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    Les animaux pensent-ils ?

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    BOUDOU

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    Les animaux pensent-ils ?

    Message  BOUDOU le Lun 7 Mar 2016 - 15:18

    Si l'on admet que l'étonnement (préalable à l'interrogation) est une des facettes de la pensée, il faut admettre qu'il n'est pas l'apanage de l'humain, car on ne peut plus nier aujourd'hui que la pensée est multiforme. A la renaissance, Montaigne plaidait déjà pour la reconnaissance d’une pensée animale (cf. Bénédicte Boudou, Montaigne et les animaux, Editions Léo Scheer).
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Zingaro le Lun 7 Mar 2016 - 16:54

    Lorsqu'on admet que les animaux pensent, qu'appelle-t-on alors penser ? L'étonnement est-il décisif pour la pensée ?
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  BOUDOU le Lun 7 Mar 2016 - 21:09

    De façon très préliminaire on peut dire que la surprise/l'étonnement n'est pas un état psychologique/émotionnel spécifiquement humain et qu'on peut dissocier la pensée du langage verbal - à ce sujet, on peut citer, par exemple, les publications de David Olivier, celles de Benoît Virole (pensée autiste), celles d’Antoine de La Garanderie (qui distingue le sentant et le senti), ceux de Maxime Cauchoix (étude sur la pensée animale : continuité neuro-cognitive de la catégorisation visuelle), ainsi que les travaux des neurobiologistes - comme Alain Prochiantz. Voilà ce qu'on peut dire pour vous répondre, sans attendre, à brûle-pourpoint, beaucoup trop succinctement, sur la pensée chez les animaux.
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Zingaro le Lun 7 Mar 2016 - 23:20

    Dans "Raison humaine et intelligence animale dans la philosophie Grecque" de Jean-Louis Labarrière, celui-ci s'étonne de ce qu'Aristote, tout en faisant de l'âme pensante le propre de l'homme, n’hésite pourtant pas à "attribuer la phronêsis, l’intelligence pratique, à nombre de ceux que nous appelons les animaux par opposition aux humains (...)" (Il mentionne alors les livres VIII et IX de l’Histoire des animaux, en précisant qu'il les croit authentiques). Son texte montre bien en tout cas que nombre de Grecs anciens attribuaient non pas le logos mais des formes d'intelligence aux animaux - ils concevaient parfaitement une "pensée animale". Pour autant, faut-il conclure que d'autres animaux que l'homme peuvent éprouver l'étonnement dont parle Aristote dans l'extrait cité ?

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Silentio le Mar 8 Mar 2016 - 0:01

    Je ne comprends pas ce que peut être la pensée sans le langage. Il y aurait une forme de pensée silencieuse ? Je crois, en fait, que vous confondez la pensée et la sentience.

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Silentio le Mar 8 Mar 2016 - 10:54

    @bibou a écrit:Au plan philosophique, on peut soutenir, avec Spinoza, que ce qui différentie un homme d’un animal, c’est uniquement la complexité de son corps. « L’homme n’est pas un empire dans un empire », ce qu’avait déjà dit Montaigne : 
    « C’est par la vanité de cette mesme imagination, qu’il [l’homme] s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soy mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compaignons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon luy semble. »
    (Essais II 12 – Villey p. 452)
    Qu'il n'y ait qu'une différence de degré entre l'homme et l'animal, que la pensée soit une activité s'originant dans le corps, d'accord, mais cela n'en fait pas des êtres semblables en tout. Comme le dit Montaigne, les facultés et forces se retrouvent différemment selon les espèces. Je ne crois pas que la pensée confère une supériorité à l'homme, l'animal est lui aussi un être sentient : il peut pâtir, éprouver des sensations, faire preuve d'intentionnalité ou d'intelligence. On découvre tous les jours à quel point les animaux sont plus proches de nous que ce que nous pensions. Ce que je ne comprends pas, c'est sous quelle forme il pourrait y avoir une pensée : car jusqu'à présent, on a défini (très humainement) la pensée comme un discours que l'on se tient à soi-même (Platon) et comme un jugement. C'est une manière de se rapporter aux choses et à soi-même par la formulation d'énoncés. Sans mots, je ne vois pas où se loge une prétendue pensée, que ce soit chez l'homme ou chez les autres animaux. Il faudrait qu'ils puissent investir les choses de significations.

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Silentio le Mar 8 Mar 2016 - 16:36

    Mais dites-moi donc à quoi ressemble une pensée quand elle n'est pas humaine. Pour ma part, je ne sais pas ce que serait une pensée qui n'aurait pas la forme d'un langage.

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Silentio le Mar 8 Mar 2016 - 17:50

    Effectivement, les buts visés par l'Éthique n'ont rien à voir avec la définition de ce qu'est la pensée. Je ne sais pas ce que vous appelez ainsi.

    Pour l'instant, vous me parlez d'un mystère : les animaux auraient également ce que l'homme possède, mais sans rien avoir en commun avec la manière qu'elle a de s'exprimer chez lui. De sorte que pour vous, il y a chez l'animal un quelque chose qui serait la pensée sans ressembler le moins du monde à la pensée telle qu'elle est chez l'homme. On ne saurait donc caractériser ce quelque chose de pensée, et je doute de son existence.

    Pour ma part, j'admets que les animaux ont une certaine conscience de soi, et même une psyché et des circuits neuronaux (si le terme s'emploie). Mais je ne vois pas de pensée, même latente, chez eux, car ils n'ont pas de langage verbal qui manifesterait une réflexivité, ainsi que des manières de décrire leur environnement et de se décrire eux-mêmes.
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Euterpe le Mar 8 Mar 2016 - 22:09

    @bibou a écrit:Spinoza démontre que l’esprit d’un homme n’est autre que l’idée de son corps (ce qui règle le problème de l’union de l’esprit et du corps que Descartes n’avait pas réussi à résoudre – glande pinéale !?)
    En réalité, le livre 5 de l'Éthique montre que la question de l'union de l'esprit et du corps n'est pas résolue, même pour Spinoza (comme le révèle, par exemple, la Proposition XXIII de ce livre).

    Pour le reste, ce fil tend imperceptiblement vers la question de l'étonnement, qui est hors sujet. Le thème de ce fil porte sur l'étonnement philosophique. Merci à tous de vous y tenir.


    Dernière édition par Euterpe le Mer 9 Mar 2016 - 0:10, édité 2 fois
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Euterpe le Mar 8 Mar 2016 - 22:28

    @bibou a écrit:La proposition 23 de la partie V de l’Éthique ne montre aucunement que la question de l’union du corps et de l’esprit n’est pas résolue et il est facile de le montrer.
    Voilà une affirmation bien péremptoire... Vous pouvez, si vous le souhaitez, ouvrir un fil de discussion sur la question, dans le topic dédié à Spinoza.


    Dernière édition par Euterpe le Jeu 28 Juil 2016 - 11:27, édité 1 fois
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    Les animaux pensent-ils ?

    Message  BOUDOU le Mar 8 Mar 2016 - 22:51

    Il faudrait savoir quels sont les ressorts (dieu, l'étonnement, la douleur, la mort…) de la pensée sensu lato - pas seulement au point de vue anthropomorphique (Jeanne Hersch, L'étonnement philosophique - Une histoire de la philosophie). Cette question fait débat.
     
    B. Boudou - Montaigne et les animaux, Editions Léo Scheer (à paraître en Mai 2016) écrit :
    "La Fontaine, dans son « Discours à Mme de la Sablière » qui se trouve être un plaidoyer pour l’âme des bêtes, situe Descartes « entre l’homme et l’esprit », dans toute une échelle d’êtres qui va jusqu’à l’huître [Lorsqu’il examine l’Essai sur l’entendement humain de Locke dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain (publiés en 1765), Leibniz propose une idée comparable : « Il y a une différence excessive entre certains hommes et certains animaux brutes ; mais, si nous voulons comparer l'entendement et la capacité de certains hommes et de certaines bêtes, nous y trou­vons si peu de différence qu'il sera bien malaisé d'assurer que l'entendement de ces hommes soit plus net et plus étendu que celui des bêtes », Œuvres de Locke et de Leibniz, Paris, A. Desrez, éd. J.-F. Thurot, 1839, p. 426.]."
     
    J.J. Rousseau - Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes écrit :
    "Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, il combine même ses idées jusqu’à un certain point, et l’homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont même avancé qu’il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre."
     
    Chez Vercors - Les animaux dénaturés, les tropis ne parlent pas et ont le sens du sacré. Dans le Théâtre équestre Zingaro, c’est le cheval qui révèle l’homme à lui-même.
     
    Voyons ce que disent les neurobiologistes.
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Zingaro le Mer 9 Mar 2016 - 0:41

    La discussion consacrée à "L'étonnement philosophique" ayant dévié sur le thème de "la pensée animale", je place vos messages dans ce nouveau sujet afin que la discussion puisse y être approfondie.

    Silentio

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Silentio le Mer 9 Mar 2016 - 0:50

    Je suis d'accord sur la situation initiale : tous les animaux, hommes y compris donc, ont des affections et ce qui a lieu dans leur conscience (les idées, au sens de l'empirisme) en provient. Mais il y a différentes manières d'en faire quelque chose d'autre (comme de ne rien en faire), de s'y rapporter. Je pense que les hommes ont une façon bien à eux de revenir sur leurs idées, d'en faire quelque chose, et c'est ce que l'on peut appeler penser : combiner des impressions, revenir dessus, les différencier d'un soi, etc. Il y a aussi des hommes qui pensent assez peu. Je crois que les animaux font quant à eux assez peu de choses de leurs affections, de leurs impressions sensibles, en général ils réagissent d'une manière préétablie et répétitive à certains stimulus.

    L'homme, comme le dit Bergson, est pour sa part en retard sur ce qui lui arrive, il met une distance entre les choses et lui, interpose le langage. Il travaille alors sur des significations, plutôt que d'agir spontanément en réaction à son environnement. La pensée a alors lieu dans cet écart. Ce qui fait, d'ailleurs, que nous sommes moins intelligents à mon sens que les animaux, dès lors qu'il s'agit de mobiliser notre intelligence pratique pour apporter des solutions à nos problèmes. Mais c'est aussi pourquoi nous créons de nouvelles solutions.

    anormal

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  anormal le Mer 9 Mar 2016 - 8:12

    @Silentio a écrit:L'homme, comme le dit Bergson, est pour sa part en retard sur ce qui lui arrive, il met une distance entre les choses et lui, interpose le langage.
    On peut avancer sans peine que ce qui différencie, en degré, la pensée humaine de la pensée animale, tient au fait que l'homme est un animal particulièrement imaginant. L'imagination précède nécessairement le langage, puisque la vue et la mémorisation d'images précèdent l'expression de celles-ci. La grande capacité imaginative de l'homme lui permet d'entrevoir et d'envisager un plus grand nombre de possibilités d'action, en cela, son choix est plus étendu mais ne garantit pas la pertinence de l'action, puisque même les buts visés relèvent de cette imagination.

    Le propre de l'imagination n'est pas tant de produire et reproduire des images, que de "défaire" des images pour les recombiner à loisir, or ce qui le plus souvent ressort de ces réagencements d'images mentales n'est pas nécessairement profitable à l'homme (on produit de fait bien plus de chimères que d'innovations profitables à l'homme et à l'animal)

    Ce qui, à mon sens, différencie la pensée humaine de la pensée animale, c'est que la pensée humaine a imaginé la transformation radicale de sa niche environnementale, de telle sorte que cette même imagination est aujourd'hui en proie à ses propres performances, débordée qu'elle est par l'incapacité de résoudre les problèmes qu'elle a, elle-même, engendrés. Cette incapacité a pour conséquence une certaine indigence intellectuelle, "Souci" que ne connaît pas la pensée animale. Donc, s'il nous fallait comparer la pensée chez l'homme et la pensée chez l'animal, il faudrait très logiquement et autant que faire ce peut, comparer les effets et non les "qualités".

    Silentio

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Silentio le Mer 9 Mar 2016 - 11:45

    Anormal, je suis d'accord avec ce que vous avancez. Castoriadis écrit que "L'homme est cet animal fou dont la folie a inventé la raison". La différence entre l'homme et l'animal, c'est que le premier est un être inadapté à son environnement. L'imagination, qui est chez lui défonctionnalisée (je crois qu'il y a un meilleur terme, il faut vraiment que je relise Castoriadis...), lui permet d'inventer des significations excédant ses caractéristiques biologiques. Grâce aux symboles, il peut y avoir du langage et du social (donc de la pensée), et sans société cet animal fou qu'est l'homme ne pourrait survivre. La raison n'est qu'une manière de mettre en forme cette imagination pour gagner en maîtrise sur l'environnement. Mais à force, nous avons pris nos habitudes pour des données primordiales, alors que c'est l'imagination qui est radicale (à la racine) dans notre être et notre rapport au monde, c'est même elle qui permet que nous puissions créer un monde (un ordre viable) par la production de formes symboliques. Je dirais alors que là où l'homme a constitutivement un rapport non-utilitaire aux choses, les animaux mettent bien en forme leur environnement grâce à leur imagination, mais cela filtré selon certains besoins propres à l'espèce.

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  anormal le Mer 9 Mar 2016 - 12:21

    @Silentio a écrit:La différence entre l'homme et l'animal, c'est que le premier est un être inadapté à son environnement.
    On peut y voir un paradoxe, en ce que chez l'homme, tout progrès dans un domaine a pour conséquence seconde, une régression dans un autre. La réussite remarquable de l’espèce humaine se traduit par le contre-coup d'une altération chez l'individu. Ainsi, la réussite d'une société par la taille de sa population a pour corollaire le mal être de l'individu (notamment tous les troubles liés à l'identité).

    Quelles pourraient-être les limites, la gestion, de l'imagination (que Malebranche qualifiait de "folle du logis") ?
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Crosswind le Mer 9 Mar 2016 - 13:37

    @Silentio a écrit:Je ne comprends pas ce que peut être la pensée sans le langage. Il y aurait une forme de pensée silencieuse ? Je crois, en fait, que vous confondez la pensée et la sentience.

    Pourriez-vous imaginer des associations logiques constituées principalement d'émotions, de liaisons a priori allant tellement de soi qu'elles ne doivent pas être formulées pour être intégrées, usitées ? Nos propres pensées ne sont-elles pas la couche verbale d'un ensemble bien plus vaste, que l'on pourrait dire constitutif ? Lorsque je formule verbalement une pensée, n'est-elle pas constituée par une quantité astronomique de pensées sourdes, pensées qui sont là, mais en quelque sorte occultées ? La plupart de nos connaissances ne sont pas verbalisées, ni peut-être même verbalisables, elles sont simplement là, elles sont constitutives de notre rapport au monde.

    Je vous propose ce lien très intéressant, qui, s'il ne tranche pas la question, montre bien à quel point il faut se garder d'affirmer trop rapidement des choses "qui vont de soi". Particulièrement lorsqu'il s'agit de déterminer si, oui ou non, "autrui" (quel qu'il soit) dispose d'une expérience consciente peu ou prou similaire à celle que j'expérimente en propre. "La pensée sans langage". En voici un extrait :
    Dominique Laplane a écrit:Pour les neurologues, l’existence d’une pensée sans langage apparaît de jour en jour plus évidente et déterminante dans la vie mentale. Certains envisagent même une totale indépendance de cette pensée par rapport au langage. A l’opposé, le courant très antique et actuellement majoritaire, de nature essentiellement philosophique, tient qu’il n’y a pas de pensée sans langage. La thèse ici défendue est qu’une pensée ne peut être complète sans l’intervention du langage, mais qu’elle existe largement préformée sur un mode non verbal et que le langage participe, de ce fait, à son parachèvement.

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Silentio le Mer 9 Mar 2016 - 14:08

    Pour le dire autrement : quand nous cherchons à savoir s'il y a de la pensée ailleurs que chez l'être humain, nous cherchons nécessairement ce qui ressemble à ce qui chez lui s'appelle penser. Sinon, il faut utiliser un autre nom, car l'on cherche alors autre chose. Vous, par exemple, vous parlez de processus neuronaux, d'une activité cérébrale, bref de ce qui par analogie aurait plus à voir avec un inconscient qu'avec les différents types de raisonnements d'un moi conscient. Si vous voulez, je pense que les animaux ont une "vie mentale", mais pas de pensée : cela ne suffit pas à parler d'une pensée. Ils ont peut-être tout ce qu'il faut, mais il manque le langage verbal. Dans le cas d'un être humain, d'ailleurs, il peut y avoir un certain nombre de ce que vous appelez des "pensées sourdes" (mais je n'appellerais justement pas cela des pensées) sans que l'on parle de pensée, tant qu'elles ne sont pas exprimées. Pour reprendre l'analogie avec la psychanalyse, il faut qu'une pointe de l'iceberg émerge hors de l'eau.
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  Crosswind le Mer 9 Mar 2016 - 15:15

    Il y a donc ici 4 points de vue :

    • Est-il envisageable de considérer la pensée comme exclusivement verbale ? Vous semblez adopter ce point de vue, mais j'apprécierais vous voir développer. Après tout, ne sommes-nous donc pas capables d'associer logiquement des formes, figures et autres émotions sans passer par leurs doubles représentatifs que sont les mots ? La conjonction, par exemple, est un concept qui se vit avant toute chose, sa transcription en un phénomène reproductible, c.-à-d. par le son ou l'écrit "et", est facultative et ne devient nécessaire que si l'on souhaite partager le concept. Ne peut-on d'ailleurs souvent pas se comprendre sans prononcer un mot ? Les grandes idées ne sont-elles pas souvent intuitives ? Lorsque je résous un Rubiks-cube, ne suis-je pas occupé à vivre le mouvement plutôt qu'à formuler le mouvement ? Lorsque je réponds à ma femme que la vaisselle se cassera si elle tombe, la logique ne précède-t-elle pas le langage ? N'ai-je pas pensé avant même de parler ? Un bébé n'est-il pas capable de raisonnement logique avant même avoir formulé son premier mot ?  Lorsque je joue aux échecs, les trajectoires et combinaisons sont non-verbales, les logiques résolument tues de toute forme de grammaire, et ce n'est qu'à l'annonce de mon coup que la parole survient. Lorsque je résous un problème mathématique sur papier je ne parle pas, je vois le problème. Non, décidément, assimiler la pensée au verbe me semble osé. Doit-on nécessairement se parler pour élaborer une pensée ? 


    • Dans quelle mesure une pensée verbale se distinguerait-elle d'une pensée non-verbale ? A ce titre je répondrais qu'une pensée verbale est destinée avant toute chose à communiquer une forme logique expérimentée en première personne, forme logique non-verbale et/ou verbale, à une tierce entité dont on a toutes les raisons de supposer qu'elle peut expérimenter un monde commun, mais que ces deux formes de la pensée ne sont essentiellement pas différentes sur le fond, seule la visée en troisième personne les différenciant sur la forme.


    • Peut-on conclure à l'inexistence d'une pensée verbale auprès d'un organisme dit vivant au prétexte que (1) les phénomènes observés ne concordent pas à ce que nous expérimentons entre nous et (2) nous ne parvenons pas à communiquer avec l'espèce en question ? Je réponds résolument par la négative, même si je n'ignore pas que cette position est attaquable puisque accusée d'obscurcir le débat ; en effet, pouvons-nous faire autrement que considérer notre langage comme référence, au risque de paralyser notre avance dans notre analyse du monde ? Nous universalisons le langage en nous fondant sur notre propre système de communication, tout en balayant d'un revers de la main la possibilité d'existence de systèmes si différents qu'ils nous seraient inaccessibles. Si une suite de sons, de marques et de gestes n'est pas traduisible, c'est qu'elle ne constitue pas un langage. Cette façon d'agir, éminemment solipsiste, a l'avantage de clarifier le débat scientifique, mais ne devrait pas s'inviter dans la sphère de la philosophie, car trop restrictive. 


    • Peut-on conclure à l'inexistence d'une pensée non-verbale auprès des mêmes organismes ? Au regard des développements précédents, il s'avère délicat, si pas impossible, d'y répondre. Comment diable s'assurer de l'existence d'une logique complexe, non-verbale, dans le chef d'un organisme ? Comment différencier le comportement d'un automate de celui d'une chose raisonnante non-verbalement si nous n'avons pas accès à son monde ?


    Et cette dernière phrase introduit ma conclusion : assimiler la pensée à la pensée verbale permet de simplifier le débat en ouvrant une voie d'accès rapide au monde animal. Si la pensée ne peut être autre que verbale, alors il doit être possible de traduire un quelconque langage animal, ou d'en déceler un sous la supposition anthropocentriste que notre appréhension théorique du langage est universalisable. Et si nous ne comprenons ou n'identifions rien de tout cela, alors il devient légitime d'en déduire que l'animal ne pense pas. Mais je trouve le prix à payer fort lourd au regard des prétentions affirmées. 

    Je me permets d'ailleurs un apparté que je trouve assez amusant. Les sciences, le sens commun, ne se privent pas d'admettre l'existence d'un "horizon de visée" à la connaissance. A terme, il est possible d'unifier les sciences, il sera un jour possible de décrire le monde tel qu'il est, d'énoncer des Lois unificatrices valables dans tous les domaines, à toutes échelles, de tous temps. Cet horizon est clairement admis. Il est possible. Mais dans le cas des animaux, ou du langage, cet horizon n'existe pas. Si maintenant je n'ai pas accès à un langage, ou si ce que l'on peut prendre pour langage ne rencontre pas les canons du genre, alors maintenant j'affirme qu'aucun nouvel horizon n'est à attendre et que ma conclusion s'impose comme telle : il n'y a pas de langage. D'un côté, une connaissance toujours en mouvement, apte à se retourner sur elle-même et persuadée que ses ombres obscures ne sont que le reflet d'un atteignable à terme, de l'autre une connaissance rigide semble-t-il incapable d'envisager une seule seconde ses propres limitations.

    Et quand bien même l'on se résoudrait, pour des raisons pratiques, à ne considérer une série de signes comme langage qu'à la condition qu'ils soient traduisibles, il reste que :

    La recherche, l'actualité des sciences, article écrit par Joëlle Proust dans le dossier du numéro 412 a écrit:Contrairement à ce que croyait Descartes, le langage n'est pas non plus la clé du raisonnement. Les animaux non-langagiers traitent eux-aussi l'information perceptive, ils la mémorisent, la recombinent pour s'adapter à des situations nouvelles et font des inférences. Chaque espèce a sa propre manière d'extraire de l'information et de l'exploiter selon ses propres besoins.

    Extrait de http://www.larecherche.fr/savoirs/dossier/animaux-ne-pensent-pas-01-10-2007-83533



    Dernière édition par Crosswind le Mer 9 Mar 2016 - 18:27, édité 3 fois
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    Re: Les animaux pensent-ils ?

    Message  BOUDOU le Jeu 10 Mar 2016 - 9:43

    Que les animaux pensent est un fait observé depuis fort longtemps, comme le souligne de façon érudite Zingaro (Lun 7 Mar 2016 - 23:20) :
    Dans "Raison humaine et intelligence animale dans la philosophie Grecque" de Jean-Louis Labarrière, celui-ci s'étonne de ce qu'Aristote, tout en faisant de l'âme pensante le propre de l'homme, n’hésite pourtant pas à "attribuer la phronêsis, l’intelligence pratique, à nombre de ceux que nous appelons les animaux par opposition aux humains.
    La question est plutôt d'admettre que ce n'est pas parce que l'homme est (très) différent (les animaux à l'évidence ne pensent pas comme l'homme et n'ont pas le même langage), qu'il peut s'arroger le droit, non seulement de ne rien comprendre à la nature, mais de lui manquer de respect et de l'utiliser avec un cœur froid. Ce qu'inaugurent des gens comme Plutarque, et davantage Montaigne, et que l'ont peut illustrer par une citation d'Émile Zola (Le docteur Pascal), c'est la bienveillance :
    "Et l’animalité, la bête qui souffre et qui aime, qui est comme l’ébauche de l’homme, toute cette animalité fraternelle qui vit de notre vie !... Oui, j’aurais voulu la mettre dans l’arche, lui faire sa place parmi notre famille, la montrer sans cesse confondue avec nous, complétant notre existence. J’ai connu des chats dont la présence était le charme mystérieux de la maison, des chiens qu’on adorait, dont la mort était pleurée et qui laissait au cœur un deuil inconsolable. J’ai connu des chèvres, des vaches, des ânes, d’une importance extrême, dont la personnalité a joué un rôle tel, qu’on en devrait écrire l’histoire..."
    A un moment où nous sommes sur le point de découvrir d'autres mondes extraterrestres, il serait urgent que nous sachions comprendre le nôtre, qu'il ne soit pas appréhendé comme une "boîte noire". C'est pourquoi ces modèles physiques et logiques issus des recherche abondantes et très récentes en matière de neurobiologie devraient nous permettre de savoir pourquoi les êtres vivants sont non seulement capables de cognition et de métacognition mais aussi de philosophie, et de comprendre en quoi l'étonnement peut être non seulement initiateur mais aussi consubstantiel à la pensée (Merlau Ponty).


    Dernière édition par Euterpe le Jeu 28 Juil 2016 - 11:51, édité 2 fois (Raison : Mise en forme)

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    Re: Les animaux pensent-ils ?

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