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    L'homme et ses dieux.

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    Liber

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    L'homme et ses dieux.

    Message  Liber le Mer 9 Fév 2011 - 11:20

    Récemment, j'ai vu quelques documentaires qui évoquaient des rites et des cultes rendus à des dieux, ce qui m'a amené à me poser la question du rapport de l'homme aux dieux. Je vais faire ici un bref résumé des idées qui me sont venues à l'esprit en regardant ces documentaires, pour lancer une discussion sur ce thème.

    Que furent les dieux aux origines de l'humanité ? Comment sont-ils apparus ? Un fait frappe l'observateur. Il faut attendre très longtemps pour voir l'homme se représenter lui-même. Nous possédons des peintures rupestres admirablement bien observées, qui montrent que l'homme préhistorique savait rendre avec sa main ce que voyait son œil. Mais il ne s'agit que d'animaux. La seule trace d'une représentation humaine que nous ayons retrouvée est celle d'une main, selon le procédé le plus enfantin qui soit : trempée dans de l'argile, elle était appliquée sur la paroi. Il est possible que les hommes dans ces lointaines époques se soient satisfaits de décorations sur leur corps, dont les tatouages que nous trouvons encore pratiqués de façon rituelle dans certaines tribus. L'homme a donc tout d'abord perçu le monde extérieur bien avant de se voir lui-même. Comment ne pas penser aux animaux ? Les dieux ont donc d'abord été des animaux plutôt que des hommes, auxquels on sacrifiait du gibier ou des bêtes d'élevage pour les amadouer, ou simplement assurer leur survie, dont dépendait celle de la communauté, croyait-on. Ou bien, ils étaient des forces impersonnelles, que nous retrouvons encore aujourd'hui dans les expressions : "il pleut, il tonne", et en latin "fulgurat", il fait des éclairs. Car, nous y reviendrons sans doute dans le cours du débat, l'origine des dieux pourrait bien être celle de la peur devant les forces de la nature ou bien celle de se voir privé de nourriture, d'abri, de fertilité, bref, de tout ce qui est nécessaire à la vie.

    Quand l'homme a commencé à organiser ses sentiments, à démêler ses passions, à élaborer des conceptions abstraites, il a voulu les exprimer, les figurer. Tout d'abord, ce fut sous une forme grossière, et avant tout en modelant de l'argile ou en taillant dans du bois ou de la pierre. Souvent, le visage est à peine ébauché, le corps faisant l'essentiel de la sculpture. Passons rapidement sur ces premières tentatives, dont l'objet était la plupart du temps cultuel, et où donc, le réalisme importait peu, pour en arriver à la floraison géniale des Grecs. Car c'est chez les Grecs qu'on trouve pour la première fois une expression aussi précise du corps humain, analysé dans tous ses détails, montrant une connaissance aiguë de l'anatomie, connaissance abandonnée après eux et qui ne reprendra vraiment qu'à la Renaissance italienne. La sculpture faisait suite à une mythologie étonnamment vivante où les dieux et les déesses agissent comme des humains, éprouvent les mêmes passions, et semblent dépendre des mêmes conceptions du monde, qui les guident parfois maladroitement. Tout au plus les voit-on voler, courir plus vite, pratiquer l'art de la magie, toutes qualités d'ailleurs souvent possédées dans une moindre mesure par les héros, qui sont au stade intermédiaire entre les hommes et les dieux.

    C'est alors qu'apparaît une autre façon de voir le dieu : le dieu est non plus extérieur à l'homme, mais il est entré en lui. Il a pris possession d'un corps humain. Comment ? Souvent sous la forme d'un phénomène atmosphérique, d'autres fois après une disparition, où ses contemporains voient un voyage vers des régions inconnues. C'est ce souvenir d'avoir été visité par un dieu qui va mener, parallèlement aux premières explications du monde, à la recherche d'une connaissance de soi, de l'homme par l'homme, mais toujours sous le regard d'un dieu. Socrate en est l'exemple le plus célèbre, avec son génie. Cette exploration de l'homme par l'homme va connaître un succès d'une ampleur sans précédent, et conduire à la naissance du christianisme. L'homme est alors placé au centre du monde, il ne voit plus que lui-même partout où il étend ses regards, même dans la voûte céleste. Peu à peu, avec le retour à un examen approfondi du monde extérieur, il en viendra à douter de cette certitude, jusqu'à ne plus voir dans ce monde extérieur qu'un monde étranger, hostile et qu'il faut dominer pour y prospérer. On voit bien la différence si on compare avec l'Odyssée, par exemple, où il suffisait de bien choisir un endroit où la nature est abondante pour y trouver de quoi y vivre amplement. Quant à l'homme, placé auparavant au sommet de la création, il n'en est plus qu'un rebut, un cloaque, pour reprendre les mots choisis par Pascal, quand il était si beau et si fier chez Homère. Le monde ne lui dit plus rien, lui-même ne trouve en son for intérieur qu'ennui, lassitude, dégoût, là où Socrate y puisait la force du dieu, et le Christ la conviction de sa nature immortelle.

    On pourrait dire : les dieux, une aventure pour rien. L'homme se retrouve comme à ses débuts, ayant simplement amélioré considérablement ses capacités techniques, mais en définitive, ne possédant aucune autre certitude sur lui-même et sur le monde que la possession de meilleures armes, de meilleures charrettes, des élevages plus nombreux, des plantes qui soignent mieux, et encore, en viendrait-il même à douter de la pérennité de ces possessions, avec les désastres écologiques annoncés.


    Dernière édition par Liber le Dim 13 Fév 2011 - 16:52, édité 1 fois
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    Euterpe

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Euterpe le Mer 9 Fév 2011 - 13:57

    Liber a écrit:C'est alors qu'apparaît une autre façon de voir le dieu : le dieu est non plus extérieur à l'homme, mais il est entré en lui. Il a pris possession d'un corps humain. Comment ? Souvent sous la forme d'un phénomène atmosphérique, d'autres fois après une disparition, où ses contemporains voient un voyage vers des régions inconnues. C'est ce souvenir d'avoir été visité par un dieu qui va mener, parallèlement aux premières explications du monde, à la recherche d'une connaissance de soi, de l'homme par l'homme, mais toujours sous le regard d'un dieu. Socrate en est l'exemple le plus célèbre, avec son génie. Cette exploration de l'homme par l'homme va connaître un succès d'une ampleur sans précédent, et conduire à la naissance du christianisme. L'homme est alors placé au centre du monde, il ne voit plus que lui, partout où il étend ses regards, même dans la voûte céleste.
    Voulez-vous dire que l'homme ne voit que lui, où qu'il regarde ? Ou bien qu'il ne voit que le monde ? La formule me paraît ambiguë, et propre à semer une confusion, quant à la conception même de l'individu avant le XVIe siècle. D'aucuns pourraient lire dans votre propos que la subjectivité naît en Grèce, que c'est de l'individu psychologique qu'il s'agit. Or vous dites bien que les dieux sont présents. Les hommes de l'antiquité gréco-romaine ont confiance en eux, sont pleins de vitalité (jusqu'à ce que le christianisme et les influences orientales les émoussent et les démoralisent), mais en tant qu'ils se rapportent ou sont rapportés au monde et aux dieux, en tant aussi et corrélativement, que le monde et les dieux sont vivants, des qualités, des êtres ou les manifestations multiples de l'être, lequel n'est donc réductible à aucun objet, pas même l'objet d'un savoir. Il n'est ni profane ni ne peut être profané, en ce sens.

    Tandis qu'au XVIe siècle l'individu se juge comme un rival possible et crédible de Dieu, comme un créateur. C'est l'individu en tant qu'il peut se saisir du monde, se l'approprier et le modifier. Il y a, dans la Renaissance la plus exubérante, une autoglorification, une autoérection des hommes. Dieu n'est plus qu'un substrat : déjà, il commence à se retraire de ce monde (cf. le Dieu caché, ou le silence inhumain de la nature chez Vigny). Dieu et la nature s'absentent en même temps que les hommes s'en désaisissent en s'en saisissant ; ils ne parlent plus à celui qui a cessé de les entendre. L'absurdité moderne du monde préfigure l'absurdité des hommes eux-mêmes, comme vous le dites à la fin de votre message. De ce point de vue, on pourrait dire que les impressionnistes sont les derniers feux d'une subjectivité dont le soleil rubescent et tumescent, crépusculaire, disparaît. L'aventure de l'individu créateur s'achève sur un échec, n'ayant pas convaincu, parce que l'autosuggestion n'est jamais convaincante. L'hypersubjectivité vient de commencer. Monet finissant et Kandinsky commençant, c'est tout un : la scrutation stupéfaite, interdite, d'un monde qui a disparu, d'un monde qui est là, on s'en doute, on le sait, mais d'un monde dont on ne vit pas la présence, encore moins la prégnance. Comme si l'individu créateur était rivé, indéfiniment, à un monde qu'il ne cesse de fragmenter, de décomposer, parce qu'il voudrait en vérifier la consistance quand dans le même temps il s'en désintéresse, n'y cherchant que projections propres à l'épanchement muet de son subjectivisme. Le monde n'est plus qu'un être-là, dont on ne sait que faire, face à de purs êtres-là, qui ne savent plus que faire.

    C'est pourquoi il y a quelque chose de scandaleux dans la scansion bouffie des prétendus athées contemporains, qui ne sont bien souvent que des païens qui ne se savent pas eux-mêmes, vociférant leur libération, leur atomisme.

    Du coup, je m'interroge à nouveau sur l'acte de décès que Nietzsche prononça à l'encontre de Dieu, et qu'il ne serait pas inutile de mettre en rapport avec la christianisation de l'Europe pendant la basse Antiquité, qui consistait le plus souvent, non à détruire les antiques idoles, mais à les intégrer, à la phagocyter, à les rebaptiser (comme on rebaptisa les juifs sous l'inquisition espagnole en Espagne même et dans l'Italie du Sud). La plupart des Saints sont d'anciennes idoles païennes. Comme si l'autoinstitution du christianisme sans imagination n'avait pu se faire qu'à la condition d'enlinceuler toutes les institutions locales, tout ce débordement de vie. Comme si la christianisation avait préparé l'athéisme, comme si l'athéisme était le seul résultat possible du christianisme, puisqu'il ne naquit qu'en s'habillant d'institutions mortes, et qui n'étaient pas les siennes. Le christianisme était déjà fossilisé avant même de conquérir l'Europe qu'il ne convertit que parce que les barbares ne voyaient dans les protocoles de l'autorité chrétienne que la survivance de l'auctoritas de Rome.

    Quand Nietzsche affirme qu'on se nourrit plus d'illusions que de vérités, il énonce quelque chose d'essentiel. Si, d'un côté, le christianisme est tout à la fois absence (Dieu séparé, transcendant) et condamnation du monde (présence, certes, mais disqualifiée ou sans qualité en soi), d'un autre côté, les hommes doivent réinventer les fictions salutaires du paganisme antique, s'émerveiller de ce monde, le réenchanter, sachant que cela ne se décrète pas. D'où l'importance de l'interprétation chez Nietzsche, et d'abord de la poésie, car seule elle est la langue du monde et des hommes. Il serait instructif de savoir combien de poètes Nietzsche enfanta. Gottfried Benn en est un exemple significatif et consistant (cf. tous ses textes sur les doriens, et le titre même, qui n'est pas dû au hasard, du recueil d'essais que publia Gallimard : Un poète et le monde. Ce titre est un manifeste à lui tout seul).

    Liber

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Liber le Mer 9 Fév 2011 - 14:38

    ЄutΞrpЭ a écrit:Voulez-vous dire que l'homme ne voit que lui, où qu'il regarde ? Ou bien qu'il ne voit que le monde ? La formule me paraît ambiguë
    En effet, j'aurais dû dire : "Il ne voit plus que lui-même (où qu'il regarde)". Le chrétien voit la présence de l'homme partout, puisqu'il a fait Dieu à son image, pour inverser la formule, qui vaut à mon avis dans les deux sens, son anthropomorphisme est sans limites. Là où l'Antiquité voyait des nymphes ou des satyres dans les bois et les sources, et des dieux dans le cosmos, le chrétien cherche une présence humaine, un créateur anthropomorphe.

    le monde et les dieux sont vivants
    Pour les Grecs, la nature n'était pas mécanique (du moins jusqu'à Aristote), on parle d'amour et de haine, de combat, de feu ou d'eau pour expliquer le monde, et de toute façon dans la foule, la croyance dans ces dieux et déesses persistera jusqu'au christianisme avec les cultes souterrains, plus vivaces que jamais, mais où elle enfantera des créatures plus crépusculaires que les images brillantes de la mythologie grecque. Des visions morbides d'extatiques.

    Du coup, je m'interroge à nouveau sur l'acte de décès que Nietzsche prononça à l'encontre de Dieu, et qu'il ne serait pas inutile de mettre en rapport avec la christianisation de l'Europe pendant la basse Antiquité, qui consistait le plus souvent, non à détruire les antiques idoles, mais à les intégrer, à la phagocyter, à les rebaptiser (comme on rebaptisa les juifs sous l'inquisition espagnole en Espagne même et dans l'Italie du Sud). La plupart des Saints sont d'anciennes idoles païennes. Comme si l'autoinstitution du christianisme sans imagination n'avait pu se faire qu'à la condition d'enlinceuler toutes les institutions locales, tout ce débordement de vie.
    A mon avis, ce qui s'est produit est une rencontre entre le retour à la Renaissance d'un esprit scientifique, comme celui des Thalès et des Anaxagore (Platon me semble moins proche de nous que ceux-là), qui n'avait pu véritablement se constituer en Grèce à cause de la persistance des croyances antérieures, et celle de l'intériorité développée par le christianisme, qui a fortement empreint les hommes durant tout le Moyen-Age. Si la brillante Grèce avait duré, la tendance platonicienne ne l'aurait pas emporté aussi rapidement sous la forme du christianisme. L'esprit scientifique aurait peut-être voisiné avec l'esprit mythologique, comme cela s'est produit au VIème siècle avant JC en Ionie. Tandis qu'à la Renaissance, la vision du monde reste malgré tout très anthropomorphique, d'où le constat de Nietzsche sur ce Dieu qui est bien mort mais dont la nouvelle, c'est-à-dire la prise de conscience de sa disparition, n'est pas encore arrivée jusqu'à nous. Il me semble que Nietzsche, dans sa philosophie, souhaitait retrouver ce monde ionien du VIème siècle, si près des poèmes homériques et pourtant si lucide.


    Comme si la christianisation avait préparé l'athéisme, comme si l'athéisme était le seul résultat possible du christianisme, puisqu'il ne naquit qu'en s'habillant d'institutions mortes, et qui n'étaient pas les siennes.
    Gide pensait que la faute en incombait surtout au protestantisme. Finalement, en vidant l'Eglise de la plupart de ses institutions, le protestantisme montrait le vide sur lequel avaient été bâties ses croyances : les ruines du monde antique, et non un "monde nouveau" !


    D'où l'importance de l'interprétation chez Nietzsche, et d'abord de la poésie, car seule elle est la langue du monde et des hommes.
    Il y a aussi la philologie comme moyen de ré-enchanter ce monde. Elle détruit les "idoles", c'est-à-dire des fictions mortes et figées.
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    Euterpe

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Euterpe le Mer 9 Fév 2011 - 23:02

    Liber a écrit:Il me semble que Nietzsche, dans sa philosophie, souhaitait retrouver ce monde ionien du VIème siècle, si près des poèmes homériques et pourtant si lucide.
    C'est en effet ce qu'on peut supposer à la lecture de l'aphorisme 110 du 3e livre du Gai Savoir : « Origine de la connaissance ». Et il ne me paraît pas anodin que votre remarque m'y fasse penser, car à la lecture de votre réflexion, c'est aux 3e et 4e livres de cette œuvre que je pensais. D'abord, à la question des erreurs (livre 3), dans une perspective généalogique et nihiliste ; ensuite, la question du temps ou de l'homme qui vient (livre 4), dans une perspective oraculaire et créatrice.

    Mais nous ne vivons pas une époque propice à l'invention de nouvelles erreurs, illusions ou fictions, à l'invention de nouveaux dieux, autrement dit de nouveaux interlocuteurs. Nous sommes encore atteints d'hypermnésie (aphorisme 337) et d'hypersubjectivisme (aphorisme 319). Si bien que nous sommes incapables d'entendre l'aphorisme 344 du cinquième livre, qui balaie la science moderne en tant qu'elle n'est ni plus ni moins qu'une croyance, ou fondée par une croyance morale (la nécessité de la vérité). La science est la dernière forme de la négation, de la défiance (peut-être la plus redoutable des fabriques à idoles, la plus difficile à détruire) :

    Nietzsche a écrit:la science constituerait une perspicacité soutenue, une précaution, une utilité contre laquelle cependant on serait en droit d'objecter : Qu'est-ce à dire ? vouloir-ne-pas-se-laisser-tromper serait-ce réellement moins nuisible, moins dangereux, moins fatal ? Que savez-vous au préalable du caractère de l'existence pour pouvoir établir s'il est de plus grands avantages du côté de l'absolue méfiance ou de l'absolue confiance ?

    p. 239 de l'éd. Folio Gallimard.
    Cette science-là est incompatible avec l'amor fati, sans lequel il reste impossible d'adorciser le monde.

    Liber

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Liber le Ven 11 Fév 2011 - 19:50

    ЄutΞrpЭ a écrit:Si bien que nous sommes incapables d'entendre l'aphorisme 344 du cinquième livre, qui balaie la science moderne en tant qu'elle n'est ni plus ni moins une croyance, ou fondée par une croyance morale (la nécessité de la vérité). La science est la dernière forme de la négation, de la défiance (peut-être la plus redoutable des fabriques à idoles, la plus difficile à détruire)
    C'est pourquoi il ne me paraît pas si évident que Nietzsche n'ait pas souhaité la fin de la morale, comme je l'ai lu récemment dans un autre forum de philosophie que vous connaissez, fin de la morale qui correspondrait à la mort de Dieu. D'ailleurs, il est on ne peut plus explicite dans l'Avant-propos de la Généalogie de la Morale :
    la gaieté, ou pour parler mon langage le gai savoir, est une récompense : la récompense d’un effort continu, hardi, opiniâtre, souterrain, qui, à vrai dire, n’est pas l’affaire de tout le monde. Mais au jour ou nous pourrons nous écrier : « En avant ! Notre vieille morale, elle aussi, rentre dans le domaine de la comédie ! , nous aurons découvert, pour le drame dionysien de la Destinée de l’âme, une nouvelle intrigue, une nouvelle possibilité — et l’on pourrait gager qu’il en a déjà tiré parti, lui, le grand, l’antique, l’éternel poète des comédies de notre existence !…
    Si le monde est volonté de puissance, l'homme ne peut réaliser le plus haut degré de sa destinée qu'en déployant cette volonté, dans le Tragique, dans l'amor fati, lequel peut être terrible, mais néanmoins infiniment plus aimable que les conséquences d'une sous-évaluation mortifère de la vie.

    En sorte que, si le plus haut degré de puissance et de splendeur du type homme, possible en lui-même, n’a jamais été atteint, la faute en serait précisé-ment à la morale ! En sorte que, entre tous les dangers, la morale serait le danger par excellence ?…
    Nietzsche inverse ici plaisamment le danger que le moraliste désigne habituellement sous le nom de Mal ou de Méchant. La dichotomie Bon/Mauvais, décidée par la volonté des Maîtres, est à l'opposé de l'évaluation morale. La science elle, sous le couvert de l'idéal ascétique, réalise la volonté des prêtres, en conduisant le troupeau vers le précipice du néant, vers le... nihilisme !
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    Gisli

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Gisli le Mar 22 Mar 2011 - 6:46

    Je me permets de couper votre échange par quelques extraits tirés d'un petit livre splendide d'un auteur assez peu connu :

    "Les dieux ne relèvent ni d'une invention, ni d'une création de l'esprit, ni d'une représentation, mais ils peuvent seulement relever d'une expérience.

    [...]

    Les mythes [sont] plus que des images et des symboles pour des expériences que l'homme peut faire en tout temps : ils [sont] des manifestations de l'être, qui sont réservées à un moment du monde qui leur est propre.

    [...]

    Le poète raconte d’abord tout comme nous le ferions : « L’outrage qu’il a subi de la part d’Agamemnon atteignit Achille d’une douleur sauvage, et son cœur balança le pour et le contre pour savoir s’il allait tirer l’épée, disperser l’assistance et tuer l’offenseur, ou bien s’il devait calmer son dépit et maîtriser sa fougue. Tandis qu’il remuait en lui ses pensées et déjà sortait son épée du fourreau, alors… » Nous poursuivrions : alors la raison et le discernement l’emportèrent, voyant qu’il obtiendrait une bien plus grande satisfaction pour l’outrage subi s’il s’abstenait d’une action précipitée. Et les auditeurs auraient su à l’avance qu’il en serait ainsi. Car quand un homme entreprend de délibérer pour savoir s’il ne ferait pas mieux de se contenir, il n’est quasiment plus permis de douter de la manière dont la décision sera prise. Mais elle n’est point encore prise. Et nous écoutons maintenant comment elle est advenue : « Alors Athéna vint du ciel [...]. Elle se mit derrière lui et le tira par ses blonds cheveux ; étonné il se retourna et reconnut aussitôt Pallas Athénè car ses yeux brillaient avec force. » Ainsi le geste décisif que nous attribuons à la libre décision de la volonté se produit ici grâce à l’apparition d’une divinité.

    [...] L’image homérique d’Achille et d’Athéna permet de reconnaître avec une rare clarté le mode et la nature de l’action divine. Mais la conviction que ce n’est pas seulement tout mode de pouvoir et de succès qui vient des dieux, mais que les pensées et les décisions de l’homme sont aussi leur œuvre, s’exprime partout sans équivoque chez Homère et ses successeurs. Ce n’est donc pas uniquement dans les phénomènes naturels ou dans les événements qui relèvent du destin, que se manifestent les dieux, mais également dans ce qui anime l’homme au plus intime de lui-même et décide de son attitude et de son action.

    Au sein d’un monde peuplé de dieux, l’homme grec ne regarde pas vers l’intérieur afin d’y trouver l’origine de ses impulsions et de ses responsabilités. Il porte bien plutôt son regard dans la grandeur de l’être, et là où nous parlons de réflexion et de volonté, il rencontre partout les réalités vivantes des dieux. Les psychologues, dont les notions sont tout à fait empêtrées dans l’étroitesse de l’existence, en tirent la conclusion bornée que l’homme d’alors n’avait point encore découvert la profondeur de sa vie intérieure et spirituelle. Mais la vérité est qu’il était préservé du funeste et pernicieux miroir de soi (qui est même, à présent, devenu une science) grâce à l’expérience vivante de ce qui est objectif, des dieux qui portent tout l’être en eux. D’où la tournure d’esprit propre à Homère, comme d’ailleurs à tous les grands esprits de la Grèce. »

    Walter Friedrich Otto, L’esprit de la religion grecque ancienne, Theophania, Pocket 2006.

    Je posterai un commentaire personnel lorsque j'aurai plus de temps !

    Cordialement

    Liber

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Liber le Mar 22 Mar 2011 - 9:38

    C'est en effet très intéressant. En attendant votre commentaire, j'en aurai deux à faire :

    Les mythes [sont] plus que des images et des symboles pour des expériences que l'homme peut faire en tout temps : ils [sont] des manifestations de l'être, qui sont réservées à un moment du monde qui leur est propre.
    Cela me fait penser à Charles Andler (Nietzsche, sa vie, son œuvre), pour qui les grands poèmes parlent de l'Être.


    la conclusion bornée que l’homme d’alors n’avait point encore découvert la profondeur de sa vie intérieure et spirituelle.
    Il m'avait semblé que justement, l'homme antique (et même bien avant celui de l'Antiquité) avait une vie spirituelle plus profonde que la nôtre, du fait que le monde n'était pas encore dominé par la technique.
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    Euterpe

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Euterpe le Mar 22 Mar 2011 - 22:22

    Gisli a écrit:quelques extraits tirés d'un petit livre splendide d'un auteur assez peu connu
    Excellente référence Gisli. Walter Otto est absolument incontournable, un très grand connaisseur ; mais Wilamowitz, qui tirait toutes les ficelles de l'Académie de Berlin, ne l'a jamais adoubé, le condamnant à passer quasiment inaperçu, sauf auprès des spécialistes. Son Dionysos, chez Tel Gallimard, est de même facture.

    Liber a écrit:
    la conclusion bornée que l’homme d’alors n’avait point encore découvert la profondeur de sa vie intérieure et spirituelle.
    Il m'avait semblé que justement, l'homme antique (et même bien avant celui de l'Antiquité) avait une vie spirituelle plus profonde que la nôtre, du fait que le monde n'était pas encore dominé par la technique.
    C'est ce que dit implicitement Otto ici, en jugeant sévèrement l'illusion qui accompagne l'invention de la psychologie : celle d'une vie intérieure enfin mise au jour. Sa remarque rappelle ce qu'en dit Georg Lukács au début de sa Théorie du roman (Tel Gallimard également).


    Dernière édition par Euterpe le Lun 31 Oct 2011 - 1:31, édité 1 fois
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    Gisli

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Gisli le Ven 25 Mar 2011 - 19:15

    Voici ce que je voulais ajouter aux citations de Otto.

    Il y eut et y aura toujours autant de « spiritualités » que de destins types. Le Rythme fait qu'à un instant « t » il y a telle proportion d'un type et telle d'un autre, etc., et ainsi peuvent s'opérer des convergences et des « égrégores ». Ainsi le concept de paganisme, bien que réactualisé, est bancal puisque l'on classe en son sein des types de religiosités très différentes voire même antinomiques. Au sein des recherches sur les indo-européens, certains utilisent même cet argument pour appuyer la théorie de l'invasion (je me sens pour ma part plus attiré par la théorie de Mario Alinéi), qui n'a que des bases linguistiques, non matérielles.

    Tout cela pour dire qu'au sein de la Grèce d'Homère – et ailleurs – on peut déceler une forme de religiosité que notre époque, celle du règne des sciences et de la technique, devrait questionner. Mais notre civilisation ne semble plus avoir la force de se dépasser, ne sachant même plus qui elle est.

    Cette forme de religiosité peut être abordée par exemple, je pense, par une méditation sur la racine de notre mot « dieu », ce qu'il en est de son expérience originaire. Deiwos, la racine indo-européenne qui a donné le mot dieu dans nos langues actuelles, se rattache à la lumière diurne ou du ciel. Mais dieu veut dire tout autre chose aujourd’hui. Je rapproche donc deiwos et théophanie comme dévoilement, alèthéia. Les dits d’Homère sont précisément des « dits », ils montrent et subliment le vrai et le réel que les Grecs ne séparaient pas, par delà subjectivisme et objectivisme, un être-au-monde holiste. Deiwos, comme théophanie, serait donc éclaircie.

    Les Olympiens habitent le Ciel, les Mortels la Terre. L’esprit habite l’Éther comme champ de l’Ouvert et est à même de « voir » l’éclosion. En effet, chacun est bien sûr conscient que lorsqu'il pense – aussi bien pensée noétique que dianoétique – il ne pense pas avec ou au niveau de ses pieds ou de tout autre organe de son corps, il pense avec sa tête, et les pensées surgissent comme de l'Éther. Le Dasein heideggerien, le Là où il y a de l'être, est en tant que tel dans la capacité de percevoir l'être. L’Homme participe donc de la Terre et du Ciel et peut devenir le berger de l’être.

    Plusieurs passages d'Homère mettent bien en évidence que la théophanie des Grecs de l’âge d’or n’est pas dualiste – ce qui la placerait dans la religion et la métaphysique – mais holiste car « scientifique » ou « phénoménologique ».

    Physique et métaphysique ne s'opposent qu'à partir du moment où la physis n'est plus perçue telle qu'elle l'a été chez les Grecs, à partir du moment où l'Homme ne sait plus ce qu'est penser et le réel. Quand bien même il y aurait un monde métaphysique, il ne pourrait être autre que physique. Les bactéries aussi étaient de la métaphysique fut un temps, la physique quantique nous apprendra beaucoup de choses, j'en suis persuadé. À ce sujet : La nouvelle physique de l'esprit.

    Sur la physis :
    Heidegger a écrit:« La φύσις conçue comme épanouissement (Aufgeben) peut être partout, par exemple dans les phénomènes célestes (lever (Aufgang) du soleil), dans la houle marine, dans la croissance des plantes, dans la sortie de l’animal et de l’homme du ventre de leur mère. Mais φύσις, la perdominance de ce qui s’épanouit, ne signifie pas seulement ces phénomènes que nous attribuons aujourd’hui encore à la « nature ». Cet épanouissement, ce se tenir-en-soi-vers-le-dehors, cela ne peut être considéré comme un processus observé, parmi d’autres, dans l’étant. La φύσις est l’être même, grâce auquel seulement l’étant devient observable et reste observable.

    Les Grecs n’ont pas commencé par apprendre des phénomènes naturels ce qu’est la φύσις, mais inversement : c’est sur la base d’une expérience fondamentale poétique et pensante (dichtend-denkend) de l’être, que s’est ouvert à eux ce qu’ils ont dû nommer φύσις. Ce n’est que sur la base de cette ouverture qu’ils purent être à même de comprendre la nature au sens restreint. Φύσις désigne donc originairement aussi bien le ciel que la terre, aussi bien la pierre que la plante, aussi bien l’animal que l’homme, et l’histoire humaine en tant qu’œuvre des hommes et des dieux, enfin, et en premier lieu, les dieux mêmes dans le pro-de-stin. Φύσις désigne la perdominance de ce qui s’épanouit, et le demeurer (Währen) perdominé (durchwaltet) par cette perdominance. Dans cette perdominance qui perdure dans l’épanouissement se trouvent inclus aussi bien le « devenir » que « l’être » au sens restreint de persistance immobile. Φύσις est la venue au jour, < la pro-sistance > (Ent-stehen), le fait de s’é-mettre (sich herausbringen) hors du latent (das Verborgene), et par là de porter celui-ci à stance (in den stand bringen). »

    Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, Tel Gallimard.

    Bien entendu une telle approche du monde est lourde de conséquences d'un point de vue existentiel. On touche ici à la racine de tout destin : la question fondamentale, pourquoi y a-t-il de l'être et non rien ? Personne ne peut l'ignorer. Il existe par contre une multitude de conséquences.

    « L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme, – une corde sur l’abîme. Il est dangereux de passer de l’autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière – frisson et arrêt dangereux. »

    « C’est le pays de vos enfants qu’il vous faut aimer, et cet amour sera votre noblesse nouvelle – pays encore à découvrir, sur la mer la plus lointaine. [...] Celui qui est pleinement instruit des antiques origines finira par s’enquérir aussi des sources de l’avenir et des nouvelles origines. »

    Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

    « Cette vie-ci – ta vie éternelle ! »

    Friedrich Nietzsche, Automne 1881.
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    Gisli

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Gisli le Ven 25 Mar 2011 - 19:25

    Euterpe a écrit:Walter Otto est absolument incontournable, un très grand connaisseur ; mais Wilamowitz, qui tirait toutes les ficelles de l'Académie de Berlin, ne l'a jamais adoubé, le condamnant à passer quasiment inaperçu, sauf auprès des spécialistes. Son Dionysos, chez Tel Gallimard, est de même facture.

    La réception d'un penseur et son rayonnement ne tiennent pas à grand chose effectivement...
    Son Dionysos, je compte bien me le prendre un jour !
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    jean ghislain

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  jean ghislain le Mar 10 Mai 2011 - 16:56

    Si Freud n'était pas religieux, peut-être aurait-il dit que Dieu est une obsession... Plus sérieusement, c'est incroyable quand même de voir la présence et d'entendre la voix de Dieu partout et souvent, ou même d'y penser.
    Outre l'inutilité des dieux, c'est pour Nietzsche quelque chose de "malsain", contraire à l'ordre naturel, de voir des dieux ou un dieu chrétien. "Restez fidèle à la terre", N.
    De plus, c'est assez amusant de voir réinterpréter religieusement les œuvres artistiques primitives comme une louange à dieu et de voir dans les enterrements primitifs un tremplin vers l'au-delà. Après tout peut-on arriver à faire entendre raison à quelqu'un qui ressent la Présence Divine Inouïe !


    Dernière édition par jean ghislain le Mar 2 Aoû 2011 - 16:14, édité 1 fois

    Silentio

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Silentio le Mar 10 Mai 2011 - 17:10

    jean ghislain a écrit:Si Freud n'était pas religieux, peut-être aurait-il dit que Dieu est une obsession...
    Je vous conseille les films de Woody Allen.

    Liber

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Liber le Mer 11 Mai 2011 - 9:53

    jean ghislain a écrit:De plus, c'est assez amusant de voir réinterpréter religieusement les œuvres artistiques primitives comme une louange à dieu et de voir dans les enterrements primitifs un tremplin vers l'au-delà.
    A l'époque, ils devaient penser plutôt à une présence vivante qu'à des dieux.
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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  -Noun le Mer 8 Juin 2011 - 15:14

    Si la Vie était une religion, Nietzsche serait sûrement croyant. Certes, Nietzsche s'oppose aux dieux car ils représentent la décadence de l'Homme, sa faiblesse ; mais il critique férocement la religion chrétienne (cf. Ecce Homo). La religion, selon lui, serait en contradiction avec la Vie et le monde en tant que matière vivante.
    La morale chrétienne serait une morale de décadence : "L'aveuglement devant le christianisme est le crime par excellence, le crime contre la vie..." (Ecce Homo). Nietzsche écrit également que cette morale est une morale "contre-nature", qui dénigre le corps par l'invention de notions telles que "l'âme" ou encore "l'esprit".
    "La notion de "Dieu", inventée comme antithèse à la vie" (Ecce Homo).
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    jean ghislain

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  jean ghislain le Mer 8 Juin 2011 - 16:38

    La thèse de Nietzsche selon laquelle la religion (chrétienne) va contre la vie est valable dans le sens où bon nombre de religieux ont pour idéal la supériorité de l'esprit sur les pulsions primaires et vitales du corps et où la méditation est un genre d'oubli de la vie "normale" (pour les ermites). De même, Nietzsche critique l'espérance en une vie meilleure que les chrétiens placent dans un autre monde (le paradis) au lieu de vivre une vie épanouie dans le monde présent, signe d'une mentalité d'esclave, selon lui...

    Liber

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Liber le Jeu 9 Juin 2011 - 9:22

    -Noun a écrit:Si la Vie était une religion, Nietzsche serait sûrement croyant.
    L'avantage pour Nietzsche d'avoir choisi la vie comme valeur absolue est son caractère changeant, mobile, à l'inverse de toute autre valeur qui apparaîtra comme figée et déjà morte. Il se sert abondamment de cette opposition dans la Généalogie de la morale, où au nom de la vie, il critique toutes les valeurs tenues jusque-là pour suprêmes. Ainsi, même Darwin, qu'on ne pourrait a priori pas soupçonner d'avoir préféré Dieu à la vie, n'échappe pas au marteau nietzschéen.

    tierri

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  tierri le Sam 21 Jan 2012 - 12:47

    Pour apporter ma part à ce débat, je vous propose de prendre un peu de recul et tenter de délimiter quelques principes fondamentaux dans l'évolution de la spiritualité humaine.

    Je discerne trois étapes :
    _ L'animisme : l'homme analyse le monde qui l'entoure, les dieux sont des animaux ou des lieux.
    _ La mythologie antique : l'homme analyse ses propres sentiments, les dieux sont des émotions humaines.
    _ Les religions monothéistes : l'homme cherche une vérité universelle basée sur la morale.

    Il y a sans aucun doute eu des idéologies qui marquaient le passage de l'une à l'autre ou le désir de passer de l'une à l'autre, ainsi la mythologie égyptienne présente des résidus d'animisme et des philosophes grecs ont certainement rêvé d'une vision plus moralisatrice, et je pense que de fixer ces principes fondamentaux peut permettre de mieux les comprendre.
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    le morosophe

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  le morosophe le Ven 17 Fév 2012 - 0:52

    tierri a écrit:Pour apporter ma part à ce débat, je vous propose de prendre un peu de recul et tenter de délimiter quelques principes fondamentaux dans l'évolution de la spiritualité humaine.

    Je discerne trois étapes :
    _ L'animisme : l'homme analyse le monde qui l'entoure, les dieux sont des animaux ou des lieux.
    _ La mythologie antique : l'homme analyse ses propres sentiments, les dieux sont des émotions humaines.
    _ Les religions monothéistes : l'homme cherche une vérité universelle basée sur la morale.

    Il y a sans aucun doute eu des idéologies qui marquaient le passage de l'une à l'autre ou le désir de passer de l'une à l'autre, ainsi la mythologie égyptienne présente des résidus d'animisme et des philosophes grecs ont certainement rêvé d'une vision plus moralisatrice, et je pense que de fixer ces principes fondamentaux peut permettre de mieux les comprendre.
    Je vais m'écarter du débat initial pour commenter ce dernier message, mais bon, je ne pense pas m'éloigner outre mesure de "l'homme et ses dieux".

    Je trouve, tierri, que votre message manque de pertinence. Vous réduisez l'histoire des religions à ce qui s'est passé dans notre petit monde méditerranéen en faisant fi de tout le reste du monde... et qu'on ne me réponde pas que l'absence de monothéisme à l'extérieur des mondes chrétien et musulman est due à un "sous-développement religieux" ! Nous n'avons pas le monopole des idées... et je dirais même que les philosophies indienne et chinoise n'ont rien à envier à la grecque. Pourtant, pas de monothéisme en Inde et en Chine avant qu'on ne l'y amène...
    En outre, je pense que votre distinction entre "animisme" et "mythologie antique" est essentiellement due à une méconnaissance de ces deux "types de religion".

    Vous n'êtes pas le premier à établir plusieurs "étapes" de développement religieux, dont le premier serait l'animisme et l'ultime le monothéisme. Il me semble que le "responsable" est un certain Edward Tylor, pour qui les étapes étaient "animisme, fétichisme, polythéisme, monothéisme".
    Comme je l'ai évoqué, l'idée d'un sens univoque et linéaire de l'évolution des religions est absurde... ou alors il va falloir m'expliquer pourquoi "l'évolution" des religions est en décalage total avec celle des idées et celle des techniques ! Les exemples sont innombrables : l'Inde et la Chine ont toutes deux des traditions philosophiques très riches, pourtant, pas de monothéisme... le Japon a aujourd'hui une énorme avance technologique sur nous-autres faibles Occidentaux, pourtant il est toujours animiste... n'oublions pas non plus que la domination du monothéisme en Europe marque une époque très pauvre autant en techniques qu'en idées alors que l'antiquité, époque dominée par un "vulgaire polythéisme" brille par son ingéniosité et sa sagesse.
    Pour briser les derniers restes de cette idée stupide d'une évolution des religions, on peut encore rappeler que le monothéisme peut très bien être abandonné au profit d'un polythéisme "à l'ancienne" comme ce fut le cas en Égypte suite au bref culte d'Aton, et bien entendu que de nombreuses religions ne rentrent pas dans le moule... où ranger l’Hindouisme ? le Bouddhisme ? le Taoïsme ?
    Si les historiens ont été forcé de truffer leurs livres de noms barbares pour désigner les religions comme "hénothéisme", "monolâtrie" et autre "panenthéisme", ce n'est pas pour en revenir au vieux paradigme monothéisme/paganisme...

    Enfin, j'ai dit que je trouvais la distinction entre "animisme" et "mythologie antique" impertinente. Je m'explique : il convient d'abord de rappeler que la religion grecque antique N'EST PAS la mythologie. La mythologie relève en de nombreux points plus de la littérature que de la spiritualité et même en apprenant par cœur tout ce que l'on peut savoir à son sujet (je le sais d'expérience), on ne saura pour ainsi dire rien des rapports qu'entretenait l'Athénien moyen avec ses dieux.
    Pour en revenir une dernière fois à vos définitions "d'animisme" et de "mythologie antique", aucune d'elles ne suffit à englober la totalité de ce qu'elles sont censées désigner, et toutes deux "débordent" sur d'autres types de religions.
    Vos dites de la "mythologie" : l'homme analyse ses propres sentiments, les dieux sont des émotions humaines. Pensez-vous vraiment qu'il n'y ait pas de dieux qui correspondent à cette description dans les religions "animistes" ?
    De même, si vous vous penchez un peu sur la religion romaine (qui est très différente de la religion grecque), vous risquez d'être un peu bouleversé... outre les figures majeures puisées en Grèce, les Romains avaient une foule de dieux qui se définissaient non pas par des sentiments ou des éléments concrets, mais par leur fonction ! Je cite le grand Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine de Jean-Claude Belfiore :
    Intercidona protège la jeune mère et son enfant ; Educa enseigne au petit la manière de manger ; Potina lui apprend à boire ; Cuba veille à son repos dans son lit ; Abeona surveille ses pas quand il sort de la maison, et Adeona quand il rentre...
    Et je vous passe le dieu à invoquer pour le premier défrichement du sol, celui pour le second passage de la charrue, celui pour le troisième, celui qui garde la porte, celui qui protège les gonds de la porte, celui qui garde le seuil... (nan, allez, je suis sympa, je les donne quand même, dans l'ordre : Vervactor, Redarator, Imporcitor, Forculus, Cardea, Limentinus).
    D'autant plus qu'à Rome, craindre ou aimer les dieux, tout comme les adorer hors du cadre public et collectif, relevait de la superstitio plutôt que de la religio et était illégal... On est très loin des dieux-émotions que devraient être les dieux romains d'après vous !

    En vérité, il n'y a pas de véritable distinction entre les religions que l'on qualifie de polythéistes et celles que l'on appelle animistes... "Animisme", tout comme "chamanisme" avec lequel il se confond souvent, n'est rien d'autre qu'un mot fourre-tout dans lequel on jette en vrac toutes les religions des peuples que l'on juge "primitifs" pour ne pas avoir à s'y attarder. Mais les religions mésopotamiennes "polythéistes" ne sont pas plus différentes des religions d’Afrique sub-Saharienne "animistes" que ne le sont les religions traditionnelles d'Océanie de celles d'Amérique du Nord, toutes traitées "d'animisme".

    Malheureusement, l'Histoire des Idées, qu'il s'agisse de religion ou de philosophie, ne peut pas être réduite à une simple échelle d'évolution... ce ne serait pas assez compliqué, voyons ! ;)

    tierri

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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  tierri le Sam 18 Fév 2012 - 1:34

    Il est vrai que je me base essentiellement sur ce qui s'est passé sur notre petit monde méditerranéen mais je ne sous-estime absolument pas les religions asiatiques, bien au contraire je les considère comme une autre formulation de la même vérité. Peut-être que parler de religions monothéistes n'est pas ce qu'il y a de plus adapté en la circonstance. Je connais assez mal les religions asiatiques, mais par exemple pour le bouddhisme j'en sais tout de même suffisamment pour lui accorder ma plus haute estime et faire un étroit rapprochement avec nos religions monothéistes, il me semble tout de même que cette noble religion cherche à amener l'homme à un stade d'éveil supérieur au-delà des tourments des simples émotions humaines, je ne fais pas de différence fondamentale entre le bouddhisme, le christianisme et autres, seulement une différence de forme, et même si je sais que cela ne plaira pas à tout le monde notamment à cause de la pratique de la méditation.

    Je crois fondamentalement en ces trois étapes de développement tout comme M. Tylor que vous citez (en plaçant néanmoins animisme et fétichisme dans la même catégorie), mais sous leur forme première, je veux bien admettre qu'une religion animiste par exemple ait pu évoluer au fil du temps vers une pensée plus profonde.

    Je vais prendre un exemple pour illustrer mes propos : considérons une montagne particulièrement impressionnante, elle peut être vue comme un site abritant des esprits de toutes sortes, nous sommes alors dans la première étape où les éléments de la nature dominent l'homme qui les craint ; elle peut être vue comme la demeure de dieux figurants des émotions humaines, nous sommes alors dans la seconde étape où l'homme s'émancipe de la nature pour privilégier la puissance des émotions humaines ; mais elle peut aussi être vue comme un outil de surpassement (en la gravissant par exemple), nous sommes alors dans la troisième étape où l'homme se libère de ses émotions pour une quête de pureté et d'apaisement. Le fait que la montagne ait toujours été au centre des regards ne signifie aucunement que le regard porté sur elle n'ait pas radicalement évolué.

    Ce que je prétends, c'est que quelles que soit les idéologies à travers le monde, l'homme a partout reproduit le même schéma. Je suis parti d'une présentation qui m'est culturellement plus proche mais je reste très ouvert quant aux différents aspects que cela peut prendre, l'imagination de l'homme est infinie mais fondamentalement nous fonctionnons tous de la même manière.

    J'aurais une réponse pour chaque exemple cité mais je crois avoir exprimé mon opinion et ne doute pas que vous me compreniez, que vous soyez ou non d'accord. Je voudrais terminer par un petit mot sur Nietzsche :
    Cette phrase m'a interpellé : "Nietzsche critique l'espérance en une vie meilleure que les chrétiens placent dans un autre monde (le paradis) au lieu de vivre une vie épanouie dans le monde présent, signe d'une mentalité d'esclave, selon lui..."

    J'ai le plus grand respect pour Nietzsche je vous rassure, je ne voudrais pas me mettre à dos tous les philosophes de la terre, mais je dois m'opposer à cette vision très largement répandue. Je suis profondément croyant et je vois en la foi le plus sûr moyen de libérer mon esprit aujourd'hui, sur terre, de mon vivant, et suis totalement convaincu que là se trouve le sens profond de la religion, mais il est aussi vrai, et la religion favorise cela, que pour une masse de gens croyant par "devoir civique ou culturel" la foi s'apparente plus à de la superstition, Nietzsche ne fait que critiquer une vision simpliste de la religion, et en cela il a raison, je trouve simplement dommage qu'il n'ait pas eu lui-même la foi pour mieux en comprendre toute la subtilité.

    Il y a un concept que je trouve terrible dans la religion chrétienne, celui du berger menant son troupeau où le berger est alors celui qui grâce à sa foi a libéré son âme et son esprit des souffrances terrestres tandis que le troupeau est composé des superstitieux. Nietzsche a tort d'accabler les moutons et surtout de limiter la religion à la perception qu'ils en ont.
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    Re: L'homme et ses dieux.

    Message  Desassocega le Sam 18 Fév 2012 - 11:13

    tierri a écrit:Je suis profondément croyant et je vois en la foi le plus sûr moyen de libérer mon esprit aujourd'hui, sur terre, de mon vivant, et suis totalement convaincu que là se trouve le sens profond de la religion, mais il est aussi vrai, et la religion favorise cela, que pour une masse de gens croyant par "devoir civique ou culturel" la foi s'apparente plus à de la superstition, Nietzsche ne fait que critiquer une vision simpliste de la religion, et en cela il a raison
    Le problème, c'est que subtilité ou pas, foi vraie ou intéressée, le croyant reproduit toujours le même schéma. Pour lui, la vraie vie se trouve en dehors de la vie. Et pour Nietzsche, cela suffit pour dire que celui qui pense cela a littéralement manqué la vie, il n'a pas pris le même train qu'elle. Nietzsche qualifie tout croyant, et tout ce qui relève de la transcendance, comme nihiliste, il n'y a pas de demi-mesure.

    tierri a écrit:je trouve simplement dommage qu'il n'ait pas eu lui-même la foi pour mieux en comprendre toute la subtilité.
    On fait trop vite de Nietzsche, à mon sens, un homme complètement à l'opposé de la religion. Alors certes il s'oppose avec une verve incroyable à la religion chrétienne et à toutes les valeurs judéo-chrétiennes, mais il n'en reste pas moins habité par la religion. Prenez ce paragraphe  du Gai savoir :
    Nietzsche, Gai savoir, aphorisme 125 a écrit:Où est allé Dieu ? s'écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l'avons tué, — vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l'éponge pour effacer l'horizon ? Qu'avons-nous fait lorsque nous avons détaché cette terre de la chaîne de son soleil ? Où la conduisent maintenant ses mouvements ? Où la conduisent nos mouvements ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N'errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes avant midi ? N'entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui enterrent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ? — les dieux, eux aussi, se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué !
    N'avez-vous pas l'impression de retrouver en un certain sens Pascal ? Personnellement, en lisant cela pour la première fois il y a un mois, je me suis écrié : "la misère de l'homme sans Dieu". Nous voyons bien par là que même s'il y a chez lui une opposition virulente au christianisme, il reste chez Nietzsche, et jusqu'à sa mort, quelque chose de chrétien, qui le détermine d'une certaine manière, car Nietzsche (contrairement à un Spinoza par exemple) est en perpétuel deuil de Dieu.
    Du reste, Nietzsche, bien qu'il puisse détester la religion, a, me semble-t-il, toujours eu un profond respect pour elle.

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