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    Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

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    Kthun
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    Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Kthun le Dim 1 Mar 2015 - 2:29

    Les Fers de l'opinion de Philippe Bénéton, PUF, "Behemoth", 2000.


    Philippe Bénéton, p. 3 a écrit:[...] dans les sociétés occidentales, un ou des malins génies ont travaillé et travaillent avec succès à baliser les chemins de la pensée. Cette proposition est-elle juste ? Si elle l'est, comment agissent ce ou ces malins génies ? Ont-ils un nom, sont-ils impersonnels ?




    Pourquoi étudier cet ouvrage ? D'une part, il sert de fondement, sinon de support, à l'éditorial du forum : http://www.forumdephilosophie.com/t520-opinion-et-philosophie . D'autre part, l'universitaire français Philippe Bénéton (surtout connu pour avoir publié Le fléau du bien en 1983) s'adonne à une analyse de l'opinion - concernant notre époque - en mettant au jour sa logique, ses ressorts et ses conséquences dans ce petit opuscule d'inspiration tocquevillienne intitulé Les fers de l'opinion.

    Qu'est-ce que l'opinion ?

    Bénéton, p. 13 a écrit:Le fait psychologique premier est donc, semble-t-il, un refus, le refus de toute influence particulière. Ce refus est fondé sur un principe qui a ses exigences : chacun est tenu d'opiner. L'égalité par défaut implique le devoir d'opinion. La liberté s'inscrit dans une obligation, elle n'est pas celle d'opiner ou de ne pas opiner. Est-elle sur la bonne pente ? Qu'est-ce que l'opinion (à l'échelle de l'individu) ? Tel qu'il est entendu ici, le mot désigne une forme de jugement, une forme à part dont les caractéristiques résultent de ce qui précède. Le jugement d'opinion commence ainsi, que ces mots soient explicites ou sous-entendus : « Moi, je vous dis que... » La connaissance ne s'exprime pas de cette manière : « Moi, je vous dis que le triangle a telles propriétés. » Ni le témoignage : « Moi, je vous dis que je vois, je sais, je crois, je suis désabusée. » Le point d'ancrage de l'opinion n'est pas dans la réalité des choses qui commande au sujet connaissant, il n'est pas dans l'engagement du témoin qui rend compte de ce qui s'impose à lui, il est dans l'affirmation de soi vis-à-vis des autres.


    Bénéton lie opinion et égalité. Il distingue l'égalité substantielle (correspondant à l'égalité de droit) de l'égalité par défaut (correspondant à l'égalité de nature) :

    Bénéton, p. 8 a écrit:L'égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par-delà leurs différences. L'égalité par défaut dit que les hommes sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives. Cette seconde idée de l'égalité s'est affirmée ou développée progressivement ou par à-coups au long de l'histoire moderne. Le nouveau ici tend à gommer l'ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles. Il s'ensuit que les deux versions modernes de l'égalité ne se distinguent pas par une seule question de mesure ou de degré. Ce sont deux interprétations séparées par une ligne de fracture : ou bien l'égalité s'appuie sur un donné qui contient du sens, ou bien elle s'appuie sur une liberté dépourvue de sens ; ou bien ma liberté se déploie dans le cadre de questions et d'exigences objectives qui définissent des « horizons de signification » (Charles Taylor), ou bien ma liberté signifie que je suis souverain au même titre que tout autre et que je suis pour moi-même le maître du sens. Voilà pour la distinction théorique. Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent.

    Les années 1960 voient l'essor de l'égalité par défaut :

    Bénéton, p. 9 a écrit:Au long de cette évolution, il est possible de repérer un seuil ou un moment de basculement. Ce sont les années 1960. Notre monde entre alors dans une nouvelle période, qu'on peut appeler celle de la modernité tardive, où l'égalité substantielle agit toujours mais où l'égalité par défaut donne de plus en plus le ton. Jusque-là, semble-t-il, la logique dominante avait été celle de l'égalité substantielle, c'est-à-dire celle-ci : l'élargissement et l'enracinement de l'égalité de droit, le progrès de la conscience de l'universalité humaine, l'affirmation des droits de la conscience, tout cela demeurait dans le cadre d'un horizon de signification hérité de l'humanisme classique-chrétien. L'humain a un contenu qui fixe des limites et des orientations ou des modèles. Il y a des choses que celui qui se respecte ne fait pas. L'idée d'une liberté sans rivages et d'une égalité par défaut n'avait guère pénétré la conscience commune. Elle était vivante et influente certes, mais dans d'autres sphères, les milieux intellectuels et apparentés. Le monde des années 1950 est bien loin du nôtre. Entre-temps, il s'est passé ceci : l'idée d'égale autonomie ou de souveraineté de l'individu a été de plus en plus prise au sérieux par la conscience ordinaire. De lui-même ou sous influence, le common man a été de plus en plus tenté de penser ou de réagir ainsi : aucun chemin n'est balisé, nul n'est plus éclairé que moi, je détermine moi-même ce qui donne du sens, mon jugement vaut celui de tout autre. La logique de l'opinion suit.

    L'opinant ne peut pas ne pas s'appuyer sur d'autres opinants (p.17). En conséquence, le relativisme dogmatique s'épanouit : il n'existe plus de "vérité", seulement des préférences.

    Bénéton, p.18 a écrit:La logique relativiste est sans mystère, elle se déroule en quelque sorte à ciel ouvert : dès lors que chaque opinion est considérée comme l'égale des autres, ce qui dépend de l'opinion gagne, progresse, s'étend, au détriment de ce qui n'en dépend pas. L'opinion tend à se substituer à la « vérité ». Quelle vérité ? dit l'opinant, la vôtre n'est pas la mienne et la mienne vaut la vôtre. L'égalité radicale conduit à penser en ces termes : il est inconvenant de soutenir qu'il y a des niveaux de la réflexion et de l'expérience humaines, qu'il y a des expériences sérieuses et des expériences frivoles, que tous les arguments ne se valent pas ou que la raison pratique n'est pas démunie, bref que l'opinion n'est pas la règle des questions vitales. Le principe est que nul n'a davantage accès à la vérité qu'autrui, la conséquence qui se déploie progressivement est qu'il n'y a pas de vérité mais seulement des préférences. L'idée d'un sens extérieur et supérieur porte atteinte à l'égalité. L'opinant s'affirme de plus en plus comme le maître du sens.
    Pourquoi ce relativisme est-il "dogmatique" ? Il s'agit, au demeurant, d'un ersatz de relativisme :
    Bénéton, p.20 a écrit:Le relativisme s'arrête au principe d'égalité qui le fonde et à tout ce qui s'ensuit. Si tel n'était pas le cas, notre temps ne pourrait dire : les droits de l'homme sont un bien ou la discrimination est un mal. Si chacun avait sa vérité, le doctrinaire raciste et le tyran sanguinaire auraient les leurs. La règle est donc la suivante : les opinions se valent sauf celles qui ne valent pas parce qu'elles offensent l'égalité par défaut. La conséquence est celle-ci : plus s'étend ce relativisme (sous tutelle) des opinions, plus s'étend le dogmatisme des opinions. Voici un exemple. L'opinant dit : « La culture doit désormais être comprise avec ouverture et tolérance. A chacun ses choix. La vieille distinction entre genre noble et genre mineur est dépassée et discriminatoire. La bande dessinée relève de la culture au même titre que la tragédie. » Son interlocuteur est un relativiste conséquent, il réplique : « Votre point de vue est tout à fait légitime à une réserve près : le point de vue contraire est également légitime, au nom même des principes relativistes dont vous vous réclamez. Vous ne pouvez sans vous contredire affirmer que les choix se valent et que la distinction traditionnelle est périmée. » Comme l'examinateur de tout à l'heure, cet interlocuteur a la logique pour lui, mais contre lui toute la force du principe contemporain d'égalité. La proposition qui relativise au nom de l'égalité échappe au relativisme, elle est posée comme un dogme : il est inconvenant de penser que la bande dessinée est un art mineur.
    Bénéton, p.21 a écrit:La logique de l'opinion apparaît ainsi comme un mécanisme à double détente. D'un côté (versant relativiste), elle tend à neutraliser les distinctions intellectuelles et morales traditionnelles : telle conduite, c'est son affaire ; telle discipline, elle vaut les autres, telles cultures, elles sont égales... Corrélativement (versant dogmatique), elle définit de nouvelles règles : quiconque parle autrement manque de tolérance ou manque à l'égalité. Le processus fonctionne comme une machine à trier les jugements autorisés et les jugements non autorisés. La pente de l'opinion ne conduit pas à l'abolition de la morale mais à sa redéfinition. De quelle manière ? Dans le monde dont nous avons hérité, le mal prend mille formes et taraude le cœur de chacun. Dans le nouveau monde moral, le mal est clairement circonscrit, il se resserre, il s'incarne tout entier dans les propos et les attitudes qui blessent l'égalité, la démocratie, les droits de l'homme entendus dans leur version contemporaine ou radicale. Plus particulièrement, il s'incarne dans les mots et les actes convaincus à tort ou à raison de racisme, de sexisme, d'élitisme, d' « homophobie ».
    Par voie de conséquence, l'opinion constitue une nouvelle morale. Les bons sentiments prospèrent quand la pensée se flétrit :

    Bénéton, p.24 a écrit:Le débat des idées sous sa forme classique a pour principe d'opposer des raisons à des raisons. Le rapport entre les idées ne se confond pas avec le rapport entre les personnes (même s'il y a des liens). Le théorème de Pythagore n'est pas tolérant, il lui suffit d'être vrai. Ce n'est pas parce que Pascal était plus attaché que le Père Noël à l'égalité ou aux droits de l'homme qu'il avait raison contre lui dans la querelle sur le vide. La doctrine communiste se targuait d'idées généreuses, à en juger par les résultats, elles n'étaient pas justes pour autant. Le débat rationnel a son ordre propre où les intentions ne tranchent pas. Les vertus intellectuelles comptent mais elles ne sont pas des raisons, elles sont au service de la recherche des justes raisons. Mais à mesure que les nouvelles vertus morales empiètent sur les vertus intellectuelles, le débat change de nature et donne à l'une des parties un avantage décisif : l'opinion a la morale, c'est-à-dire la nouvelle morale, de son côté, elle est à l'abri du soupçon quand le jugement adverse est aisément suspect. Le moralisme oppose les bonnes et les mauvaises intentions, il n'est pas tenu de réfuter les objections, il les disqualifie. Par là, il pèse sur les consciences, il exerce un pouvoir de persuasion : il faut se mettre en règle. Il pèse aussi sur la liberté de parole en exerçant un pouvoir d'intimidation (davantage sans aucun doute en public qu'en privé) : pour ne pas s'exposer, mieux vaut se taire. Quelle est la part de la persuasion, quelle est celle de l'intimidation ? Il est difficile de répondre. Il reste que la moralisation de l'opinion contribue sans doute beaucoup à sa puissance d'entraînement. Les effets se conjuguent avec ceux de la socialisation de l'opinion : la pensée se resserre. L'opinion ne s'interroge pas sur les principes qui la fondent et l'orientent. Face à l'égalité radicale, aux droits de l'homme, à la démocratie, l'esprit critique désarme.
    L'opinion aurait pour corollaires, et l'homogénéisation, et l'absence de transcendance :

    Bénéton, p.27 a écrit:[...] Tocqueville indique « ce qui fait pencher l'esprit des peuples démocratiques vers le panthéisme ». Ce sont les séductions de l'indifférenciation : le panthéisme abolit les différences entre les choses matérielles et immatérielles, la création et son créateur, il marque le triomphe de l'homogénéité. Dans un autre chapitre, celui consacré à la poésie « démocratique » (II, 1, chap. 17), Tocqueville suggère sans l'affirmer explicitement que l'esprit démocratique s'oriente vers la religion de l'humanité. Dans le monde de l'égalité, les hommes au détail sont disposés à vouer un culte à l'humanité prise comme un tout (je reviendrai sur ce point). Dans notre monde contemporain, il ne semble pas difficile de trouver des répondants. D'un côté, des sectes et l'écologie radicale (deep ecology) qui penchent vers le panthéisme, de l'autre la tendance à la sacralisation du progrès de l'humanité, dans tous les cas la mise à bas de la structure hiérarchique du monde.

    Enfin, l'opinion, d'après l'auteur, aurait pour conséquence ultime de tracer la frontière entre les "innocents" d'un côté et les "coupables" de l'autre :

    Bénéton, p.31 a écrit:Dans un monde soumis de part en part à la volonté humaine, le mal implique un méchant. A côté de l'humanité intégralement innocente, il y a nécessairement des hommes intégralement coupables. Ces méchants, qui sont-ils ? La nouvelle morale pointe dans leur direction : ce sont ceux qui refusent les nouveaux dogmes, ceux qui ont l'impudence de ne pas opiner. Le monde se scinde. La ligne de partage entre le bien et le mal oppose deux types d'hommes. La révolte contre la condition humaine conduit à la division morale du monde et au mécanisme du bouc émissaire. Au terme du chemin qui part de l'affirmation de l'égale autonomie, règnent les préjugés et la contrainte.
    Je vous soumets ces questions en vue de fournir un cadre à cette discussion :

    1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?

    2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?

    3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?

    4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?

    5 / Les années 1960 constituent-elles vraiment le moment de basculement, d'après vous ? N'est-il pas antérieur ?


    P.S. : veuillez me contacter par l'intermédiaire de la messagerie privée si vous souhaitez vous procurer cet essai.


    Dernière édition par Kthun le Sam 7 Mar 2015 - 12:20, édité 4 fois
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    Impero

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Impero le Lun 2 Mar 2015 - 22:22

    Le diagnostic me semble excellent, et j’y souscris sans réserve. Ortega Y Gasset, dans La Révolte des masses me semble avoir déjà balisé le terrain (cf. plus bas), je n’évoque pas Tocqueville qui est cité plusieurs fois. C’est ce qui me fait dire que ce n’est pas un problème franco-français, et qu’il est antérieur aux années 60’. Peut-on parler de mal occidental du XXe siècle ?

    Je me suis risqué à établir un lien, il me revient de l’étayer.
    Bénéton, p.24 a écrit:La règle est donc la suivante : les opinions se valent sauf celles qui ne valent pas parce qu'elles offensent l'égalité par défaut. La conséquence est celle-ci : plus s'étend ce relativisme (sous tutelle) des opinions, plus s'étend le dogmatisme des opinions.
    Ortega p.90 a écrit:Comme on dit en Amérique, être différent c’est indécent. La masse fait table rase de tout ce qui n’est pas comme elle, de tout ce qui est excellent, individuel, qualifié et choisi.
    On retrouve bien ce désir d’ostracisme de l’individu pensant, de rejet de celui qui pense sans être investi de l’instinct grégaire, qui n’est pas membre de la masse opinante. C’est là le cœur de l’ouvrage. La mise en relief du dogme relativiste, sous couvert d’une défense de l’égalité par défaut, dont il est aisé de se parer tant la définition n’implique aucun effort.

    On peut s’interroger sur le lien entre l’apparition de l’opinion comme étalon rouge de la pensée et émergence des masses – de ce phénomène de plein (p. 84). A cela on pourrait ajouter la disparition de l’Élite (dans son acception orteguienne) qui ne fait plus office d’exemple, laissant « la masse à elle-même ». C’est le reproche que je formulerai à l’essai de Bénéton : il nous parle de la maladie, mais pas des symptômes – la métaphore n’est pas très heureuse…
     
    Les forums philosophiques sont-ils épargnés ? Non. Il suffit de voir l’écart entre les membres sérieux, qui interviennent à grand renfort de citations et de rappel clair, et la profusion de : « je pense, je trouve, il me semble » qu’on leur objecte. Le forum est un lieu d’échange qui n’échappe pas aux maux de son époque, à sa circonstance.

    Silentio

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Lun 2 Mar 2015 - 23:00

    Impero a écrit:On retrouve bien ce désir  d’ostracisme de l’individu pensant, de rejet de celui qui pense sans être investi de l’instinct grégaire, qui n’est pas membre de la masse opinante
    Parfois c'est l'individu soi-disant pensant qui fait tout pour se démarquer de la vulgaire plèbe avec laquelle il croit ne rien partager, comme s'il était infamant d'être un homme parmi d'autres, que penser était un privilège ou en appelait, et que ceux-là ne pouvaient pas penser.

    Cependant, il m'a semblé voir qu'Ortega y Gasset proposait une définition qui lui est propre de l'élite et qu'elle ne recoupe pas un aristocratisme basé sur le mépris des masses jugées comme inférieures. Vous me corrigerez si je me trompe.
    Impero a écrit:La mise en relief du dogme relativiste, sous couvert d’une défense de l’égalité par défaut, dont il est aisé de se parer tant la définition n’implique aucun effort.
    Le problème du relativisme absolu c'est qu'il donne les mêmes armes à la tolérance et à l'intolérance, et cette dernière finit par l'emporter en raison de sa force et de son obstination. On connaît tous la fameuse phrase attribuée à Voltaire sur la liberté d'expression. Or cette phrase n'est pas de son fait et trahit sa pensée. Que dit-il dans le Traité sur la tolérance ? "Il faut que les hommes commencent par n'être pas fanatiques pour mériter la tolérance." Autrement dit : on ne peut tout accepter. La tolérance, comme la discussion, a des conditions. Parmi celles-ci, il y a le doute. La prétendue certitude est la même chez le fanatique religieux et chez le relativiste absolu. L'altérité n'existe pas pour eux. Et si la tolérance était illimitée, elle se désintégrerait d'elle-même.
    Impero a écrit:Il suffit de voir l’écart entre les membres sérieux, qui interviennent à grand renfort de citation et de rappel clair, et la profusion de « je pense, je trouve, il me semble » qu’on leur objecte.
    Ces marques de subjectivité ne sont pas nécessairement mauvaises : elles marquent un contexte d'énonciation, les limites d'un discours et d'un savoir, peuvent en souligner l'incomplétude, etc. Pour ma part, lorsque je prends le soin d'écrire "j'ai l'impression que, je pense, je crois, etc." c'est tout à fait volontaire et c'est justement pour signifier que je suis dans le registre de l'opinion avec ce qu'elle comporte d'incertain. Cela peut d'ailleurs vouloir dire : ceci m'intéresse, je prends les choses sous cet angle, pour autant je ne suis pas certain de ce que j'avance ou que cela est le plus pertinent, légitime ou le mieux fondé en raison. Bien entendu, ce n'est pas l'usage le plus répandu.
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    Impero

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Impero le Lun 2 Mar 2015 - 23:14

    Silentio a écrit:Cependant, il m'a semblé voir qu'Ortega y Gasset proposait une définition qui lui est propre de l'élite et qu'elle ne recoupe pas un aristocratisme basé sur le mépris des masses jugés comme inférieures.
    Tout à fait. Il ne s'agit pas d'une élite sociologique, comme peut la penser Pareto - qui pense la même problématique masse/élite, mais sans jugement de valeur. 

    Aron, Les classiques de la Liberté, Ortega y Gasset, p. 734 a écrit:En quoi se distingue l’homme de l’élite ? Ce dernier, me semble-t-il, c’est celui qui a un projet, qui se donne sans compter à une tâche au lieu de se laisser vivre (*), qui s’oblige lui-même. L’homme d’élite obéit à lui-même, aux obligations qu’il se crée à lui-même.
    (*) Ajoutons, qui se laisse penser.

    Kant, Qu'est-ce que les Lumières, pararaphe 1 a écrit:Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
    On ne sort pas de ce superbe incipit.

    Silentio a écrit:c'est tout à fait volontaire et c'est justement pour signifier que je suis dans le registre de l'opinion avec ce qu'elle comporte d'incertain. Bien entendu, ce n'est pas l'usage le plus répandu.
    Bien sûr. Ce que je critique c’est lorsque cette subjectivité fait office d’argument, qu’elle impose une fin de non-recevoir. Le « je » devient exclusif, il rejette l’altérité. On pourrait même ajouter qu'admettre le doute relève justement d'une attitude qui n'est pas valable aux yeux de l'opinant, qui ne doute de rien, et surtout pas de lui-même.

    aldolo

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Mer 4 Mar 2015 - 5:07

    Kthun a écrit:1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?
    Il est difficile de ne pas être d'accord avec le constat, par contre on peut s'interroger sur le lieu d'où il est posé :
    Bénéton a écrit:L'idée d'un sens extérieur et supérieur porte atteinte à l'égalité. L'opinant s'affirme de plus en plus comme le maître du sens.
    Parce que dénoncer le manichéisme moral de l'opinant pour mettre en lieu et place un manichéisme intellectuel qui fait dire que le sens ne pourrait que venir de l'extérieur, et de plus être supérieur, ça pose clairement problème.
    Qu'on critique la façon dont l'intériorité se targue de donner tout sens aux choses est louable, qu'on la remplace par un sens venant forcément d'ailleurs est de l'ordre de l'opinion : celle-la même que Bénéton dénonce.
    Qui peut dire avec certitude qu'il y a du sens (quelque part à l'extérieur), sinon l'opinion ?

    Si un individu était isolé de l'extérieur, on peut certes envisager qu'il ait du mal à trouver du sens à quoi que ce soit aux choses (à part de vivre sur ses propres acquis et ne plus y toucher).
    Mais quel sens extérieur pourrait se passer de l'acquiescement intérieur ?

    (son exemple avec le théorème de Pythagore est par exemple douteux : prendre un exemple scientifique pour laisser croire à une équivalence philosophique, c'est quand même un peu prendre les gens pour des idiots... ou alors vraiment croire à une issue de la philosophie de type scientifique, objectif etc)

    Le vrai problème, actuel, est pour moi que beaucoup confondent sens et cohérence du discours. 
    Et ce depuis que Dieu ne fait plus recette semble-t-il. 
    (mais je n'ai pas vu que les élites s'en sortent beaucoup mieux que le reste de la population)

    La cohérence fait sens mais c'est l'extérieur qui donne sens. 
    (il n'y a pas un sens extérieur qui soit supérieur, comme le formule si mal Mr Bénéton).
    2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?
    Ce me semble particulièrement s'adapter à l'Occident oui, dans la mesure où l'individualisme y fait rage. Les autres cultures et civilisations sont bien plus dans le "vivre ensemble" et la famille pour se prendre autant au sérieux que les occidentaux. Enfin pour l'instant...
    3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?
    Tout est irréversible, ce qui n'empêche pas les choses de poursuivre leur cours (...)
    4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?
    Bien sûr que non. Mais on entend ça et là que certains semblent plutôt touchés par le fléau de l'élitisme, et que ce serait ce qui les plonge dans ce coma autiste. Tout ça est bien délicat à débattre.
    5 / Les années 1960 constituent-elles vraiment le moment de basculement, d'après vous ? N'est-il pas antérieur ?
    Quelque chose semble bien avoir basculé à cette époque, mais pas comme on nous le raconte.
    On entend partout la droite dire que tout est de la faute des années soixante. Mais on est en droit de s'interroger pour savoir si la faute, ce n'est pas plutôt de n'avoir rien compris et aussi tenu aucun compte de ce que disaient les gens à cette époque, d'avoir fait en somme comme si rien ne s'était passé.
    Ensuite, on a commencé à jouer avec l'opinion publique. On lui avait toujours raconté des salades mais là le contenu a changé : au discours paternaliste à l'identique depuis des siècles s'est substitué la plus détestable récupération des idées, la tricherie qui consiste à faire semblant de prendre en compte les désirs populaires et en profiter pour manipuler l'opinion. Sauf que les gens ne sont pas si bêtes et s'en sont aperçu... et depuis tout le monde oscille entre cynisme et méfiance envers la classe politique.

    kercoz

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  kercoz le Mer 4 Mar 2015 - 9:39

    Silentio a écrit:
    Impero a écrit:On retrouve bien ce désir  d’ostracisme de l’individu pensant, de rejet de celui qui pense sans être investi de l’instinct grégaire, qui n’est pas membre de la masse opinante
    Parfois c'est l'individu soi-disant pensant qui fait tout pour se démarquer de la vulgaire plèbe avec laquelle il croit ne rien partager, comme s'il était infamant d'être un homme parmi d'autres, que penser était un privilège ou en appelait, et que ceux-là ne pouvaient pas penser.
    Pour argumenter dans le sens de Silentio : ce qui manque à l'élite en tant que connaissance, c'est la connaissance de soi. Qui est une "descente aux enfers" comme le voulait Kant.

    Pareils aux âmes qui, selon le mythe d'Er, doivent boire l'eau du fleuve d'Amélès, porteuse d'oubli, avant de revenir sur terre pour y vivre les vies qu'elles se sont elles-mêmes choisies, les hommes de culture ne doivent leurs plus pures jouissances culturelles qu'à l'amnésie de la genèse qui leur permet de vivre leur culture comme un don de la nature. Dans cette logique, ils ne reculeront pas devant la contradiction pour défendre l'erreur vitale qui est leur raison d'être.
    Pierre Bourdieu. Leçon sur la Leçon. ed de minuit p. 31.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Mer 4 Mar 2015 - 17:52

    L'auteur oppose l'opinant à l'esprit libre :
    Bénéton, p.14-15 a écrit:La liberté d'esprit est une conquête difficile. Qui peut s'en prévaloir ? Elle a pour ennemi tout ce qui élève des barrières, tout ce qui contrarie la disponibilité de la raison : les a priori qui naissent de l'accoutumance ou des idées reçues, les passions qui détournent du vrai ou y font obstacle. L'esprit libre idéal a ces vertus : 1/ il n'est pas prisonnier des habitudes et conventions, il prend ses distances, questionne et questionne encore ; il est libre face aux préjugés, il les soumet à la critique sans préjuger de leur fausseté ou de leur validité ; 2/ il n'est pas tenu par l'amour-propre : il reconnaît librement ses erreurs, ses ignorances, ses dettes, ses limites. Il est libre de ne pas se prendre pour un maître et de prendre pour tel celui qui à ses yeux le mérite. Or les maîtres spirituels ou intellectuels, les fondateurs, les éclaireurs, les découvreurs, sont-ils légion ? Les autres, nous autres, ont-ils d'autre choix que de choisir sur quelles traces marcher ? L'esprit libre est libre de penser que tel penseur ou telle institution voit plus loin que lui et lui fait la courte échelle. Dans tous les cas, il est impossible de tout repenser tout seul. Inévitablement la question à un moment se pose : à qui faire confiance ? En définitive, l'esprit libre ne se fie pas aux idées convenues, il choisit librement à qui se fier (fût-ce aux idées convenues). Sans préventions, sans esprit de parti, sans souci de soi. Il est tendu vers le vrai, pour le reste, il est tout à fait détendu. L'opinant, lui, n'est pas détendu. D'abord bien entendu parce qu'il partage le lot commun : nous ne sommes jamais que des esprits plus ou moins libres. Ensuite parce qu'il a en propre de soumettre sa liberté à l'idée reçue d'égalité et qu'il en paie la rançon : il perd de sa liberté intérieure. On en a vu les raisons : l'égalité par défaut l'invite à refuser de voir dans l'autre un appui possible, elle l'invite à juger pour juger, même quand les conditions d'un jugement fondé en raison ne sont pas réunies. L'opinant s'interdit de penser que Pascal ou Nietzsche puisse également parler pour lui, que l'âge et l'expérience puissent instruire, que telle tradition ou institution ait pu engranger une sagesse pratique... L'esprit libre dit : il faut prendre ce qu'il y a de bon partout où on le trouve, peu importe la source. L'opinant rétorque : je ne bois qu'à ma propre fontaine. L'une des conséquences est que la culture se tarit. L'opinant ne peut se permettre de la prendre au sérieux. Il ne peut davantage se permettre de pratiquer en toute liberté la suspension du jugement. Le jugement d'opinion est désirable par lui-même. Voici quelques formules qui, lorsqu'elles sont authentiques, sont des signes de liberté d'esprit : « Je ne sais pas, je n'ai pas compris, faut-il s'en tenir là ?, Je me suis trompé, la question est ouverte, il faut choisir ses ignorances.... » Ce ne sont pas les formules de l'opinant : « à mon avis ; selon mon opinion ; c'est vous qui le dites ; à chacun sa vérité... ». Quelles sont celles qui dominent dans le discours d'aujourd'hui ? La suspension du jugement ne se pratique guère si l'on en juge par ce que l'on entend sur les ondes ou par les résultats des sondages. Que deviendraient les sociétés de sondages si chacun s'en tenait à ce qu'il pense vraiment ? « Savoir ce que l'on pense n'est pas facile » (Alain). Or les non-réponses sont rares, même aux questions techniques, et les incohérences ne le sont pas. La part d'artifice est difficile à mesurer, elle varie sans doute selon les sujets, elle semble indéniable. La pression des enquêteurs joue en ce sens et aussi la force du devoir d'opinion. Que fait alors le sujet quand il répond pour répondre, quand il donne un avis pour donner un avis, bref quand il opine ? Il subordonne ce qu'il pense vraiment au rôle qu'il se croit tenu de jouer. Au nom de l'autonomie, il ampute sa liberté de jugement.


    Impero a écrit:C’est ce qui me fait dire que non ce n’est pas un problème franco-français, et qu’il est antérieur aux années 60.

    Auquel cas, à partir de quand peut-on dater l'apparition de l'égalité par défaut ?
    aldolo a écrit:
    Kthun a écrit:2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?
    Ce me semble particulièrement s'adapter à l'Occident oui, dans la mesure où l'individualisme y fait rage. Les autres cultures et civilisations sont bien plus dans le "vivre ensemble" et la famille pour se prendre autant au sérieux que les occidentaux. Enfin pour l'instant...
    Pourriez-vous développer ?

    aldolo a écrit:
    Kthun a écrit:3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?
    Tout est irréversible, ce qui n'empêche pas les choses de poursuivre leur cours (...)
    En quoi est-il irréversible ?

    aldolo a écrit:
    Kthun a écrit:4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?
    Bien sûr que non. Mais on entend ça et là que certains semblent plutôt touchés par le fléau de l'élitisme, et que ce serait ce qui les plonge dans ce coma autiste. Tout ça est bien délicat à débattre.
    "Fléau de l'élitisme" ? C'est-à-dire ?
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Mer 4 Mar 2015 - 18:49

    aldolo a écrit:qu'on la remplace par un sens venant forcément d'ailleurs est de l'ordre de l'opinion : celle-la même que Bénéton dénonce.
    Vous n'avez pas compris la phrase.
    Bénéton a écrit:L'idée d'un sens extérieur et supérieur porte atteinte à l'égalité. L'opinant s'affirme de plus en plus comme le maître du sens.
    Une conception organiciste de la société, telle qu'on peut la trouver par exemple au moyen âge, était une manière de donner du sens au monde. Si une telle conception a les faveurs d'un lecteur contemporain, le sens que cela aura contribué à lui faire donner au monde dans lequel il vit, cela ne lui vient pas de lui, mais bien d'écrivains du moyen âge (ou d'historiens des idées restituant celles du moyen âge), donc de l'extérieur, du dehors. C'est l'idée que cela (le sens) ne puisse lui venir d'ailleurs qu'en lui-même, que Bénéton dénonce chez l'opinant. Nulle part il ne dit que cela vient nécessairement du dehors. Il se trouve bel et bien que certains parviennent à donner un sens au monde. Mais, la plupart du temps, il leur faut le "soutien" (famille, amis, école, lectures, etc.) de quelque chose d'autre qu'eux, il leur faut avoir commencé de comprendre ce qu'on appelle altérité.

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Jeu 5 Mar 2015 - 2:07

    Euterpe a écrit:
    aldolo a écrit:qu'on la remplace par un sens venant forcément d'ailleurs est de l'ordre de l'opinion : celle-la même que Bénéton dénonce.
    Vous n'avez pas compris la phrase. 
    Ce n'est pas impossible (je me le suis demandé).

    Mais à moins que le sujet ne doive se limiter à la seule pensée de Bénéton (auquel cas je m'éclipserai aussitôt), je ne pense pas que ça invalide mon texte. Et là où Bénéton se limite (en tous cas, d'après les extraits cités) à un constat, j'essaie d'aller plus loin en en posant les causes (et non, je n'ai pas eu besoin de lire les œuvres complètes d'untel ou untel pour ce faire, et pas même de Deleuze : c'est mon constat).

    Et ce constat consiste à dire que les occidentaux en particulier (ce qui répond à une question de Kthun) ont de plus en plus tendance à prendre pour sens la seule cohérence interne qu'ils supposent à leur discours sur le monde (les élites comme le peuple), et ce depuis la mort officielle de Dieu sans doute. 

    J'ignore (et me fiche royalement de savoir) si un autre a fait ce constat avant moi, en tous cas, c'était pour moi l'intérêt principal de mon texte. Et comme il n'a pas été repris, je me permets de le souligner.
    Constat qui fait référence à la suite : la cohérence fait sens mais c'est l'extérieur qui donne sens (avec effectivement l'altérité, etc.)

    Donc si vous êtes prêts à discuter philosophie (et non savoir philosophique) et si le sujet vous intéresse, j'attends avec intérêt de lire ce que vous en pensez (les uns et les autres).

    Bien à vous.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Zingaro le Jeu 5 Mar 2015 - 7:31

    Kthun a écrit:1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?
    Il faudrait quelques précisions, sur un point pour commencer :
    Bénéton, p. 8 a écrit:L'égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par-delà leurs différences. L'égalité par défaut dit que les hommes sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives. Cette seconde idée de l'égalité s'est affirmée ou développée progressivement ou par à-coups au long de l'histoire moderne. Le nouveau ici tend à gommer l'ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles. Il s'ensuit que les deux versions modernes de l'égalité ne se distinguent pas par une seule question de mesure ou de degré. Ce sont deux interprétations séparées par une ligne de fracture : ou bien l'égalité s'appuie sur un donné qui contient du sens, ou bien elle s'appuie sur une liberté dépourvue de sens ; ou bien ma liberté se déploie dans le cadre de questions et d'exigences objectives qui définissent des « horizons de signification » (Charles Taylor), ou bien ma liberté signifie que je suis souverain au même titre que tout autre et que je suis pour moi-même le maître du sens. Voilà pour la distinction théorique. Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent.
    Ce point est-il développé plus précisément chez Bénéton, ou y a-t-il des références à consulter à ce sujet ? La distinction théorique entre égalité substantielle et par défaut, correspondant à une réelle "ligne de fracture" semble-t-il (bien qu'il soit précisé que "Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent"), n'intervient-elle pas ici comme pour désolidariser une égalité de l'autre et ainsi rendre possible la déconstruction de l'une sans que l'autre n'en souffre ni qu'on doive s'inquiéter de leurs éventuelles corrélations ? L'égalité par défaut est-elle si étrangère à l'égalité substantielle ?
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Jeu 5 Mar 2015 - 10:15

    aldolo a écrit:Mais à moins que le sujet ne doive se limiter à la seule pensée de Bénéton (auquel cas je m'éclipserai aussitôt)
    Le livre de Bénéton n'est pas seulement le point de départ de la discussion : il la détermine (cf. question 1 de Kthun - et on ne discute pas un diagnostic qu'on n'a pas pris la peine de consulter).

    aldolo a écrit:Et là où Bénéton se limite (en tous cas, d'après les extraits cités) à un constat, j'essaie d'aller plus loin en en posant les causes
    Vous imaginez bien que Bénéton ne se contente pas de constatations...

    aldolo a écrit:c'est mon constat[/i]).
    aldolo a écrit:J'ignore (et me fiche royalement de savoir) si un autre a fait ce constat avant moi, en tous cas, c'était pour moi l'intérêt principal de mon texte.
    Et le radis est un radis. Mais il n'est question, ici, ni de votre constat, ni du radis. A moins d'établir un lien avec le sujet, ce que vous ne pourrez faire sans l'étayer sur un raisonnement. Il est question de discuter d'un livre qu'on ne peut pas discuter sans l'avoir lu ; avec, à la demande expresse de l'initiateur du fil, 5 questions faites pour encadrer le débat.

    aldolo a écrit:Et ce constat consiste à dire que les occidentaux en particulier (ce qui répond à une question de Kthun) ont de plus en plus tendance à prendre pour sens la seule cohérence interne qu'ils supposent à leur discours sur le monde (les élites comme le peuple), et ce depuis la mort officielle de Dieu sans doute.
    La "mort de Dieu" commence avec la crise de l'autorité théologico-politique au XVIIe siècle. La question du fondement, et de ce qui garantit un sens, parcourt les quatre siècles qui viennent de passer. Ajoutons à cela les conséquences qu'il a fallu tirer de l'œuvre de Saussure, et la crise du langage qui ébranle toute la littérature contemporaine de Stéphane Mallarmé à Valère Novarina en passant par Karl Kraus... Mais vous préférez discuter philosophie plutôt que savoir philosophique, ce qui revient à vouloir discuter de bananes qu'on n'a jamais mangées par ailleurs.

    Zingaro a écrit:L'égalité par défaut est-elle si étrangère à l'égalité substantielle ?
    Je me contente d'une remarque (j'y reviendrai si j'en ai le temps). L'une est élective (ascendante) ; l'autre est exclusive (et horizontale).

    aldolo

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Jeu 5 Mar 2015 - 13:32

    Euterpe a écrit:
    aldolo a écrit:Et ce constat consiste à dire que les occidentaux en particulier (ce qui répond à une question de Kthun) ont de plus en plus tendance à prendre pour sens la seule cohérence interne qu'ils supposent à leur discours sur le monde (les élites comme le peuple), et ce depuis la mort officielle de Dieu sans doute.
    La "mort de Dieu" commence avec la crise de l'autorité théologico-politique au XVIIe siècle. La question du fondement, et de ce qui garantit un sens, parcourt les quatre siècles qui viennent de passer. Ajoutons à cela les conséquences qu'il a fallu tirer de l'œuvre de Saussure, et la crise du langage qui ébranle toute la littérature contemporaine de Stéphane Mallarmé à Valère Novarina en passant par Karl Kraus... Mais vous préférez discuter philosophie plutôt que savoir philosophique, ce qui revient à vouloir discuter de bananes qu'on n'a jamais mangées par ailleurs.

    Et bien voilà une réponse extrêmement claire !
    Où l'on voit parfaitement comment un constat (souligné dans mon extrait encore en vue) qui porte sur la réalité du moment n'offre pas le moindre intérêt pour quiconque n'a que la capacité de discuter savoir philosophique sans avoir celle de philosopher, et préfère digresser ou taper des pieds plutôt que de chercher à comprendre.

    Il n'est pas question, cher ami, de discuter de quand commencerait le processus de "la mort de Dieu", mais de faire le constat que l'athéisme (à grande échelle en tous cas) peut être daté du XX° siècle. Quant à la "mort de Dieu" (que j'avais mentionnée rapidement pour la seule clarté de ma démonstration), vous préférez parler d'un processus histoire de marquer votre pouvoir (ou votre territoire dirait Deleuze, mais je préfère m'abstenir de ces considérations canines) mais vous êtes encore hors sujet : je me cogne de l'historique du processus "d'athéisation", je vous cause pas de l'intrusion de la science (reprise par trois philosophes) dans le monde religieux d'il y a lurette, mais du passage du monde religieux au monde athée (consultez wiki si ça vous pose problème).

    La question du fondement, à part celle du vôtre bien sûr, cher Euterpe, qui pose d'autres problèmes (mais aucune convoitise, rassurez-vous sur ce plan, soyez-en rassuré), j'ignore en quoi elle correspondrait à ce que j'ai écrit et que vous avez encore sous les yeux quelques secondes avant que je disparaisse dans les replis de vos ciseaux pathétiques. 
    N'êtes-vous jamais tenté par l'idée d'argumenter ? ;)

    Je répète donc : je vous cause des conséquences de l'athéisme qui font que la seule cohérence interne vaut sens, et ce de plus en plus aujourd'hui (relisez encore une fois, c'est bon pour ce que vous avez).

    (d'ailleurs et puisque vous semblez l'avoir oublié, il est question dans ce fil d'un constat contemporain fait pas Bénéton, et que je prolonge, ne déplaise, par un autre constat contemporain, (et pas de l'Histoire de l'athéisme) : vous êtes toujours hors-sujet)

    Reste du message supprimé (cessez vos provocations). Euterpe

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Jeu 5 Mar 2015 - 14:01

    En effet, avec le refus de toute autorité on voit bien que l'individu aldolien étale devant les autres un galimatias qui ne fait sens que pour lui. Sans clarté, je n'y ai rien compris. Mais il semble que vous ne disiez rien. On a envie de dire : toute cette débauche d'énergie pour ça ? Mais on peut en tirer une leçon : c'est une belle démonstration de ressentiment. Il a fallu se venger du maître parce que, mine de rien, qu'est-ce qu'il est méchant ! C'est très curieux cette manière de reprocher à l'autre sa violence et sa prétention (imaginaires et justifiées par l'intolérance à la hiérarchie), et de jouer au maître face au supposé maître. Le problème étant que là où l'un n'est qu'un objet de fantasmes, l'autre se livre véritablement à la violence verbale et se la raconte. C'est tout de même drôle de donner des leçons aux autres quand on ne sait rien de ce dont on parle... Mais bon, pourquoi ne pas mettre dans la bouche d'Euterpe des maux qui n'y sont pas ? Vous pratiquez bien la même usurpation de savoir avec Deleuze que vous n'avez manifestement pas compris... Quant à la gauche, je ne savais pas qu'elle avait pour ambition de promouvoir la bêtise.

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Jeu 5 Mar 2015 - 14:36

    Message supprimé (Euterpe).

    Silentio

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Jeu 5 Mar 2015 - 15:37

    Diogène le Cynique, Fragments inédits a écrit:On lui demanda pourquoi il était appelé Chien et il répondit : "Parce que j'affronte le mal et les hypocrites avec la vérité et que je leur dis la vérité sur eux-mêmes, et parce que j'agite ma queue devant les gens de bien et grogne devant les gens mauvais."
    Diogène le Cynique, Fragments inédits a écrit:Un homme insulta Diogène mais il se retint de lui répondre. Quand on lui demanda : "Mais pourquoi n'es-tu pas en colère ?", il répondit : "C'est une insulte suffisante pour lui qu'il m'ait injurié et que je ne l'aie pas fait."
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Jeu 5 Mar 2015 - 17:57

    aldolo a écrit:Où l'on voit parfaitement comment un constat (souligné dans mon extrait encore en vue) qui porte sur la réalité du moment n'offre pas le moindre intérêt pour quiconque n'a que la capacité de discuter savoir philosophique sans avoir celle de philosopher, et préfère digresser ou taper des pieds plutôt que de chercher à comprendre.
    Vous ne tirerez rien du poncif rebattu que vous croyez avoir découvert, pour la simple et bonne raison qu'on n'envisage pas un phénomène sans en chercher les causes. Aucun rapport, donc, avec votre fumeuse distinction entre philosophie et savoir philosophique.

    aldolo a écrit:l'athéisme (à grande échelle en tous cas) peut être daté du XX° siècle.
    Si vous étiez un peu plus au fait des "savoirs" que vous faites mine de condamner pour vous confectionner un cache-misère, vous sauriez que l'athéisme est daté du XVIIè siècle. Lisez Bossuet, ça vous informera et, qui sait ?, ça pourrait même vous édifier...

    aldolo a écrit:la seule clarté de ma démonstration
    Plaît-il ? Voici votre démonstration :
    aldolo a écrit:Je répète donc : je vous cause des conséquences de l'athéisme qui font que la seule cohérence interne vaut sens, et ce de plus en plus aujourd'hui
    On ne peut pas même dire, pour vous consoler, que c'est un peu court.

    Vous n'interviendrez plus dans ce fil non plus. C'est le dernier avertissement que je vous adresse avant de supprimer votre compte, vous multipliez à l'excès les provocations.

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  kercoz le Jeu 5 Mar 2015 - 18:30

    Il semble, mais je peux me tromper, qu'il y a une autre interprétation que l'athéisme sur la bifurcation survenant au XVIIe.
    Elle est développée par Alain de Libera dans son cours au Collège de France. Mon niveau ni ma patience ne me permettent pas l'accès à la totalité de son message (8 cours d'1 heure), mais il me semble qu'il reprend la thèse de Foucault sur la naissance du sujet et sa fin prochaine. L'émergence du sujet avec l'inversion des signifiants sujet/objet surviendrait du fait de la suppression de l'intermédiaire entre l'individu et Dieu par le développement du protestantisme.
    C'est, me semble-t-il une piste intéressante, du moins plus riche que le simple décès d'un Dieu.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  agur le Ven 6 Mar 2015 - 12:56

    Euterpe a écrit:
    Je me contente d'une remarque (j'y reviendrai si j'en ai le temps). L'une est élective (ascendante) ; l'autre est exclusive (et horizontale).

    En effet, l’égalité substantielle est élective dans la mesure où elle permet un choix éthique délibéré – celui de l’égalité de droit et l’égalité de chances - parmi plusieurs autres idéaux possibles. Cette égalité substantielle ne met pas en cause la structure hiérarchique du monde. L’égalité des chances me permettra de faire mes preuves, de me distinguer des autres par mes mérites et ma liberté d’esprit, de m’élever intellectuellement (= égalité ascendante).
     
    Dans le cas de l’égalité par défaut, il n’y a aucune option personnelle possible puisque tous les idéaux se valent en raison de la neutralisation, par principe, de toutes les distinctions intellectuelles ou morales. Cette égalité a de son côté la morale, une morale unique, c’est-à-dire la nouvelle morale dominante apparue depuis les années 60  en France, qui ne dit pas son nom et qui prône une tolérance absolue, avec tout son lot de contradictions logiques et de constructions artificielles.
     
    Philippe Bénéton illustre ses propos en prenant, de façon détaillée, l’exemple du racisme et des corruptions de l’anti-racisme ( 6. « Sur les corruptions de l’anti-racisme », pp. 51-65). Au souci légitime d’égalité par-delà les différences ethniques (égalité substantielle) s’est substituée une dérive de l’idée anti-raciste (égalité par défaut), étant donné que l’anti-raciste forcené en est réduit à juger lui-même par la couleur de la peau, et à forcer la notion d’égalité : « Ainsi l’égalité va impliquer un traitement inégal au nom du principe de l’égale « représentation » des différents groupes » (p. 59). Le néo-antiraciste est un raciste qui s'ignore. D’où les politiques de quota, etc.
    Un phénomène identique s’est produit, sur la question de l'égalité des femmes, quant aux arguments invoqués en France en faveur de la parité hommes / femmes.

    (En espérant ne pas avoir trahi vos propos, Euterpe)
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Sam 7 Mar 2015 - 13:21

    Merci à vous pour ces précisions, extrêmement claires, Agur. C'est exactement le sens de ma remarque. Merci à vous également pour avoir pris l'initiative de préciser que la seconde partie du livre de Bénéton offre des études de cas (ce qui répond, je crois, à une question de Zingaro).
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Sam 7 Mar 2015 - 14:40

    Zingaro a écrit:
    Kthun a écrit:1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?
    Il faudrait quelques précisions, sur un point pour commencer :
    Bénéton, p. 8 a écrit:L'égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par-delà leurs différences. L'égalité par défaut dit que les hommes sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives. Cette seconde idée de l'égalité s'est affirmée ou développée progressivement ou par à-coups au long de l'histoire moderne. Le nouveau ici tend à gommer l'ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles. Il s'ensuit que les deux versions modernes de l'égalité ne se distinguent pas par une seule question de mesure ou de degré. Ce sont deux interprétations séparées par une ligne de fracture : ou bien l'égalité s'appuie sur un donné qui contient du sens, ou bien elle s'appuie sur une liberté dépourvue de sens ; ou bien ma liberté se déploie dans le cadre de questions et d'exigences objectives qui définissent des « horizons de signification » (Charles Taylor), ou bien ma liberté signifie que je suis souverain au même titre que tout autre et que je suis pour moi-même le maître du sens. Voilà pour la distinction théorique. Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent.
    Ce point est-il développé plus précisément chez Bénéton, ou y a-t-il des références à consulter à ce sujet ? La distinction théorique entre égalité substantielle et par défaut, correspondant à une réelle "ligne de fracture" semble-t-il (bien qu'il soit précisé que "Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent"), n'intervient-elle pas ici comme pour désolidariser une égalité de l'autre et ainsi rendre possible la déconstruction de l'une sans que l'autre n'en souffre ni qu'on doive s'inquiéter de leurs éventuelles corrélations ? L'égalité par défaut est-elle si étrangère à l'égalité substantielle ?
    Bénéton s'appuie surtout sur les analyses de Tocqueville (que je préfère ne pas développer, du moins pour l'instant, afin de ne pas marcher sur les plates-bandes de Dienekes qui s'en est chargé). Il faut savoir que son propos résume celui de son précédent ouvrage (que je ne me suis pas encore procuré, néanmoins Euterpe sera probablement en mesure de nous en dire plus sur son contenu) De l'égalité par défaut paru en 1997. Pour faire suite aux précisions d'Euterpe et d'Agur, voici un autre extrait :

    Bénéton, p.6-8 a écrit:Avec les Temps modernes, l'égalité est donc devenue un mot de majesté. Quel est son contenu ? Si l'interprétation proposée est juste, la difficulté tient à ceci : l'idée moderne d'égalité est composite, elle est tendue entre deux interprétations. La première se fonde sur une dignité mystérieuse de l'être humain, la seconde sur l'autonomie de la volonté ; la première ne détache pas l'égale liberté de la nature, la seconde largue les amarres au nom de la souveraineté de l'individu. D'un côté, l'égalité moderne se rattache à la conception substantielle de l'égalité. Pourquoi les hommes sont-ils égaux ? Pourquoi doivent-ils être également libres ? Parce qu'ils partagent une même humanité, parce que cette humanité commune leur confère une dignité qui interdit de forcer les consciences. La qualité d'homme donne des droits vis-à-vis d'autrui, être homme signifie quelque chose de substantiel qui appelle la reconnaissance réciproque et ce qui s'ensuit : le respect de l'homme pour l'homme. L'idée n'est guère explicitée, mais le fond de l'affaire est un mystère : cette dignité attachée à l'être humain même quand il n'a pas encore ou n'a plus sa raison, cette dignité qui est nôtre et ne dépend pas de nous. Ici le legs de l'ancien se mêle au nouveau. D'une part, l'héritage de l'idée chrétienne de personne qui dote chaque homme d'une valeur unique, de l'autre la rupture avec un ordre politico-religieux qui avait partie liée avec le christianisme. Sous l'Ancien Régime, l'égalité substantielle n'était certes pas sans portée, mais elle restait à bien des égards « abstraite » ou en retrait. Avec la modernité libérale, elle se traduit par une révolution politique et sociale : la convention aristocratique perd toute légitimité, la contrainte religieuse également. Les droits de l'homme s'affirment contre la morgue des Grands et leur tentation de fonder une supériorité de nature sur les hasards de la naissance, ils s'affirment aussi contre le pouvoir politique de la religion et des pratiques qui entravaient la liberté de conscience. De ce point de vue, la victoire a été complète. D'un autre côté, l'esprit moderne est animé par un mouvement d'émancipation de la volonté qui pointe vers une conception différente de l'égalité. Les hommes sont égaux non pas parce qu'ils partagent quelque chose de substantiel qui les fait hommes, mais, au contraire, par défaut de substance. Le propre de l'homme est son indétermination et donc sa liberté absolue : rien n'est donné, chaque individu est son propre souverain, chacun est la mesure de son bien. La nature s'efface au bénéfice de la volonté. Le point d'ancrage n'est plus à la même place : les hommes ne sont pas émancipés parce que leur égale dignité le requiert, ils sont égaux parce qu'ils sont radicalement émancipés. Ou autrement dit : ils sont égaux parce qu'ils sont également libres d'être différents. En ce sens, cette égalité est une égalité par défaut.

    Euterpe a écrit:[...] la seconde partie du livre de Bénéton offre des études de cas (ce qui répond, je crois, à une question de Zingaro).
    Concernant ces études de cas, nous y reviendrons plus tard dans le détail.

      La date/heure actuelle est Lun 23 Oct 2017 - 8:06