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    Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

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    Euterpe

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    Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Euterpe le Sam 12 Fév 2011 - 1:26

    Le Cicérone de Burckhardt



    D'abord, qu'appelle-t-on un Cicérone ? Inventé au XVIIIe siècle en Italie, le terme est forgé pour désigner ironiquement le verbiage propre aux guides locaux qu'employaient les visiteurs d'une ville, ou d'un monument, guides qui n'avaient pas l'éloquence d'un Cicéron. Burckhardt savait cela. Ce n'est pas sans une certaine malice qu'il choisit d'intituler cette œuvre majeure d'une antiphrase de la sorte. Car le Cicérone n'est pas un guide au sens où on l'entendait alors, mais un livre d'histoire de l'art. Or comme toujours avec Burckhardt, le savoir doit être vécu-vivant. Il ne propose pas moins qu'un guide ambitieux en ce sens (ou une histoire de l'art humble, autrement dit non universitaire), puisqu'il s'agit d'apprendre à apprécier les œuvres d'art (à en connaître le prix, la valeur ; prix se dit precio en espagnol, et prezzo en italien), à en jouir (joie), à les aimer en sachant ce qu'on aime, ce qui est le propre de l'amateur (italianisme qui vient du verbe aimer, amare en italien, qui donne amatore, celui qui aime). D'où le sous-titre, très mal traduit en français dans la version d'Auguste Gérard, Le Cicérone, guide de l’art antique et moderne en Italie, 2 vol., Paris, Firmin-Didot, 1885-1892 (l'unique traduction française, à ma connaissance), puisqu'il y manque le mot-clé du sous-titre expressément choisi par Burckhardt : Eine Anleitung zum Genuß der Kunstwerke Italiens. Genuß a un sens positif, qui exprime la satisfaction, le plaisir, le bénéfice.

    On l'aura compris, si le Cicérone de Burckhardt est si important aujourd'hui (sauf en France, où les œuvres de ce maître ont toujours été négligées, malgré l'effort éditorial des dix dernières années), c'est qu'il constitue encore un des principaux ouvrages d'enseignement et de formation du jugement artistique. Peu savent aujourd'hui que c'est précisément grâce à cette œuvre de Burckhardt que l'histoire de l'art s'est réellement émancipée de l'histoire. Pour le comprendre, retraçons brièvement l'histoire de cette œuvre elle-même.

    Burckhardt l'écrivit entre 1853 et 1854, et la publia en 1855. Elle a ceci de particulier, d'original, qu'il ne s'agit pas d'un ouvrage scientifique, ni objectif. Ce serait même plutôt un ouvrage subjectif. Paradoxalement, c'est cela même qui a permis d'inventer l'histoire de l'art.
    Avant Burckhardt, non seulement le développement de l'archéologie était limité (les Winckelmann ne couraient pas les rues), mais la conception la plus répandue de l'évolution de l'art n'identifiait que deux périodes artistiques : la Grèce antique (Winckelmann, encore lui, jugeait avec dédain l'art romain) et le moyen âge gothique (très en vogue chez les romantiques). Rome, la Renaissance, le baroque et même le néoclassicisme semblaient manquer d'unité, de cohérence, voire résulter du hasard, au point de rendre impossible toute conceptualisation, toute classification. La raison en était simple, pour un voyageur du XIXe siècle qui se rendait en Italie : les œuvres de toutes les époques s'y côtoient, formant un mélange défiant même un esprit méthodique.

    Son voyage en Italie permit à Burckhardt de comprendre que sous le désordre apparent, une continuité historique menant de l'antiquité au XIXe siècle était perceptible, pour qui faisait l'effort d'être attentif. Pourtant, il ne doit cette observation fondamentale qu'à sa seule sensibilité, à sa réceptivité hors du commun, plutôt qu'à une méthode historique. Comment cela fut-il possible ? D'abord, l'histoire ou la philosophie ne s'intéressaient aux œuvres d'art que comme des documents ou des témoignages ayant une valeur essentiellement illustrative. Mais son expérience italienne incita Burckhardt à prendre ses distances avec les chapelles universitaires, préférant adopter une position originale, celle d'un historien anhistorique. C'est pourquoi on l'accusait parfois de n'être qu'un dilettante, un esthète, voire un hédoniste.

    Mais quelle était sa conception ? Il ne concevait pas l'histoire comme un processus d'actions et d'interactions toujours nouvelles. L'histoire n'est pas seulement une suite ininterrompue d'événements. On peut y repérer des constantes et des types (types d'hommes, types d'esprits). En ce sens, l'histoire serait plutôt une suite de répétitions éternelles. Burckhardt nie l'histoire en ceci qu'il substitue à l'histoire événementielle l'histoire de la culture et de la civilisation (qui correspond à ce qu'on appelle parfois l'histoire des idées). Il en est l'inventeur, sachant qu'il est viscéralement antisystématique. Son œuvre est une œuvre ouverte. (Lire toute l'introduction à ses Considérations sur l'histoire universelle, qu'il écrivit en 1868 et qui constitua son cours de l'année 1870-1871*.)

    Benedetto Croce déjà, qui pesait toujours ses mots, affirmait que si nous nous étions référés au Cicérone avec plus d'attention et de rigueur, l'histoire de l'art eût progressé beaucoup plus rapidement. En effet, si son œuvre est remplie d'inexactitudes, on y trouve des remarques tellement profondes qu'elles sont aujourd'hui comme des principes, des fondements à toute étude d'histoire de l'art. Ainsi, Burckhardt fut le premier à dire qu'il fallait étudier les œuvres en elles-mêmes, sans considérations extérieures (principe que reprendra Wölfflin, son élève et disciple) : c'est dans les œuvres d'art elles-mêmes qu'il faut chercher ce qui explique les œuvres. C'est pourquoi il conçoit l'histoire de l'art comme l'histoire des seuls chefs-d'œuvre, œuvres singulières et géniales qui offrent les repères propres à écrire l'histoire, autrement dit l'histoire spirituelle, celle des manifestations de l'esprit des hommes, de leur jugement, jugement qui organise l'esprit et l'oriente dans un devenir. L'esprit, chez Burckhardt, c'est la vie, la vie de l'humanité. Or, c'est l'art qui matérialise le mieux la vie spirituelle des hommes, il en est la forme la plus haute, si haute que c'est la tâche à laquelle Burckhardt les assigne.

    *Nietzsche, qui suivit les cours de Burckhardt en 1870-1871, affirmait à un ami : « c'est la première fois que j'éprouve du plaisir à suivre un cours ».




    Dernière édition par Euterpe le Mer 3 Aoû 2016 - 1:03, édité 5 fois

    Liber

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Sam 12 Fév 2011 - 10:12

    ЄutΞrpЭ a écrit:Burckhardt nie l'histoire en ceci qu'il substitue à l'histoire événementielle l'histoire de la culture et de la civilisation (qui correspond à ce qu'on appelle parfois l'histoire des idées). Il en est l'inventeur
    Inventeur, mais l'initiateur, son initiateur, est Goethe, qui professait son dédain de l'histoire (cf. la critique de Barbey d'Aurevilly, pour qui l'Histoire était si importante, dans son Contre Goethe), et affirmait l'importance du caractère chez l'homme, qui ne change pas. Son génie théâtral lui faisait voir des types humains généraux, qu'il appliquait à toutes les époques. Ses drames sont déjà une histoire à la Burckhardt. Les personnages ne parlent pas avec leur génie propre, ils manquent complètement de couleur locale. Ils sont l'équivalent des Urphanomènes qu'il découvrait parallèlement dans ses recherches en sciences naturelles.

    Le Voyage en Italie de Goethe marqua aussi une manière nouvelle d'envisager le tourisme culturel. Sa passion pour Rome en fait le classique des classiques. Il a revécu les poésies de Properce d'une façon quasi mimétique, avant de faire à son tour une oeuvre d'art de sa vie romaine.


    Winckelmann, encore lui, jugeait avec dédain l'art romain
    Ce qui est assez singulier, quand on sait que la plupart des oeuvres sculptées qu'il admirait étaient l'oeuvre des Romains. Même chose pour Goethe. Burckhardt est-il allé en Grèce ? J'ai l'impression que beaucoup d'Allemands n'ont connu la Grèce que par l'entremise des Romains. En fait, comme les Italiens de la Renaissance qui pratiquèrent de bonne heure l'archéologie de leur propre sol ! A la rigueur, la Sicile pouvait donner une idée de la Grèce.

    c'est dans les œuvres d'art elles-mêmes qu'il faut chercher ce qui explique les œuvres. C'est pourquoi il conçoit l'histoire de l'art comme l'histoire des seuls chefs-d'œuvre, œuvres singulières et géniales qui offrent les repères propres à écrire l'histoire, autrement dit l'histoire spirituelle, celle des manifestations de l'esprit des hommes, de leur jugement, jugement qui organise l'esprit et l'oriente dans un devenir.
    Je pense au Voyage en Italie de Taine qui cherchait dans le milieu historique l'explication des oeuvres. Il vaudrait la peine de discuter ce point de vue de Burckhardt. Je pense que Taine a raison tant que l'on n'aborde pas le génie propre des artistes, son approche des fresques de Raphaël et de la carrière du peintre m'a impressionné quand je l'ai lu. Mais il est incapable d'expliquer avec sa méthode le génie de Michel-Ange ou de Léonard. Il y parvient beaucoup mieux avec Raphaël, parce que Raphaël était l'artiste à succès, qui partageait des idéaux communs avec son époque. Mais singulièrement, il avoue préférer Léonard.

    Autre remarque sur Burckhardt à propos de l'esprit des hommes. Il me semble admirer surtout le génie multiforme d'un Léonard, autrement dit sa capacité à briller dans tous les domaines de la connaissance et davantage. D'ailleurs Burckhardt admire tout autant l'énergie de l'homme, aussi celle des Condottiere, dont il a mis en lumière le rôle essentiel dans la re-naissance du génie artistique italien. Il voit également la réalisation grâce aux arts de la représentation (peinture, sculpture, et leur cadre, architecture) d'une forme de noblesse humaine. Je pense à son passage sur un de ces génies universels assez peu connu, Alberti, dans Civilisation de la renaissance italienne, où l'émotion de l'historien est palpable.


    Mais son expérience italienne incita Burckhardt à prendre ses distances avec les chapelles universitaires
    Evoquons ici un fait très important : Burckhardt était issu d'une vieille famille bâloise, et cette ville cultivait une grande singularité dans son approche de la culture, à tel point que Curt Paul Janz, bâlois lui aussi, consacre un long développement dans sa biographie de Nietzsche (Tome I) à cette spécificité bâloise, si différente des grandes Universités allemandes. Il n'est pas du tout anodin que ce soit à Bâle que Burckhardt ait trouvé des oreilles attentives. La même remarque s'applique à Nietzsche, envers qui les autorités de la ville furent très bienveillantes.
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    Euterpe

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Euterpe le Sam 12 Fév 2011 - 12:42

    Liber a écrit:
    ЄutΞrpЭ a écrit:Burckhardt nie l'histoire en ceci qu'il substitue à l'histoire événementielle l'histoire de la culture et de la civilisation (qui correspond à ce qu'on appelle parfois l'histoire des idées). Il en est l'inventeur
    Inventeur, mais l'initiateur, son initiateur, est Goethe, qui professait son dédain de l'histoire (cf. la critique de Barbey d'Aurevilly, pour qui l'Histoire était si importante, dans son Contre Goethe), et affirmait l'importance du caractère chez l'homme, qui ne change pas.
    Wölfflin, à l'époque de sa maturité, rendra à Gœthe ce qui appartient à Gœthe. On sait que l'Art classique de Wölfflin (encore aujourd'hui un des sommets du genre) est son ouvrage d'histoire de l'art le plus proche de la conception que s'en faisait Burckhardt (il y disqualifie l'histoire de l'art telle que Taine la pratique). Mais l'enseignement qu'on retire du Voyage de Gœthe et du Cicérone de Burckhardt n'est pas le même, quoique les deux soient apparentés. Gœthe trouve l'universel dans l'individuel, quand Burckhardt est le penseur de l'individuel, qu'il universalise. De sorte que Gœthe n'a pas besoin de devenir historien ; et vous établissez vous-même le lien entre son Voyage et ses travaux de sciences naturelles, faisant écho aux rapprochements indiqués par Wölfflin, par exemple avec la Métamorphose des plantes. Pour Gœthe, l'art, le Grand Art, l'art classique, est le produit de la nature (ce n'est pas même une analogie chez lui, il le pense). Voici ce que dit Wölfflin, commentant certaines exclamations admiratives de Gœthe face aux œuvres :
    Heinrich Wölfflin, « Le Voyage de Gœthe en Italie », in Réflexions sur l'histoire de l'art a écrit:En comparaison du Nord, l'Italie a toujours été le pays de la forme la plus rigoureuse. Le premier cri de jubilation à propos de la valeur de la forme, ce n'est pas en face d'une œuvre d'art que nous la trouvons, mais devant un produit de la nature : un animal marin au Lido. « Quelle chose délicieuse et splendide qu'un être vivant ! Quelle mesure dans sa forme, quelle vérité, quelle présence (wie seiend) ! » (et il souligne le dernier mot). C'est la même impression qu'en face du temple antique d'Assise il condensera dans les mots : « Quelle totalité (So ganz !) ! ce qui veut dire : quel achèvement homogène et immanent. Ce qui est décisif cependant, c'est l'intuition selon laquelle la forme (organique) rigoureuse renferme la garantie de la vie, que la forme n'est pas quelque chose qui serait imposé de l'extérieur mais la vie même devenue visible [...]. »
    Je crois, en forçant un peu le trait pour les besoins de la comparaison, que le vécu-vivant gœthéen et celui de Burckhardt, pour être consanguins, s'orientent dans deux directions inverses, où procèdent de deux directions opposées qui se rejoignent, comme on voudra. Chez Gœthe, l'esprit est la manifestation du vivant, il est la vie même en tant que sa consistance procède d'elle. Il n'y a d'esprit qu'à la seule gloire de la vie. Chez Burckhardt, la vie ne vaut qu'en tant qu'elle est la manifestation de l'esprit, qui seul donne son prix à la vie même (on trouve chez lui des remarques à propos des consolations que procurent les œuvres de génie, ce qui me paraît moins flagrant ou moins vrai chez Gœthe).

    En ce sens, je parlerais plutôt d'un Gœthe inspirateur, à la condition de préciser que le Voyage en Italie n'a pas formé Burckhardt, ne lui a pas suggéré ce qu'il fallait faire, ni un quelconque programme. Gœthe donne un écho à ce qui est déjà constitutif de l'affect propre à Burckhardt, qui était déjà comme ça, quand Gœthe ne fit que le devenir. De sorte que Gœthe est informé, formé par son expérience italienne (et surtout palladienne et romaine), quand Burckhardt nous forme vraiment au jugement de goût. Kant ne fait que le définir, Gœthe l'inspirer : Burckhardt l'enseigne, il est un jugement à l'œuvre, irréductiblement personnel, individuel, original, et pourtant et partant il est notre éducateur en la matière (pas seulement celui d'un Wölfflin ; et certes pas le seul).

    Liber a écrit:Évoquons ici un fait très important : Burckhardt était issu d'une vieille famille bâloise, et cette ville cultivait une grande singularité dans son approche de la culture, à tel point que Curt Paul Janz, bâlois lui aussi, consacre un long développement dans sa biographie de Nietzsche (Tome I) à cette spécificité bâloise, si différente des grandes Universités allemandes. Il n'est pas du tout anodin que ce soit à Bâle que Burckhardt ait trouvé des oreilles attentives. La même remarque s'applique à Nietzsche, envers qui les autorités de la ville furent très bienveillantes.
    Wölfflin fait une confidence très révélatrice à cet égard, à propos d'une conférence qu'il prononça à l'Académie de Berlin, en 1930 (c'est dire à quel point Burckhardt est au purgatoire) :
    Heinrich Wölfflin, « Jacob Burckhardt », in Réflexions sur l'histoire de l'art a écrit:À l'Académie de Berlin, l'accueil réservé à Burckhardt n'était alors qu'à moitié favorable. On refusait de reconnaître la valeur de son histoire de la culture grecque. « Ces Grecs-là n'ont jamais existé », m'avait dit Mommsen, il y a des années, lors de ma première visite, et on sait que Wilamowitz, à cette époque la personnalité dominante de l'Académie, n'en pensait pas autrement. Je ne crois pas que je lui aie fait plaisir avec ma conférence. C'est en revanche dans une atmosphère de bienveillance sereine que j'ai pu prononcer le discours sur Burckhardt et l'art que l'on m'avait demandé pour le centenaire de la Historisch-Antiquarische Gesellschaft de Bâle (octobre 1936). La ville aussi bien que le défunt peuvent s'enorgueillir du fait que l'on peut toujours parler de lui comme d'un contemporain [...].

    Liber a écrit:Burckhardt est-il allé en Grèce ? J'ai l'impression que beaucoup d'Allemands n'ont connu la Grèce que par l'entremise des Romains. En fait, comme les Italiens de la Renaissance qui pratiquèrent de bonne heure l'archéologie de leur propre sol ! A la rigueur, la Sicile pouvait donner une idée de la Grèce.
    Vous faites une remarque importante, qui montre à quel point nous ne pouvons faire l'économie de la question de savoir si, et dans quelle mesure, la Grèce n'est pas une invention (historiquement, une première fois avec les Romains, une deuxième fois avec l'Allemagne du XIXe siècle). Il faudrait réaliser un travail à partir des sources de Barrès, écrivant son Voyage de Sparte, seul exemple à ma connaissance d'un "classique gœthéen" ayant fait l'effort d'aller voir par lui-même ce qu'il en était. Tout le début du livre est instructif de ce point de vue.

    Liber a écrit:Je pense au Voyage en Italie de Taine qui cherchait dans le milieu historique l'explication des oeuvres. Il vaudrait la peine de discuter ce point de vue de Burckhardt. Je pense que Taine a raison tant que l'on n'aborde pas le génie propre des artistes, son approche des fresques de Raphaël et de la carrière du peintre m'a impressionné quand je l'ai lu. Mais il est incapable d'expliquer avec sa méthode le génie de Michel-Ange ou de Léonard. Il y parvient beaucoup mieux avec Raphaël, parce que Raphaël était l'artiste à succès, qui partageait des idéaux communs avec son époque. Mais singulièrement, il avoue préférer Léonard.
    Oui, confronter l'école de Taine à celle de "Wölfflin-Burckhardt" vaut vraiment la peine (pour être complet, il faudrait une étude comparative très serrée de Gœthe, Stendhal, Burckhardt et Taine). D'où l'importance de lire les œuvres historiques de Benedetto Croce, sinon le meilleur, du moins l'un des plus fiables et profonds, à ce sujet (il connaissait intimement son Gœthe, son Taine, et son Burckhardt ; et je ne connais personne d'autre que lui, capable de les confronter, de forger des hypothèses en les rapprochant ou en les distinguant).




    Dernière édition par Euterpe le Sam 26 Mar 2011 - 17:10, édité 2 fois

    Liber

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Dim 13 Fév 2011 - 10:37

    ЄutΞrpЭ a écrit:Pour Gœthe, l'art, le Grand Art, l'art classique, est le produit de la nature (ce n'est pas même une analogie chez lui, il le pense).
    Disons que Goethe, en grand visuel, cherchait la nature dans l'art, pour retrouver ensuite le chemin vers une idéalisation de celle-ci. Tel était selon lui le "véritable idéalisme", comme il le dit un jour à Eckermann en feuilletant les gravures des paysages de Claude Lorrain. Néanmoins, ne sous-estimez pas chez lui l'importance du souvenir de l'oeuvre peinte, admirée, rêvée dans la sombre Allemagne, et revécue en Italie. Quand Goethe admire un paysage italien, il voit un tableau, et de retour à Weimar, ce paysage redeviendra tableau dans son imagination. Ainsi, la peinture qu'il aimait le plus était celle de Claude Lorrain, voilée par ce léger brouillard de la campagne romaine, et celle des Vénitiens, dont les ombres sont à peine moins lumineuses que les parties les plus éclairées. Retrouver la nature dans l'oeuvre d'art et revivre la nature par l'oeuvre d'art.


    Chez Gœthe, l'esprit est la manifestation du vivant, il est la vie même en tant que sa consistance procède d'elle. Il n'y a d'esprit qu'à la seule gloire de la vie. Chez Burckhardt, la vie ne vaut qu'en tant qu'elle est la manifestation de l'esprit, qui seul donne son prix à la vie même (on trouve chez lui des remarques à propos des consolations que procurent les œuvres de génie, ce qui me paraît moins flagrant ou moins vrai chez Gœthe).
    En effet, Goethe aurait pu se passer des oeuvres d'art, pas Burckhardt. Mais Goethe était un extraverti, tourné vers le monde qu'il cherchait à saisir dans sa totalité avec ses grands yeux. Burckhardt était tout le contraire, introverti et plutôt timide, sans doute d'un caractère plus passionné, moins serein. Goethe trouvait sa consolation dans l'étude de la nature. L'art, dans les dernières années de sa vie, deviendra un moyen de connaissance de la nature par le symbole, d'une valeur aussi élevée que la science. Burckhardt me semble avoir été un humaniste, dans le sens antique (pas dans le sens moraliste moderne, qu'il exécrait). Ainsi Goethe s'occupait moins de l'homme que ne le faisait Burckhardt. En transformiste-évolutionniste convaincu par ses observations sur les plantes, Goethe cherchait le modèle, l'harmonie dans la nature qu'il souhaitait réconcilier à l'homme. Burckhardt s'attachait à retrouver ses modèles, ses types, dans l'étude historique. Il appartiendra à Nietzsche de faire la synthèse entre ces deux pensées.


    De sorte que Gœthe est informé, formé par son expérience italienne (et surtout palladienne et romaine), quand Burckhardt nous forme vraiment au jugement de goût.
    Goethe ne nous apprend pas grand chose qui puisse nous aider à apprécier les oeuvres d'art italiennes. Il ne s'est même pas arrêté à Florence lors de son premier voyage, tellement il était pressé d'arriver à Rome pour en finir avec un désir ardent. Il programme même d'y entrer en un jour symbolique. Son voyage est marqué par la précipitation. Quelle différence avec Burckhardt ou Taine !


    En ce sens, je parlerais plutôt d'un Gœthe inspirateur.
    Dans le même sens que Goethe fut inspiré par Winckelmann.


    Vous faites une remarque importante, qui montre à quel point nous ne pouvons faire l'économie de la question de savoir si, et dans quelle mesure, la Grèce n'est pas une invention (historiquement, une première fois avec les Romains, une deuxième fois avec l'Allemagne du XIXe siècle). Il faudrait réaliser un travail à partir des sources de Barrès, écrivant son Voyage de Sparte, seul exemple à ma connaissance d'un "classique gœthéen" ayant fait l'effort d'aller voir par lui-même ce qu'il en était. Tout le début du livre est instructif de ce point de vue.
    En effet, il me semble que Barrès a retrouvé la Grèce héroïque dans les tombeaux de Mycènes. Les Romains imitèrent les Grecs en toute humilité, parce qu'ils les savaient d'un esprit supérieur au leur. Les Allemands ont fait preuve de plus de hauteur, ils ont voulu égaler les Grecs. Burckhardt est je crois le premier à montrer en Allemagne ce qu'était réellement la Grèce, en dehors de l'imitation romaine, plus civilisée, plus facile au goût.


    Oui, confronter l'école de Taine à celle de "Wölfflin-Burckhardt" vaut vraiment la peine (pour être complet, il faudrait une étude comparative très serrée de Gœthe, Stendhal, Burckhardt et Taine).
    J'aime vraiment beaucoup le Voyage en Italie de Taine (là encore difficile à trouver en réédition intégrale). Comme Burckhardt, Taine ne se limite pas à l'étude des oeuvres d'art, mais cherche d'abord à évoquer pour lui-même une civilisation, et en premier lieu par l'architecture, qui précède selon lui toutes les autres manifestations artistiques.
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    Euterpe

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Euterpe le Dim 13 Fév 2011 - 11:40

    Liber a écrit:ne sous-estimez pas chez lui l'importance du souvenir de l'œuvre peinte, admirée, rêvée dans la sombre Allemagne, et revécue en Italie. Quand Gœthe admire un paysage italien, il voit un tableau, et de retour à Weimar, ce paysage redeviendra tableau dans son imagination. Ainsi, la peinture qu'il aimait le plus était celle de Claude Lorrain, voilée par ce léger brouillard de la campagne romaine, et celle des Vénitiens, dont les ombres sont à peine moins lumineuses que les parties les plus éclairées. Retrouver la nature dans l'œuvre d'art et revivre la nature par l'œuvre d'art.
    Un poète comme lui ne pouvait pas passer à côté de ce qu'une œuvre peut transfigurer, faire transparaître. Beaucoup ont appris à voir une œuvre en étant saisis par les jugements sidérants que Gœthe prononçait. Toutefois, il y a chez Burckhardt quelque chose de plus. Non seulement il saisit ce qu'une œuvre transfigure, mais il sait voir dans l'œuvre l'œuvre même, comme objet irréfragable tant elle est, aussi, une affirmation pure, quelque chose d'immédiat qui résiste à l'analyse. En ce sens j'ai plus appris de Burckhardt que de Gœthe, car l'œuvre n'étant jamais dématérialisée dans sa seule transfiguration, elle interdit de divaguer. C'est un réel à part entière.

    Les Romains imitèrent les Grecs en toute humilité, parce qu'ils les savaient d'un esprit supérieur au leur.
    Accordons-nous le plaisir de cette digression. Cela me rappelle tout le début du 2e chapitre de L'élégie érotique romaine, que Paul Veyne consacre à Callimaque : « Callimaque et l'humour lyrique ».
    Paul Veyne a écrit:Le seul triomphe dont Rome se vantait était d'avoir battu les Grecs sur un terrain dont elle ne se rendait pas compte qu'il avait été constitué par eux ; « en poésie élégiaque, nous avons dépassé les Grecs »*, écrit un critique romain, qui s'imagine manifestement que l'élégie existe aussi naturellement et universellement que la faune et la flore ; c'est en un même sens que, selon Horace, « en poésie satirique, tout est pour nous » : en ces jeux olympiques de la culture, les Romains se sont imposés. La civilisation hellénique est la civilisation tout court, dont les Grecs ne sont que les premiers possesseurs, et Rome entend bien ne pas leur abandonner ce monopole. La vraie originalité se mesure au naturel d'un geste d'appropriation ; une personnalité assez forte pour saisir aussi hardiment aura aussi la force d'assimiler et ne se réfugiera pas dans sa spécificité nationale. Nietzsche admirait l'audace impérialiste avec laquelle Rome considérait les valeurs étrangères comme son butin.

    *Quintilien, X, 1, 93 [La note est de P. Veyne].

    J'aime vraiment beaucoup le Voyage en Italie de Taine (là encore difficile à trouver en réédition intégrale).
    N'oubliez pas les talents d'un vieux bibliothécaire que vous avez connu, et qui n'a pas tout à fait disparu. Vous trouverez dans le topic dédié à Taine une édition intégrale de 1990 et libre de droit, à télécharger (ici Hyppolite Taine).


    Dernière édition par Euterpe le Ven 17 Juin 2011 - 15:32, édité 1 fois

    Liber

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Dim 13 Fév 2011 - 16:33

    ЄutΞrpЭ a écrit:Un poète comme lui ne pouvait pas passer à côté de ce qu'une œuvre peut transfigurer, faire transparaître. Beaucoup ont appris à voir une œuvre en étant saisis par les jugements sidérants que Gœthe prononçait.
    Ici, je dis : attention au charme du poète ! Nietzsche avait cette même qualité, appliquée aux oeuvres littéraires ou à la musique. Goethe connaissait très peu des arts plastiques. Aussi, il n'y a rien à attendre chez lui dans ce domaine hormis quelques jugements parfois très pertinents, il est vrai, mais appris je pense de sa fréquentation avec les peintres et de sa pratique du dessin, d'ailleurs peu assidue. Il a reconnu lui-même n'avoir aucun don pour l'art plastique. La valeur de son appréciation est surtout intellectuelle. Il avait aussi un faible pour les peintres appartenant à la gent féminine. On trouve cependant dans ses Conversations avec Eckermann beaucoup d'aperçus très justes sur les tableaux, d'autant plus méritoires qu'il n'avait pas nos belles reproductions photographiques, mais de simples gravures. Mais n'a t-il pas pris pour des oeuvres du grand Léonard certains tableaux de petits maîtres italiens ? Et l'Apollon du Belvédère pour un chef-d'oeuvre de l'antiquité grecque ? Méfions-nous de Goethe critique d'art. Burckhardt ou Taine sont des maîtres incomparablement plus sûrs en histoire de l'art.


    Paul Veyne a écrit:La civilisation hellénique est la civilisation tout court, dont les Grecs ne sont que les premiers possesseurs, et Rome entend bien ne pas leur abandonner ce monopole. La vraie originalité se mesure au naturel d'un geste d'appropriation ; une personnalité assez forte pour saisir aussi hardiment aura aussi la force d'assimiler et ne se réfugiera pas dans sa spécificité nationale. Nietzsche admirait l'audace impérialiste avec laquelle Rome considérait les valeurs étrangères comme son butin.
    Je ne peux être d'accord avec cette affirmation. Dans les jeux de citations, j'ai eu l'occasion de vous montrer quelques échantillons de productions vraiment latines. Je trouve que les écrivains romains (et leur public) savaient parfaitement faire la différence entre une imitation du grec et une production véritablement nationale. Les pièces de théâtre de Térence n'ont ainsi jamais eu chez eux le succès de la simple pantomime. Huysmans a parfaitement montré les qualités de Pétrone, qui préférait se moquer des prétentions à l'éloquence des faux Démosthènes que de tomber dans une imitation servile. Mais somme toute, pourquoi ne pas avouer que ce que Goethe aimait dans la Grèce, c'était Rome, tout simplement ? Après tout, cette Grèce rêvée, pourquoi n'aurait-elle pas été Rome, la seule et unique Urbs Roma ? Tout cela parce que la Grèce n'a pas connu sa Renaissance. Le génie italien a su faire resurgir le passé, ce que les Grecs n'ont jamais réussi.


    J'aime vraiment beaucoup le Voyage en Italie de Taine (là encore difficile à trouver en réédition intégrale).
    N'oubliez pas les talents d'un vieux bibliothécaire que vous avez connu, et qui n'a pas tout à fait disparu. Vous trouverez dans le topic dédié à Taine une édition intégrale de 1990 et libre de droit, à télécharger (ici Hyppolite Taine).
    Vous êtes sûr que cette édition est intégrale ? Je la possède en papier, mais il me semblait jusque là qu'il s'agissait d'un choix des meilleurs morceaux ?
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    Euterpe

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Euterpe le Dim 13 Fév 2011 - 19:47

    Liber a écrit:Ici, je dis : attention au charme du poète !
    On ne peut négliger tout ce que son rapport avec Schiller lui a apporté. De plus, bien des poètes qui ne font pas à proprement parler partie des critiques d'art sont incomparablement meilleurs qu'eux. Voyez comme Bonnefoy a élevé à des hauteurs bouleversantes le jugement qu'un poète peut porter sur des œuvres picturales (même en admettant que son Giacometti soit si mauvais). Certes, il a une érudition écrasante sur ce point, comparé à Gœthe, mais je crois que la masse des connaissances, pour le poète, est moins déterminante que pour d'autres, en la matière.

    Liber a écrit:Mais n'a t-il pas pris pour des œuvres du grand Léonard certains tableaux de petits maîtres italiens ? Et l'Apollon du Belvédère pour un chef-d'œuvre de l'antiquité grecque ? Méfions-nous de Gœthe critique d'art.
    Justement, ce genre d'erreurs ne m'a jamais paru pouvoir disqualifier même un amateur. Seul quelqu'un qui y connaît quelque chose peut commettre cette erreur typique de ceux qui, ayant l'habitude d'identifier assez vite une œuvre particulière qu'ils ne connaissent pas, retrouvent la catégorie ou la famille à laquelle elle appartient. C'est ainsi que, pour ma part, je m'y retrouve quand je fais face à une peinture que je ne connais pas ; et ça marche, la plupart du temps, par approximations successives. Bref, au total, j'y vois une marque d'autonomie, celle de quelqu'un qui, face à l'inconnu, mobilise son savoir pour s'y retrouver

    Liber a écrit:Burckhardt ou Taine sont des maîtres incomparablement plus sûrs en histoire de l'art.
    Vous jugez Gœthe intellectuel face aux œuvres. Je juge Taine le plus intellectualiste des trois. Ce qui m'a toujours ennuyé avec lui, c'est qu'on sent le talent du khâgneux qui ne veut pas se défaire de son pédantisme et de son verbiage d'écolier. Il s'est toujours laissé séduire par son propre talent littéraire, au point de risquer souvent (trop souvent), d'oublier ce dont il est censé parler. Gœthe et Burckhardt ont commis bien des naïvetés. Taine a dit beaucoup d'inepties.

    Liber a écrit:
    Vous trouverez dans le topic dédié à Taine une édition intégrale de 1990 et libre de droit, à télécharger (ici Hyppolite Taine).
    Vous êtes sûr que cette édition est intégrale ? Je la possède en papier, mais il me semblait jusque là qu'il s'agissait d'un choix des meilleurs morceaux ?
    Je n'y ai jamais prêté attention. Dans le doute, comparez avec cette édition. Si elle vous semble plus complète, je l'ajoute à la bibliothèque.


    Dernière édition par ЄutΞrpЭ le Dim 13 Fév 2011 - 23:47, édité 2 fois

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Dim 13 Fév 2011 - 21:36

    ЄutΞrpЭ a écrit:je crois que la masse des connaissances, pour le poète, est moins déterminante que pour d'autres, en la matière.
    Leur intuition, leur sensibilité aiguë, peut compenser bien des lacunes, mais ne peut pas se substituer à une connaissance approfondie de l'art qu'il faut toujours se donner la peine d'acquérir. Goethe était bien trop dilettante pour se livrer à un tel travail. Sa valeur réside plus en lui-même, comme personnalité, comme caractère, la façon dont il vit l'art, que dans son analyse méthodique, objective, des oeuvres. Et comme philosophe bien sûr.


    Liber a écrit:Justement, ce genre d'erreurs ne m'a jamais paru pouvoir disqualifier même un amateur.
    Dans le cas de quelqu'un qui n'a jamais vu de chef-d'oeuvre, comme Goethe à ce moment-là. C'est d'ailleurs ce qui fait le prix de son premier Voyage, la découverte de l'art italien jusqu'à son apothéose : Raphaël. Il fut malgré tout frappé par la Cène de Léonard. Mais je lui reproche d'en rester à des idées générales sur la peinture, et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir fréquenté des peintres. Il avouait lui-même que la peinture lui avait permis de comprendre... les phénomènes des couleurs. Et on en revient à la peinture comme moyen de connaissance de la nature, d'où l'importance que fut pour lui la découverte du Trattato della pittura de Léonard, où il dit que la peinture est "cosa mentale". Pour Goethe, ce mot sonnait comme une confirmation.


    Liber a écrit:Vous jugez Gœthe intellectuel face aux œuvres. Je juge Taine le plus intellectualiste des trois.
    Voyez ce que j'écris juste au-dessus à propos de l'intellectualisme de Goethe face à la peinture. Taine me parait au contraire très sensuel, comme le note Zola dans la préface de l'édition du Voyage en Italie que vous avez mise dans la bibliothèque : "Taine Artiste". Simplement, son défaut ultérieur a été de chercher à pousser trop loin la suite logique des règles qu'il avait posées au départ. Mais dans son Voyage en Italie (il a je crois 36 ans), le ton n'a absolument rien de pédant. Certes, il y a le style de Taine, son caractère bien affirmé, qui plaît ou déplaît. Mais c'est le plus consciencieux des amateurs, le plus respectueux et le plus humble admirateur des oeuvres. Il a passé l'après-midi dans la cathédrale de Sienne. Après son incompréhension devant les fresques de Raphaël au Vatican, il ne va cesser de revenir jour après jour pour percer le mystère (pour lui) de sa célébrité. Les conclusions qu'il nous livre sont vraiment magnifiques de clarté pénétrante (et pourtant son peintre préféré était Léonard). Il a même retracé la carrière de Raphaël, comparé ses premières oeuvres déjà si loin de celles de son maître. Non vraiment, Taine c'est du sérieux comme historien d'art. Il a n'a pas été pour rien l'initiateur de toute une jeunesse. Vous devez sûrement savoir que Nietzsche admirait beaucoup Taine. Il a même rompu avec son vieil ami Rohde après une lettre où il lui défendait de dire du mal de Taine, arguant qu'il ne se sentait bien qu'en compagnie d'hommes âgés, comme Taine et... Burckhardt.


    Je n'y ai jamais prêté attention. Dans le doute, comparez avec cette édition. Si elle vous semble plus complète, je l'ajoute à la bibliothèque.
    Il y a un problème sur le serveur Gallica actuellement. Je vous dirai cela plus tard.
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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Euterpe le Dim 13 Fév 2011 - 22:35

    Liber a écrit:Taine me parait au contraire très sensuel, comme le note Zola dans la préface de l'édition du Voyage en Italie que vous avez mise dans la bibliothèque : "Taine Artiste".
    Je n'aime pas cette préface. Mais je concède volontiers que je n'accorde aucun crédit à Zola, d'une manière générale. J'ai peut-être tort.

    Liber a écrit:Simplement, son défaut ultérieur a été de chercher à pousser trop loin la suite logique des règles qu'il avait posées au départ. Mais dans son Voyage en Italie (il a je crois 36 ans), le ton n'a absolument rien de pédant. Certes, il y a le style de Taine, son caractère bien affirmé, qui plaît ou déplaît. Mais c'est le plus consciencieux des amateurs, le plus respectueux et le plus humble admirateur des œuvres. Il a passé l'après-midi dans la cathédrale de Sienne. Après son incompréhension devant les fresques de Raphaël au Vatican, il ne va cesser de revenir jour après jour pour percer le mystère (pour lui) de sa célébrité. Les conclusions qu'il nous livre sont vraiment magnifiques de clarté pénétrante (et pourtant son peintre préféré était Léonard). Il a même retracé la carrière de Raphaël, comparé ses premières œuvres déjà si loin de celles de son maître. Non vraiment, Taine c'est du sérieux comme historien d'art. Il a n'a pas été pour rien l'initiateur de toute une jeunesse. Vous devez sûrement savoir que Nietzsche admirait beaucoup Taine. Il a même rompu avec son vieil ami Rohde après une lettre où il lui défendait de dire du mal de Taine, arguant qu'il ne se sentait bien qu'en compagnie d'hommes âgés, comme Taine et... Burckhardt.
    Incontestablement, Taine est et reste une référence incontournable à laquelle on revient sans cesse. Je l'aime beaucoup, vous le savez. Mais j'adhère encore et toujours à ce qu'en dit Wölfflin dans L'Art classique, qui le dit sous l'influence de Burckhardt, du point de vue de la conception de l'histoire de l'art, de ce qu'elle doit être. Je n'ai que la version anglaise de cet opus majeur, n'ayant plus l'édition française :
    There is a conception of the history of Art, which sees in Art merely a "translation of life" into pictorial language, and tries to make every style comprehensible as an expression of the prevalent spirit of the time. Would any one deny that this is a profitable way of looking at the question ? Yet it only leads to a certain fixed point, one might almost say only as far as the point where art begins. Anyone who restricts himself to the subject-matter in works of art will be satisfied with it, but as soon as he wishes to estimate things by artistic standards, he is compelled to deal with formal elements which are in themselves inexpressive*, and belong to a development of a purely optical kind.

    The art of the italian Renaissance, p. 284.

    *On retrouve ce que je vous disais plus haut à propos de Burckhardt, qui sait « voir dans l'œuvre l'œuvre même, comme objet irréfragable tant elle est, aussi, une affirmation pure, quelque chose d'immédiat qui résiste à l'analyse ». L'œuvre vit aussi de sa propre vie, indépendamment du milieu d'où elle surgit sans qu'elle soit réductible à ce milieu.

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Silentio le Dim 13 Fév 2011 - 22:57

    Je comprends de moins en moins cette supposée opposition entre intellectualisation et sensibilité. Il me semble plutôt que les deux sont complémentaires et peuvent s'accroître mutuellement. Dès lors que nous voulons dire ce qui a trait à l'expérience sensible nous ne faisons qu'employer notre langage pour dé-limiter le champ de l'expérience et substituons des idées à la chose elle-même. D'autant plus que le langage, comme le dit Nietzsche, est métaphore de métaphores. Pour autant, l'idée elle-même ne cesse de vouloir renvoyer à ce à quoi elle se réfère et dans sa tentative de correspondance, dans ses nuances, nous développons une doublure esthétique, certes intellectuelle, qui intensifie notre rapport à l'œuvre et nous ouvre à toujours plus de compréhension sinon à rechercher à établir de nouvelles passerelles vers cette œuvre pour de nouvelles relations aptes à nous en ouvrir de nouvelles dimensions d'expériences. La sensibilité seule n'est rien, mais puisqu'elle permet aussi de provoquer la pensée, de nous ouvrir à l'autre contre nous-mêmes (la sensibilité serait la partie féminine en nous qui se fait féconder et engendre des pensées après le travail, transformation du différent en idées, assimilation par le même qui lui est viril dans son affirmation, sa volonté de puissance, qui mobiliser sa connaissance pour s'emparer de l'inconnu), nous pouvons développer des facultés pour naviguer différemment dans l'œuvre et la vivre d'autant plus, d'autant mieux, que nous la balisons de points d'attache que sont les mots, comme autant de balises significatives nous aidant à persévérer dans l'œuvre. Le tout n'est pas d'en rester aux idées mais de les utiliser pour nous renvoyer sans cesse vers la captation de plus de sens (aux deux définitions du terme) et je dirais simplement que l'intellect qui peut catalyser la sensibilité peut aussi l'accroître tout en aiguisant le regard, ou en tout cas en élargissant l'angle ou la profondeur de champ. Et au fond, ce dialogue avec l'œuvre, ce liant qui se renforce par là alors qu'il y a une distance irréductible, peut-être une "non-relation" entre spectateur et œuvre (sinon par les catégories), cette relation poétique (Heidegger disait que « La poésie est le lien rigoureux qui lie ce qui est sans rattachement. »), cela rappelle à mon sens la relation entre le profane et le sacré (ce qui me fait penser au beau et au sublime kantiens, de même qu'à l'ivresse dionysiaque qui pourtant se ramène en images, en formes, en symboles, dans l'apollinien), entre le langage restrictif et l'indicible, et l'idée se fait médiation, elle fait circuler l'information entre les deux sphères, donnant plus de poids à l'un et à l'autre.

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Lun 14 Fév 2011 - 11:06

    ЄutΞrpЭ a écrit:
    Liber a écrit:Taine me parait au contraire très sensuel, comme le note Zola dans la préface de l'édition du Voyage en Italie que vous avez mise dans la bibliothèque : "Taine Artiste".
    Je n'aime pas cette préface. Mais je concède volontiers que je n'accorde aucun crédit à Zola, d'une manière générale. J'ai peut-être tort.
    Je vous accorde que Zola donne dans cette préface trop d'importance à sa propre théorie du tempérament.


    L'œuvre vit aussi de sa propre vie, indépendamment du milieu d'où elle surgit sans qu'elle soit réductible à ce milieu.
    En tant qu'amateur d'art, Taine n'est pas aussi attaché que vous le pensez sans doute à sa théorie du milieu (auquel il faut rajouter la race et le moment). Burckhardt ne se gêne d'ailleurs pas pour utiliser ce genre d'explications par l’environnement immédiat dans son livre Civilisation de la Renaissance, qui est bien sûr un livre d'histoire et non d'histoire de l'art. C'est la théorie du climat étendue à toutes les causes d'influences possibles.
    Je suis d'accord pour dire qu'il y a dans l'oeuvre du génie humain quelque chose qui échappe à la série des causes et des effets. Tout dépend aussi de l'artiste. Certains n'ont pas grand chose à dire de plus que ne pourrait le faire l'étude de leur entourage. D'autres sont beaucoup plus complexes, comme Léonard. Taine préférait Léonard justement parce qu'il n'était pas aussi facilement compréhensible que Raphaël. Je ne vois rien de mystérieux chez Raphaël, rien qui ne puisse s'expliquer par la période où il vécut, ses maîtres, son caractère. Comme le lui fait dire Gobineau dans sa pièce de théâtre : "J'aime tout ce que baigne la lumière du soleil". Il n'en est pas de même de Léonard.


    Aktaíôn a écrit:Je comprends de moins en moins cette supposée opposition entre intellectualisation et sensibilité. Il me semble plutôt que les deux sont complémentaires et peuvent s'accroître mutuellement.
    Eh bien moi je la comprends de plus en plus. Voici le conseil donné par Stendhal au visiteur de Rome :
    En arrivant à Rome, ne vous laissez empoisonner par aucun avis ; n'achetez aucun livre, l'époque de la curiosité et de la science ne remplacera que trop tôt celle des émotions.
    L'oeuvre d'art se laisse saisir immédiatement et durablement, sinon c'est qu'elle est mauvaise. La médecine a même créé un syndrome Stendhal pour décrire cette émotion. Qu'aime t-on dans la peinture quand on est un peintre ? La couleur, la ligne, l'expression des visages, la limpidité d'une eau, la clarté d'un ciel, la lumière dorée du couchant, etc. Les explications sont du domaine de la science. Le Traité de la peinture de Léonard est de la science. Heureusement, son but n'est pas de former des savants, mais des peintres. Ainsi quand Léonard conseille par exemple de peindre les femmes dans des attitudes pudiques, ou qu'il donne comme la meilleure lumière celle du soleil couchant dans les rues, quand les visages paraissent si beaux à ce moment de la journée, il ne démontre rien. On est d'accord ou pas. C'est du domaine de l'émotion. Il explique simplement la technique pour parvenir à les peindre ainsi. Raphaël a trouvé les plus belles courbes pour les visages de ses femmes en affinant chaque jour par sa sensibilité le dessin de ses modèles. Michel-Ange pareil. Ingres disait à ses élèves que ces deux-là n'avaient rien fait d'autre que se mettre à genoux devant la nature et la copier.

    La peinture est simple, très simple, sans doute trop simple pour qu'il vaille la peine de l'analyser. Si l'oeuvre d'art nous parle indépendamment de son milieu, c'est de cette manière. Et je puis être touché par un visage du XIVème siècle comme par un portrait plus moderne. Mais bien entendu, la peinture peut, comme toute chose, donner du plaisir à qui cherche à la comprendre. Sauf que c'est un plaisir identique à celui du chimiste qui parvient à recomposer une recette comparé au gourmet qui la déguste.

    Il te sera du reste assez difficile de m'expliquer comment un analyste de l'amour aussi fin que Stendhal ne pense pas exactement comme toi. Logiquement, il devrait être d'accord avec cette idée que sensibilité et intellect se complètent, et pourtant, il ne l'est pas du tout !

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Silentio le Lun 14 Fév 2011 - 12:05

    Pour les explications c'est un surplus qu'on peut faire participer à la force provoquée par la toile, mais je suis d'accord que ça ne doit pas voiler cette toile au profit de la seule idée. J'ai du mal avec l'art conceptuel, pour autant un équilibre peut s'apprécier quand l'idée rejoint la qualité picturale produite.
    Quant à Stendhal, j'ai lu De l'amour, et je crois qu'il a raison lorsqu'il parle de cristallisation dans l'amour-passion, mais il se trompe s'il s'agit de discréditer l'amour au nom de la comédie qui se joue ou de discréditer cet amour, certes toujours théâtralisé, par la seule idée qui s'en dégage et sur laquelle on se focalise. Je dirais simplement que l'émotion est importante parce qu'elle constitue l'expérience première, néanmoins l'intellectualisation, bien qu'elle déforme cette expérience en se la représentant, nous en écarte d'abord, mène à un processus comparable à une spiritualisation des instincts qui transcende l'expérience pour accroître les passions et leur intensité. Toutefois, cette idée prend sa source dans une autre idée, le souvenir, forcément déformant, mais qui ne cesse de renvoyer là aussi à cette expérience vécue si forte pour nous que nous avons du mal à la dire, à la maîtriser, c'est même l'irrationnel pur qui s'empare de nous et pourtant une raison si grande qui nous motive. Cette absence de l'expérience nous persévérons par l'idée à vouloir la combler et dans cette tension nous intensifions notre passion et en même temps ce n'est pas que s'illusionner ou fantasmer quelque chose qui n'a aucune existence. Le cristal ne fait que refléter la lumière infime et perdue d'une évidence vécue, et puisqu'elle semble inaccessible sa recréation la change en mystère. L'amour est le plus beau sentiment, il nous prend et nous élève pour mieux nous rabaisser, c'est le coup de foudre olympien, c'est aussi le sentiment le plus douloureux et qui punit cette démesure du sentiment. Cependant, si je ne suis pas dupe de mon romantisme, mais si je persévère encore dans un amour impossible, ce n'est pas par aveuglement devant les lumières d'une idole chimérique mais parce que cela renvoie toujours à un moment qui s'est vraiment déroulé où mes sens criaient de leur vérité que ce qui m'envahissait était bien hors norme et nécessaire, vital.
    J'ajoute juste qu'il me semble aussi que si l'on ne se focalise que sur la connaissance et même si l'on privilégie l'empirisme ou la phénoménologie il reste que l'on ne réfléchit tout le réel que par nos idées, notre langage, les discours que l'on construit et qui façonnent des interprétations du monde aptes à le transformer aussi. Mais je ne pense pas que les idées soient une fin, au contraire elles peuvent ouvrir à de nouvelles expériences internes ou externes en pointant ou accueillant les choses différemment selon leur orientation ou l'ouverture permise.
    Après il est certain que je ne fais que parler de moi-même, et il est vrai que mon intellectualisme provient de ma trop grande sensibilité, seulement je crois aussi qu'en gagnant en capacité cognitive, en maîtrise et en souplesse d'esprit je suis aussi plus apte à utiliser plus aisément mon intuition.

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Lun 14 Fév 2011 - 12:59

    Aktaíôn a écrit:il est vrai que mon intellectualisme provient de ma trop grande sensibilité
    En réalité, le mot juste que j'aurais dû employer est sensualité. Stendhal est très sensible, il goûte les oeuvres classiques en romantique. Tandis qu'un Goethe est très sensuel, comme l'étaient les Romains et les Grecs, c'est pourquoi il fait si souvent penser à eux. Au moins jusqu'à la période romantique, à part quelques exceptions, il n'y a pas d'artiste qui ne soit proche de l'Antiquité par son peu de sensibilité. Le christianisme n'a eu que peu de prise sur la peinture à la Renaissance et après. Les peintres sont restés païens. Dès que l'iconographie du Moyen-Age a été oubliée, on n'a plus vu le monde qu'avec des yeux gréco-romains. Il a fallu attendre le romantisme pour retrouver la fébrile excitation des couvents. Goethe appelait ces artistes des moinillons, et il savait depuis son Voyage en Italie, où il s'était guéri de son werthérisme, quelle était la bonne voie à suivre en art : le classicisme antique, bien entendu, la saine sensualité du corps. Sans doute aussi la cause de ce changement a t-elle été physiologique. Avec l'âge, sa "sensibilité maladive", comme il disait, s'est émoussée, pour laisser place aux plaisirs sensuels. Sa réflexion s'est faite plus sereine, moins enflammée. Il a regretté d'avoir perdu son temps avec le romantisme, et essayé tant bien que mal de retrouver la sérénité grecque. Évidemment, un art aussi paisible que l'art antique semble de nos jours manquer d'intérêt, parce qu'il nous faut l'excitation nerveuse devant un tableau, une statue, l'émotion, et toutes les bizarreries qui peuvent la susciter sont les bienvenues. Il va de soi que quand je parle d'émotion en art, je ne veux surtout pas parler d'une rêverie de ce genre !

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Silentio le Lun 14 Fév 2011 - 14:00

    Il y a un enchevêtrement entre sensibilité et sensualité, me semble-t-il, et la sensualité chrétienne qui s'introduit avec le fantasme en est un exemple, on va beaucoup plus éprouver sa chair et le rapport aux corps quand cela s'oppose aux valeurs morales, l'écart provoque une tension qui peut libérer ou se faire cruauté mais il y a un accroissement de la façon d'être affecté par ce avec quoi on entre en relation désirante. Il est vrai que le christianisme introduit un rapport à soi différent de l'Antiquité en substituant un désir fini et diabolisé à l'économie des plaisirs, à l'esthétique de soi. L'émotion dont tu parles reste floue pour moi, elle ne me parle pas, je reste devant certaines œuvres avec l'idée béate de beauté en tête mais c'est d'une beauté si froide... Récemment on m'a offert un livre concernant Otto Dix. Je ne peux pas dire que cela soit beau, et ce n'est pas l'intérêt de son art : il s'agit plutôt de créer une ambiance, un lien entre intériorité et extériorité, de communiquer des affects. Cela marche à la perfection, en m'ouvrant à l'expérience de la toile j'ai l'impression de sentir, de vivre ce qui est évoqué et de comprendre en mon for intérieur ce qui se passe dans l'entremêlement des couleurs et des formes et les thèmes qu'ils font surgir. D'ailleurs, le symbole lui-même a la double nature d'être sensible et intellectualisable. Après tout, je suis peut-être trop chrétien, toujours est-il que je ne dévalorise pas le corps ou le matériau, l'esprit exercé me semble plus réceptif aux détails et de voir plus de choses dans l'œuvre que ce qui peut être visible et ramené en soi au premier abord. Et l'intensification de la vie par l'esprit est aussi une manière de promouvoir des dispositions du corps qui s'imbibe de ce que crée la toile en lui (mais la toile n'est vue que par la conscience qui s'ouvre à elle et la sensualité me semble être difficilement l'exclusivité du domaine corporel, de même que celui qui pense est le fruit de son corps - mais je mettrais l'accent sur le corps subjectif, désirant, vécu). On peut trouver de nouvelles façons de tirer plus de plaisir de l'œuvre tout en se basant sur l'expérience subjective de son appréciation instantanée qui développe une puissance en nous et qui peut se traiter par différentes approches.

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Lun 14 Fév 2011 - 16:40

    Aktaíôn a écrit:L'émotion dont tu parles reste floue pour moi, elle ne me parle pas, je reste devant certaines œuvres avec l'idée béate de beauté en tête mais c'est d'une beauté si froide...
    Plus je me familiarise avec l'art, plus je m'éloigne de ces conceptions rêveuses modernes. J'avoue avoir été intoxiqué par le romantisme. C'est une maladie dont il faut se guérir si on veut vraiment apprécier l'art. C'est vrai qu'Otto Dix nous parle plus que Raphaël. Sauf que nous regardons avec notre cerveau, nous sommes malades de notre manie de tout penser, il nous faut trouver un intérêt à tout. Schopenhauer, Kant, ont bien vu ce qu'était la beauté, quelque chose de désintéressé, donc sans attrait. Une femme nue n'est pas belle, elle est désirable, on tend vers elle. Devant un tableau, il suffit de se poser la question : "Est-ce que je cherche autre chose que ce que je vois ?" Si la réponse est oui, alors il n'y a pas en lui cette beauté dont parle Schopenhauer. Il n'est pas question de froideur, puisqu'il n'y a plus de désir devant la beauté, aucun intérêt, aucune pensée.

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Silentio le Lun 14 Fév 2011 - 18:36

    Vous parlez donc d'une beauté qui ne se vit pas mais qu'il y a seulement à contempler, voire dans laquelle il s'agit de s'oublier ? Est-ce que ça n'a pas à voir avec une extase justement, et quelle différence avec le sublime, l'ivresse en tant que participation au sacré qui nous transcende et nous fait nous transcender en lui ? Lorsque je parle d'Otto Dix, j'affirme certes qu'il ne s'agit pas de beauté mais je ne l'appréhende pas forcément par la pensée, par ce qu'il me donne à penser, ce n'est pas un art abstrait au point de n'être qu'un discours plein de concepts stériles, c'est l'animation des sens et des sentiments par la création d'une exposition ou d'une situation où se donnent à nous des mouvements violents et des ambiances que l'on a à vivre. La force des expressionnistes s'appuie peut-être sur un appel à certaines modalités de compréhension mais ceci pour éveiller des sentiments communs et connus à expérimenter intensément. C'est très loin du dépouillement abstrait de Malevitch... Quant au travail de Raphaël, il provoque certes une contemplation d'ordre religieux, toutefois il y a tout un art du jeu avec des codes et symboliques, les motifs participent aux formes, au tableau représentant une scène qui a toute son importance, je ne crois pas qu'on puisse faire abstraction de ce qui est dépeint au profit de la seule technique qui ferait la beauté de l'œuvre. Certes, c'est beau quelque soit l'objet de la peinture mais cet objet est l'occasion sur laquelle s'appuie la technique pour donner à voir quelque chose de singulier. Je peux admirer la toile pour son rendu mais c'est un rendu de quelque chose, qui vise quelque chose : j'admire la manière dont sont disposées les figures, les détails qui leur donnent leur spécificité et les rendent vivantes, l'impression qui se dégage du savant usage des clairs-obscurs, etc. Tout ceci parce que cela participe de l'œuvre, les effets font la composition et celle-ci produit une impression qui aide au développement de sensations en moi. Le travail sur la couleur ou le dégradé, par exemple, devient inséparable de telle figure qui me fait telle impression et éveille en moi passion, courage, respect, etc., par cela même. Je reconnais néanmoins mon manque d'érudition et si j'apprécie certaines œuvres classiques je suis plus habitué à l'art qui commence avec le romantisme. Je ne saurais condamner entièrement cet art pour son décadentisme. Le jugement de goût a évolué et s'il faut savoir être critique on peut aussi apprendre à apprécier cet art pour ce qu'il peut avoir de bon. Je vous accorde en revanche que tout le monde à notre époque n'est pas Baudelaire, voire personne aujourd'hui, pour transmuter le laid en beau.

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Lun 14 Fév 2011 - 20:36

    Aktaíôn a écrit:je ne crois pas qu'on puisse faire abstraction de ce qui est dépeint au profit de la seule technique qui ferait la beauté de l'œuvre.
    Pas la technique. Pourquoi tout de suite cet aspect quasi scientifique pour quelque chose d'aussi sensuel que la peinture à l'huile ? On n'est pas en train de fabriquer un pont.  :) Si vous êtes amateur de peinture, vous éprouvez déjà du plaisir à la seule matière de Rembrandt : on laissait à Degas presque aveugle le droit de toucher les tableaux du Louvre. Chez Raphaël, la technique est très réduite, il se contente d'un modelé très simple. L'essentiel pour lui était le dessin. La Renaissance italienne n'a pas cherché à cultiver la matière picturale comme les Hollandais. Ils ont beaucoup pratiqué la fresque, qui avec ses temps de séchage très brefs, interdit les repentirs, et n'ont connu la peinture à l'huile qu'assez tardivement. Seul Léonard s'est longuement penché sur la recherche de vernis et de recettes de peinture.

    Le travail sur la couleur ou le dégradé, par exemple, devient inséparable de telle figure qui me fait telle impression et éveille en moi passion, courage, respect, etc., par cela même.
    Voilà, c'est à peu près ça. La technique comme vous l'appelez est inséparable de la beauté de ce qui est représenté. C'est quelque chose de tellement évident, de tellement consubstantiel à la peinture, qu'un peintre ne se posera même pas la question de la séparation entre technique et motif. Une chose est belle quand elle est représentée avec les moyens adéquats, en général les détails sont suggérés et la touche doit être nettement visible.

    Je reconnais néanmoins mon manque d'érudition et si j'apprécie certaines œuvres classiques je suis plus habitué à l'art qui commence avec le romantisme. Je ne saurais condamner entièrement cet art pour son décadentisme.
    Cet art peut être excellent, pourvu que le métier de peintre ne soit pas oublié. C'est malheureusement ce qui s'est produit au fil du temps.
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    Euterpe

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Euterpe le Lun 14 Fév 2011 - 23:57

    Aktaíôn a écrit:Je comprends de moins en moins cette supposée opposition entre intellectualisation et sensibilité.
    Les Essais de psychologie contemporaine de Bourget vous permettraient d'en saisir la réalité et l'importance (notamment la partie consacrée aux Goncourt). Le propre du romantisme est d'avoir intellectualisé à outrance la sensibilité. Placer son intelligence dans sa sensibilité consiste en une démarche exactement inverse (cf. par exemple, de Jung, L'âme et la vie). Prenons enfin ce qu'Edgar Poe reprochait aux poèmes de Vigny, qu'il expliquait très bien. Un poème didactique est un contresens qui mêle ce qu'on ne peut mêler : l'intellect et la fiction, la pensée et la poésie. L'intellect cherche philosophiquement le vrai, la fiction cherche sensiblement le beau. Vous aurez beau faire, il y a des choses que vous ne pouvez dire qu'à la condition de laisser parler la sensibilité, ce qui implique de ne pas parler à sa place. La musique en est un bon exemple tant elle semble interdire la parole. Les grands peintres se reconnaissent aussi à cette faculté qu'ils ont de créer des œuvres que l'intellect ne peut saisir qu'en les torturant (pour ma part face aux fresques de Pompéi, aux peintures de Poussin ou du Lorrain, je suis heureux d'être immédiatement saisi par leur(s) beauté(s) ; cf. la compréhension immédiate chez Croce [quand je vous dis qu'il faut le lire !]), d'où la force communicative de Burckhardt, qui savait n'éveiller que la sensibilité par des remarques d'une simplicité déroutante pour qui ne sent qu'avec sa tête.

    [Et il est regrettable qu'aujourd'hui tant de personnes se détournent d'œuvres pour la seule raison qu'on ne peut rien en dire, comme si le fait même d'être rivé à la réalité d'une chose était insupportable (nous avons l'inconvénient opposé et tout autant insupportable avec les personnes qui se détournent de toute œuvre qu'animent des idées : la simple nécessité de mettre en branle une pensée les effraie)].


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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Silentio le Mar 15 Fév 2011 - 0:41

    J'ai du mal à voir la réalité exclusivement selon l'une ou l'autre, la position que j'ai décrite fait jouer les deux tendances et ne laisse aucune prééminence de l'une sur l'autre, quoiqu'au fond nous partions de la sensibilité pour y revenir bien plus. C'est à considérer comme un jeu avec du répondant et des échos. Ma position vaut peut-être plus pour la littérature puisque nous sommes confrontés au langage et donc à des idées, mais ces idées émeuvent, elles ont une force, elles donnent à voir et à sentir. Je ne saurais clairement distinguer l'idée du sentiment qu'elle porte en elle. Et il y a des beaux mots, bien formulés, qui sonnent creux parce que stériles, éloignés du vivant. Mais la pensée a elle-même son propre domaine d'expérience et de vécu. Je n'irais pas lire le style de Kant quand j'ai le profil proche de Kierkegaard par exemple.

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    Re: Le Cicérone de Burckhardt et l'histoire de l'art.

    Message  Liber le Mar 15 Fév 2011 - 12:49

    Aktaíôn a écrit:Ma position vaut peut-être plus pour la littérature puisque nous sommes confrontés au langage et donc à des idées, mais ces idées émeuvent, elles ont une force, elles donnent à voir et à sentir. Je ne saurais clairement distinguer l'idée du sentiment qu'elle porte en elle.
    Vous pouvez quand même assez facilement distinguer un roman qui porte beaucoup d'idées, politiques, philosophiques, sociologiques, esthétiques, etc.  d'un roman sentimental, descriptif, narratif. Par exemple, Gautier écrivait des nouvelles essentiellement descriptives, avec très peu d'action, très peu d'idées, pour atteindre à la beauté, plastique bien entendu pour ce visuel. Typiquement le genre qui devrait vous ennuyer.  ;) Balzac privilégie la narration, la description des personnages, des lieux. Stendhal nous fait éprouver chaque sentiment de ses héros. Aucun des deux ne s'attarde pour analyser ce qu'ils décrivent. Stendhal utilise à la place le "petit fait vrai". Balzac ne recule devant aucun détail, aucune monstruosité. A l'inverse, Gœthe philosophe constamment, il est souvent froid et impersonnel. Dans les Affinités Electives, chaque coin de jardin porte un symbole. Et comme si ça ne suffisait pas, il faut aussi interpréter les paroles des personnages, qui sont à double ou triple sens. Avec lui, vous devriez vous sentir plus dans votre élément. Comme le disait Bourget, c'est le genre de romans sur lequel on peut discuter à l'infini.

    Quant à être ému par un roman de Gœthe, hum ! A part Werther, et encore, ce roman est truffé d'ironie ou de détails ridicules, comme la lecture d'Homère en grec. C'est devenu une habitude chez lui. Dans le Meister, l'action est interrompue par une discussion interminable sur Hamlet. Il ne se souciait pas de nous émouvoir. Il préférait nous faire réfléchir. En tous les cas, rien de la douleur poignante de Manon Lescaut. La simplicité du roman accentue la tragédie du couple. C'est pourquoi ce que l'on aime encore aujourd'hui le plus de Gœthe sont ses poésies courtes, "de circonstance", comme il les appelait. On a la chance d'y trouver souvent une émotion directe. Par exemple, celle très célèbre sur Mignon où il décrit les citronniers en fleur. Schopenhauer y note justement la valeur des images, qui nous impressionnent directement. On ne peut pas mieux décrire la douce atmosphère italienne si propice au bonheur :
    Connais-tu la contrée où les citronniers boutonnent
    Dans le sombre feuillage rougeoient les oranges d’or
    De douces brises soufflent des cieux d’azur
    Silencieux le myrte et haut le laurier fleuronnent
    La connais-tu bien ?
    Là-bas ! Là-bas
    Ö mon bien-aimé, je voudrais partir avec toi.
    Après cette description, il lui est facile de faire comprendre sa nostalgie de l'Italie.

    On peut même faire plus court, par exemple, le titre du livre de Stendhal : "Rome, Naples et Florence". Le prononcer, c'est déjà se sentir en Italie.

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