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    L'individu contre l'État.

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    Dienekes
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    Re: L'individu contre l'État.

    Message  Dienekes le Dim 10 Mai 2015 - 17:10

    La contrainte extérieure est une possibilité évoquée par Clastres, mais elle ne peut suffire selon lui :
    Pierre Clastres - La Société contre l'État a écrit:Pour qu’en une société donnée le régime de la production se transforme dans le sens d’une plus grande intensité de travail en vue d’une production de biens accrue, il faut ou bien que les hommes de cette société désirent cette transformation de leur genre de vie traditionnel, ou bien que, ne la désirant pas, ils s’y voient contraints par une violence extérieure. Dans le second cas, rien n’advient de la société elle-même, qui subit l’agression d’une force externe au bénéfice de qui va se modifier le régime de production : travailler et produire plus pour satisfaire les besoins des maîtres nouveaux du pouvoir. L’oppression politique détermine, appelle, permet l’exploitation. Mais l’évocation d’un tel « scénario » ne sert à rien, puisqu’elle pose une origine extérieure, contingente, immédiate, de la violence étatique, et non point la lente réalisation des conditions internes, socio-économiques, de son apparition.

    Il faut bien qu’à un moment donné le passage d’un type de société à l’autre ait lieu quelque part de façon interne pour que l’enchainement proposé par Franz Oppenheimer puisse se produire. La tribu pastorale en question aurait-elle le besoin de subjuguer le peuple de laboureurs si elle n’avait pas déjà changé de mode d’organisation ?
    Pierre Clastres - La Société contre l'État a écrit:Pour l’homme des sociétés primitives, l’activité de production est exactement mesurée, délimitée par les besoins à satisfaire, étant entendu qu’il s’agit essentiellement des besoins énergétiques : la production est rabattue sur la reconstitution du stock d’énergie dépensée. En d’autres termes, c’est à la vie comme nature qui – à la production près des biens consommés socialement à l’occasion des fêtes – fonde et détermine la quantité de temps consacré à la reproduire. C’est dire qu’une fois assurée la satisfaction globale des besoins énergétiques, rien ne saurait inciter la société primitive à désirer produire plus, c’est-à-dire à aliéner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l’oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête. À quelles conditions peut se transformer ce rapport de l’homme primitif à l’activité de production ? À quelles conditions cette activité s’assigne-t-elle un but autre que la satisfaction des besoins énergétiques ? C’est là poser la question de l’origine du travail comme travail aliéné.

    Pour Clastes, la question de fond est de comprendre ce qui peut se produire pour qu’une société opère ce basculement et ceci à deux niveaux : comment certains membres de cette société peuvent-ils souhaiter aller dans cette direction et comment la société, qui est construite pour résister à ces tendances, peut-elle laisser le changement s’opérer ?
    Pierre Clastres - La Société contre l'État a écrit:Articuler l’apparition de la machine étatique à la transformation de la structure sociale conduit seulement à reculer le problème de cette apparition. Car il faut alors se demander pourquoi se produit, au sein d’une société primitive, c’est-à-dire d’une société non divisée, la nouvelle répartition des hommes en dominants et dominés. Quel est le moteur de cette transformation majeure qui culminerait dans l’installation de l’État ? Son émergence sanctionnerait la légitimité d’une propriété privée préalablement apparue, l’État serait le représentant et le protecteur des propriétaires. Fort bien. Mais pourquoi y aurait-il apparition de la propriété privée en un type de société qui ignore, parce qu’il la refuse, la propriété ? Pourquoi quelques-uns désirèrent-ils proclamer un jour : ceci est à moi, et comment les autres laissèrent-ils ainsi s’établir le germe de ce que la société primitive ignore, l’autorité, l’oppression, l’État ?

    Je ne sais pas s’il existe des références décrivant ce type de domination entre deux sociétés sans État. Je n’en ai pas en tête, mais peut-être qu’un autre membre du forum aura une idée.

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    Re: L'individu contre l'État.

    Message  Dienekes le Sam 20 Juin 2015 - 19:12

    Je viens de lire Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives, de Pierre Clastres, publié en 1977, c’est-à-dire 3 ans après La Société contre l’État. Dans ce petit texte, l’analyse de Clastres porte sur la place de la guerre dans la société primitive. Il est vrai qu’entre les premières descriptions de ces sociétés mentionnant la guerre comme étant un état de fait et la quasi-absence de cette dimension dans les recherches ethnologiques plus récentes (selon Clastres au moment de la publication de ce texte), il semble y avoir place pour une étude méthodique du phénomène.

    Clastres commence par réfuter trois propositions avancées pour expliquer ces phénomènes de violence organisée :
    •  Un discours naturaliste (Leroi-Gourhan) qui présente la guerre comme étant une manifestation de l’agressivité naturelle de l’homme, agressivité qui se retrouve de la même façon dans la chasse. Le comportement prédateur de l’homme lui permet de subvenir à ses besoins et la guerre est la manifestation d’un débordement de ce comportement. Cette analyse ne tient pas selon Clastres pour deux raisons : elle évacue la dimension sociale de la guerre ; elle ne prend pas en compte une différence radicale entre la chasse et la guerre, l’agressivité ;
    •  Un discours économistes (anthropologie économique et marxisme) qui postule que la rareté des ressources disponibles pour les hommes primitifs les pousse à se faire la guerre entre clans pour leur accaparation. Cette analyse ne tient pas non plus, car les recherches plus récentes montrent que les sociétés primitives sont plutôt dans une économie d’abondance que de pénurie (Sahlins) ;
    •  Un discours échangiste (Lévi-Strauss), qui situe bien la guerre dans le champ des relations sociales, mais qui la situe sur le même plan que les échanges. La société serait prioritairement échangiste et, lorsque les échanges se passent mal, elle peut basculer dans la guerre. Cette analyse est également démentie par Clastres, car elle ne tient pas compte des données ethnographiques qui montrent la quasi-universalité du phénomène guerrier dans les sociétés primitives.


    En fait, Clastres renverse l’ordre de cette dernière analyse : ce n’est pas la guerre qui découle d’un échange impossible, c’est la guerre qui est première et l’échange qui est nécessaire dans certains cas seulement, pour lier des alliances, pour faire la guerre. Comme analysée dans La Société contre l’État, pour Clastres, la société primitive est une société sans État par refus de l’État. Elle est un Nous qui refuse l’Un. Ce Nous doit nécessairement se confronter à un Autre pour exister en tant que Nous. Attention, Clastres précise bien qu’il n’est pas question ici de psychologie, mais bien d’une logique sociologique : Le Nous est là pour éviter toute aliénation d’une partie de la population par une autre ; pour se penser comme tel, le Nous doit être mis en opposition avec un Autre. C’est par le morcellement en petits clans en opposition les uns avec les autres que ces Nous peuvent être maintenus et la base de cette opposition, c’est la guerre. Pas nécessairement une guerre ouverte perpétuelle, mais un état de guerre ponctué de luttes. C’est dans le cadre de ces luttes que des alliances sont nécessaires pour éviter l’éradication de tel ou tel groupe à un moment donné. C’est dans le cadre de ces alliances que les échanges prennent place, ces derniers sont donc secondaires au phénomène de guerre.

    Pour Clastres, Hobbes avait raison de voir la guerre comme condition première des hommes, mais tord de voir ces hommes comme n’ayant pas encore fondé la société. Ces hommes engagés dans une guerre de tous contre tous sont bien des hommes en société, une société pour la guerre. De plus, cette guerre de tous contre tous ne peut s’engager à outrance, car le vaincu se retrouverait alors soumis au vainqueur, situation que veut justement éviter la société primitive. À l’inverse, Lévi-Strauss avait raison de mettre en avant l’échange comme fait sociologique, mais tors d’en faire l’élément fondateur de la société. Si l’échange, notamment l’échange des femmes, est ce qui permet à l’homme de poser sa différence par rapport aux animaux, cet échange est violent en premier lieu, et pacifique seulement par nécessité. Le Nous de la société primitive nécessite une vie en autarcie : l’échange est également un ennemi du Nous car il fédère les hommes qui ne pourraient plus se considérer comme des Nous en face d’Autres si l’échange va trop loin. L’échange généralisé est aussi néfaste que la guerre à outrance.

    Pierre Clastres - Archéologie de la violence – p54 a écrit:Résumons. Le discours échangiste sur la société primitive, à vouloir la rabattre intégralement sur l’échange, se trompe sur deux points distincts mais logiquement liés. Il ignore tout d’abord – ou refuse de reconnaître – que les sociétés primitives, loin de rechercher toujours à étendre le champ de l’échange, tendent au contraire à en réduire constamment la portée. Il méconnaît par suite l’importance réelle de la violence, car la priorité et l’exclusivité accordées à l’échange conduisent en fait à abolir la guerre. Se tromper sur la guerre, disons-nous, c’est se tromper sur la société. Croyant que l’être social primitif est être-pour-l’échange, Lévi-Strauss est conduit à dire que la société primitive est société-contre-la-guerre ; la guerre est l’échange manqué. Son discours est très cohérent, mais il est faux. La contradiction n’est pas interne à ce discours, c’est le discours qui est contraire à la réalité sociologique, ethnographiquement lisible, de la société primitive. Ce n’est pas l’échange qui est premier, c’est la guerre, inscrite dans le mode de fonctionnement de la société primitive. La guerre implique l’alliance, l’alliance entraîne l’échange (entendu non comme différence de l’homme et de l’animal, comme passage de la nature à la culture mais, bien sûr, comme déploiement de la socialité de la société primitive, comme libre jeu de son être politique). C’est au travers de la guerre que l’on peut comprendre l’échange, et non l’inverse. La guerre n’est pas un raté accidentel de l’échange, c’est l’échange qui est un effet tactique de la guerre.

    La guerre est donc le moyen d’une fin qui est le morcellement et l’échange est lui-même le moyen d’une fin qui est la guerre.

    Pierre Clastres - Archéologie de la violence – p64 a écrit:Qu’est-ce que la société primitive ? C’est une multiplicité de communautés indivisées qui obéissent toutes à une même logique du centrifuge. Quelle institution à la fois exprime et garantit la permanence de cette logique ? C’est la guerre, comme vérité des relations entre les communautés, comme principal moyen sociologique de promouvoir la force centrifuge de dispersion contre la force centripète d’unification. La machine de guerre, c’est le moteur de la machine sociale, l’être social primitif repose entièrement sur la guerre, la société primitive ne peut subsister sans la guerre. Plus il y a de la guerre, moins il y a de l’unification, et le meilleur ennemi de l’État, c’est la guerre. La société primitive est société contre l’État en tant qu’elle est société-pour-la-guerre.

    Mais de là, nous pouvons supposer que la fin de ce morcellement entraîne la fin de la société primitive (ce que propose Clastes). C’est le cas, par exemple, des Tupi-Guarani d’Amérique du Sud, qui pouvaient être regroupés en villages de plusieurs milliers d’habitants au moment de la découverte du Nouveau Monde. Peut-on penser que c’est un dérèglement quelconque de ces guerres incessantes qui finirait par entraîner la domination d’un groupe sur les autres puis la naissance de l’État ? Clastes est beaucoup plus prudent que cela dans ces deux textes et ne va pas jusqu’à proposer une genèse de l’État. Il avance tout juste l’hypothèse que le discours des prophètes pourrait être à l’origine d’une certaine prise de pouvoir. Peut-être traite-t-il  de ce sujet dans Recherche d’anthropologie politique, que je n’ai pas encore lu (publication posthume de plusieurs de ses textes).
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    Euterpe

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    Re: L'individu contre l'État.

    Message  Euterpe le Jeu 28 Juil 2016 - 17:55

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