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    Le conditionnement social

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    Crosswind

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    Le conditionnement social

    Message  Crosswind le Mar 29 Sep 2015 - 11:39

    Texte initial, de Margaret Mead :
    Quand nous opposons le comportement typique de l’homme ou de la femme arapesh à celui, non moins typique, de l’homme ou de la femme mundugumor, l’un et l’autre apparaissent de toute évidence, être le résultat d’un conditionnement social [...]. Seule la société, pesant de tout son poids sur l’enfant, peut être l’artisan de tels contrastes. Il ne saurait y avoir d’autre explication, que l’on invoque la race, l’alimentation ou la sélection naturelle.
    Nous sommes obligés de conclure que la nature humaine est éminemment malléable, obéit fidèlement aux impulsions que lui communique le corps social.


    @Vangelis a écrit:
    @Crosswind a écrit:Le conditionnement social serait donc l'action, étalée dans le temps, de la société sur les comportements cognitifs de chaque être humain qui la compose.

    A moins que vous ne développiez l'interaction entre le comportement et le conditionnement par le biais des processus cognitifs  - ce qui n'est pas une mince affaire - vous allez embrouiller notre ami.

    Oui, je m'attendais à cette remarque. A vrai dire, j'ai longtemps hésité avant d'incorporer cet adjectif, les conséquences n'étant, comme vous le soulignez, pas des plus simples à appréhender. De plus, et vu le contexte de la question, j'aurais parfaitement pu (du ?) m'en tenir à l'aspect strictement comportemental. Cependant, puisque j'ai fini par l'y incorporer, je me sens dans l'obligation d'en tenter l'explication, quand bien même cette tentative aboutit à une forme de hors-sujet voire, en bout de course, à l'amputation du mot de la citation. Soit.

    Il n’est pas interdit de penser que l’environnement culturel puisse influencer, conditionner, la manière dont les processus cognitifs agissent* puisque les raisonnements, les catégorisations et la mise en ordre des choses sous forme de concept ne peuvent pas être nécessairement pris pour invariants, ni comme disposant d'une base invariante, l’unicité de la relation cognitive et des catégories qui en résultent n’étant en réalité qu’une hypothèse. Partant de là, il est possible de recourir à l’abstrait et de continuer dans les tréfonds de la philosophie de la connaissance, mais cela n’est pas nécessaire dans le cadre de la question posée et l’on peut s’en tenir au constat de la multiplicité des rapports cognitifs comme point de départ explicatif. Il s'agit de montrer que, si les processus cognitifs peuvent être multiples et irréductibles entre eux pour certains, ils peuvent parfaitement être modifiés par contact culturel. Le lien nouant le comportement à la cognition me semble évident, je ne le développerai donc pas ici.

    Pour appuyer mes propos, je prendrai l’acculturation subie par les populations mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie. Chez eux, la personne n’était pas individuée. L’identité et le devenir n’étaient donc en rien liés à un corps, mais à une parenté et à un totem ancestral. La « personne » ne disposait pas d’un nom mais de plusieurs, convergents. Il y avait autant de noms que de rapports de parentés, pas de noms « propres » mais des noms de position sociale, pas d’usage exclusif du « je ». Leur langue disposait donc d’une série de mots et de règles propres à leurs processus cognitifs et leurs comportements en était d’autant influencés. Lors de la colonisation, cette population a progressivement migré d’une conception mélanésienne de la « participation sociale » vers une conception occidentale individualiste. Les pratiques et les comportements se sont modifiés suite au glissement du rapport cognitif au contact d’une culture différente. Nous avons donc bien ici, à mon sens, l’exemple d’un ensemble de relations cognitives modifiées par conditionnement social. Les colons ont diffusé leurs processus cognitifs afin de remplacer ceux des colonisés, et le comportement de ces derniers s’en est vu affecté. Ce n’étaient pas l’information et le stockage cognitifs qui étaient différents entre colons et colonisés, mais bien les concepts et les comportements associés.

    Plus près de nous, je mentionnais en exemple la tendance à la neutralisation des comportements sexués des petits enfants. Je pourrais également avancer la question portant sur le sentiment d'appartenance d'une personne adulte à un sexe donné. L'origine en est-elle physique ou psychique ? Ce type de questionnement repose sur les relations cognitives de celui qui se le pose. Un processus cognitif donné peut fournir à son "propriétaire" l'évidence d'un sexe caractérisé physiquement qui se manifeste au travers d'un comportement stéréotypé (groupe A) tandis qu'un autre pourrait ne s'en tenir qu'au sexe physique, niant par là une quelconque influence de genre sur le comportement (groupe B). Cette relation cognitive particulière aura d'immanquables répercutions sur le comportement général des deux propriétaires, A et B. Si d'aventure un groupe d'individus A entre en contact avec un groupe B, les influences des uns sur les autres modifieront les rapports cognitifs de telle sorte qu'un nouvel équilibre, A, B ou C, s'établira. Mais dans tous les cas, il y aura glissement d'une partie du processus cognitif de tout ou partie du groupe, et donc modification comportementale.

    Pour synthétiser l'idée : les processus cognitifs ne sont pas coulés dans le marbre mais bel et bien multiples, voire irréductibles (et ce point est d'importance) entre eux dans certains cas. Le comportement individuel est influencé par la cognition, tandis qu'elle-même se voit modifiée, influencée, par la proximité sociale.


    *(nota : par souci de simplification, je considère ici la saisie d’information puis son stockage comme des fonctions invariantes au sein des processus cognitifs humains, tandis que la partie qui concerne le traitement de ces informations serait quant à lui modifiable)


    Dernière édition par Crosswind le Mar 29 Sep 2015 - 14:16, édité 6 fois
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    Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Mar 29 Sep 2015 - 11:55

    Margaret Mead déconstruit ici une certaine conception théorique de la "nature humaine" suivant laquelle se perpétue une répartition sexuée des rôles sociaux et la domination masculine. En montrant que des groupes humains adoptent de par le monde des attitudes toutes différentes à l'égard des sexes, elle attaque directement la légitimité de cette répartition sexuée, disons, occidentale. En effet, si celle-ci est pensée comme allant de soi, parce qu'ancrée dans la nature humaine - et alors il est vain et mauvais de lutter contre elle -, en montrant son caractère arbitraire (non nécessaire, non naturel) on détruit du même coup son fondement. Il devient alors possible de concevoir théoriquement une autre répartition des rôles, suivant laquelle le sexe d'un individu n'est pas susceptible de déterminer sa place, sa valeur, ses qualités... Mais à un autre niveau, plus pratique, on s'aperçoit bien vite que le "conditionnement social", l'ensemble des mécanismes conduisant à reproduire la société et plus particulièrement ici la répartition sexuée des rôles, est très puissant : il ne suffit pas de montrer que les catégories hommes-femmes sont des constructions sociales arbitraires pour que celles-ci disparaissent : non, il faut encore étudier en détail ces mécanismes, comment ils opèrent dès l'enfance, pour les "désamorcer" et les transformer petit à petit. Ce sont les Gender Studies. Le terme de conditionnement social est à penser en relation à l'idée d'une nature humaine. Si la nature humaine est "malléable", vide de contenu, si elle n'entraîne pas de nécessité particulière au point de vue des sexes, mais que, par ailleurs, on observe que la répartition sexuée des rôles est bien réelle, bien effective, et très puissamment ancrée dans les esprits, c'est qu'autre chose que la nature humaine produit cette répartition des rôles. Il s'agit du "corps social" : "la nature humaine est éminemment malléable, obéit fidèlement aux impulsions que lui communique le corps social". C'est-à-dire ce monde que vous trouvez-là, déjà-là, lorsque vous êtes "venu au monde", dans lequel vous avez été élevé. C'est-à-dire aussi ces forces qui vous contraignent quotidiennement à produire certaines pratiques, certains schémas de pensée, etc. Si vous les adoptez, vous ne sentez aucune pression ; mais aussitôt que vous tentez de dévier, les autres, votre famille, votre entourage, la police, etc., vous rappellent à l'ordre et vous signifient que vous faîtes fausse route. Quel choix avez-vous d'utiliser l'argent pour faire vos courses ? Tant que vous adhérez à cette pratique, tout va bien ; sitôt que vous la remettez en question, vous vous heurtez à "la société" toute entière. Il y a donc des "forces" sociales, extérieures à vous-même, objectives, qui façonnent votre manière d'être, vous "conditionnent". Ainsi par exemple l'attribution du rose aux fille et du bleu aux garçons fait partie de ces mécanismes concrets qui ancrent dès l'enfance, et visuellement (ce qui est très puissant), une différence entre garçons et filles, différence à partir de laquelle s'élabore, socialement construite, la domination masculine. Vous n'y pouvez rien, ou pas grand chose, du moment que la plupart des individus pratiquent et conçoivent cette différence entre les sexes : celle-ci est à l'extérieur de vous-même, quand bien même vous en prenez conscience et la rejetez, elle vous contraint, vous conditionne.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Crosswind le Mar 29 Sep 2015 - 12:10

    @Zingaro a écrit: C'est-à-dire ce monde que vous trouvez-là, déjà-là, lorsque vous êtes "venu au monde", dans lequel vous avez été élevé. C'est-à-dire aussi ces forces qui vous contraignent quotidiennement à produire certaines pratiques, certains schémas de pensée, etc.

    Mais pourquoi ne pas considérer l'inverse ? Comment déterminer si le monde est appris, car déjà-là, ou constitué par procédure cognitive ? Je me doute bien que la sociologie, l'ethnologie, en tant que sciences, doivent impérativement admettre l'hypothèse d'un monde déjà-là. Mais cela déforce la portée de leurs propos quant à l'universalité de leur contenu.

    Merci pour votre explication, je situe mieux la pensée de cette dame.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Mar 29 Sep 2015 - 17:50

    @Crosswind a écrit:
    Mais pourquoi ne pas considérer l'inverse ? Comment déterminer si le monde est appris, car déjà-là, ou constitué par procédure cognitive ?
    Je ne comprends pas le sens de votre question. Vous n'avez pas inventé le langage que vous utilisez, ni les traditions pour autant qu'il en reste, ni le droit, les institutions, le système économique, ni les techniques que vous employez chaque jour ; tout ce au sein de quoi vous évoluez, vous n'y êtes (à peu près) pour rien, et cela vous dépasse en grande partie, s'affirme face à vous : résiste lorsque vous entrez en contradiction. Ce n'est pas autre chose. Je crains que vous fassiez intervenir des problèmes qui n'ont pas vraiment lieu d'être dans ce fil. Le problème fondamental ici, comme souvent d'ailleurs en anthropologie, est la tension entre institué et instituant : la question de l'ordre, son origine, sa reproduction et son évolution (éventuellement le risque de sa "désintégration", problème qui hante par exemple la sociologie d'Émile Durkheim).

    Si vous souhaitez en savoir  plus au sujet des courants dominant actuellement en sociologie, je vous conseille La construction sociale de la réalité de Berger et Luckmann, un peu daté (1966) mais toujours d'actualité et assez clair. Il me semble que vous y trouveriez quelques réponses.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Crosswind le Mer 30 Sep 2015 - 13:58

    A Zingaro : je vous ai répondu par MP, afin d'éviter un hors-sujet supplémentaire.

    A Kercoz :
    Je me replace temporairement dans la posture scientifique. Si je peux naturellement comprendre la nuance évoquée en ce qui concerne la rigidité de notre nature comportementale, j'ai beaucoup plus de mal avec la suite de votre texte qui m'apparaît terriblement confus. De quoi parlez-vous lorsque vous opposez des "itérations successives" à un "écart important originel" ? L'exemple illustré ne m'éclaire en rien.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Crosswind le Mer 30 Sep 2015 - 15:04

    Une variante sociologique de l'effet papillon ?
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Euterpe le Lun 26 Oct 2015 - 11:48

    à Crosswind, Kercoz et Zingaro :


    Vous retrouverez dans ce nouveau fil de discussion votre débat sur la notion de conditionnement social, débat qui se trouvait dans un fil de la rubrique dédiée à l'aide aux devoirs, fil initialement intitulé : "Genre masculin/genre féminin".

    Vous pourrez, si vous le souhaitez, poursuivre ici. Cordialement.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Euterpe le Lun 26 Oct 2015 - 18:37

    @kercoz a écrit:L'exemple le plus pertinent est celui de la polygamie des chefs, choisis par quelques groupes du fait du peu d'intérêt pour ce rôle. Les conséquences qui résultent de ce fait peu important en lui même sont "catastrophiques" du fait des cascades itératives qu'il induit.
    @kercoz a écrit:C'est un exemple développé par Lévi Strauss et semble-t-il repris par Jouvenel.
    Votre exemple se trouve sans doute dans son livre Du Pouvoir, Livre II : "Origines du pouvoir", Chapitre 5 : L'Avènement du guerrier.
    Toutefois je ne parviens pas à déterminer, à partir de votre seule remarque, le passage en question. Serait-ce celui ci-dessous, où il compare groupe patriarcal et groupe avunculaire (p. 145 chez Hachette Pluriel) ?
    [Le groupe patriarcal] s'approprie les enfants de ses fils et croît beaucoup plus vite si ces fils peuvent, par la guerre ou autrement, cumuler plusieurs épouses
    Pourriez-vous préciser ce qui motive le choix de cet exemple pour la question du conditionnement social (notamment pour éclairer votre message du Mar 29 Sep 2015 - 18:35 ?)
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    Zingaro
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Sam 13 Fév 2016 - 19:05

    Eh bien, voilà un long développement qui toutefois me laisse quelque peu sur ma faim, dans la mesure où vous n'avez pas réellement abordé le sujet de la discussion... Que la culture soit "un prolongement de la nature", comment pourrait-il en être autrement du moment que tout est nature ? D'autre part, qu'est-ce que cela change à la spécificité du "fait culturel" ? Rien. Simplement, vous l'avez ravalé au statut d'une histoire faisant des histoires. Avons-nous progressé dans la problématique du "conditionnement social" ? Nous avons plutôt régressé : le conditionnement social serait un simple "conformement" dont, pour des raisons - idéologiques ? - on aurait surestimé l'importance. Finalement, le "schisme" entre un domaine d'histoires qui font des histoires et le domaine des faits naturels ne va-t-il pas vous conduire à la forme de dualisme que vous rejetiez un peu plus haut ?

    Silentio

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    Re: Le conditionnement social

    Message  Silentio le Sam 13 Fév 2016 - 23:33

    @Malcolm Cooper a écrit:Vous ne m'avez pas bien lu sur le "fait culturel", et vous prenez mal que je parle d'une histoire faisant des histoires, alors que je ne le prends ni mal ni bien. Ce qui aboutit à vos questionnements en-dehors de mon propos.
    Bref, au lieu de préciser votre propos, vous préférez botter en touche. Zingaro n'est pourtant pas un idiot, vous savez...
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Dim 14 Fév 2016 - 1:13

    Me voilà donc sommé de me défendre... Fort heureusement il ne s'agit pas de moi, ni d'ailleurs que je prenne bien ou mal ceci ou cela, là n'est vraiment pas la question. Ce sujet est donc clôt - et je suis sauf car je me défends très mal.

    Reste le conditionnement social, qui fait l'objet de la présente discussion. Vous concluiez :
    De sorte que, au final, ou en définitive, le point de départ de cet entretien sur le conditionnement social tiré d'une discussion de gender, doive bien s'expliquer - à mon sens - par une surestimation du "fait culturel". A la fin, je dirais qu'il y a conformement social, certes pris souvent pour absolu, par ethnocentrisme (et chrono-centrisme, dans le cas du jugement porté sur les cultures passées), mais que le terme de conditionnement est trop fort, raison pour laquelle la sociologie demeure suspecte d'ascientificité à mes yeux
    C'est à peu près le seul moment où vous évoquez le conditionnement social, bien que vos développements précédents aient été tout à fait stimulants comme d'habitude. Reconnaissez cependant que la phrase est quelque peu obscure : le "point de départ de cet entretien sur le conditionnement social" doit s'expliquer "par une surestimation du fait culturel". Que voulez-vous dire ? Une surestimation par rapport à quoi ? Je reprends, plus haut :
    Aussi bien, la culture appert comme un prolongement de la nature, comme une partie de la nature en tant que la nature se différencie selon les contextes et acteurs de chaque contexte. A ce point, donc, on ne saurait affirmer aussi certainement avec Margaret Mead (aujourd'hui certes datée) mais surtout certains performativistes entre les gender studists, une artificialité aussi grande de la culture par rapport à la nature, confinant au dualisme
    Pour critiquer les travaux de Mead, il faudrait se trouver à l'intérieur des problématiques auxquelles ils se rapportent. Or ils ne se situent pas à ce niveau d'interrogation. Mead observe des différences radicales dans la formation des personnalités en tant qu'elles se rapportent aux sexes des individus ; elle en déduit que l'association entre certaines personnalités types et le sexe n'est pas naturelle, bien qu'elle soit perçue comme telle, mais résulte largement d'un conditionnement social. Je vois mal ce qui dans votre développement invaliderait ceci. Que les hommes en viennent à occuper des fonctions guerrières en vertu de leur condition physique plus favorable n'y change rien dans la mesure où ça n'explique pas pourquoi ici et là, à tel moment et à tel autre, être un homme et être une femme prend des significations radicalement différentes.
    D'autre part vous évoquiez surtout, pour votre défense, les gender studies en tant qu'elles se veulent un agent de changement social. Fort bien, j'adhère en grande partie aux remarques que vous faîtes. Mais je ne vois toujours pas en quoi ce que vous dites justifie que le terme de "conditionnement" soit trop fort et qu'il faille préférer celui de "conformement". A vrai dire je trouve au contraire que le conditionnement au sens fort est tout à fait prégnant et je trouverais dommage que l'on cesse d'y réfléchir.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Dim 14 Fév 2016 - 19:27

    Il y a je trouve une double difficulté dans votre apport à cette discussion et la perspective qui semble s'en dégager. Premièrement il y a une difficulté à aborder la problématique du conditionnement social à partir de la reproduction. L'on a jamais observé de société dont les membres ne se reproduisent pas et qui n'organise pas, au-delà de la reproduction sexuée, la reproduction de ses conditions matérielles d'existence. D'accord, mais c'est prendre les choses à l'envers, le risque étant d'assimiler par extension tout le social et le "culturel" à des sublimations de nécessités naturelles - cela dit, ce n'est pas ce que vous faîtes. S'il s'agit du conditionnement social, et avant de décider ce qu'il faut faire de cette notion, il faut partir de l'"être social", qu'il s'agit de saisir dans sa singularité propre, son "être" précisément, qui est d'abord problématique. C'est au sein de cette "tension" que survient la questions des rapports qu'entretiennent les individus en tant qu'individus à cet être. D'autre part, il ne s'agit pas d'être piloté ou manœuvré par notre socialisation initiale. Ce qui m'amène à la deuxième difficulté. Par les positions que vous pourfendez, vous semblez extrapoler à partir de positions déjà caricaturales. La socialisation, si elle passe par des étapes cruciales dès les plus jeune âge et notamment au sein de la cellule familiale, n'est pas un processus terminé, fini. Cela reviendrait à en faire une seconde nature littéralement. En outre, que la situation concrète de l'individu pris dans la société conditionne son action, sa sensibilité, son mode de penser, cela ne veut pas dire qu'il serait une sorte de pâte à modeler. Je ne sais trop quoi vous dire à part vous suggérer de mettre de côté vos préjugés et votre suspicion vis à vis des sociologues pour vous affronter effectivement à leurs problématiques.
    Je prends quand même un exemple : le concept de "milieu technique" développé par Georges Friedmann et Jacques Ellul dans les années 50. Ces deux auteurs partagent l'idée que la multiplication et le renforcement des techniques dans tous les domaines de l'activité conduit à une mutation qualitative des conditions d'existence, à la formation d'un "milieu technique" dont les déterminants sont très différents des milieux naturels. Friedmann notamment recherche quelles peuvent être les conséquences de la formation de ce milieu sur les individus et met à jour un ensemble de "conditions" nouvelles : au niveau de la perception, la vue devient largement prépondérante sur l'ouïe et l'odorat ; les enfants, dès le plus jeune âge, développent des capacités d'intellection et d'abstraction adaptées au type d'objets auxquels ils sont confrontés ; chez Ellul, qui rappelle d'ailleurs que l'important est la possibilité d'une médiation entre l'homme et les valeurs, vous trouverez une étude approfondie des conditions que pose l'ensemble technique à l'existence humaine. Enfin donc la question du conditionnement social a partie liée avec des conceptions déterminées de l'être social, ne se pose pas tant dans l'absolu.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Lun 15 Fév 2016 - 17:27

    Pour ce qui concerne la nécessité qui serait associée à la nature, je reprenais les termes de votre point 2) où vous dites que la distribution a priori de certains types de personnalité en fonction des sexes pourrait être un subterfuge de la nature culturée pour re-signifier la nécessité de la reproduction ; je soulignais, avec trop d'insistance peut-être, l'écueil qu'il peut y avoir à procéder ainsi, en précisant en outre que vous ne tombez pas dans ce piège. Si j'invoquais Ellul et Friedmann finalement, c'est qu'ils ont ouvert l'une des pistes de recherche les plus riches et, à mon avis, les plus sérieuses pour l'étude des logiques générales qui sont à l’œuvre dans les sociétés contemporaines ; or, précisais-je trop rapidement peut-être cette fois, le "conditionnement social" - c'est-à-dire l’assujettissement de la volonté humaine à une détermination de type sociologique - doit se réfléchir, si l'on revient vers l'expérience personnelle, par rapport aux spécificités de l'être social présent, étant entendu que celui-ci n'est pas ad vitam eternam identique à lui-même (ce qui, soit dit en passant, fait tout l'intérêt de la sociologie en tant que science). Si vous lisiez en particulier Ellul vous seriez, je pense, en mesure de prendre une certaine distance critique vis-à-vis de l'expérience que vous avez faîte, appuyant votre proposition que ce qu'on appelle le conditionnement social ne soit en réalité qu'un "conformement" - n'en concluez pas, je vous prie, que cet auteur contredirait totalement ce que vous dites. En somme, j'ai pris les éléments que vous donniez pour vous orienter (et d'éventuels lecteurs) vers des pistes qui sont, je suppose, susceptibles de vous intéresser, tout en essayant de limiter les "débordements" que contenait virtuellement votre apport, et sans trop impliquer la conception que j'aurais moi-même-en-mon-fort-intérieur quant à la question qui nous occupe : y a-t-il un "conditionnement social" ; qu'est-ce ; qu'en est-il de la liberté, etc. Comme vous l'avez bien souligné, la discussion sur un forum risque sans cesse de sombrer dans l'insignifiance ; l'orientation des intervenants vers des références permet dans une certaine mesure d'y pallier.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Hervé BOURGOIS le Mer 17 Fév 2016 - 18:17

    J'ai lu rapidement les échanges et il me semble que tout le monde est en accord sur la notion de conditionnement social. C'est un sujet sur lequel j'ai des réflexions personnelles que je pourrais tenter de développer, mais je n'ai pas compris la problématique que vous cherchez à résoudre. Pourriez-vous ma la rappeler ?

    @Kercoz a écrit:
    La complexité des interactions et la force des imprégnations culturelles implique des rigidités comportementales importantes. Ces rigidités ont comme raison d'être la survie de la civilisation, voire de l' espèce.

    Je crois qu'il n'y a pas incompatibilité entre rigidité comportementale et malléabilité de la nature humaine. Les individus d'une société sont contraints de s'adapter, pour cela ils doivent adopter les comportements sociaux, ce qui conduit à des difficultés pour les faire évoluer (je ne vais pas pousser mes enfants à parler uniquement l'Anglais s'ils doivent vivre en France). Par ailleurs, les comportements adaptés nous paraissent  naturels car nous n'en connaissons pas d'autre. Cela ne signifie pas que l'être humain n'est pas malléable, un enfant né en France qui va être éduqué dans une autre culture apprendra les comportements de celle-ci.

    Mais, ces rigidités ne peuvent être liées à la survie d'une civilisation ou d'une espèce. Nous ne savons pas prévoir le futur, nous ne faisons que reproduire un comportement qui était adapté au moment où il est apparu. Il en va de même pour les caractères innés des différentes espèces, nous disons qu'elles concourent à leur survie parce que c'est le cas aujourd'hui.
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    Hervé BOURGOIS

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    Re: Le conditionnement social

    Message  Hervé BOURGOIS le Jeu 18 Fév 2016 - 11:50

    A Kercoz,

    La théorie de l'évolution postule que les espèces s'adaptent à leur environnement, pas qu'elles savent prévoir les changements d'environnement. Les espèces que la présence humaine ont fait disparaître n'avaient pas développé "par avance" les comportements d'adaptation nécessaires... Nous resterons adaptés tant que l'environnement restera stable et je ne suis pas convaincu que cela dépende uniquement des actions humaines, mais c'est une question d'opinion.
     
    Pour ce qui concerne la théorie que vous développez, je ne pense pas qu'une seule puisse résoudre tous les problèmes philosophiques. Aussi, mon problème est que je ne sais pas rattacher les wagons entre mes connaissances et les vôtres. Comme cela semble par ailleurs une approche intéressante, le plus efficace (pour moi) serait sans doute que je lise quelque chose de simple sur le sujet. Peut-être pourriez-vous me conseiller un ouvrage d'introduction facile ou même un lien Wikipédia ?
     
    Merci.
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    Hervé BOURGOIS

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    Re: Le conditionnement social

    Message  Hervé BOURGOIS le Ven 19 Fév 2016 - 8:37

    A Kercoz,

    @Kercoz a écrit:Comme je l'ai dit, la rigidité comportementale peut être considérée comme une prévision des événements à venir, du faits que ces ceux ci ont statistiquement de fortes chances d'avoir été rencontrés dans le passé.

    Pourquoi pas, mais les statistiques ne peuvent s'appliquer qu'à des groupes d'individus. Le fait que statistiquement je puisse vivre jusqu'à 80 ans ne me dit pas à quel âge je vais mourir :D.
     
    Est-ce qu'il y a un lien avec les habitus de Bourdieu ou les comportements décrits dans les livres de T. Hall (je ne sais plus s'il appelait cela des rites) ? Si oui, Bourdieu ne fait pas de pré-suppositions sur leur origine, il constate simplement qu'il en existe des formes primitives. Que certaines formes puissent provenir d'avant homo-sapiens, ne me choque pas, mais d'une part c'est difficile à démontrer, et d'autre part je ne vois pas trop ce que cela nous apporterait de le démontrer. Enfin, les habitus sont déjà des rigidités comportementales, je ne comprends pas la différence avec celles dont vous parlez.
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Ven 19 Fév 2016 - 14:17

    Vos réflexions sur les thèmes de Heidegger me rappellent la critique qu'en fait T. W. Adorno dans Dialectique négative, dans une perspective assez proche de celle qui nous occupe. Je chercherai des extraits si vous êtes intéressé - connaissez-vous l’École de Francfort ? - et pourquoi pas se lancer dans un essai d'analyse, mais Adorno est particulièrement ardu comme l'indiquait Silentio dans un autre fil aussi il y faudrait une franche volonté, et je ne suis pas certain d'avoir le bagage pour rendre compte correctement de sa pensée. Cela dit, les travaux de l’École de Francfort, en particulier ceux de la première génération, constitueraient une base plus solide pour aborder la question du conditionnement social et les conditions d'un "affranchissement" : leur programme, très ambitieux, visait à conjuguer philosophie, histoire, sociologie et psychologie au sein du "matérialisme interdisciplinaire" (c'était original à l'époque) auquel Max Horkheimer a donné une forme aboutie dans Théorie traditionnelle et théorie critique. Vous évoquiez plus tôt le nazisme : ces auteurs l'ont vu venir (la plupart se sont exilés assez tôt), en ont analysé les racines, ont tenté de le combattre - mais, disait Marx, "L'arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes" -. En ce sens leurs écrits reflètent la tragédie d'une conscience lucide à l'extrême sur son temps mais qui voit celui-ci sombrer dans la barbarie, quels que soient les efforts qu'elle déploie. (Pour autant, ils n'ont jamais renoncé ni à la probité, ni à la critique, ni au dépassement.) En tout cas l'émergence des totalitarismes et des diverses formes de fascisme met en exergue l'impossibilité d'être libre dans une société qui ne l'est pas et ne veut pas l'être (cette liaison entre liberté individuelle et collective, finalement politique, qu'on rabâche parfois sans y penser vraiment, comme une vieille rengaine abâtardie dont on peut se demander si elle n'intervient pas maintenant pour confirmer chacun dans son absence de résistance).


    Dernière édition par Zingaro le Ven 19 Fév 2016 - 15:43, édité 1 fois
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    Re: Le conditionnement social

    Message  Zingaro le Ven 19 Fév 2016 - 15:54

    @kercoz a écrit:
    Une réponse à votre questionnement, serait que si nous ne sommes pas programmés pour résister à cette déviance, cela viendrait de la structure du groupe. L' auto-organisation d'un groupe ne "fonctionne" correctement que dans un groupe restreint où la connaissance des individus permet à l' affect d' agir.
    Mais quelle est la structure du groupe ? Est-elle toujours identique sitôt qu'on sort du groupe restreint ? L'hypothèse que vous proposez est à la fois très ample et très lâche, de sorte que je ne vois pas bien où vous voulez en venir, et moins encore ce qui permet de conclure finalement que seul un groupe restreint peut avoir un fonctionnement sain. Si nous parlons du totalitarisme, ajoutez à Adrendt les Etudes sur la personnalité autoritaire rédigées sous la direction d'Adorno...
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    Hervé BOURGOIS

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    Re: Le conditionnement social

    Message  Hervé BOURGOIS le Ven 19 Fév 2016 - 17:57

    A Kercoz,

    Merci de ces explications. Je reviendrais probablement sur ce sujet plus tard.

    Concernant Bourdieu, il raisonne par différence car c'est la seule façon de ne pas être influencé (tout au moins partiellement) par sa culture, donc d'une part d'en prendre conscience, d'autre part d'envisager qu'il puisse s'agir d'acquis (c'est-à-dire reproduit par mimétisme). Les deux approches sont donc nécessaires, pour étudier les invariants, il faut auparavant en avoir conscience (donc connaissance).

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