainement pas une idée qui peut opérer ce basculement et vous avez parfaitement raison sur ce point. Reste qu’à un moment, les sociétés sans État abandonnent le NOUS au profit de l’UN dans un mouvement qui semble aller totalement à l’encontre de tout ce qu’elles ont construit et c’est ce moment de bascule, absurde a priori, qu’il convient d’étudier.

    @aliochaverkiev a écrit:Questions : concernant les sociétés que vous décrivez ce sont  des sociétés de chasseurs-cueilleurs ? Sont-ils néanmoins sédentarisés ? (ont-ils un territoire donné?).
    C’est variable en fonction des sociétés, certaines sont nomades et vivent de chasse et de cueillette (Nambikwara et Guayaki), d’autres plus ou moins sédentarisées et cultivent des jardins même si la chasse reste primordiale (Ashuar). Il me semble qu’il y a toujours une sorte de « territoire donné », même pour des nomades, car autour se trouvent des tribus plus ou moins « hostiles ».

    @aliochaverkiev a écrit:Intéressante cette énumération. Car nous retrouvons cette notion de chefferie dans quantité de micro-communautés actuelles. Prenons une équipe d'experts (ne disons pas  experts en quoi) composée de femmes et d'hommes de même formation (universitaire ou assimilée) formant communauté au sein d'un ensemble économique plus grand -ce sont donc des salariés- et bien cette communauté de salariés aura un chef (je prends cet exemple parce que c'est un exemple d'expérience personnelle, donc c'est un exemple que j'ai éprouvé et donc je peux en parler d'une manière qui ne soit pas qu'intellectuelle). Ce chef devra, pour durer, respecter les trois critères ci-dessus : apaiser les conflits, être généreux de son temps, et...savoir parler. La Parole est effet le vrai lieu du pouvoir. Celui qui possède la parole possède le pouvoir A CONDITION DE NE PAS EXERCER LA PAROLE EN SON NOM MAIS AU NOM DE PRINCIPES QUI TRANSCENDENT LA COMMUNAUTE.
    @aliochaverkiev a écrit:Ce que vous décrivez là se passe dans les micro communautés dont je vous parlais plus haut. Si vous embarquez votre équipe dans une impasse, ce sera à vous de trouver les solutions. L'équipe ira "dormir" et attendra.
    @aliochaverkiev a écrit:C'est passionnant ! car c'est c'est ce qui se passe dans nos démocraties. Si le "chef" veut embarquer le peuple dans une voie dans laquelle le peuple de se reconnaît pas ça ne marche pas (le Brexit... ou la défiance de tant de gens en l'Europe; parce que l'Europe ne se fait qu'en embarquant les élites alors elle ne peut se faire;  il faut embarquer tout le monde! et non pas suivre ses seules convictions. Au fond nos démocraties ne sont pas aussi éloignées des sociétés "sauvages" que vous décrivez)
    @aliochaverkiev a écrit:Ce qui est étonnant c'est que votre travail peut être détourné de son objectif, votre travail peut permettre de remettre les pendules à l'heure dans nos sociétés actuelles  (et je ne parle pas seulement de la tête de l'État, mais aussi de toute micro-commuauté réunie autour d'un objet commun, comme ici-même) en décrivant comment la chefferie doit être exercée pour parvenir à une certaine harmonie.
    Attention, vous sombrez là dans un ethnocentrisme fatal à la compréhension de l’auteur. Nous ne vivons pas dans le même type d’organisation sociale et les exemples que vous indiquez ne sont en rien comparables aux organisations sans État. La différence politique est très facile à voir (lorsqu’une loi est votée, elle s’impose à vous) et l’organisation même des entreprises ne laisse aucun doute sur ce point (le salariat est une relation de subordination). Le chef dans une société à État a un pouvoir de coercition, de même que celui qui vous paye dans une entreprise.

    @aliochaverkiev a écrit:N' y a t il pas là une hiérarchie tout de même? les hommes sont au dessus des femmes non ? elles semblent être des objets.
    Il y a généralement une séparation des tâches très marquée, mais parler de hiérarchie est assez risqué. Chez les Guayaki, par exemple, l’outil de l’homme est l’arc (pour la chasse) et celui de la femme est le panier (pour la cueillette) et cette différence est même marquée par un tabou : l’homme ne touche pas au panier et la femme ne touche pas à l’arc. Il y a une « préférence sociale » globale pour l’homme pourvoyeur de gibier et cette préférence oriente par exemple le choix des victimes dans les sacrifices (on sacrifiera moins facilement un futur chasseur), ce qui entraîne un déficit de femmes et, par suite, une polyandrie. Cependant, ça ne marque pas pour autant une domination systématique de l’homme sur la femme et cette dernière aura le dernier mot, par exemple, lorsqu’elle décidera de prendre pour mari secondaire un chasseur dont elle se sera entichée. Au-delà des préférences sociales qui touchent à la survie du groupe (en ce sens vous pouvez éventuellement parler de « hiérarchie » même si ça me semble délicat), l’homme n’a pas plus de pouvoir sur sa femme que le chef sur les membres de sa communauté. Quant à parler de les considérer comme des objets, ça n’a aucun fondement : ce qui est donné au chef, c’est la possibilité de se marier plusieurs fois, pas la "possession" de plusieurs femmes. La nuance est importante, une femme Guayaki à laquelle le premier mari refuserait un mari secondaire pourrait bien décider de le quitter pour ce second chasseur, le laissant sans aucune épouse et probablement sans espoir d'en trouver une nouvelle.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  aliochaverkiev le Mar 5 Juil 2016 - 20:59

    Merci pour vos réponses. En fait à propos des trois qualités du chef, pacifier, être généreux, savoir dire la Parole, je ne cherchais pas à plaquer notre situation sociale d'aujourd'hui sur celle des sociétés primitives mais au contraire à plaquer la structure des sociétés primitives sur notre société ! De même que la structure d'une cellule primitive est la même que celle des cellules des organismes évolués, ne pourrait-on pas penser que les trois qualités d'un chef, même noyé dans un environnement différent, devraient être exigées aujourd'hui encore pour que l'harmonie sociale soit mieux assurée ? Bien sûr c'est pure spéculation !!! Je vous laisse continuer.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  kercoz le Mar 5 Juil 2016 - 22:44

    @Dienekes a écrit:
    Vous mentionnez également les échanges et le commerce et ce sont effectivement des structures qui sont du côté de l’UN que la société sans État veut combattre, par la primauté de la violence justement.
    Je me permets une remarque.
    Il faut bien discerner violence et agressivité.
    La violence peut être une des formes de l' agressivité. Mais il en est beaucoup d'autres bien plus efficaces. L' agressivité inhibée et même retournée contribue à la structuration du groupe. Je cite souvent les coiffes Bretonnes qui diffèrent à chaque village et qui sont inconsciemment une forme atténuée, voire ludique de l' agressivité ( entre groupe cette fois ci)

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Mer 13 Juil 2016 - 15:28

    @aliochaverkiev a écrit:Merci pour vos réponses. En fait à propos des trois qualités du chef, pacifier, être généreux, savoir dire la Parole, je ne cherchais pas à plaquer notre situation sociale d'aujourd'hui sur celle des sociétés primitives mais au contraire à plaquer la structure des sociétés primitives sur notre société ! De même que la structure d'une cellule primitive est la même que celle des cellules des organismes évolués, ne pourrait-on pas penser que les trois qualités d'un chef, même noyé dans un environnement différent, devraient être exigées aujourd'hui encore pour que l'harmonie sociale soit mieux assurée ? Bien sûr c'est pure spéculation !!! Je vous laisse continuer.
    Difficile d’aller contre des qualités de ce type, ce sont probablement des atouts intéressants pour un leader, aujourd’hui comme hier. Cependant, les limites de la comparaison entre les deux modes d’organisation sont toujours présentes et dans un sens comme dans l’autre, le rapprochement me semble hasardeux. Nous pouvons trouver actuellement des modes de management ou la « pacification » et la « parole » sont laissées au second plan au profit de « l’efficacité » par exemple. Même si chacun peut réprouver ce type de choix, l’UN tend vers une efficacité dont le NOUS n’a absolument pas besoin et les organisations prendront une allure toute différente sur ce simple point de départ. Il y a certainement pas mal d’idées à tirer d’une comparaison de ce type, mais je ne me sens pas à l’aise pour m’y exercer. Pas pour l’instant en tout cas.

    @kercoz a écrit:Je me permets une remarque.
    Il faut bien discerner violence et agressivité.
    La violence peut être une des formes de l' agressivité. Mais il en est beaucoup d'autres bien plus efficaces. L' agressivité inhibée et même retournée contribue à la structuration du groupe. Je cite souvent les coiffes Bretonnes qui diffèrent à chaque village et qui sont inconsciemment une forme atténuée, voire ludique de l' agressivité ( entre groupe cette fois ci)
    Certainement, de nombreuses situations de confrontation agressives surviennent dans le groupe lui-même et entre groupes tels que des luttes ritualisées. Certaines de ces confrontations sont organisées pour résoudre les conflits à l’intérieur du groupe (« jepy rave » chez les Guayaki, la « feinte vengeance » se terminant par un coup d’arc sur la tête d’un rival amoureux) ou à l’extérieur (lutte rituelle à coup de bâton pour faire « passer la colère » entre groupes chez les Yanomami).

    Je posterai demain la suite de ma restitution.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Jeu 14 Juil 2016 - 19:50

    Afin de mieux comprendre comment une société sans État peut donner naissance à ce nouveau mode d'organisation, je vous propose d'analyser les fondations de la société dans son mode d'organisation premier. Nous pourrons ensuite étudier les éléments qui caractérisent cette bascule pour enfin prendre en compte ce que Clastres pressent comme point d'origine de ce changement radical.

    Un premier point intéressant à noter dans l'organisation des sociétés sans État concerne leur position par rapport à leur histoire propre : l'histoire n'existe pas réellement dans ce type de société, elles sont dans un présent qui diffère radicalement d'un passé fondateur. Leurs lois et leurs coutumes viennent généralement de ce passé fondateur, extérieur à la société.
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 5, P65 a écrit:l’ordre de la Loi, comme institution du social (ou du culturel), est contemporain non pas des hommes, mais d’un temps d’avant les hommes, il s’origine dans le temps mythique, pré-humain, la société trouve sa fondation à l’extérieur d’elle-même, dans l’ensemble des règles et instructions léguées par les grands ancêtres ou les héros culturels souvent désignés, les uns et les autres, du nom de Père, Grand-Père, ou Notre Père Véritable.
    Dans toutes ces sociétés, nous trouvons un groupe de mythes fondateurs situés dans un passé très lointain expliquant la majorité des comportements à avoir ou à ne pas avoir dans la société présente. Cette dernière semble alors suspendue dans un éternel présent fait de la répétition du même à l'infini. Cette répétition du même est un moyen de conservation d'un ordre social immuable. Il permet d'interdire une évolution qui aboutirait, par exemple, à la prise de pouvoir d'un individu sur les autres, à la naissance de l'UN.

    D'autres mécanismes sont en place pour éviter cette naissance de l'UN. Par exemple, le NOUS est marqué concrètement dans la chair de chacun des individus au travers de rites de passage dont la douleur marquera les esprits aussi durablement que les cicatrices laissées sur la chair.
    Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 10, p159 a écrit:Les sociétés archaïques, sociétés de la marque, sont des sociétés sans État, des sociétés contre l’État. La marque sur le corps, égale sur tous les corps, énonce : Tu n’auras pas le désir du pouvoir, tu n’auras pas le désir de soumission. Et cette loi non séparée ne peut trouver pour s’inscrire qu’un espace non séparé : le corps lui-même.
    Pour vous donner une idée de ce que ce type de cérémonie représente, voici celle du jaycha bowo, marquant le passage à l’âge adulte chez les Guayaki (vers 22 ans environ).
    Pierre Clastres, Chronique des Indiens Guayaki, Chapitre IV, P141 a écrit:Lorsque le temps est venu, un ancien de la tribu dit : « Tu n’es déjà plus un betagi. Tu es un homme fait; c’est pourquoi je veux fendre le tatouage; je serai celui qui fendra ton dos. » Ce n’est pas une demande, mais un constat : la chose doit se faire maintenant et le betagi doit en passer par là. L’homme s’en va à la recherche d’une pierre; parfois, il faut aller loin, on ne la trouve que dans le lit de certains ruisseaux. Elle doit avoir un côté bien tranchant, mais pas comme l’éclat de bambou qui coupe trop facilement. Choisir la pierre adéquate exige donc du coup d’œil. Tout l’appareil de cette nouvelle cérémonie se réduit à cela : un caillou.
    Lorsqu’il a trouvé ce qui lui convient, le bowaregi abat un jeune arbre au tronc lisse, au milieu d’un espace dégagé, de telle façon qu’en tombant il demeure appuyé aux branches d’un autre; le tronc coupé est ainsi en position oblique. Tout est prêt, l’opération (qu’il faut entendre ici en son sens presque chirurgical) peut commencer. On attend que le soleil soit au zénith. Le jeune homme s’allonge sur le tronc incliné, qu’il entoure de ses bras; il est sur le ventre, le dos offert, la peau bien tendue. Le « fendeur » prend sa pierre et tranche en profondeur du haut de l’épaule jusqu’au sommet des fesses. Ce n’est pas une incision légère et superficielle, que permettrait par exemple l’éclat de bambou affilé comme un rasoir; c’est vraiment une fente dans le dos, sur toute l’épaisseur de la peau. Pour creuser ainsi le sillon, avec un instrument qui est loin d’offrir le fil du couteau de bambou, il faut avoir une bonne poigne, car la peau est résistante. Le bowaregi appuie de toute ses forces, il déchire. C’est toute la surface du dos qui est ainsi labourée de lignes droites et parallèles, d’une épaule à l’autre; il y a au moins dix incisions. Le sang coule abondamment, le jeune homme en est couvert, et les bras de l’officiant, l’arbre et le sol tout autour de lui. La douleur est atroce, disent les Aché : rien de comparable au percement de la lèvre, à peine ressenti. Le jaycha bowo tue presque celui qui le subit. Mais, pas plus que pendant l’imbu mubu, on entendra le jeune homme laisser échapper plaintes ou gémissements ; plutôt perdra-t-il connaissance, mais sans desserrer les dents. A ce silence se mesurent sa vaillance et son droit à être tenu pour un homme accompli.
    Le mode de production lui-même est gardé sous contrôle et les dangers d'une surproduction laissée libre ont bien été identifiés par la société sans État. En effet, toute surproduction est une production qui va au-delà des besoins. Dès lors, cette surproduction est, de fait, une aliénation de la force de travail des membres de la société. Et qui pourrait bien avoir besoin de cette force de travail aliéné dans ce type de société ?
    Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 11, p168 a écrit:Pour l’homme des sociétés primitives, l’activité de production est exactement mesurée, délimitée par les besoins à satisfaire, étant entendu qu’il s’agit essentiellement des besoins énergétiques : la production est rabattue sur la reconstitution du stock d’énergie dépensée. En d’autres termes, c’est à la vie comme nature qui – à la production près des biens consommés socialement à l’occasion des fêtes – fonde et détermine la quantité de temps consacré à la reproduire. C’est dire qu’une fois assurée la satisfaction globale des besoins énergétiques, rien ne saurait inciter la société primitive à désirer produire plus, c’est-à-dire à aliéner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l’oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête. À quelles conditions peut se transformer ce rapport de l’homme primitif à l’activité de production ? À quelles conditions cette activité s’assigne-t-elle un but autre que la satisfaction des besoins énergétiques ? C’est là poser la question de l’origine du travail comme travail aliéné.
    C'est un sujet qu'a également analysé Sahlins, que Clastres cite à plusieurs reprises dans ses travaux. (MPD = « Mode de production domestique », mode de production basé sur la consommation du groupe)
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 8, P135 a écrit:structuralement, écrit Sahlins, l’ « économie » n’y existe pas. C’est dire que l’économique, comme secteur se déployant de manière autonome dans le champ social, est absent du MPD ; ce dernier fonctionne comme production de consommation (assurer la satisfaction des besoins) et non comme production d’échange (acquérir du profit en commercialisant les surplus).
    \[…]
    La société primitive assigne à sa production une limite stricte qu’elle s’interdit de franchir, sous peine de voir l’économique échapper au social et se retourner contre la société en y ouvrant la brèche de l’hétérogénéité de la division entre riches et pauvres, de l’aliénation des uns par les autres. Société sans économie certes, mais, mieux encore, société contre l’économie : telle est l’éclatante vérité vers laquelle nous conduit la réflexion de Sahlins sur la société primitive
    Nous nous trouvons donc en face d'une société qui puise ses règles et coutumes dans un passé hors du temps ; qui appose la même marque continuellement sur les corps et dans les esprits de ses membres afin qu'ils aient en permanent à l'esprit leur place dans le NOUS global ; qui refuse toute dérive économique en ne laissant produire que ce qui est nécessaire au moment "présent". Attention, il convient de ne pas prendre "présent" dans un sens trop littéral, la société sans État est parfaitement capable de prévoir les ressources nécessaires dans quelques semaines ou mois si ce type de prévision est nécessaire à la survie du groupe.

    Ce mode de fonctionnement qui semble tourner à l'infini sur un même cercle qui se reproduit lui-même ne doit cependant pas nous induire en erreur, la société sans État n'est pas totalement statique et repliée sur elle-même. Cet apparent immobilisme cache en fait tout un jeu social complexe dans lequel la guerre joue un rôle capital.
    Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p43 a écrit:Convenons-en : à ce niveau d’analyse, la structure générale de l’organisation primitive est pensable dans la pure statique, dans l’inertie totale, dans l’absence de mouvement. Le système global paraît en effet pouvoir fonctionner en vue seulement de sa propre répétition, en rendant impossible toute émergence d’opposition ou de conflit. Or, la réalité ethnographique nous montre l’inverse : loin d’être inerte, le système est en mouvement perpétuel, il n’est pas dans la statique mais dans la dynamique, et la monade primitive, loin de demeurer dans la fermeture sur elle-même, s’ouvre au contraire sur les autres, dans l’intensité extrême de la violence guerrière.
    Comme indiqué dans le lien cité dans mon message du 4 juillet, Clastres analyse les mécanismes en jeu dans les conflits permanents que l'on trouve dans la plupart des sociétés sans État. A noter cependant une exception à cette généralité : certains peuples Inuit ne semblent pas connaître de conflits de ce type. Ce peut être une exception intéressante à analyser et j'y reviendrai brièvement par la suite. Pour l'instant, considérons le cas le plus général : les sociétés sans État sont engagées dans des conflits permanents qui, même s'ils ne donnent pas lieu systématiquement à des affrontements violents, en conservent tout du moins le potentiel (l'état de "guerre de tous contre tous" tel que l'imagine Hobbes). Sur le plan de la politique intérieure, le mode d'organisation "hors du temps", le refus d'un débordement de l'économique, la main mise sur tous les lieux potentiels de prise de pouvoir comme la chefferie ou le chamanisme, tout est fait pour conserver la société dans son mode d'organisation sans État.
    Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p59 a écrit:La guerre comme politique extérieure de la société primitive se rapporte à sa politique intérieure, à ce que l’on pourrait nommer le conservatisme intransigeant de cette société, exprimé dans l’incessante référence au système traditionnel des normes, à la Loi ancestrale que l’on doit toujours respecter, que l’on ne peut altérer d’aucun changement. Par son conservatisme, que cherche à conserver la société primitive ? Elle cherche à conserver son être même ; elle veut persévérer dans son être. Mais quel est cet être ? C’est un être indivisé, le corps social est homogène, la communauté est un Nous. Le conservatisme primitif cherche donc à empêcher l’innovation dans la société, il veut que le respect de la Loi assure le maintien de l’indivision, il cherche à empêcher l’apparition de la division dans la société. Telle est, tant au plan de l’économique (impossibilité d’accumuler des richesses) qu’au plan de la relation de pouvoir (le chef est là pour ne pas commander), la politique intérieure de la société primitive : se conserver comme Nous indivisé, comme totalité une.
    Mais cette "politique intérieure" n'est pas suffisante et la société doit doubler ce premier mécanisme d'un second capable d'empêcher toute unification qui serait fatale au NOUS : ce second mécanisme est la guerre incessante que se livrent les différentes tribus.
    Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p64 a écrit:Qu’est-ce que la société primitive ? C’est une multiplicité de communautés indivisées qui obéissent toutes à une même logique du centrifuge. Quelle institution à la fois exprime et garantit la permanence de cette logique ? C’est la guerre, comme vérité des relations entre les communautés, comme principal moyen sociologique de promouvoir la force centrifuge de dispersion contre la force centripète d’unification. La machine de guerre, c’est le moteur de la machine sociale, l’être social primitif repose entièrement sur la guerre, la société primitive ne peut subsister sans la guerre. Plus il y a de la guerre, moins il y a de l’unification, et le meilleur ennemi de l’État, c’est la guerre. La société primitive est société contre l’État en tant qu’elle est société-pour-la-guerre.
    Et si ces sociétés nous apparaissent morcelées, tel que Clastres l'analyse, la guerre n'est pas la cause de ce morcellement, mais l'effet souhaité.
    Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p35 a écrit:L’extrême morcellement sous lequel se présente partout la société primitive serait la cause, a-t-on souvent écrit, de la fréquence de la guerre dans ce type de société. L’engendrement mécanique, décrit dans la séquence : rareté des ressources – concurrence vitale – isolement des groupes, produirait comme effet général la guerre. Or, s’il y a bien une relation profonde entre la multiplicité des unités sociopolitiques et la violence, on ne peut comprendre leur articulation qu’en renversant l’ordre habituel de leur présentation : ce n’est pas la guerre qui est l’effet du morcellement, c’est le morcellement qui est l’effet de la guerre. Il n’en est pas seulement l’effet, mais le but : la guerre est à la fois la cause et le moyen d’un effet et d’une fin recherchés, le morcellement de la société primitive. En son être, la société primitive veut la dispersion, ce vouloir de la fragmentation appartient à l’être social primitif qui s’institue comme tel dans et par la réalisation de cette volonté sociologique. En d’autres termes, la guerre primitive est le moyen d’une fin politique. Se demander par conséquent pourquoi les Sauvages font la guerre, c’est interroger l’être même de leur société.
    Plusieurs explications ont été données sur ce morcellement et ces conflits permanents et chacune d'elle est écartée par Clastres. Je ne souhaite pas recopier les éléments déjà résumés dans le lien indiqué plus haut, mais rappelons simplement les points essentiels :
    - Le discours naturaliste (Leroi-Gourhan) qui présente la guerre comme manifestation de l'agressivité naturelle de l'homme ne tient pas, car il ne prend pas en compte la dimension sociologique de la guerre ;
    - Le discours économique (anthropologie marxiste) qui y voit une nécessité du fait de la rareté des ressources ne tient pas non plus, car cette rareté n'existe que dans la tête des anthropologues ayant proposé cette théorie. Un point à noter d'ailleurs, les seules sociétés dans lesquelles la présence de cette guerre permanente n'est pas attestée (certains groupes d'Inuit) sont celles dans lesquelles les ressources sont objectivement les plus rares. De là, nous pourrions être tentés d'émettre l'hypothèse contraire que dans ces sociétés, les ressources sont justement assez rares pour que la guerre ne soit pas nécessaire au maintien du niveau de morcellement voulu (il ne me semble pas avoir lu que Clastres aille jusque-là cependant) ;
    - Le discours échangiste (Lévi-Strauss) qui place la guerre dans le prolongement des échanges, comme la situation d'un échange qui aurait mal tourné, ne tient pas non plus, car la guerre est beaucoup trop universelle pour n'être qu'un échec de l'échange. De plus, l'échange lui-même est mis sous contrôle et semble donc second par rapport à la guerre.

    La société sans État est donc une machine bien construite, faite pour reproduire indéfiniment le même, disposant de lois immuables ancrées dans un passé hors de toute atteinte. Ses institutions sont mises sous bonne garde et les chefs, guerriers et autres shamans sont condamnés à servir la collectivité sans pouvoir l'asservir. L'économie est maintenue au niveau souhaitable pour assurer la survie de la société sans qu'aucun débordement ne puisse entraîner un déséquilibre dans les richesses et le pouvoir de chacun de ses membres. L'échange entre les tribus n'est là que pour assurer les alliances nécessaires à la survie dans les conflits incessants qui sont destinés à maintenir le bon niveau de morcellement entre les groupes, le niveau qui garantit qu'aucune prise de pouvoir n'est possible.

    Très bien, mais l'histoire nous indique que ce basculement du NOUS vers l'UN a bien eu lieu. Dans ce type de société qui refuse viscéralement l'UN, à un moment donné, il se produit quelque chose qui permet la prise de pouvoir par un sous-groupe et qui conduit ensuite à la naissance de l'État.
    Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 11, p169 a écrit:Quand, dans la société primitive, l’économie se laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l’activité de production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui vont jouir des fruits de ce travail, c’est que la société n’est plus primitive, c’est qu’elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en maîtres et sujets, c’est qu’elle a cessé d’exorciser ce qui est destiné à la tuer : le pouvoir et le respect du pouvoir. La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y comprit sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes.
    Les bases étant posées, il me semble que nous pouvons maintenant suivre Clastres dans l'analyse de ce changement radical. Je vous propose d'aborder ce point dans une troisième partie dans laquelle je traiterai à la fois la question de la naissance de l'État et celle de ses origines selon les hypothèses avancées par Clatres.

    kercoz

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  kercoz le Ven 15 Juil 2016 - 18:02

    Juste une remarque :
    Le lien que fait P. Clastres entre le morcellement et la guerre me semble hypothétique. La guerre, comme la violence physique n'est qu'une des formes de l'agressivité. Si l'on établit une analogie, ou même une homologie, entre les interactions et leurs processus inhibiteurs qui existent entre les individus d'un groupe, avec les interactions entre groupes, on peut envisager qu'il peut exister aussi un processus inhibiteur de cette agressivité capable de la réguler sans que la violence soit posée comme systématique. C'est une position structuraliste qui utiliserait un modèle fractal par ailleurs en usage dans la plupart des systèmes vivants.
    Pour rester dans l'imagerie mathématique, une société morcelée, donc, sans état, peut être posée comme un modèle originel "naturel".
    Dans son livre "Claude LEVI-STRAUSS" , Marcel HENAFF (les dossiers belfond/pp 246), développe cette thèse. L. Strauss critique l'histoire purement événementielle. Il critique la position qui consisterait à considérer les sociétés dites "primitives", comme une image de notre passé, comme en attente d'historicité. Ce serait la dimension historique qui devrait leur conférer le sens qui leur manque. ""Songeons aux pages condescendantes de Hegel sur le "continent noir""".
    ""L'approche structurale répond : il y a une autre intelligibilité possible de ces sociétés... le sens est tout entier dans cet ensemble synchronique, précisément parce que cet ensemble fonctionne en vue de sa propre permanence. Les événements de la diachronie sont constamment rapportés à ce référent stable et annulés en lui. Le changement n'est pas pensable parce que les institution mêmes sont ordonnées à son rejet. On n'est donc pas simplement dans un défaut d'histoire ; on est dans une logique ou la possibilité même de l'histoire (comme processus cumulatif) est écartée.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Lun 18 Juil 2016 - 22:43

    @kercoz a écrit:Juste une remarque :
    Le lien que fait P. Clastres entre le morcellement et la guerre me semble hypothétique. La guerre, comme la violence physique n'est qu'une des formes de l'agressivité. Si l'on établit une analogie, ou même une homologie, entre les interactions et leurs processus inhibiteurs qui existent entre les individus d'un groupe, avec les interactions entre groupes, on peut envisager qu'il peut exister aussi un processus inhibiteur de cette agressivité capable de la réguler sans que la violence soit posée comme systématique. C'est une position structuraliste qui utiliserait un modèle fractal par ailleurs en usage dans la plupart des systèmes vivants
    Bien sûr que Clastres propose ici une hypothèse. Difficile d’être catégorique dans ce type d’analyse, une démonstration formelle a peu de chance d’aboutir. Par contre, cette hypothèse me semble plus solide que celles que vous mettez en avant ici et j’ai déjà indiqué dans mon précédent message que Clastres réfute tant l’hypothèse naturaliste (agressivité naturelle) que structuraliste (discours échangiste). Par ailleurs, attention, vous regroupez ici ces deux hypothèses alors qu’elles sont totalement différentes. Si vous souhaitez regarder plus avant ces éléments, vous pouvez consulter Archéologie de la violence qui est disponible dans un petit volume séparé (70 pages environ).

    Un simple fait devrait vous montrer que cette hypothèse d’un simple débordement d’agressivité n’est pas plausible : la guerre est un phénomène social quasi total dans ces sociétés. La violence est, de fait constaté, systématique. Comme indiqué ci-dessus, les rares exceptions connues devraient être intéressantes à analyser, mais le phénomène est trop universel et présente des composantes sociales trop fortes pour n’être que cela. L’agressivité au sein du groupe est gérée assez facilement, il ne serait pas plus difficile de la gérer aussi efficacement entre les groupes si c’était là l’objectif. Pour ce qui est de la comparaison avec d’autres systèmes vivants, vous connaissez mes réticences à ce type d’amalgame (le piège réductionniste n’est jamais loin).

    @kercoz a écrit:Pour rester dans l'imagerie mathématique, une société morcelée, donc, sans état, peut être posée comme un modèle originel "naturel".
    Il n’y a pas de raison pour qu’elle soir considérée comme plus (ou moins) naturelle qu’une société à État. Ce sont tout simplement deux modes d’organisation sociale radicalement différents.

    @kercoz a écrit:Dans son livre "Claude LEVI-STRAUSS" , Marcel HENAFF (les dossiers belfond/pp 246), développe cette thèse. L. Strauss critique l'histoire purement événementielle. Il critique la position qui consisterait à considérer les sociétés dites "primitives", comme une image de notre passé, comme en attente d'historicité. Ce serait la dimension historique qui devrait leur conférer le sens qui leur manque. ""Songeons aux pages condescendantes de Hegel sur le "continent noir""".
    » »L’approche structurale répond : il y a une autre intelligibilité possible de ces sociétés... le sens est tout entier dans cet ensemble synchronique, précisément parce que cet ensemble fonctionne en vue de sa propre permanence. Les événements de la diachronie sont constamment rapportés à ce référent stable et annulés en lui. Le changement n'est pas pensable parce que les institution mêmes sont ordonnées à son rejet. On n'est donc pas simplement dans un défaut d'histoire ; on est dans une logique ou la possibilité même de l'histoire (comme processus cumulatif) est écartée.
    Oui, encore une fois, ce sont deux modes d’organisation sociale radicalement différents. L’aspect historique ne peut fonctionner dans la société sans État, car les règles doivent être définies en dehors de la société elle-même. La société sans État n’est certainement pas une société en attente de l’État, mais au contraire, comme le dit Clastres, une société contre l’État. J’ai déjà indiqué tout ceci dans mes messages précédents.

    Là où Clastres s’écarte de Lévi-Strauss, c’est qu’il conteste le discours échangiste qui pose la guerre comme échange raté. Il montre en effet que la société est de toute façon contre l’échange et que ce dernier n’est toléré qu’en tant que moyen de lier des alliances pour la guerre. Contrairement à ce que propose Lévi-Strauss, pour Clastres la guerre est première et l’échange second.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Mer 31 Aoû 2016 - 21:38

    Je vous propose enfin d’en venir à l’explication que Clastres avance comme la plus probable pour ce basculement de la société sans État. En préambule, je précise que Clastres n'est pas allé jusqu'au bout de cette analyse. Décédé bien trop tôt, à 43 ans, dans un accident de voiture, ses recherches sur ce sujet n'étaient visiblement qu'à leur début. Il émet cependant quelques hypothèses dans ses textes et c'est sur ces documents que je me baserai pour indiquer ici ce qui semble être l'hypothèse la plus probable.

    Pour mémoire, commençons par lire Clastres dans sa formulation du problème qui nous intéresse ici :
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 9, P152 a écrit:Effectivement je n’ai, jusqu’à présent, jamais rien dit sur l’origine de l’État, c’est-à-dire sur l’origine de la division sociale, sur l’origine de la domination. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit là d’une question (fondamentale) de sociologie, et non de théologie ou de philosophie de l’Histoire. En d’autres termes, poser la question de l’origine relève de l’analytique du social : à quelles conditions la division sociale peut-elle surgir dans la société indivisée ? Quelle est la nature des forces sociales qui conduisirent les Sauvages à accepter la division en Maîtres et Sujets ? Quelles sont les conditions de mort de la société primitive comme société indivisée ? Généalogie du malencontre, recherche du clinamen social qui ne peuvent, bien sûr, se développer que dans l’interrogation de l’être social primitif ; le problème de l’origine est strictement sociologique et ni Condorcet, ni Hegel, ni Comte, ni Engels, ni Durkheim ni Birnbaum ne sont là-dessus d’aucun secours. Pour comprendre la division sociale, il faut partir de la société qui existait pour l’empêcher. Quant à savoir si je puis ou non articuler une réponse à la question de l’origine de l’État, je n’en sais encore trop rien, et Birnbaum encore moins. Attendons, travaillons, rien ne presse.

    Les trois derniers mots résonnent tragiquement, mais le nœud du problème est bien formulé ici : au moment de la bascule entre une société qui refuse la division sociale et qui met tout en oeuvre pour l’éviter et une société qui se retrouve divisée entre dominants et dominés. A partir de quelles circonstances, la société sans État va-t-elle abdiquer et laisser faire cette division qui signera sa fin, qui la fera entrer dans un mode d’organisation radicalement différent ?

    Car c’est bien autour de la question de l’autorité que nous gravitons depuis le début de cette analyse :
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 7, P115 a écrit:Sera déterminée comme société primitive toute machine sociale qui fonctionne selon l’absence de la relation de pouvoir. Sera par conséquent dite à État toute société dont le fonctionnement implique, si minime puisse-t-il nous paraître, l’exercice du pouvoir.

    Et la ligne de partage, c’est bien le politique, mais pas au sens d’une invention, d’un développement de la technique, voire de la science politique :
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 2, P39 a écrit:La question du pouvoir dans ce type de société, posée en termes adéquats, rompt avec l’académisme de la simple description (vue voisine et complice du plus plat exotisme) et fait un signe familier aux hommes de nos sociétés : la ligne de partage entre société archaïques et sociétés « occidentales » passe peut-être moins par le développement de la technique que par la transformation de l’autorité politique.

    La société sans État connaît bien la technique de l’autorité politique pour, d’une part, la pratiquer très épisodiquement dans les guerres (le chef de guerre peut se permettre d’être plus directif dans ce type de situation), mais surtout, pour tout mettre en oeuvre pour que cette autorité ne puisse se développer dans le fonctionnement quotidien de la société. Nous l’avons vu, la société sans État est ainsi par refus de l’État.

    Dès lors, cette bascule n’a rien d’évident comme Clastres l’a montré dans les éléments que j’ai indiqués dans mes précédents messages. La société sans État n’a aucune raison de changer de mode d’organisation. D’aussi loin que porte la mémoire collective, les membres de la tribu ont toujours vécu ainsi, suivant des traditions qui remontent à un temps hors du temps. Je précise de nouveau que ces traditions n’en sont pas pour autant figées dans le marbre, elles semblent seulement telles pour les membres de la tribu.

    Tous égaux dans cette société du NOUS, s’ils ne vivent généralement pas une existence facile, ils trouvent toujours de quoi subvenir à leurs besoins avec une moyenne de 3 à 4 heures de travail par jours. Aucune raison de créer des surplus, aucune raison de travailler pour un autre : aucune raison donc pour changer de régime de production…

    Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 11, p173 a écrit:Pour qu’en une société donnée le régime de la production se transforme dans le sens d’une plus grande intensité de travail en vue d’une production de biens accrue, il faut ou bien que les hommes de cette société désirent cette transformation de leur genre de vie traditionnel, ou bien que, ne la désirant pas, ils s’y voient contraints par une violence extérieure. Dans le second cas, rien n’advient de la société elle-même, qui subit l’agression d’une force externe au bénéfice de qui va se modifier le régime de production : travailler et produire plus pour satisfaire les besoins des maîtres nouveaux du pouvoir. L’oppression politique détermine, appelle, permet l’exploitation. Mais l’évocation d’un tel « scénario » ne sert à rien, puisqu’elle pose une origine extérieure, contingente, immédiate, de la violence étatique, et non point la lente réalisation des conditions internes, socio-économiques, de son apparition.

    La contrainte extérieure ne peut tout expliquer comme je l’ai déjà mentionné dans mon message d’introduction. Certes, partout où c’est cette transformation qui est survenue, l’explication est facile, la société sans État a été soumise à une puissance étrangère et la relation entre dominant et dominé s’établit sur cette base. Mais comment une société peut-elle d’elle-même opérer ce changement ? C’est là une question bien plus difficile.

    Plusieurs hypothèses sont envisageables :
    - prise de pouvoir par un individu ou un petit groupe d’individus
    - transformation de la structure sociale
    - pression de l’environnement

    Comme nous l’avons vu dans mon second message, la prise de pouvoir par le chef est hautement improbable et toute la société est organisée pour éviter cette situation. Clastres nous donne d’ailleurs un marqueur intéressant concernant cette situation dans la relation entre le chef et la société :
    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 8, P141 a écrit:Si la relation de dette va de la chefferie vers la société, c’est que celle-ci reste indivisée, c’est que le pouvoir demeure rabattu sur le corps social homogène. Si, au contraire, la dette court de la société vers la chefferie, c’est que le pouvoir s’est emparé de la société pour se concentrer entre les mains du chef, c’est que l’être désormais hétérogène de la société renferme la division en dominant et dominés.

    Si le chef est au service de la société, elle est restée société sans État. Si le chef devient le créancier de la société, elle a déjà changé de mode d’organisation, elle est déjà divisée entre dominants et dominés.

    Mais nous n’avons toujours pas la moindre idée sur la nature des transformations internes qui peuvent conduire à cette modification radicale de la société. C’est, de fait, une transformation de la structure sociale, mais cette dernière n’a pas de raison de survenir sans une cause particulière. La société sans État est engagée dans une reproduction de sa structure sociale avec des modifications très faibles. Aucune raison d’imaginer un tel changement sans qu’un fait déclencheur majeur ne survienne. Ici encore nous ne faisons que faire reculer le problème.

    Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 11, p174 a écrit:Articuler l’apparition de la machine étatique à la transformation de la structure sociale conduit seulement à reculer le problème de cette apparition. Car il faut alors se demander pourquoi se produit, au sein d’une société primitive, c’est-à-dire d’une société non divisée, la nouvelle répartition des hommes en dominants et dominés. Quel est le moteur de cette transformation majeure qui culminerait dans l’installation de l’État ? Son émergence sanctionnerait la légitimité d’une propriété privée préalablement apparue, l’État serait le représentant et le protecteur des propriétaires. Fort bien. Mais pourquoi y aurait-il apparition de la propriété privée en un type de société qui ignore, parce qu’il la refuse, la propriété ? Pourquoi quelques-uns désirèrent-ils proclamer un jour : ceci est à moi, et comment les autres laissèrent-ils ainsi s’établir le germe de ce que la société primitive ignore, l’autorité, l’oppression, l’État ?

    Nous retrouvons ici la question de Rousseau dans le second discours :
    Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, début de la seconde partie a écrit:Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.

    Mais Rousseau, s’il donne une analyse intéressante des effets de cette division sociale entre dominant et dominés, ne nous est d’aucun secours pour en comprendre la genèse.

    Reste une pression de l’environnement et c’est cette hypothèse qui a les faveurs de Clastres :
    Pierre Clastres, Archéologie de la violence – p62 a écrit:quel est l’autre nom de cet Un que refuse par essence la société primitive ? C’est l’État.
    Reprenons. Qu’est-ce que l’État ? C’est le signe achevé de la division dans la société, en tant qu’il est l’organe séparé du pouvoir politique ; la société est désormais divisée entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent. La société n’est plus un Nous indivisé, une totalité une, mais un corps morcelé, un être social hétérogène. La division sociale, l’émergence de l’État, sont la mort de la société primitive. Pour que la communauté puisse affirmer sa différence, il faut qu’elle soit indivisée, sa volonté d’être une totalité exclusive de toutes les autres s’appuie sur le refus de la division sociale : pour se penser comme Nous exclusif des Autres, il faut que le Nous soit corps social homogène. Le morcellement externe, l’indivision interne sont les deux faces d’une réalité une, les deux aspects d’un même fonctionnement sociologique, de la même logique sociale. Pour que la communauté puisse affronter efficacement le monde des ennemis, il faut qu’elle soit unie, homogène, sans division. Réciproquement, elle a besoin, pour exister dans l’indivision, de la figure de l’Ennemi en qui elle peut lire l’image unitaire de son être social. L’autonomie sociopolitique et l’indivision sociologique sont condition l’une de l’autre et la logique centrifuge de l’émiettement est un refus de la logique unificatrice de l’Un. Cela signifie concrètement que les communautés primitives ne peuvent jamais atteindre de grandes dimensions sociodémographiques car la tendance fondamentale de la société primitive est à la dispersion et non à la concentration, à l’atomisation et non au rassemblement.

    Deux forces entrent en jeux pour produire cette société du NOUS : le NOUS indivisé de la société elle-même, posant ses fondations dans un passé hors du temps, composé d’égaux ; et le NOUS contre les autres, le NOUS de la guerre et de l’émiettement ; le NOUS qui refuse l’unification qui tend vers l’UN. Mais ces deux forces ne peuvent être canalisées que sous certaines conditions et l’une des conditions indispensables est que les sociétés en question soient de petites tailles. Cette unification du NOUS indivisé qui s’oppose aux autres ne peut fonctionner que pour des sociétés ne dépassant pas quelques centaines d’individus au grand maximum. Lorsqu’une société commence à avoir une taille trop importante, elle s’émiette et forme de nouvelles petites structures qui seront autant d’AUTRES, alliés parfois, mais souvent ennemis.

    Je pense que nous voyons maintenant une explication possible de cette mutation profonde et une société présente les caractéristiques de cette transformation en cours : les tupi-guarani qui habitaient la côte brésilienne au moment de l’arrivée des occidentaux. Si leur mode de vie ne pouvait survive longtemps à l’arrivée des occidentaux, le récit qu’en firent plusieurs explorateurs donne à Clastres une indication intéressant pour étayer son hypothèse : contrairement à d’autres sociétés sans État avec lesquels ils partageaient pourtant toute l’organisation sociale, les tupi-guarani avaient une structure démographique bien différente. Leurs villages étaient de très grande taille et pouvaient regrouper plusieurs milliers d’habitants. Au sein de cette organisation sociale, un nouveau groupe d’individus était apparu quelque temps avant l’arrivée des colons occidentaux, les Karai. Ces prophètes allaient de village en village en affirmant que la terre était devenue impossible à vivre et qu’il fallait fuir vers la « terre sans mal ».

    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 5, P94 a écrit:Le discours prophétique des {karai} peut se résumer en un constat et en une promesse : d’une part, ils affirmaient sans relâche le caractère foncièrement mauvais du monde, d’autre part ils exprimaient la certitude qu’était possible la conquête d’un monde bon. « Le monde est mauvais ! La terre est laide ! » disaient-ils ; « abandonnons-la ! » concluaient-ils.
    […]
    Le discours des karai constatait la mort de la société. Quelle maladie avait donc à ce point corrompu les tribus tupi-guarani ? Par l’effet conjugué de facteurs démographiques (forte croissance de la population), sociologiques (tendance à la concentration de la population en gros villages, au lieu du processus habituel de dispersion), politiques (émergence de chefferies puissantes), venait au jour, en cette société primitive, l’innovation la plus mortelle : celle de la division sociale, celle de l’inégalité.
    […]
    Les prophètes, dira-t-on, hommes plus sensibles que d’autres aux lentes transformations qui s’opéraient autour d’eux, en prirent les premiers conscience et entreprirent de proclamer ce que tous ressentaient plus ou moins confusément, mais avec assez de force pour que le discours des karai ne leur parût point aberration de fous. Accord profond donc entre les Indiens et les prophètes qui leur disaient : il faut changer de monde.

    Il semble donc que sous la seule pression démographique, cette société tupi-guarani était en pleine métamorphose. Ce que les karai pressentaient et ce qu’ils révélaient à la société, c’était sa disparition en tant que société sans État. La croissance des villages rendait de plus en plus difficile le morcellement nécessaire à la conservation d’une société sans État. Les chefferies commençaient à acquérir une certaine puissance et la société aurait fini, tôt ou tard par se diviser, par faire apparaître cette rupture entre dominants et dominés, par faire apparaître l’État.

    En conclusion, la naissance de l’État serait donc le résultat d’une croissance démographique que l’environnement ne permettrait plus de résorber par l’émiettement de la société. La prophétie des karai serait alors une ultime tentative vers un émiettement que ces derniers auraient engagé en sentant, probablement inconsciemment, que leur mode de vie traditionnel touchait à sa fin.

    Vérifier cette hypothèse demanderait certainement un travail assez important et Clastres s’est malheureusement vu arrêté brutalement à sa simple formulation. Je ne sais pas si d’autres auteurs ont depuis continué le travail sur cette même question. Si vous avez des références, je suis preneur.

    Je vous propose également quelques liens :
    - un entretien dans lequel Clastres reprend quelques éléments que j’ai présentés ici : [Lien]
    - trois entretiens audio qui vous permettront même d’entendre sa voix : [Lien]
    - La société contre l’État, l’article central de l’ouvrage du même nom : [Lien]

    À noter, il y a une coquille dans le texte du premier lien, dans la réponse à la huitième question : « en raison de la composition démographique des Guayaki, les femmes étaient plus nombreuses que les hommes » c’est en fait l’inverse. Et concernant le dernier lien, attention à la pagination format livret.
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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Vangelis le Jeu 1 Sep 2016 - 18:06

    Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 9, P152 a écrit: En d’autres termes, poser la question de l’origine relève de l’analytique du social : à quelles conditions la division sociale peut-elle surgir dans la société indivisée ? Quelle est la nature des forces sociales qui conduisirent les Sauvages à accepter la division en Maîtres et Sujets ? Quelles sont les conditions de mort de la société primitive comme société indivisée ?

    Ce sujet est vraiment passionnant.

    Concernant cette citation de la page 152, il y a un présupposé qui me pose problème. En effet, si la division sociale survient chronologiquement après une société indivisée, avec pour raison (entre autres) le nombre d'individus croissant, cela pose le fait qu'il y a d'abord eu à l'origine une société indivisée. Mais peut-on dire qu'il y a nécessairement indivision à l'origine ? Sans parler d'État, est-il possible d'avoir une société avec un nombre restreint d'individus, et où se trouverait une division sociale ? Dans l'affirmative, la question serait alors double : comment passer de l'indivision à la division sociale, et inversement ?


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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Silentio le Jeu 1 Sep 2016 - 18:54

    Pour le passage de la division à l'indivision sociale, on peut se reporter aux travaux de Lefort, lecteur de Machiavel et de La Boétie. Sauf que le fantasme de l'Un (porté par les populismes, par exemple), selon lui, en niant la division sociale originaire fait le lit du phénomène totalitaire. C'est une unité qui, au lieu de tout redonner à tous en excluant l'autorité ou le lieu du pouvoir, écrase le corps social au profit d'un seul, le rabat sur lui. Il n'y a plus de politique.

    Peut-être que cela peut donner, par analogie, une idée de ce qui pourrait se passer dans une situation originelle.

    A mon avis, il doit y avoir une discussion possible entre Clastres et Lefort, le premier ayant été partisan de l'autogestion et le second du libéralisme, c'est-à-dire deux pensées politiques opposées à l'État (le pouvoir au profit d'un seul, ou pour parler comme Weber, l'État détenant le monopole du pouvoir légitime).

    Je me demande aussi si Marx, concernant la naissance de l'État (dans son acception générale, non moderne), n'avait pas déjà avancé le fait qu'une situation de pénurie entraînait la recherche de terre, l'extension du territoire et donc la guerre.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Jeu 1 Sep 2016 - 22:07

    @Vangelis a écrit:Concernant cette citation de la page 152, il y a un présupposé qui me pose problème. En effet, si la division sociale survient chronologiquement après une société indivisée, avec pour raison (entre autres) le nombre d'individus croissant, cela pose le fait qu'il y d'abord eu à l'origine une société indivisée. Mais peut-on dire qu'il y a nécessairement indivision à l'origine ? Sans parler d'état, est-il possible d'avoir une société avec un nombre restreint d'individus, et où se trouverait une division sociale ? Dans l'affirmative, la question serait alors double : comment passer de l'indivision à la division sociale, et inversement ?

    En fait, Clastres rend compte du fonctionnement de sociétés indivisées (Guayaki, Tupi-Guarani, Yanomami…), d’où l’origine de son questionnement je suppose. Mais votre interrogation est parfaitement légitime. Pour répondre clairement, je ne sais pas Smile Si c’est la société indivisée qui est nécessairement première, la question du pourquoi serait à creuser. Mais remonter de cette façon dans l’organisation sociale de groupes « sans histoire » pose certainement quelques difficultés. Une piste potentielle serait de considérer les mécanismes mis en place dans les sociétés sans État pour interdire cette division : il serait tout de même surprenant que ces sociétés aient développé une telle organisation sans s’être confrontées à ce « problème » de façon directe. De là, nous pourrions supposer que ces sociétés sont passées progressivement par plusieurs stades de division et d’indivision, peut-être avec des aller-retour, avant de connaître le mode de fonctionnement qu’elles ont lorsque l’ethnologue les rencontre.

    Pour ce qui est du passage de la société divisée en société indivisée (phénomène inverse de celui étudié par Clastres), c’est une question que je me pose également. Je n’ai pas en tête d’exemple de ce type de transformation, mais ça a peut-être déjà été constaté. Si quelqu’un pense à une référence potentielle, qu’il n’hésite pas à l’indiquer (peut-être chez Lefort, indiqué par Silentio ci-dessus ?).

    @Silentio a écrit:Pour le passage de la division à l'indivision sociale, on peut se reporter aux travaux de Lefort, lecteur de Machiavel et de La Boétie. Sauf que le fantasme de l'Un (porté par les populismes, par exemple), selon lui, en niant la division sociale originaire fait le lit du phénomène totalitaire. C'est une unité qui, au lieu de tout redonner à tous en excluant l'autorité ou le lieu du pouvoir, écrase le corps social au profit d'un seul, le rabat sur lui. Il n'y a plus de politique.

    Merci pour la référence concernant Lefort, vous avez une référence biblio particulière concernant cette question ? Juste une précision, dans le vocabulaire employé par Clastres, le NOUS est du côté de l’indivision et l’UN du côté de la division. Il me semble que le totalitarisme, tel que vous l’entendez ci-dessus est bien du côté de l’UN, au sens ou l’entend Clastres et de fait, du côté de la division.

    À noter également que Clastres s’intéresse également à La Boétie : Recherches d’anthropologie politique, chapitre 7, Liberté, Malencontre, Innommable.

    @Silentio a écrit:Je me demande aussi si Marx, concernant la naissance de l'État (dans son acception générale, non moderne), n'avait pas déjà avancé le fait qu'une situation de pénurie entraînait la recherche de terre, l'extension du territoire et donc la guerre.

    En fait, l’ethnologie marxiste est l’un des courants contre lesquels s’inscrit Clastres. Notamment, l’hypothèse que vous décrivez ci-dessus est démentie par Clastres et surtout par Sahlins : les sociétés en question ont une parfaite maîtrise de leur environnement et 3 à 4 heures de travail par jour leur suffit pour subvenir à leurs besoins. Il y a des exceptions bien sûr, et vivre en Arctique semble significativement plus difficile que de vivre dans la jungle par exemple. En tout cas l’hypothèse d’une pénurie de ressources qui serait à l’origine des guerres est démentie par Clastres, dans Archéologie de la violence notamment.

    Avez-vous les références des textes de Marx qui traitent de ce point ? Je n’ai lu pour l’instant que le premier livre du Capital (lecture partielle en plus) et le Manifeste du parti communiste.
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    Euterpe

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Euterpe le Ven 2 Sep 2016 - 17:10

    @Dienekes a écrit:Merci pour la référence concernant Lefort, vous avez une référence biblio particulière concernant cette question ?
    Le rapport établi par Silentio, en l'état, compte tenu des références supposées par ses remarques, et sans autre développement de sa part, paraît bien vague, et reposer sur un malentendu. Mais, Claude Lefort a commis un grand classique en 1978 avec Les Formes de l'histoire. Essais d'anthropologie politique, où il est question, entre autres, de la pertinence du concept (hérité de Hegel, qu'il discute beaucoup) de "société sans histoire". A noter que Claude Lefort fut l'un des professeurs de Marcel Gauchet, auteur d'un texte important sur la pensée de Clastres et notamment l'origine de l'État, dans La condition politique.

    Concernant Marx, en fait, il faut lire Engels, L'origine de la famille, de la propriété et de l'État. Si vous reprenez Le Manifeste du parti communiste, la toute première phrase est explicite :
    Marx & Engels a écrit:L’histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes.

    Engels y a ajouté cette note pour l'édition anglaise de 1888 :
    Engels a écrit:Ou plus exactement l'histoire transmise par les textes. En 1847, la préhistoire, l’organisation sociale qui a précédé toute l'histoire écrite, était à peu près inconnue. Depuis, Haxthausen a découvert en Russie la propriété commune de la terre. Maurer a démontré qu'elle est la base sociale d'où sortent historiquement toutes les tribus allemandes et on a découvert, peu à peu, que la commune rurale, avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu'à l'Irlande. Finalement la structure de cette société communiste primitive a été mise à nu dans ce qu'elle a de typique par la découverte décisive de Morgan qui a fait connaître la nature véritable de la gens et de sa place dans la tribu. Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, et finalement opposées. J'ai tenté de décrire ce processus de dissolution dans L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 2e édition, Stuttgart 1886. (Note d'Engels, édit. anglaise et allemande de 1890, 1888.)

    Attention, donc, aux hors-sujet.


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    Silentio

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Silentio le Ven 2 Sep 2016 - 17:58

    Si je peux préciser. Ce que j'ai compris c'est que ce qui était demandé c'est s'il est possible de passer, en amont de nos sociétés, de la division à l'indivision. Je répondais simplement que Lefort permet de penser un tel mouvement (plutôt que passage), étant entendu évidemment que ce dont il parle concerne la modernité (donc des sociétés historiques pourvues d'un État). Or il me semble que ce n'est pas dénué d'intérêt (même si ça ne répond pas à la question), puisqu'il y a une sorte de symétrie entre le pouvoir absolu donné à l'Un (l'Egocrate) dans le cas du totalitarisme et le pouvoir dénié à l'Un (le chef) dans le cas des sociétés dites primitives (le pouvoir est maudit et combattu). C'est d'ailleurs pour cela qu'il me semble étrange de parler d'indivision dans ces sociétés-là, puisque il faut conjurer le pouvoir, c'est-à-dire qu'il n'y a de totalité qu'en excluant une partie.

    Mais je dis cela un peu comme on se pose une question à voix haute.

    Il me semblait, en tout cas, que Lefort avait une réflexion anthropologique et politique en discussion avec Clastres et d'autres, concernant les types de société et de pouvoir.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

    Message  Dienekes le Mar 18 Oct 2016 - 22:40

    Merci pour ces références Euterpe, elles sont très intéressantes.

    J’ai lu L’origine de la famille, de la propriété et de l’État et je ferai un retour dessus dans ce fil plus tard. Je pense aborder ce point sur la base du démenti qu’apporte Clastres aux thèses du matérialisme historique, mais il faut que je confronte les textes et que je rumine un peu tout ça avant de pouvoir poster quelque chose.

    J’ai également commencé La condition politique et le premier chapitre donne déjà un éclairage sur les questions posées par Vangelis plus haut :
    @Vangelis a écrit:Concernant cette citation de la page 152, il y a un présupposé qui me pose problème. En effet, si la division sociale survient chronologiquement après une société indivisée, avec pour raison (entre autres) le nombre d'individus croissant, cela pose le fait qu'il y d'abord eu à l'origine une société indivisée. Mais peut-on dire qu'il y a nécessairement indivision à l'origine ? Sans parler d'état, est-il possible d'avoir une société avec un nombre restreint d'individus, et où se trouverait une division sociale ? Dans l'affirmative, la question serait alors double : comment passer de l'indivision à la division sociale, et inversement ?

    Et je me rends compte à la lecture de ce texte que ma réponse n’était pas pertinente :
    @Dienekes a écrit:Une piste potentielle serait de considérer les mécanismes mis en place dans les sociétés sans État pour interdire cette division : il serait tout de même surprenant que ces sociétés aient développé une telle organisation sans s’être confrontées à ce « problème » de façon directe. De là, nous pourrions supposer que ces sociétés sont passées progressivement par plusieurs stades de division et d’indivision, peut-être avec des aller-retour, avant de connaître le mode de fonctionnement qu’elles ont lorsque l’ethnologue les rencontre

    Je supposais que les mécanismes sociaux (assez élaborés) permettant d’interdire le surgissement de l’État pouvaient avoir été mis en place à la suite de certaines confrontations de la société aux manifestations de ce dernier. Or, Marcel Gauchet propose une autre explication dans ce chapitre qui me semble assez convaincante à la première lecture : c’est dans les mécanismes mêmes qui permettent à un groupe d’hommes de faire société qu’il faut trouver les germes qui conduisent nécessairement à une scission au sein de la société même. Cette scission peut être réalisée en dehors de la société, par référence aux ancêtres fondamentalement différents, ayant vécu dans un passé sans âge et ayant dicté des règles sociales immuables : c’est l’avènement de la société sans État. Ou cette scission peut être instaurée au sein de la société même, entre les gouvernants et les gouvernés, c’est l'avènement de l’État. À l’origine, il y a un problème à résoudre et deux directions qui peuvent être prises et qui conduisent à deux formes d’organisation radicalement différentes, mais il n’y a pas nécessairement va-et-vient entre ces deux modes d’organisation, c’est potentiellement un choix social initial.

    Par rapport à vos deux premières questions, Vangelis, il me semble que sur cette base la société peut se poser comme indivisée dès le départ et former une société sans État, mais elle peut également se poser comme divisée et former une société à État. L’un ou l’autre étant un choix social rendu nécessaire par la volonté de faire société.

    Je vais mettre plus de temps pour donner ici l’éclairage proposé par Gauchet, car je souhaite terminer son livre dans un premier temps et il me faudra ensuite m’assurer de bien comprendre ce premier chapitre avant d’en restituer les éléments. J’indique juste cette piste ici pour corriger la supposition que je fais ci-dessus et préciser la référence pour les impatients qui souhaiteraient lire ce chapitre directement.

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    Re: Pierre Clastres et la naissance de l’État

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