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    Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

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    Kthun
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    Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Kthun le Dim 1 Mar 2015 - 2:29

    Les Fers de l'opinion de Philippe Bénéton, PUF, "Behemoth", 2000.


    Philippe Bénéton, p. 3 a écrit:[...] dans les sociétés occidentales, un ou des malins génies ont travaillé et travaillent avec succès à baliser les chemins de la pensée. Cette proposition est-elle juste ? Si elle l'est, comment agissent ce ou ces malins génies ? Ont-ils un nom, sont-ils impersonnels ?




    Pourquoi étudier cet ouvrage ? D'une part, il sert de fondement, sinon de support, à l'éditorial du forum : http://www.forumdephilosophie.com/t520-opinion-et-philosophie . D'autre part, l'universitaire français Philippe Bénéton (surtout connu pour avoir publié Le fléau du bien en 1983) s'adonne à une analyse de l'opinion - concernant notre époque - en mettant au jour sa logique, ses ressorts et ses conséquences dans ce petit opuscule d'inspiration tocquevillienne intitulé Les fers de l'opinion.

    Qu'est-ce que l'opinion ?

    Bénéton, p. 13 a écrit:Le fait psychologique premier est donc, semble-t-il, un refus, le refus de toute influence particulière. Ce refus est fondé sur un principe qui a ses exigences : chacun est tenu d'opiner. L'égalité par défaut implique le devoir d'opinion. La liberté s'inscrit dans une obligation, elle n'est pas celle d'opiner ou de ne pas opiner. Est-elle sur la bonne pente ? Qu'est-ce que l'opinion (à l'échelle de l'individu) ? Tel qu'il est entendu ici, le mot désigne une forme de jugement, une forme à part dont les caractéristiques résultent de ce qui précède. Le jugement d'opinion commence ainsi, que ces mots soient explicites ou sous-entendus : « Moi, je vous dis que... » La connaissance ne s'exprime pas de cette manière : « Moi, je vous dis que le triangle a telles propriétés. » Ni le témoignage : « Moi, je vous dis que je vois, je sais, je crois, je suis désabusée. » Le point d'ancrage de l'opinion n'est pas dans la réalité des choses qui commande au sujet connaissant, il n'est pas dans l'engagement du témoin qui rend compte de ce qui s'impose à lui, il est dans l'affirmation de soi vis-à-vis des autres.


    Bénéton lie opinion et égalité. Il distingue l'égalité substantielle (correspondant à l'égalité de droit) de l'égalité par défaut (correspondant à l'égalité de nature) :

    Bénéton, p. 8 a écrit:L'égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par-delà leurs différences. L'égalité par défaut dit que les hommes sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives. Cette seconde idée de l'égalité s'est affirmée ou développée progressivement ou par à-coups au long de l'histoire moderne. Le nouveau ici tend à gommer l'ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles. Il s'ensuit que les deux versions modernes de l'égalité ne se distinguent pas par une seule question de mesure ou de degré. Ce sont deux interprétations séparées par une ligne de fracture : ou bien l'égalité s'appuie sur un donné qui contient du sens, ou bien elle s'appuie sur une liberté dépourvue de sens ; ou bien ma liberté se déploie dans le cadre de questions et d'exigences objectives qui définissent des « horizons de signification » (Charles Taylor), ou bien ma liberté signifie que je suis souverain au même titre que tout autre et que je suis pour moi-même le maître du sens. Voilà pour la distinction théorique. Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent.

    Les années 1960 voient l'essor de l'égalité par défaut :

    Bénéton, p. 9 a écrit:Au long de cette évolution, il est possible de repérer un seuil ou un moment de basculement. Ce sont les années 1960. Notre monde entre alors dans une nouvelle période, qu'on peut appeler celle de la modernité tardive, où l'égalité substantielle agit toujours mais où l'égalité par défaut donne de plus en plus le ton. Jusque-là, semble-t-il, la logique dominante avait été celle de l'égalité substantielle, c'est-à-dire celle-ci : l'élargissement et l'enracinement de l'égalité de droit, le progrès de la conscience de l'universalité humaine, l'affirmation des droits de la conscience, tout cela demeurait dans le cadre d'un horizon de signification hérité de l'humanisme classique-chrétien. L'humain a un contenu qui fixe des limites et des orientations ou des modèles. Il y a des choses que celui qui se respecte ne fait pas. L'idée d'une liberté sans rivages et d'une égalité par défaut n'avait guère pénétré la conscience commune. Elle était vivante et influente certes, mais dans d'autres sphères, les milieux intellectuels et apparentés. Le monde des années 1950 est bien loin du nôtre. Entre-temps, il s'est passé ceci : l'idée d'égale autonomie ou de souveraineté de l'individu a été de plus en plus prise au sérieux par la conscience ordinaire. De lui-même ou sous influence, le common man a été de plus en plus tenté de penser ou de réagir ainsi : aucun chemin n'est balisé, nul n'est plus éclairé que moi, je détermine moi-même ce qui donne du sens, mon jugement vaut celui de tout autre. La logique de l'opinion suit.

    L'opinant ne peut pas ne pas s'appuyer sur d'autres opinants (p.17). En conséquence, le relativisme dogmatique s'épanouit : il n'existe plus de "vérité", seulement des préférences.

    Bénéton, p.18 a écrit:La logique relativiste est sans mystère, elle se déroule en quelque sorte à ciel ouvert : dès lors que chaque opinion est considérée comme l'égale des autres, ce qui dépend de l'opinion gagne, progresse, s'étend, au détriment de ce qui n'en dépend pas. L'opinion tend à se substituer à la « vérité ». Quelle vérité ? dit l'opinant, la vôtre n'est pas la mienne et la mienne vaut la vôtre. L'égalité radicale conduit à penser en ces termes : il est inconvenant de soutenir qu'il y a des niveaux de la réflexion et de l'expérience humaines, qu'il y a des expériences sérieuses et des expériences frivoles, que tous les arguments ne se valent pas ou que la raison pratique n'est pas démunie, bref que l'opinion n'est pas la règle des questions vitales. Le principe est que nul n'a davantage accès à la vérité qu'autrui, la conséquence qui se déploie progressivement est qu'il n'y a pas de vérité mais seulement des préférences. L'idée d'un sens extérieur et supérieur porte atteinte à l'égalité. L'opinant s'affirme de plus en plus comme le maître du sens.
    Pourquoi ce relativisme est-il "dogmatique" ? Il s'agit, au demeurant, d'un ersatz de relativisme :
    Bénéton, p.20 a écrit:Le relativisme s'arrête au principe d'égalité qui le fonde et à tout ce qui s'ensuit. Si tel n'était pas le cas, notre temps ne pourrait dire : les droits de l'homme sont un bien ou la discrimination est un mal. Si chacun avait sa vérité, le doctrinaire raciste et le tyran sanguinaire auraient les leurs. La règle est donc la suivante : les opinions se valent sauf celles qui ne valent pas parce qu'elles offensent l'égalité par défaut. La conséquence est celle-ci : plus s'étend ce relativisme (sous tutelle) des opinions, plus s'étend le dogmatisme des opinions. Voici un exemple. L'opinant dit : « La culture doit désormais être comprise avec ouverture et tolérance. A chacun ses choix. La vieille distinction entre genre noble et genre mineur est dépassée et discriminatoire. La bande dessinée relève de la culture au même titre que la tragédie. » Son interlocuteur est un relativiste conséquent, il réplique : « Votre point de vue est tout à fait légitime à une réserve près : le point de vue contraire est également légitime, au nom même des principes relativistes dont vous vous réclamez. Vous ne pouvez sans vous contredire affirmer que les choix se valent et que la distinction traditionnelle est périmée. » Comme l'examinateur de tout à l'heure, cet interlocuteur a la logique pour lui, mais contre lui toute la force du principe contemporain d'égalité. La proposition qui relativise au nom de l'égalité échappe au relativisme, elle est posée comme un dogme : il est inconvenant de penser que la bande dessinée est un art mineur.
    Bénéton, p.21 a écrit:La logique de l'opinion apparaît ainsi comme un mécanisme à double détente. D'un côté (versant relativiste), elle tend à neutraliser les distinctions intellectuelles et morales traditionnelles : telle conduite, c'est son affaire ; telle discipline, elle vaut les autres, telles cultures, elles sont égales... Corrélativement (versant dogmatique), elle définit de nouvelles règles : quiconque parle autrement manque de tolérance ou manque à l'égalité. Le processus fonctionne comme une machine à trier les jugements autorisés et les jugements non autorisés. La pente de l'opinion ne conduit pas à l'abolition de la morale mais à sa redéfinition. De quelle manière ? Dans le monde dont nous avons hérité, le mal prend mille formes et taraude le cœur de chacun. Dans le nouveau monde moral, le mal est clairement circonscrit, il se resserre, il s'incarne tout entier dans les propos et les attitudes qui blessent l'égalité, la démocratie, les droits de l'homme entendus dans leur version contemporaine ou radicale. Plus particulièrement, il s'incarne dans les mots et les actes convaincus à tort ou à raison de racisme, de sexisme, d'élitisme, d' « homophobie ».
    Par voie de conséquence, l'opinion constitue une nouvelle morale. Les bons sentiments prospèrent quand la pensée se flétrit :

    Bénéton, p.24 a écrit:Le débat des idées sous sa forme classique a pour principe d'opposer des raisons à des raisons. Le rapport entre les idées ne se confond pas avec le rapport entre les personnes (même s'il y a des liens). Le théorème de Pythagore n'est pas tolérant, il lui suffit d'être vrai. Ce n'est pas parce que Pascal était plus attaché que le Père Noël à l'égalité ou aux droits de l'homme qu'il avait raison contre lui dans la querelle sur le vide. La doctrine communiste se targuait d'idées généreuses, à en juger par les résultats, elles n'étaient pas justes pour autant. Le débat rationnel a son ordre propre où les intentions ne tranchent pas. Les vertus intellectuelles comptent mais elles ne sont pas des raisons, elles sont au service de la recherche des justes raisons. Mais à mesure que les nouvelles vertus morales empiètent sur les vertus intellectuelles, le débat change de nature et donne à l'une des parties un avantage décisif : l'opinion a la morale, c'est-à-dire la nouvelle morale, de son côté, elle est à l'abri du soupçon quand le jugement adverse est aisément suspect. Le moralisme oppose les bonnes et les mauvaises intentions, il n'est pas tenu de réfuter les objections, il les disqualifie. Par là, il pèse sur les consciences, il exerce un pouvoir de persuasion : il faut se mettre en règle. Il pèse aussi sur la liberté de parole en exerçant un pouvoir d'intimidation (davantage sans aucun doute en public qu'en privé) : pour ne pas s'exposer, mieux vaut se taire. Quelle est la part de la persuasion, quelle est celle de l'intimidation ? Il est difficile de répondre. Il reste que la moralisation de l'opinion contribue sans doute beaucoup à sa puissance d'entraînement. Les effets se conjuguent avec ceux de la socialisation de l'opinion : la pensée se resserre. L'opinion ne s'interroge pas sur les principes qui la fondent et l'orientent. Face à l'égalité radicale, aux droits de l'homme, à la démocratie, l'esprit critique désarme.
    L'opinion aurait pour corollaires, et l'homogénéisation, et l'absence de transcendance :

    Bénéton, p.27 a écrit:[...] Tocqueville indique « ce qui fait pencher l'esprit des peuples démocratiques vers le panthéisme ». Ce sont les séductions de l'indifférenciation : le panthéisme abolit les différences entre les choses matérielles et immatérielles, la création et son créateur, il marque le triomphe de l'homogénéité. Dans un autre chapitre, celui consacré à la poésie « démocratique » (II, 1, chap. 17), Tocqueville suggère sans l'affirmer explicitement que l'esprit démocratique s'oriente vers la religion de l'humanité. Dans le monde de l'égalité, les hommes au détail sont disposés à vouer un culte à l'humanité prise comme un tout (je reviendrai sur ce point). Dans notre monde contemporain, il ne semble pas difficile de trouver des répondants. D'un côté, des sectes et l'écologie radicale (deep ecology) qui penchent vers le panthéisme, de l'autre la tendance à la sacralisation du progrès de l'humanité, dans tous les cas la mise à bas de la structure hiérarchique du monde.

    Enfin, l'opinion, d'après l'auteur, aurait pour conséquence ultime de tracer la frontière entre les "innocents" d'un côté et les "coupables" de l'autre :

    Bénéton, p.31 a écrit:Dans un monde soumis de part en part à la volonté humaine, le mal implique un méchant. A côté de l'humanité intégralement innocente, il y a nécessairement des hommes intégralement coupables. Ces méchants, qui sont-ils ? La nouvelle morale pointe dans leur direction : ce sont ceux qui refusent les nouveaux dogmes, ceux qui ont l'impudence de ne pas opiner. Le monde se scinde. La ligne de partage entre le bien et le mal oppose deux types d'hommes. La révolte contre la condition humaine conduit à la division morale du monde et au mécanisme du bouc émissaire. Au terme du chemin qui part de l'affirmation de l'égale autonomie, règnent les préjugés et la contrainte.
    Je vous soumets ces questions en vue de fournir un cadre à cette discussion :

    1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?

    2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?

    3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?

    4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?

    5 / Les années 1960 constituent-elles vraiment le moment de basculement, d'après vous ? N'est-il pas antérieur ?


    P.S. : veuillez me contacter par l'intermédiaire de la messagerie privée si vous souhaitez vous procurer cet essai.


    Dernière édition par Kthun le Sam 7 Mar 2015 - 12:20, édité 4 fois
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    Impero

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Impero le Lun 2 Mar 2015 - 22:22

    Le diagnostic me semble excellent, et j’y souscris sans réserve. Ortega Y Gasset, dans La Révolte des masses me semble avoir déjà balisé le terrain (cf. plus bas), je n’évoque pas Tocqueville qui est cité plusieurs fois. C’est ce qui me fait dire que ce n’est pas un problème franco-français, et qu’il est antérieur aux années 60’. Peut-on parler de mal occidental du XXe siècle ?

    Je me suis risqué à établir un lien, il me revient de l’étayer.
    Bénéton, p.24 a écrit:La règle est donc la suivante : les opinions se valent sauf celles qui ne valent pas parce qu'elles offensent l'égalité par défaut. La conséquence est celle-ci : plus s'étend ce relativisme (sous tutelle) des opinions, plus s'étend le dogmatisme des opinions.
    Ortega p.90 a écrit:Comme on dit en Amérique, être différent c’est indécent. La masse fait table rase de tout ce qui n’est pas comme elle, de tout ce qui est excellent, individuel, qualifié et choisi.
    On retrouve bien ce désir d’ostracisme de l’individu pensant, de rejet de celui qui pense sans être investi de l’instinct grégaire, qui n’est pas membre de la masse opinante. C’est là le cœur de l’ouvrage. La mise en relief du dogme relativiste, sous couvert d’une défense de l’égalité par défaut, dont il est aisé de se parer tant la définition n’implique aucun effort.

    On peut s’interroger sur le lien entre l’apparition de l’opinion comme étalon rouge de la pensée et émergence des masses – de ce phénomène de plein (p. 84). A cela on pourrait ajouter la disparition de l’Élite (dans son acception orteguienne) qui ne fait plus office d’exemple, laissant « la masse à elle-même ». C’est le reproche que je formulerai à l’essai de Bénéton : il nous parle de la maladie, mais pas des symptômes – la métaphore n’est pas très heureuse…
     
    Les forums philosophiques sont-ils épargnés ? Non. Il suffit de voir l’écart entre les membres sérieux, qui interviennent à grand renfort de citations et de rappel clair, et la profusion de : « je pense, je trouve, il me semble » qu’on leur objecte. Le forum est un lieu d’échange qui n’échappe pas aux maux de son époque, à sa circonstance.

    Silentio

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Lun 2 Mar 2015 - 23:00

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:On retrouve bien ce désir  d’ostracisme de l’individu pensant, de rejet de celui qui pense sans être investi de l’instinct grégaire, qui n’est pas membre de la masse opinante
    Parfois c'est l'individu soi-disant pensant qui fait tout pour se démarquer de la vulgaire plèbe avec laquelle il croit ne rien partager, comme s'il était infamant d'être un homme parmi d'autres, que penser était un privilège ou en appelait, et que ceux-là ne pouvaient pas penser.

    Cependant, il m'a semblé voir qu'Ortega y Gasset proposait une définition qui lui est propre de l'élite et qu'elle ne recoupe pas un aristocratisme basé sur le mépris des masses jugées comme inférieures. Vous me corrigerez si je me trompe.
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:La mise en relief du dogme relativiste, sous couvert d’une défense de l’égalité par défaut, dont il est aisé de se parer tant la définition n’implique aucun effort.
    Le problème du relativisme absolu c'est qu'il donne les mêmes armes à la tolérance et à l'intolérance, et cette dernière finit par l'emporter en raison de sa force et de son obstination. On connaît tous la fameuse phrase attribuée à Voltaire sur la liberté d'expression. Or cette phrase n'est pas de son fait et trahit sa pensée. Que dit-il dans le Traité sur la tolérance ? "Il faut que les hommes commencent par n'être pas fanatiques pour mériter la tolérance." Autrement dit : on ne peut tout accepter. La tolérance, comme la discussion, a des conditions. Parmi celles-ci, il y a le doute. La prétendue certitude est la même chez le fanatique religieux et chez le relativiste absolu. L'altérité n'existe pas pour eux. Et si la tolérance était illimitée, elle se désintégrerait d'elle-même.
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Il suffit de voir l’écart entre les membres sérieux, qui interviennent à grand renfort de citation et de rappel clair, et la profusion de « je pense, je trouve, il me semble » qu’on leur objecte.
    Ces marques de subjectivité ne sont pas nécessairement mauvaises : elles marquent un contexte d'énonciation, les limites d'un discours et d'un savoir, peuvent en souligner l'incomplétude, etc. Pour ma part, lorsque je prends le soin d'écrire "j'ai l'impression que, je pense, je crois, etc." c'est tout à fait volontaire et c'est justement pour signifier que je suis dans le registre de l'opinion avec ce qu'elle comporte d'incertain. Cela peut d'ailleurs vouloir dire : ceci m'intéresse, je prends les choses sous cet angle, pour autant je ne suis pas certain de ce que j'avance ou que cela est le plus pertinent, légitime ou le mieux fondé en raison. Bien entendu, ce n'est pas l'usage le plus répandu.
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    Impero

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Impero le Lun 2 Mar 2015 - 23:14

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Cependant, il m'a semblé voir qu'Ortega y Gasset proposait une définition qui lui est propre de l'élite et qu'elle ne recoupe pas un aristocratisme basé sur le mépris des masses jugés comme inférieures.
    Tout à fait. Il ne s'agit pas d'une élite sociologique, comme peut la penser Pareto - qui pense la même problématique masse/élite, mais sans jugement de valeur. 

    Aron, Les classiques de la Liberté, Ortega y Gasset, p. 734 a écrit:En quoi se distingue l’homme de l’élite ? Ce dernier, me semble-t-il, c’est celui qui a un projet, qui se donne sans compter à une tâche au lieu de se laisser vivre (*), qui s’oblige lui-même. L’homme d’élite obéit à lui-même, aux obligations qu’il se crée à lui-même.
    (*) Ajoutons, qui se laisse penser.

    Kant, Qu'est-ce que les Lumières, pararaphe 1 a écrit:Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
    On ne sort pas de ce superbe incipit.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:c'est tout à fait volontaire et c'est justement pour signifier que je suis dans le registre de l'opinion avec ce qu'elle comporte d'incertain. Bien entendu, ce n'est pas l'usage le plus répandu.
    Bien sûr. Ce que je critique c’est lorsque cette subjectivité fait office d’argument, qu’elle impose une fin de non-recevoir. Le « je » devient exclusif, il rejette l’altérité. On pourrait même ajouter qu'admettre le doute relève justement d'une attitude qui n'est pas valable aux yeux de l'opinant, qui ne doute de rien, et surtout pas de lui-même.

    aldolo

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Mer 4 Mar 2015 - 5:07

    Kthun a écrit:1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?
    Il est difficile de ne pas être d'accord avec le constat, par contre on peut s'interroger sur le lieu d'où il est posé :
    Bénéton a écrit:L'idée d'un sens extérieur et supérieur porte atteinte à l'égalité. L'opinant s'affirme de plus en plus comme le maître du sens.
    Parce que dénoncer le manichéisme moral de l'opinant pour mettre en lieu et place un manichéisme intellectuel qui fait dire que le sens ne pourrait que venir de l'extérieur, et de plus être supérieur, ça pose clairement problème.
    Qu'on critique la façon dont l'intériorité se targue de donner tout sens aux choses est louable, qu'on la remplace par un sens venant forcément d'ailleurs est de l'ordre de l'opinion : celle-la même que Bénéton dénonce.
    Qui peut dire avec certitude qu'il y a du sens (quelque part à l'extérieur), sinon l'opinion ?

    Si un individu était isolé de l'extérieur, on peut certes envisager qu'il ait du mal à trouver du sens à quoi que ce soit aux choses (à part de vivre sur ses propres acquis et ne plus y toucher).
    Mais quel sens extérieur pourrait se passer de l'acquiescement intérieur ?

    (son exemple avec le théorème de Pythagore est par exemple douteux : prendre un exemple scientifique pour laisser croire à une équivalence philosophique, c'est quand même un peu prendre les gens pour des idiots... ou alors vraiment croire à une issue de la philosophie de type scientifique, objectif etc)

    Le vrai problème, actuel, est pour moi que beaucoup confondent sens et cohérence du discours. 
    Et ce depuis que Dieu ne fait plus recette semble-t-il. 
    (mais je n'ai pas vu que les élites s'en sortent beaucoup mieux que le reste de la population)

    La cohérence fait sens mais c'est l'extérieur qui donne sens. 
    (il n'y a pas un sens extérieur qui soit supérieur, comme le formule si mal Mr Bénéton).
    2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?
    Ce me semble particulièrement s'adapter à l'Occident oui, dans la mesure où l'individualisme y fait rage. Les autres cultures et civilisations sont bien plus dans le "vivre ensemble" et la famille pour se prendre autant au sérieux que les occidentaux. Enfin pour l'instant...
    3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?
    Tout est irréversible, ce qui n'empêche pas les choses de poursuivre leur cours (...)
    4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?
    Bien sûr que non. Mais on entend ça et là que certains semblent plutôt touchés par le fléau de l'élitisme, et que ce serait ce qui les plonge dans ce coma autiste. Tout ça est bien délicat à débattre.
    5 / Les années 1960 constituent-elles vraiment le moment de basculement, d'après vous ? N'est-il pas antérieur ?
    Quelque chose semble bien avoir basculé à cette époque, mais pas comme on nous le raconte.
    On entend partout la droite dire que tout est de la faute des années soixante. Mais on est en droit de s'interroger pour savoir si la faute, ce n'est pas plutôt de n'avoir rien compris et aussi tenu aucun compte de ce que disaient les gens à cette époque, d'avoir fait en somme comme si rien ne s'était passé.
    Ensuite, on a commencé à jouer avec l'opinion publique. On lui avait toujours raconté des salades mais là le contenu a changé : au discours paternaliste à l'identique depuis des siècles s'est substitué la plus détestable récupération des idées, la tricherie qui consiste à faire semblant de prendre en compte les désirs populaires et en profiter pour manipuler l'opinion. Sauf que les gens ne sont pas si bêtes et s'en sont aperçu... et depuis tout le monde oscille entre cynisme et méfiance envers la classe politique.

    kercoz

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  kercoz le Mer 4 Mar 2015 - 9:39

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:On retrouve bien ce désir  d’ostracisme de l’individu pensant, de rejet de celui qui pense sans être investi de l’instinct grégaire, qui n’est pas membre de la masse opinante
    Parfois c'est l'individu soi-disant pensant qui fait tout pour se démarquer de la vulgaire plèbe avec laquelle il croit ne rien partager, comme s'il était infamant d'être un homme parmi d'autres, que penser était un privilège ou en appelait, et que ceux-là ne pouvaient pas penser.
    Pour argumenter dans le sens de Silentio : ce qui manque à l'élite en tant que connaissance, c'est la connaissance de soi. Qui est une "descente aux enfers" comme le voulait Kant.

    Pareils aux âmes qui, selon le mythe d'Er, doivent boire l'eau du fleuve d'Amélès, porteuse d'oubli, avant de revenir sur terre pour y vivre les vies qu'elles se sont elles-mêmes choisies, les hommes de culture ne doivent leurs plus pures jouissances culturelles qu'à l'amnésie de la genèse qui leur permet de vivre leur culture comme un don de la nature. Dans cette logique, ils ne reculeront pas devant la contradiction pour défendre l'erreur vitale qui est leur raison d'être.
    Pierre Bourdieu. Leçon sur la Leçon. ed de minuit p. 31.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Mer 4 Mar 2015 - 17:52

    L'auteur oppose l'opinant à l'esprit libre :
    Bénéton, p.14-15 a écrit:La liberté d'esprit est une conquête difficile. Qui peut s'en prévaloir ? Elle a pour ennemi tout ce qui élève des barrières, tout ce qui contrarie la disponibilité de la raison : les a priori qui naissent de l'accoutumance ou des idées reçues, les passions qui détournent du vrai ou y font obstacle. L'esprit libre idéal a ces vertus : 1/ il n'est pas prisonnier des habitudes et conventions, il prend ses distances, questionne et questionne encore ; il est libre face aux préjugés, il les soumet à la critique sans préjuger de leur fausseté ou de leur validité ; 2/ il n'est pas tenu par l'amour-propre : il reconnaît librement ses erreurs, ses ignorances, ses dettes, ses limites. Il est libre de ne pas se prendre pour un maître et de prendre pour tel celui qui à ses yeux le mérite. Or les maîtres spirituels ou intellectuels, les fondateurs, les éclaireurs, les découvreurs, sont-ils légion ? Les autres, nous autres, ont-ils d'autre choix que de choisir sur quelles traces marcher ? L'esprit libre est libre de penser que tel penseur ou telle institution voit plus loin que lui et lui fait la courte échelle. Dans tous les cas, il est impossible de tout repenser tout seul. Inévitablement la question à un moment se pose : à qui faire confiance ? En définitive, l'esprit libre ne se fie pas aux idées convenues, il choisit librement à qui se fier (fût-ce aux idées convenues). Sans préventions, sans esprit de parti, sans souci de soi. Il est tendu vers le vrai, pour le reste, il est tout à fait détendu. L'opinant, lui, n'est pas détendu. D'abord bien entendu parce qu'il partage le lot commun : nous ne sommes jamais que des esprits plus ou moins libres. Ensuite parce qu'il a en propre de soumettre sa liberté à l'idée reçue d'égalité et qu'il en paie la rançon : il perd de sa liberté intérieure. On en a vu les raisons : l'égalité par défaut l'invite à refuser de voir dans l'autre un appui possible, elle l'invite à juger pour juger, même quand les conditions d'un jugement fondé en raison ne sont pas réunies. L'opinant s'interdit de penser que Pascal ou Nietzsche puisse également parler pour lui, que l'âge et l'expérience puissent instruire, que telle tradition ou institution ait pu engranger une sagesse pratique... L'esprit libre dit : il faut prendre ce qu'il y a de bon partout où on le trouve, peu importe la source. L'opinant rétorque : je ne bois qu'à ma propre fontaine. L'une des conséquences est que la culture se tarit. L'opinant ne peut se permettre de la prendre au sérieux. Il ne peut davantage se permettre de pratiquer en toute liberté la suspension du jugement. Le jugement d'opinion est désirable par lui-même. Voici quelques formules qui, lorsqu'elles sont authentiques, sont des signes de liberté d'esprit : « Je ne sais pas, je n'ai pas compris, faut-il s'en tenir là ?, Je me suis trompé, la question est ouverte, il faut choisir ses ignorances.... » Ce ne sont pas les formules de l'opinant : « à mon avis ; selon mon opinion ; c'est vous qui le dites ; à chacun sa vérité... ». Quelles sont celles qui dominent dans le discours d'aujourd'hui ? La suspension du jugement ne se pratique guère si l'on en juge par ce que l'on entend sur les ondes ou par les résultats des sondages. Que deviendraient les sociétés de sondages si chacun s'en tenait à ce qu'il pense vraiment ? « Savoir ce que l'on pense n'est pas facile » (Alain). Or les non-réponses sont rares, même aux questions techniques, et les incohérences ne le sont pas. La part d'artifice est difficile à mesurer, elle varie sans doute selon les sujets, elle semble indéniable. La pression des enquêteurs joue en ce sens et aussi la force du devoir d'opinion. Que fait alors le sujet quand il répond pour répondre, quand il donne un avis pour donner un avis, bref quand il opine ? Il subordonne ce qu'il pense vraiment au rôle qu'il se croit tenu de jouer. Au nom de l'autonomie, il ampute sa liberté de jugement.


    @Impero a écrit:C’est ce qui me fait dire que non ce n’est pas un problème franco-français, et qu’il est antérieur aux années 60.

    Auquel cas, à partir de quand peut-on dater l'apparition de l'égalité par défaut ?
    @aldolo a écrit:
    Kthun a écrit:2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?
    Ce me semble particulièrement s'adapter à l'Occident oui, dans la mesure où l'individualisme y fait rage. Les autres cultures et civilisations sont bien plus dans le "vivre ensemble" et la famille pour se prendre autant au sérieux que les occidentaux. Enfin pour l'instant...
    Pourriez-vous développer ?

    @aldolo a écrit:
    Kthun a écrit:3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?
    Tout est irréversible, ce qui n'empêche pas les choses de poursuivre leur cours (...)
    En quoi est-il irréversible ?

    @aldolo a écrit:
    Kthun a écrit:4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?
    Bien sûr que non. Mais on entend ça et là que certains semblent plutôt touchés par le fléau de l'élitisme, et que ce serait ce qui les plonge dans ce coma autiste. Tout ça est bien délicat à débattre.
    "Fléau de l'élitisme" ? C'est-à-dire ?
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Mer 4 Mar 2015 - 18:49

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:qu'on la remplace par un sens venant forcément d'ailleurs est de l'ordre de l'opinion : celle-la même que Bénéton dénonce.
    Vous n'avez pas compris la phrase.
    Bénéton a écrit:L'idée d'un sens extérieur et supérieur porte atteinte à l'égalité. L'opinant s'affirme de plus en plus comme le maître du sens.
    Une conception organiciste de la société, telle qu'on peut la trouver par exemple au moyen âge, était une manière de donner du sens au monde. Si une telle conception a les faveurs d'un lecteur contemporain, le sens que cela aura contribué à lui faire donner au monde dans lequel il vit, cela ne lui vient pas de lui, mais bien d'écrivains du moyen âge (ou d'historiens des idées restituant celles du moyen âge), donc de l'extérieur, du dehors. C'est l'idée que cela (le sens) ne puisse lui venir d'ailleurs qu'en lui-même, que Bénéton dénonce chez l'opinant. Nulle part il ne dit que cela vient nécessairement du dehors. Il se trouve bel et bien que certains parviennent à donner un sens au monde. Mais, la plupart du temps, il leur faut le "soutien" (famille, amis, école, lectures, etc.) de quelque chose d'autre qu'eux, il leur faut avoir commencé de comprendre ce qu'on appelle altérité.

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Jeu 5 Mar 2015 - 2:07

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:qu'on la remplace par un sens venant forcément d'ailleurs est de l'ordre de l'opinion : celle-la même que Bénéton dénonce.
    Vous n'avez pas compris la phrase. 
    Ce n'est pas impossible (je me le suis demandé).

    Mais à moins que le sujet ne doive se limiter à la seule pensée de Bénéton (auquel cas je m'éclipserai aussitôt), je ne pense pas que ça invalide mon texte. Et là où Bénéton se limite (en tous cas, d'après les extraits cités) à un constat, j'essaie d'aller plus loin en en posant les causes (et non, je n'ai pas eu besoin de lire les œuvres complètes d'untel ou untel pour ce faire, et pas même de Deleuze : c'est mon constat).

    Et ce constat consiste à dire que les occidentaux en particulier (ce qui répond à une question de Kthun) ont de plus en plus tendance à prendre pour sens la seule cohérence interne qu'ils supposent à leur discours sur le monde (les élites comme le peuple), et ce depuis la mort officielle de Dieu sans doute. 

    J'ignore (et me fiche royalement de savoir) si un autre a fait ce constat avant moi, en tous cas, c'était pour moi l'intérêt principal de mon texte. Et comme il n'a pas été repris, je me permets de le souligner.
    Constat qui fait référence à la suite : la cohérence fait sens mais c'est l'extérieur qui donne sens (avec effectivement l'altérité, etc.)

    Donc si vous êtes prêts à discuter philosophie (et non savoir philosophique) et si le sujet vous intéresse, j'attends avec intérêt de lire ce que vous en pensez (les uns et les autres).

    Bien à vous.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Zingaro le Jeu 5 Mar 2015 - 7:31

    Kthun a écrit:1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?
    Il faudrait quelques précisions, sur un point pour commencer :
    Bénéton, p. 8 a écrit:L'égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par-delà leurs différences. L'égalité par défaut dit que les hommes sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives. Cette seconde idée de l'égalité s'est affirmée ou développée progressivement ou par à-coups au long de l'histoire moderne. Le nouveau ici tend à gommer l'ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles. Il s'ensuit que les deux versions modernes de l'égalité ne se distinguent pas par une seule question de mesure ou de degré. Ce sont deux interprétations séparées par une ligne de fracture : ou bien l'égalité s'appuie sur un donné qui contient du sens, ou bien elle s'appuie sur une liberté dépourvue de sens ; ou bien ma liberté se déploie dans le cadre de questions et d'exigences objectives qui définissent des « horizons de signification » (Charles Taylor), ou bien ma liberté signifie que je suis souverain au même titre que tout autre et que je suis pour moi-même le maître du sens. Voilà pour la distinction théorique. Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent.
    Ce point est-il développé plus précisément chez Bénéton, ou y a-t-il des références à consulter à ce sujet ? La distinction théorique entre égalité substantielle et par défaut, correspondant à une réelle "ligne de fracture" semble-t-il (bien qu'il soit précisé que "Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent"), n'intervient-elle pas ici comme pour désolidariser une égalité de l'autre et ainsi rendre possible la déconstruction de l'une sans que l'autre n'en souffre ni qu'on doive s'inquiéter de leurs éventuelles corrélations ? L'égalité par défaut est-elle si étrangère à l'égalité substantielle ?
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Jeu 5 Mar 2015 - 10:15

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Mais à moins que le sujet ne doive se limiter à la seule pensée de Bénéton (auquel cas je m'éclipserai aussitôt)
    Le livre de Bénéton n'est pas seulement le point de départ de la discussion : il la détermine (cf. question 1 de Kthun - et on ne discute pas un diagnostic qu'on n'a pas pris la peine de consulter).

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Et là où Bénéton se limite (en tous cas, d'après les extraits cités) à un constat, j'essaie d'aller plus loin en en posant les causes
    Vous imaginez bien que Bénéton ne se contente pas de constatations...

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:c'est mon constat[/i]).
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:J'ignore (et me fiche royalement de savoir) si un autre a fait ce constat avant moi, en tous cas, c'était pour moi l'intérêt principal de mon texte.
    Et le radis est un radis. Mais il n'est question, ici, ni de votre constat, ni du radis. A moins d'établir un lien avec le sujet, ce que vous ne pourrez faire sans l'étayer sur un raisonnement. Il est question de discuter d'un livre qu'on ne peut pas discuter sans l'avoir lu ; avec, à la demande expresse de l'initiateur du fil, 5 questions faites pour encadrer le débat.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Et ce constat consiste à dire que les occidentaux en particulier (ce qui répond à une question de Kthun) ont de plus en plus tendance à prendre pour sens la seule cohérence interne qu'ils supposent à leur discours sur le monde (les élites comme le peuple), et ce depuis la mort officielle de Dieu sans doute.
    La "mort de Dieu" commence avec la crise de l'autorité théologico-politique au XVIIe siècle. La question du fondement, et de ce qui garantit un sens, parcourt les quatre siècles qui viennent de passer. Ajoutons à cela les conséquences qu'il a fallu tirer de l'œuvre de Saussure, et la crise du langage qui ébranle toute la littérature contemporaine de Stéphane Mallarmé à Valère Novarina en passant par Karl Kraus... Mais vous préférez discuter philosophie plutôt que savoir philosophique, ce qui revient à vouloir discuter de bananes qu'on n'a jamais mangées par ailleurs.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:L'égalité par défaut est-elle si étrangère à l'égalité substantielle ?
    Je me contente d'une remarque (j'y reviendrai si j'en ai le temps). L'une est élective (ascendante) ; l'autre est exclusive (et horizontale).

    aldolo

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Jeu 5 Mar 2015 - 13:32

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Et ce constat consiste à dire que les occidentaux en particulier (ce qui répond à une question de Kthun) ont de plus en plus tendance à prendre pour sens la seule cohérence interne qu'ils supposent à leur discours sur le monde (les élites comme le peuple), et ce depuis la mort officielle de Dieu sans doute.
    La "mort de Dieu" commence avec la crise de l'autorité théologico-politique au XVIIe siècle. La question du fondement, et de ce qui garantit un sens, parcourt les quatre siècles qui viennent de passer. Ajoutons à cela les conséquences qu'il a fallu tirer de l'œuvre de Saussure, et la crise du langage qui ébranle toute la littérature contemporaine de Stéphane Mallarmé à Valère Novarina en passant par Karl Kraus... Mais vous préférez discuter philosophie plutôt que savoir philosophique, ce qui revient à vouloir discuter de bananes qu'on n'a jamais mangées par ailleurs.

    Et bien voilà une réponse extrêmement claire !
    Où l'on voit parfaitement comment un constat (souligné dans mon extrait encore en vue) qui porte sur la réalité du moment n'offre pas le moindre intérêt pour quiconque n'a que la capacité de discuter savoir philosophique sans avoir celle de philosopher, et préfère digresser ou taper des pieds plutôt que de chercher à comprendre.

    Il n'est pas question, cher ami, de discuter de quand commencerait le processus de "la mort de Dieu", mais de faire le constat que l'athéisme (à grande échelle en tous cas) peut être daté du XX° siècle. Quant à la "mort de Dieu" (que j'avais mentionnée rapidement pour la seule clarté de ma démonstration), vous préférez parler d'un processus histoire de marquer votre pouvoir (ou votre territoire dirait Deleuze, mais je préfère m'abstenir de ces considérations canines) mais vous êtes encore hors sujet : je me cogne de l'historique du processus "d'athéisation", je vous cause pas de l'intrusion de la science (reprise par trois philosophes) dans le monde religieux d'il y a lurette, mais du passage du monde religieux au monde athée (consultez wiki si ça vous pose problème).

    La question du fondement, à part celle du vôtre bien sûr, cher Euterpe, qui pose d'autres problèmes (mais aucune convoitise, rassurez-vous sur ce plan, soyez-en rassuré), j'ignore en quoi elle correspondrait à ce que j'ai écrit et que vous avez encore sous les yeux quelques secondes avant que je disparaisse dans les replis de vos ciseaux pathétiques. 
    N'êtes-vous jamais tenté par l'idée d'argumenter ? ;)

    Je répète donc : je vous cause des conséquences de l'athéisme qui font que la seule cohérence interne vaut sens, et ce de plus en plus aujourd'hui (relisez encore une fois, c'est bon pour ce que vous avez).

    (d'ailleurs et puisque vous semblez l'avoir oublié, il est question dans ce fil d'un constat contemporain fait pas Bénéton, et que je prolonge, ne déplaise, par un autre constat contemporain, (et pas de l'Histoire de l'athéisme) : vous êtes toujours hors-sujet)

    Reste du message supprimé (cessez vos provocations). Euterpe

    Silentio

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Jeu 5 Mar 2015 - 14:01

    En effet, avec le refus de toute autorité on voit bien que l'individu aldolien étale devant les autres un galimatias qui ne fait sens que pour lui. Sans clarté, je n'y ai rien compris. Mais il semble que vous ne disiez rien. On a envie de dire : toute cette débauche d'énergie pour ça ? Mais on peut en tirer une leçon : c'est une belle démonstration de ressentiment. Il a fallu se venger du maître parce que, mine de rien, qu'est-ce qu'il est méchant ! C'est très curieux cette manière de reprocher à l'autre sa violence et sa prétention (imaginaires et justifiées par l'intolérance à la hiérarchie), et de jouer au maître face au supposé maître. Le problème étant que là où l'un n'est qu'un objet de fantasmes, l'autre se livre véritablement à la violence verbale et se la raconte. C'est tout de même drôle de donner des leçons aux autres quand on ne sait rien de ce dont on parle... Mais bon, pourquoi ne pas mettre dans la bouche d'Euterpe des maux qui n'y sont pas ? Vous pratiquez bien la même usurpation de savoir avec Deleuze que vous n'avez manifestement pas compris... Quant à la gauche, je ne savais pas qu'elle avait pour ambition de promouvoir la bêtise.

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  aldolo le Jeu 5 Mar 2015 - 14:36

    Message supprimé (Euterpe).

    Silentio

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Jeu 5 Mar 2015 - 15:37

    Diogène le Cynique, Fragments inédits a écrit:On lui demanda pourquoi il était appelé Chien et il répondit : "Parce que j'affronte le mal et les hypocrites avec la vérité et que je leur dis la vérité sur eux-mêmes, et parce que j'agite ma queue devant les gens de bien et grogne devant les gens mauvais."
    Diogène le Cynique, Fragments inédits a écrit:Un homme insulta Diogène mais il se retint de lui répondre. Quand on lui demanda : "Mais pourquoi n'es-tu pas en colère ?", il répondit : "C'est une insulte suffisante pour lui qu'il m'ait injurié et que je ne l'aie pas fait."
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Jeu 5 Mar 2015 - 17:57

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Où l'on voit parfaitement comment un constat (souligné dans mon extrait encore en vue) qui porte sur la réalité du moment n'offre pas le moindre intérêt pour quiconque n'a que la capacité de discuter savoir philosophique sans avoir celle de philosopher, et préfère digresser ou taper des pieds plutôt que de chercher à comprendre.
    Vous ne tirerez rien du poncif rebattu que vous croyez avoir découvert, pour la simple et bonne raison qu'on n'envisage pas un phénomène sans en chercher les causes. Aucun rapport, donc, avec votre fumeuse distinction entre philosophie et savoir philosophique.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:l'athéisme (à grande échelle en tous cas) peut être daté du XX° siècle.
    Si vous étiez un peu plus au fait des "savoirs" que vous faites mine de condamner pour vous confectionner un cache-misère, vous sauriez que l'athéisme est daté du XVIIè siècle. Lisez Bossuet, ça vous informera et, qui sait ?, ça pourrait même vous édifier...

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:la seule clarté de ma démonstration
    Plaît-il ? Voici votre démonstration :
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Je répète donc : je vous cause des conséquences de l'athéisme qui font que la seule cohérence interne vaut sens, et ce de plus en plus aujourd'hui
    On ne peut pas même dire, pour vous consoler, que c'est un peu court.

    Vous n'interviendrez plus dans ce fil non plus. C'est le dernier avertissement que je vous adresse avant de supprimer votre compte, vous multipliez à l'excès les provocations.

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  kercoz le Jeu 5 Mar 2015 - 18:30

    Il semble, mais je peux me tromper, qu'il y a une autre interprétation que l'athéisme sur la bifurcation survenant au XVIIe.
    Elle est développée par Alain de Libera dans son cours au Collège de France. Mon niveau ni ma patience ne me permettent pas l'accès à la totalité de son message (8 cours d'1 heure), mais il me semble qu'il reprend la thèse de Foucault sur la naissance du sujet et sa fin prochaine. L'émergence du sujet avec l'inversion des signifiants sujet/objet surviendrait du fait de la suppression de l'intermédiaire entre l'individu et Dieu par le développement du protestantisme.
    C'est, me semble-t-il une piste intéressante, du moins plus riche que le simple décès d'un Dieu.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  agur le Ven 6 Mar 2015 - 12:56

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    Je me contente d'une remarque (j'y reviendrai si j'en ai le temps). L'une est élective (ascendante) ; l'autre est exclusive (et horizontale).

    En effet, l’égalité substantielle est élective dans la mesure où elle permet un choix éthique délibéré – celui de l’égalité de droit et l’égalité de chances - parmi plusieurs autres idéaux possibles. Cette égalité substantielle ne met pas en cause la structure hiérarchique du monde. L’égalité des chances me permettra de faire mes preuves, de me distinguer des autres par mes mérites et ma liberté d’esprit, de m’élever intellectuellement (= égalité ascendante).
     
    Dans le cas de l’égalité par défaut, il n’y a aucune option personnelle possible puisque tous les idéaux se valent en raison de la neutralisation, par principe, de toutes les distinctions intellectuelles ou morales. Cette égalité a de son côté la morale, une morale unique, c’est-à-dire la nouvelle morale dominante apparue depuis les années 60  en France, qui ne dit pas son nom et qui prône une tolérance absolue, avec tout son lot de contradictions logiques et de constructions artificielles.
     
    Philippe Bénéton illustre ses propos en prenant, de façon détaillée, l’exemple du racisme et des corruptions de l’anti-racisme ( 6. « Sur les corruptions de l’anti-racisme », pp. 51-65). Au souci légitime d’égalité par-delà les différences ethniques (égalité substantielle) s’est substituée une dérive de l’idée anti-raciste (égalité par défaut), étant donné que l’anti-raciste forcené en est réduit à juger lui-même par la couleur de la peau, et à forcer la notion d’égalité : « Ainsi l’égalité va impliquer un traitement inégal au nom du principe de l’égale « représentation » des différents groupes » (p. 59). Le néo-antiraciste est un raciste qui s'ignore. D’où les politiques de quota, etc.
    Un phénomène identique s’est produit, sur la question de l'égalité des femmes, quant aux arguments invoqués en France en faveur de la parité hommes / femmes.

    (En espérant ne pas avoir trahi vos propos, Euterpe)
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Sam 7 Mar 2015 - 13:21

    Merci à vous pour ces précisions, extrêmement claires, Agur. C'est exactement le sens de ma remarque. Merci à vous également pour avoir pris l'initiative de préciser que la seconde partie du livre de Bénéton offre des études de cas (ce qui répond, je crois, à une question de Zingaro).
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Sam 7 Mar 2015 - 14:40

    @Zingaro a écrit:
    Kthun a écrit:1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?
    Il faudrait quelques précisions, sur un point pour commencer :
    Bénéton, p. 8 a écrit:L'égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par-delà leurs différences. L'égalité par défaut dit que les hommes sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives. Cette seconde idée de l'égalité s'est affirmée ou développée progressivement ou par à-coups au long de l'histoire moderne. Le nouveau ici tend à gommer l'ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles. Il s'ensuit que les deux versions modernes de l'égalité ne se distinguent pas par une seule question de mesure ou de degré. Ce sont deux interprétations séparées par une ligne de fracture : ou bien l'égalité s'appuie sur un donné qui contient du sens, ou bien elle s'appuie sur une liberté dépourvue de sens ; ou bien ma liberté se déploie dans le cadre de questions et d'exigences objectives qui définissent des « horizons de signification » (Charles Taylor), ou bien ma liberté signifie que je suis souverain au même titre que tout autre et que je suis pour moi-même le maître du sens. Voilà pour la distinction théorique. Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent.
    Ce point est-il développé plus précisément chez Bénéton, ou y a-t-il des références à consulter à ce sujet ? La distinction théorique entre égalité substantielle et par défaut, correspondant à une réelle "ligne de fracture" semble-t-il (bien qu'il soit précisé que "Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent"), n'intervient-elle pas ici comme pour désolidariser une égalité de l'autre et ainsi rendre possible la déconstruction de l'une sans que l'autre n'en souffre ni qu'on doive s'inquiéter de leurs éventuelles corrélations ? L'égalité par défaut est-elle si étrangère à l'égalité substantielle ?
    Bénéton s'appuie surtout sur les analyses de Tocqueville (que je préfère ne pas développer, du moins pour l'instant, afin de ne pas marcher sur les plates-bandes de Dienekes qui s'en est chargé). Il faut savoir que son propos résume celui de son précédent ouvrage (que je ne me suis pas encore procuré, néanmoins Euterpe sera probablement en mesure de nous en dire plus sur son contenu) De l'égalité par défaut paru en 1997. Pour faire suite aux précisions d'Euterpe et d'Agur, voici un autre extrait :

    Bénéton, p.6-8 a écrit:Avec les Temps modernes, l'égalité est donc devenue un mot de majesté. Quel est son contenu ? Si l'interprétation proposée est juste, la difficulté tient à ceci : l'idée moderne d'égalité est composite, elle est tendue entre deux interprétations. La première se fonde sur une dignité mystérieuse de l'être humain, la seconde sur l'autonomie de la volonté ; la première ne détache pas l'égale liberté de la nature, la seconde largue les amarres au nom de la souveraineté de l'individu. D'un côté, l'égalité moderne se rattache à la conception substantielle de l'égalité. Pourquoi les hommes sont-ils égaux ? Pourquoi doivent-ils être également libres ? Parce qu'ils partagent une même humanité, parce que cette humanité commune leur confère une dignité qui interdit de forcer les consciences. La qualité d'homme donne des droits vis-à-vis d'autrui, être homme signifie quelque chose de substantiel qui appelle la reconnaissance réciproque et ce qui s'ensuit : le respect de l'homme pour l'homme. L'idée n'est guère explicitée, mais le fond de l'affaire est un mystère : cette dignité attachée à l'être humain même quand il n'a pas encore ou n'a plus sa raison, cette dignité qui est nôtre et ne dépend pas de nous. Ici le legs de l'ancien se mêle au nouveau. D'une part, l'héritage de l'idée chrétienne de personne qui dote chaque homme d'une valeur unique, de l'autre la rupture avec un ordre politico-religieux qui avait partie liée avec le christianisme. Sous l'Ancien Régime, l'égalité substantielle n'était certes pas sans portée, mais elle restait à bien des égards « abstraite » ou en retrait. Avec la modernité libérale, elle se traduit par une révolution politique et sociale : la convention aristocratique perd toute légitimité, la contrainte religieuse également. Les droits de l'homme s'affirment contre la morgue des Grands et leur tentation de fonder une supériorité de nature sur les hasards de la naissance, ils s'affirment aussi contre le pouvoir politique de la religion et des pratiques qui entravaient la liberté de conscience. De ce point de vue, la victoire a été complète. D'un autre côté, l'esprit moderne est animé par un mouvement d'émancipation de la volonté qui pointe vers une conception différente de l'égalité. Les hommes sont égaux non pas parce qu'ils partagent quelque chose de substantiel qui les fait hommes, mais, au contraire, par défaut de substance. Le propre de l'homme est son indétermination et donc sa liberté absolue : rien n'est donné, chaque individu est son propre souverain, chacun est la mesure de son bien. La nature s'efface au bénéfice de la volonté. Le point d'ancrage n'est plus à la même place : les hommes ne sont pas émancipés parce que leur égale dignité le requiert, ils sont égaux parce qu'ils sont radicalement émancipés. Ou autrement dit : ils sont égaux parce qu'ils sont également libres d'être différents. En ce sens, cette égalité est une égalité par défaut.

    @Euterpe a écrit:[...] la seconde partie du livre de Bénéton offre des études de cas (ce qui répond, je crois, à une question de Zingaro).
    Concernant ces études de cas, nous y reviendrons plus tard dans le détail.

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Dienekes le Dim 8 Mar 2015 - 17:34

    Merci Kthun pour cette proposition enthousiasmante qui s’inscrit en plein dans les discussions en cours sur l’évolution de ce forum.

    Comme vous l’avez souligné dans votre premier message, le texte de Bénéton est explicitement d’inspiration tocquevillienne, comme il le précise lui-même dans l’introduction de son ouvrage.

    Bénéton – Les fers de l’opinion – Introduction a écrit:Il y a longtemps, Tocqueville a donné, dans le second volume de La démocratie en Amérique (1840), une analyse de l'opinion générale dans les temps d'égalité qui force l'admiration. Mais le bon usage de Tocqueville demande peut-être que l'on distingue l'analyse et sa méthode. L'analyse éclaire des choses essentielles, semble-t-il, mais elle laisse aussi des zones d'ombre ou de clair-obscur. Comment, malgré son génie, Tocqueville aurait-il pu tout voir et tout prévoir ? La tâche par nature est toujours à reprendre. Nous avons l'avantage de l'âge (nous sommes des modernes beaucoup plus « vieux »), nous avons aussi celui de l'avoir pour modèle. Tocqueville indique la méthode à suivre : s'efforcer de sortir de soi pour se mettre à la place d'autrui, travailler à percer les apparences et à lire les signes, dérouler la logique des idées et des sentiments.

    La première lecture de l’essai de Bénéton m’a d’ailleurs incité à me plonger réellement dans la lecture de Tocqueville que je n’avais jusqu’ici fait que picorer. Grand bien m’en a pris, car c’est un ouvrage que j’ai trouvé particulièrement plaisant à lire. Voici donc quelques éléments de contexte que je retiens de cette première lecture de Tocqueville.

    Commençons par l’introduction qui présente le projet de Tocqueville et montre immédiatement que ce dernier est bien au cœur des préoccupations de Bénéton :

    Tocqueville – De la Démocratie en Amérique – Introduction a écrit:Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n'a plus vivement frappé mes regards que l'égalité des conditions. Je découvris sans peine l'influence prodigieuse qu'exerce ce premier fait sur la marche de la société; il donne à l'esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés.

    Tocqueville présente ensuite, dans le second tome, les raisons du glissement qui s’opère vers une prédominance de l’opinion :

    Tocqueville – De la démocratie en Amérique – T2 première partie, Chap. II a écrit:Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il y a quelques individus très éclairés, très savants, très puissants par leur intelligence, et une multitude très ignorante et fort bornée. Les gens qui vivent dans les temps d'aristocratie sont donc naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la raison supérieure d'un homme ou d'une classe, tandis qu'ils sont peu disposés à reconnaître l'infaillibilité de la masse.

    Le contraire arrive dans les siècles d'égalité.

    À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde.

    Philippe Bénéton introduit les lignes directrices et les limites qu’il trouve au support tocquevillien dans son analyse :

    Bénéton – Les fers de l’opinion – Introduction a écrit: […] voici quelles sont les lignes d'interprétation proposées : 1/ L'évolution dont il s'agit est fondamentalement le fait d'une logique ou d'un processus qui a pour principe générateur l'idée et le sentiment d'égalité. On suit ici Tocqueville mais jusqu'à ce point : l'égalité en question ne se confond pas avec l'égalité moderne, comme il le dit, elle en est une version.  L'égalité des opinions n'est pas le tout de l'égalité. […]

    Tocqueville analyse les raisons de ce glissement vers l’égalité par défaut

    Tocqueville – De la démocratie en Amérique – T2 deuxième partie, Chap. I a écrit:Les maux que la liberté amène quelquefois sont immédiats; ils sont visibles pour tous, et tous, plus ou moins, les ressentent. Les maux que l'extrême égalité peut produire ne se manifestent que peu à peu; ils s'insinuent graduellement dans le corps social; on ne les voit que de loin en loin, et, au moment où ils deviennent les plus violents, l'habitude a déjà fait qu'on ne les sent plus.

    Les biens que la liberté procure ne se montrent qu'à la longue, et il est toujours facile de méconnaître la cause qui les fait naître.

    Les avantages de l'égalité se font sentir dès à présent, et chaque jour on les voit découler de leur source.

    La liberté politique donne de temps en temps, à un certain nombre de citoyens, de sublimes plaisirs.

    L'égalité fournit chaque jour une multitude de petites jouissances à chaque homme. Les charmes de l'égalité se sentent à tous moments, et ils sont à la portée de tous; les plus nobles cœurs n'y sont pas insensibles, et les âmes les plus vulgaires en font leurs délices. La passion que l'égalité fait naître doit donc être tout à la fois énergique et générale.

    Et un peu plus loin :

    Tocqueville – De la démocratie en Amérique – T2 deuxième partie, Chap. XIII a écrit:On peut concevoir des hommes arrivés à un certain degré de liberté qui les satisfasse entièrement. Ils jouissent alors de leur indépendance sans inquiétude et sans ardeur. Mais les hommes ne fonderont jamais une égalité qui leur suffise.

    Philippe Bénéton souligne ensuite une seconde limite de l’analyse tocquevillienne :

    Bénéton – Les fers de l’opinion – Introduction a écrit: […] 2 / Tocqueville fait du common man l'acteur unique du processus. Son interprétation n'est-elle pas trop « démocratique » ? Il y a un grand absent dans son analyse : l'homme d'avant-garde. L'accélération ou la radicalisation du processus doit davantage à certains qu'aux autres. Les opinions sont égales mais, pour paraphraser Orwell, certaines sont plus égales que les autres.

    Un point est frappant chez Tocqueville : si l’on peut facilement souscrire aux constatations que réalise ce dernier, nous restons plus réservés concernant les conclusions qu’il en tire :

    Tocqueville – De la démocratie en Amérique – T1 première partie - Introduction a écrit:Je comprends que dans un État démocratique, constitué de cette manière, la société ne sera point immobile; mais les mouvements du corps social pourront y être réglés et progressifs; si l'on y rencontre moins d'éclat qu'au sein d'une aristocratie, on y trouvera moins de misères; les jouissances y seront moins extrêmes et le bien-être plus général; les sciences moins grandes et l'ignorance plus rare; les sentiments moins énergiques et les habitudes plus douces; on y remarquera plus de vices et moins de crimes.
    […]
    La nation prise en corps sera moins brillante, moins glorieuse, moins forte peut- être; mais la majorité des citoyens y jouira d'un sort plus prospère, et le peuple s'y montrera paisible, non qu'il désespère d'être mieux, mais parce qu'il sait être bien.

    De même sur le plan politique :

    Tocqueville – De la démocratie en Amérique – T1 deuxième partie, Chap. V a écrit:C'est un fait constant que, de nos jours, aux États-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques, et l'on est obligé de reconnaître qu'il en a été ainsi à mesure que la démocratie a dépassé toutes ses anciennes limites. Il est évident que la race des hommes d'État américains s'est singulièrement rapetissée depuis un demi-siècle. »
    […]
    Il est impossible, quoi qu'on fasse, d'élever les lumières du peuple au-dessus d'un certain niveau. On aura beau faciliter les abords des connaissances humaines, améliorer les méthodes d'enseignement et mettre la science à bon marché, on ne fera jamais que les hommes s'instruisent et développent leur intelligence sans y consacrer du temps.
    […]
    Il ne faut pas se dissimuler que les institutions démocratiques développent à un très haut degré le sentiment de l'envie dans le cœur humain. Ce n'est point tant parce qu'elles offrent à chacun des moyens de s'égaler aux autres, mais parce que ces moyens défaillent sans cesse à ceux qui les emploient. Les institutions démocratiques réveillent et flattent la passion de l'égalité sans pouvoir jamais la satisfaire entièrement.

    Si le principe de la démocratie s’est bien déployé en Europe comme il le pronostiquait (Tocqueville écrit pendant la Monarchie de Juillet en France), cette vision anémiée de la démocratie ne concorde pas avec ce que l’on peut constater. La pression de l’opinion et l’omniprésence du commun man sont certes présentes, mais les sciences et la culture n’en sont pas moins florissantes.

    Une première lecture de Tocqueville ne me donne certainement pas les outils nécessaires pour bien comprendre ce point, mais le chapitre cité ci-dessous ne nous donne-t-il pas quelques pistes pour expliquer l’écart entre le constat et les conclusions ?

    Tocqueville – De la démocratie en Amérique – T2 troisième partie, Chap. XIII a écrit:On serait porté à croire que la conséquence dernière et l'effet nécessaire des institutions démocratiques est de confondre les citoyens dans la vie privée aussi bien que dans la vie publique, et de les forcer tous à mener une existence commune.

    C'est comprendre sous une forme bien grossière et bien tyrannique l'égalité que la démocratie fait naître.

    Il n'y a point d'état social ni de lois qui puissent rendre les hommes tellement semblables, que l'éducation, la fortune et les goûts ne mettent entre eux quelque différence, et, si des hommes différents peuvent trouver quelquefois leur intérêt à faire, en commun, les mêmes choses, on doit croire qu'ils n'y trouveront jamais leur plaisir. Ils échapperont donc toujours, quoi qu'on fasse, à la main du législateur; et, se dérobant par quelque endroit du cercle où l'on cherche à les renfermer, ils établiront, à côté de la grande société politique, de petites sociétés privées, dont la similitude des conditions, des habitudes et des mœurs sera le lien.

    Et, l’homme d’avant-garde décrit par Bénéton…

    Bénéton – Les fers de l’opinion – Chap. 4 a écrit:La direction générale est donnée par la logique de l'opinion, mais ce sont, semble-t-il, les hommes d'avant-garde qui forcent ou précipitent le mouvement et qui déterminent les orientations particulières. Les opinants ordinaires suivent.

    … trouve peut-être son élan dans ces mêmes petites sociétés qui cohabitent au sein de la Société Démocratique.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Zingaro le Lun 9 Mar 2015 - 11:38

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    Et, l’homme d’avant-garde décrit par Bénéton…

    Bénéton – Les fers de l’opinion – Chap. 4 a écrit:La direction générale est donnée par la logique de l'opinion, mais ce sont, semble-t-il, les hommes d'avant-garde qui forcent ou précipitent le mouvement et qui déterminent les orientations particulières. Les opinants ordinaires suivent.

    … trouve peut-être son élan dans ces mêmes petites sociétés qui cohabitent au sein de la Société Démocratique.
    C'est très intéressant, merci Dienekes (et Euterpe, Agur et Kthun pour vos précisions complémentaires).
    Pour être certain de bien comprendre ce dont il est question : quelles sont ces "petites sociétés qui cohabitent au sein de la Société Démocratique" ? Peut-il s'agir, par exemple, des entreprises capitalistes ?

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Dienekes le Jeu 12 Mar 2015 - 19:58

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    Pour être certain de bien comprendre ce dont il est question : quelles sont ces "petites sociétés qui cohabitent au sein de la Société Démocratique" ? Peut-il s'agir, par exemple, des entreprises capitalistes ?  

    Pourquoi pas, je suppose, mais c’est plus diffus et moins précis que cela. J’y inclurais tout type d’associations et de clubs, formels et même informels…

    Tocqueville – De la démocratie en Amérique – T2 troisième partie, Chap. XIII a écrit:Les Américains, qui se mêlent si aisément dans l'enceinte des assemblées politiques et des tribunaux, se divisent, au contraire, avec grand soin, en petites associations fort distinctes, pour goûter à part les jouissances de la vie privée.

    Ce chapitre est intitulé : « Comment l’égalité divise naturellement les Américains en une multitude de petites sociétés particulières ». Vous pouvez le trouver aux pages 57 et 58 de la deuxième partie du tome II, disponible sur UQAC.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Lux le Jeu 12 Mar 2015 - 23:42

    Bonsoir à tous,
    Je viens de terminer le livre et je voulais partager avec vous quelques remarques, mais tout d'abord je dois remercier Kthun pour son investissement sur le sujet sans quoi il ne m'aurait pas été donné l'opportunité de lire cet incontournable. Je voulais proposer quelques nouvelles pistes de réflexion ; 

    Laissez-moi citer quelques passages pour plus de clarté :
    "Dès lors que, sur tel sujet, une opinion donne le sentiment d'être devenue une opinion générale, elle tend à devenir une opinion acquise. L'opinant trouve où se fixer et juge inconvenant celui qui ne fait pas de même."
    Ici il est tout à fait possible d'illustrer le propos avec les événements récents de "Je suis Charlie". En effet comme tout un chacun, il était tout à fait inconvenant de ne pas suivre le mouvement. Je dirais même plus qu'il était dangereux d'afficher l'expression suivante "Je ne suis pas Charlie", sous peine d’être confondu avec un terroriste. Or n'est-ce pas un paradoxe cinglant ? Car au nom de la liberté d'expression, nous sommes interdits de dire telle chose. L'opinion dominante guette, avec une force toujours croissante celui qui ne se range pas. L'effet d'entrainement est total.


    "Cette limite que l'humain oppose à l'humanité oppose à l'humanité n'est-elle pas intolérable ?
    L'opinant est porté à réinterpréter ces conduites selon cette ligne directrice : elles ne sont plus des fautes contre la morale mais des symptômes d'une maladie. Le mal de faute devient une « déviance » qui s'explique par des causes organiques ou sociales et appelle un traitement.
    Bénéton parle des conduites "déviantes", "les brutalités, le vol, le viol, la fraude, la drogue, l'alcoolisme". Ces conduites ne sont plus moralisées, "le mal est consubstantiel à l'homme". Il s'inscrit ici dans la lignée de Foucault, qui lui avait montré la construction et la moralisation de la maladie au fil des sociétés. Moralisation il y a car la maladie est déclarée. Le malade est à la merci de ses juges (Histoire de la folie à l'âge classique). Cependant Bénéton fait un pas en avant. La question sous-jacente est quelle sera la prochaine étape ?


    "La machine à informer classe implicitement ce qui est important et ce qui ne l'est pas dans les affaires du monde, elle distingue parmi les discours, les catastrophes, les revendications, les spectacles, etc., ceux qui méritent d'être rapportés et les autres, elle trie ceux à qui elle donne la parole... La machine à distraite donne à voir une représentation de la vie sociale qui ne saurait être neutre en termes de manières de vivre. Or ceux qui font ces choix sont dispensés de les expliciter et de les justifier."
    Voilà un autre passage qui m'a paru tout à fait intéressant. Encore une actualité : les champions décédés dans un accident d'hélicoptère sur les lieux de tournage d'une télé réalité. L'information est omniprésente, sur tous les canaux d'information. Un exemple encore plus pertinent, avec à nouveau les événements de "Je suis Charlie" ; ceux-ci ont été en première, au même moment 2000 personnes étaient assassinées au Nigéria. Le ratio est saisissant (8/2000 ?). Qui a entendu parler de ces morts ?
    En découle la question de la catégorisation et de la "priorisation" de l'information. Avez-vous des pistes de lecture sur le sujet ? Qu'en pensez vous ?
    Le travail de décorticage effectué par Bénéton est tout à fait pertinent concernant le petit écran, mais cela reste superficiel. D'autres ont déjà étudié le sujet, et j'imagine qu'il reste beaucoup à faire.


    Son analyse sur le racisme et l'antiracisme est excellente et explique beaucoup de choses. Le malaise français est palpable, car la "tyrannie des intentions" guette : "Il y a des choses dont on ne doit pas parler, bonnes intentions obligent. Il est d'usage sur les ondes de taire le prénom quand il a une consonance étrangère. Plus généralement, il est malvenu de traiter la question de l'immigration comme il se doit, c'est-à-dire comme une question politique qui doit être pensé en termes politiques."

    Le constat est sans appel. La pensée "se resserre", "l'opinion dominante se fait de plus en plus dominante", la pensée unique menace. Nous sommes tous conscients à notre échelle de la situation. Que faire ?
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Sam 14 Mar 2015 - 19:00

    Dans cette deuxième partie nous dévoilerons le rôle significatif joué par l'avant-garde dans la diffusion de l'opinion dominante. Opinion dominante que l'auteur distingue de l'opinion générale :

    Bénéton, p.33-34 a écrit:Il est vrai que l'opinion règne dans nos démocraties libérales, cette opinion régnante ou dominante ne se confond pas avec l'opinion générale. Certains acteurs ont plus de poids que les autres et ils ne jouent pas le jeu à la loyale. Ce n'est pas une découverte, c'est plutôt un secret de polichinelle chez les hommes d'en haut et au-delà. Pourtant le faux-semblant tient. Par opinion dominante, il faut entendre l'opinion sociale convenable, cette opinion que l'on peut exprimer en public sans avoir à la justifier et sans risquer d'être mal vu, cette opinion qui a la force des idées établies et qui par là même pèse sur l'esprit et davantage encore sur la parole.

    "Opinion commune" qui serait le faux-nez de l'opinion dominante :

    Bénéton, p.39-40 : a écrit:L'opinion dominante se présente à tort comme l'opinion commune, par là et par d'autres moyens elle travaille à se donner raison. La pression qu'elle exerce incite les réfractaires ou les indécis à se taire ou à acquiescer, en conséquence sa pression se fait plus forte. Le processus se renforce de lui-même : le pouvoir d'influence fausse l'expression des préférences, à l'étape suivante il est d'autant plus influent. L'opinion dominante devient de plus en plus dominante. Sous sa forme commune, le phénomène n'est pas nouveau. Tocqueville l'a observé à la fin de l'Ancien Régime : « Ceux qui niaient le christianisme élevant la voix et ceux qui croyaient encore faisant silence, il arriva ce qui s'est vu si souvent depuis parmi nous, non seulement en fait de religion, mais en tout autre manière. Les hommes qui conservaient l'ancienne foi craignirent d'être les seuls à lui rester fidèles et, redoutant plus l'isolement que l'erreur, ils se joignirent à la foule sans penser comme elle. Ce qui n'était encore que le sentiment d'une partie de la nation parut ainsi l'opinion de tous et sembla dès lors irrésistible aux yeux mêmes de ceux qui lui donnaient cette fausse apparence » (L'Ancien Régime et la Révolution, III, 2). Cet exemple illustre ce que Élisabeth Noëlle-Neumann, dans une étude classique, a appelé « la spirale du silence ». Les gens sont d'autant plus enclins à dire ce qu'ils pensent qu'ils s'attendent à un soutien de la part de ceux à qui ils s'adressent. Plus s'affirme une opinion convenable ou autorisée, plus les uns sont incités à élever la voix, les autres à se taire ou à acquiescer, ce qui renforce l'opinion convenable ou autorisée. Le mécanisme joue (inégalement) à tous les niveaux dès lors que l'expression des préférences n'est pas couverte par l'anonymat – le vote secret des citoyens a donc un statut à part.

    S'ensuit la crainte des sanctions :

    Bénéton, p.40 a écrit:Lesquelles ? Dans nos régimes, les sanctions possibles ne sont évidemment pas du même ordre que dans les régimes non libéraux, mais elles prennent généralement cette forme qui peut se révéler très dissuasive : l'ostracisme. Qui a le sentiment de penser en marge a peur d'être mal vu et, en conséquence, exclu ou isolé. Les enjeux et les risques ne sont pas identiques partout. Ils s'élèvent en particulier là où l'accès aux médias importe. La punition peut apparaître redoutable : les invitations s'interrompent, les portes se ferment, le silence se fait (ou une campagne hostile se développe). Le hommes publics sont incités à la prudence.

    Quant aux hommes d'avant-garde - que les opinants ne font qu'imiter - ils parlent, écrivent et agissent au nom de l'égalité par défaut :

    Bénéton, p.34-35 a écrit:L'égalité par défaut se veut universelle mais, tant qu'elle n'est accomplie, elle introduit un clivage entre les sujets. Les hommes sont égaux ou destinés à l'être mais la pensée nouvelle n'est certes pas l'égale de la pensée ancienne. L'égalité par défaut indique une direction qui est un progrès. Ceux qui s'en réclament sont plus éclairés que les autres, ceux qui la poussent plus loin sont plus éclairés encore. A chaque étape, les plus radicaux, les plus émancipés sont en avance, ils ont vocation à servir de guides. La dynamique de l'égalité radicale doit beaucoup, semble-t-il, à son avant-garde. La balance des opinions n'est pas égale. L'égalité par défaut est condamnée à rester toujours inachevée puisque, en dernière instance, elle se bat contre la condition naturelle-historique de l'homme : la vie sociale peut-elle ôter toute signification aux différences d'âge, de sexe, d'expérience, de dons, d'héritage culturel, d'usages... ? En conséquence, la radicalisation est toujours au programme et les terrains d'action possible sont légion : égalité entre hommes et femmes, Noirs et Blancs, homosexuels et hétérosexuels, professeurs et élèves, parents et enfants. Normands et Provençaux, gros et maigres, sages et fous, etc. Il y a toujours à faire. La direction générale est donnée par la logique de l'opinion, mais ce sont, semble-t-il, les hommes d'avant-garde qui forcent ou précipitent le mouvement et qui déterminent les orientations particulières. Les opinants ordinaires suivent.

    Qui sont ces hommes d'avant-garde ?

    Bénéton, p.35-36 a écrit:Qui niera le rôle clef des minorités dans la « révolution » des années 1960 et suivantes ? En France, les activistes de mai 1968 ont été largement désavoués par les électeurs de juin, ils n'en ont pas moins remporté une victoire morale. En 1998, le chœur de l'opinion dominante a célébré les journées de mai. L'Amérique des années 1968-1988 a voté à plusieurs reprises sans équivoque contre les « valeurs » nouvelles, dans le même temps ces « valeurs » ont largement gagné du terrain dans le discours public. L'évolution est commune à tous les pays occidentaux. Partout l'égalité par défaut a progressé et progresse à l'initiative et largement sous la pression de ses activistes : philosophes de la liberté indéterminée, sociologues critiques, avocats immodérés des droits de l'homme, féministes radicales, militants extrémistes de l'antiracisme, activistes de la pédagogie « moderne »..., dont la force est sans rapport avec le nombre grâce à la puissance de l'idée dont ils se réclament, grâce aussi au relais bienveillant ou complaisant des médias. L'opinion dominante est bien pour une large part une opinion d'avant-garde : les comportements des hommes ordinaires ont été et sont en retard ou en retrait (par exemple en matière « sexuelle »). [...] L'avant-garde est composite (en France : un philosophe éminent tel Michel Foucault, une poignée de militants très actifs tels ceux d'Act up, les journalistes de Libération, tels théoriciens de la pédagogie « libertaire », les activistes de « SOS Racisme », la Ligue des droits de l'homme, les mouvements féministes, etc.), elle est traversée de rivalités et de différences de vue, elle n'agit pas à l'unisson (ce qui n'exclut pas en son sein l'existence de réseaux et la mise en œuvre d'actions coordonnées). Mais fondamentalement, elle travaille au même ouvrage : l'avènement d'un monde homogène, d'un monde sans qualités dans le cadre des nouvelles normes morales. L'unité tient aux principes.

    Il ne s'agit aucunement d'un complot :

    Bénéton, p.36 a écrit:Il en résulte ceci sur quoi il faut insister pour éviter un malentendu : ce mouvement d'avant-garde avance sans que quiconque l'orchestre. Il n'y a pas de complot général, de manipulateur en chef, de réunions secrètes d'un état-major de l'opinion dominante. Mais il y a un faisceau d'actions, plus ou moins dispersées, plus ou moins virulentes, qui vont dans le même sens.

    Quelles sont les "armes" de l'avant-garde ? D'une part, la rhétorique constitue un instrument non négligeable :

    Bénéton, p.36-37 a écrit:Les hommes de tête s'appuient sur une idée-force qui est posée comme allant de soi, ils développent à partir de là une rhétorique qui, conformément à la logique de l'opinion, fait le tri entre les jugements convenables et les autres. L'esprit est pris en tenailles : dans quel camp êtes-vous ? Cette rhétorique est d'une puissance remarquable, elle bloque, intimide, tend à réduire les réticents ou les adversaires au silence. Il s'ensuit que la hardiesse est d'un côté et la timidité de l'autre. Les réfractaires se sentent démunis. La faiblesse de la résistance aux mouvements d'avant-garde s'explique pour une part par là.

    D'autre part, les médias et le milieu journalistique en particulier sont ici incriminés :

    Bénéton, p.37-38 a écrit:Secondairement, une autre raison importante contribue à bloquer le débat de fond dans l'arène publique : le rôle joué par les médias et en particulier par la télévision. Que font les médias ? Ils donnent du monde comme il va une vision qui résulte d'une série de choix. La machine à informer classe implicitement ce qui est important et ce qui ne l'est pas dans les affaires du monde, elle distingue parmi les discours, les catastrophes, les revendications, les spectacles, etc., ceux qui méritent d'être rapportés et les autres, elle trie ceux à qui elle donne la parole... La machine à distraire donne à voir une représentation de la vie sociale qui ne saurait être neutre en termes de manières de vivre. Or ceux qui font ces choix sont dispensés de les expliciter et de les justifier. Les raisons seraient-elles inavouables ? Il n'y a guère, semble-t-il, de mystère. Jouent trois séries de facteurs : une part de bricolage et de variables individuelles, la logique de la machine ou les lois du genre (le souci de l'événement, le culte de l'immédiat, la recherche du spectaculaire ; les règles de la construction dramatique, les tentations de la complaisance), enfin une large adhésion, de parole sinon toujours de cœur, au mouvement qui emporte notre modernité tardive. De façon générale, dans tous les pays occidentaux, les hommes des médias, et en particulier de la télévision, apparaissent majoritairement acquis aux idées que souffle la dynamique de l'égalité par défaut. Le milieu se veut « moderne », juge d'un point de vue « moderne », se met à la remorque des mouvements « modernes ». Les effets ne sont pas difficiles à observer : le langage des ondes ne tient certes pas une balance équilibrée entre la femme au travail et la mère au foyer, le préservatif et la continence, les différents points de vue sur l'homosexualité ou l'art moderne, la santé du corps et celle de l'âme... Le prétendu miroir est un prisme. Ce biais s'est accentué ces dernières années, nombre de journalistes se posant en autorités morales, gardiennes de nouvelles valeurs. Le milieu journalistique s'est en quelque sorte enivré de son pouvoir d'influence : nous faisons l'événement, nous disons ce qui est important, nous sommes les nouveaux Importants. L'égalisation par défaut s'y prêtait : elle altère l'idée d'objectivité et par là les règles traditionnelles de la conscience professionnelle, elle offre les moyens de prendre une posture morale. Un certain nombre de grands journalistes apparaissent désormais comme des opinants en chef : ils orchestrent et barricadent les nouveaux préjugés. Il n'est pas sûr qu'ils y adhèrent pleinement et profondément, il est probable qu'ils tiennent au pouvoir de propagande et de garder la parole convenable.

    En conséquence, le conflit des arguments tendrait à disparaître :

    Bénéton, p.38 a écrit:Le débat tend à se cantonner dans le champ clos que fixent les principes établis. L'égalisation par défaut comporte une part d'indétermination, il en résulte des tensions et des querelles : ainsi entre les droits des individus et les droits des groupes, ou entre les différentes versions du matérialisme pratique. Mais ce sont là des querelles internes en quelque sorte. Que deviennent les questions premières ? Il est malvenu de les poser : toutes les manières de vivre se valent-elles ? Que signifie la notion de dignité humaine ? Au nom de quoi l'homme a-t-il des droits ? Quelle est la portée des différences naturelles entre l'homme et la femme ? Les réponses sont censées aller de soi. Pourtant, il est quasiment impossible de penser jusqu'au bout l'égalité des manières de vivre (le sadique ? Le nécrophile?), l'assimilation de la dignité humaine à la liberté indéterminée (celle de se droguer ? De vendre ses organes ou sa liberté?), l'identité des sexes (est-il nécessaire de préciser ?). Des évidences de la raison pratique ou des constats élémentaires de l'expérience feraient l'effet de « coups de pistolet dans un concert ». La bonne éducation, version nouvelle, recommande de se taire.

    Une nouvelle morale surgit :

    Bénéton, p.39 a écrit:Parallèlement la nouvelle morale se diffuse sur le mode de la banalisation. Les modèles de vie dits « modernes » (hédonisme et « tolérance ») s'affichent dans les propos publics, les films, les feuilletons, la publicité. Les nouvelles normes sont présentées comme banales ou normales. Ceux qui donnent ainsi le ton ne sont qu'un petit nombre mais il se posent en représentants de l'opinion générale ou prétendent tendre un miroir à la société. Le langage des ondes répète à l'envi : voici la manière d'être moderne, comment pourrais-tu refuser d'être de ton époque, comment pourrais-tu penser que le grand nombre a tort ? Dans les deux cas, la question de fond est abolie et la discussion superflue. Ces propositions, en accord avec la logique de l'opinion, sont des invitations à se soumettre au temps présent parce qu'il est le temps présent, à l'opinion régnante prétendument générale parce qu'elle est l'opinion générale.

    L'opinion dominante engendre et l'enrôlement

    Bénéton, p.41-42 a écrit:Il y a davantage : le monde de l'opinion offre des ressources particulières à l'opinion dominante. L'opinant collabore spontanément ou est invité à collaborer au mécanisme qui l'aliène en vertu du devoir d'opinion lui-même. Les choses, je crois, se passent ainsi. L'opinion dominante ne parle pas un langage d'autorité : « Je sais et vous ne savez pas ; taisez-vous, hommes ordinaires, et écoutez, voici ce qu'il faut penser. » Au contraire, elle sollicite, elle encourage la prise de parole. Mais, dans le même temps, elle pèse de tout son poids sur son contenu. Elle dit explicitement : « Parlez, exprimez-vous, soyez autonome, ayez une opinion sur tout, faites comme les autres. » Et à mots plus ou moins couverts : « Pour être autonome, soyez moderne ; pour être moralement inattaquable, opinez comme il faut ; pour être comme les autres, pensez comme tout le monde, c'est-à-dire comme je vous dis que pense tout le monde. » L'opinion dominante contribue à fabriquer des opinants, à renforcer le devoir d'opinion. Plus ce devoir s'étend, plus l'opinant est amené à juger sans savoir, plus il est porté à se rallier à l'opinion qu'il croit générale et que modèle l'opinion dominante. Cet appel à l'opinion joue contre la formation de l'esprit, c'est-à-dire contre l'apprentissage de ces règles dont on a déjà parlé : avouer ses ignorances, avancer pas à pas, faire crédit aux grandes pensées, discuter patiemment les réponses, pousser les questions jusqu'au bout... L'éducation véritable ne s'accorde pas avec le règne de l'opinion. L'appel au devoir d'opinion fonctionne donc largement comme un piège. Il fonctionne comme un piège à l'état pur là où l'opinant est absolument désarmé pour répondre par lui-même. Soit l'école des opinants que tendent à fabriquer les pédagogues modernes. L'élève est invité à opiner quand son esprit n'est pas formé, il est appelé à penser au-dessus de ses moyens. L'apparence est « démocratique », le résultat est prévisible : l'enfant se fait l'écho du discours qui domine chez les adultes ; au nom de son autonomie, il est conditionné à penser comme il faut. L'égalité de convention entre les enfants et les adultes libère la nouvelle pédagogie des obligations qu'impose le respect de l'esprit des enfants. Le devoir d'opinion met l'opinion sous influence. Les sondages opèrent sur le même mode quand ils posent des questions que ceux à qui ils les posent ne se sont jamais vraiment posées. La problématique (le thème de l'enquête, la formulation des questions) est imposée, le sujet choisi, la réponse attendue dans l'instant, la pression joue en faveur de l'opinion suggérée par le discours dominant. L'opinant n'a pas davantage de prise sur l'interprétation des chiffres, le commentaire des résultats, l'écho donné au sondage. Manifestement, ce n'est pas lui le maître du jeu.

    et l'enfermement :

    Bénéton, p.42 a écrit:La dernière étape est celle-ci : l'inexprimé tend à devenir l'impensé. Les idées sont plus ou moins vivantes, elles gagnent en consistance et en clarté quand elles sont exprimées publiquement et font l'objet de débats. Or l'opinion dominante, en forçant la logique de l'opinion, étend l'empire du ce-qui-va-de-soi. Les questions cessent d'être posées, elles cessent de se poser. La transmission ne se fait plus d'une génération à l'autre. Le monde de l'opinion devient le seul possible, le seul pensable. L'opinant est prisonnier d'un mode de pensée parce qu'il ne voit pas d'autre mode de pensée possible. Les questions ou les tensions qui ont fait la vitalité de l'esprit occidental – la raison et la révélation, la sagesse et le consentement, la liberté et la moralité, la magnanimité et l'humilité... - se perdent comme un filet d'eau dans le désert.

    6 / D'après vous, l'analyse de l'auteur s'applique-t-elle toujours aux médias d'aujourd'hui ?

    7 / Bénéton surestime-t-il, ou non, l'importance des hommes d'avant-garde (c'est-à-dire des intellectuels) ?

    8 / Si l'on suit Bénéton jusqu'au bout et en admettant qu'il dise vrai, les membres de quelque forum de philosophie, pour peu qu'ils soient partisans de l'égalité par défaut, ne risquent-ils pas - même prévenus du péril de l'opinion - de favoriser malgré eux le règne de l'opinion dominante ?

    ___________________________________________



    @Lux a écrit:Je viens de terminer le livre et je voulais partager avec vous quelques remarques, mais tout d'abord je dois remercier Kthun pour son investissement sur le sujet sans quoi il ne m'aurait pas été donné l'opportunité de lire cet incontournable.

    Remercions Bénéton et Euterpe.

    @Lux a écrit:L'opinant est porté à réinterpréter ces conduites selon cette ligne directrice : elles ne sont plus des fautes contre la morale mais des symptômes d'une maladie. Le mal de faute devient une « déviance » qui s'explique par des causes organiques ou sociales et appelle un traitement.
    Bénéton parle des conduites "déviantes", "les brutalités, le vol, le viol, la fraude, la drogue, l'alcoolisme". Ces conduites ne sont plus moralisées, "le mal est consubstantiel à l'homme". Il s'inscrit ici dans la lignée de Foucault, qui lui avait montré la construction et la moralisation de la maladie au fil des sociétés. Moralisation il y a car la maladie est déclarée. Le malade est à la merci de ses juges (Histoire de la folie à l'âge classique). Cependant Bénéton fait un pas en avant. La question sous-jacente est quelle sera la prochaine étape ?
    Bénéton ne serait guère flatté par la comparaison. Quel rapport faites-vous entre l'analyse de Foucault et celle de Bénéton ?

    @Lux a écrit:En découle la question de la catégorisation et de la "priorisation" de l'information. Avez-vous des pistes de lecture sur le sujet ? Qu'en pensez vous ?
    Le travail de décorticage effectué par Bénéton est tout à fait pertinent concernant le petit écran, mais cela reste superficiel. D'autres ont déjà étudié le sujet, et j'imagine qu'il reste beaucoup à faire.
    Ironiquement, cela me rappelle, du moins en partie, Sur la télévision (1996) de Pierre Bourdieu. Même si, bien évidemment, ce dernier n'entendrait sans doute pas la même chose par "opinion dominante".
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Lux le Dim 15 Mar 2015 - 23:42

    Désolé d'avoir cassé le fil directeur de la discussion. Reprenons (pour la première partie) :

    Kthun a écrit:Je vous soumets ces questions en vue de fournir un cadre à cette discussion :

    1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?

    2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?

    3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?

    4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?

    5 / Les années 1960 constituent-elles vraiment le moment de basculement, d'après vous ? N'est-il pas antérieur ?

    1/
    Tout est contestable, mais erroné je ne le pense pas, au contraire.



    2/ 5/
    Bénéton a écrit:La pente de l'opinion ne conduit pas à l'abolition de la morale mais à sa redéfinition. De quelle manière ? Dans le monde dont nous avons hérité, le mal prend mille formes et taraude le cœur de chacun. Dans le nouveau monde moral, le mal est clairement circonscrit, il se resserre, il s'incarne tout entier dans les propos et les attitudes qui blessent l'égalité, la démocratie, les droits de l'homme entendus dans leur version contemporaine ou radicale. Plus particulièrement, il s'incarne dans les mots et les actes convaincus à tort ou à raison de racisme, de sexisme, d'élitisme, d' « homophobie ».
    Plus précisément, sur les attitudes qui blessent la démocratie, l'égalité et les droits de l'homme. Qui est-ce qui défend un tel paradigme (la démocratie) ? La réponse est simple : tout le monde, car ceux qui ne le font pas sont intrinsèquement mauvais. L'égalité par défaut pousse au manichéisme et les conditions sont réunies dans les sociétés occidentales, car développées (médias de masse), le message est diffusé plus amplement. Dans une moindre mesure, j'aurais tendance à avancer que les avants gardistes en arrivent à une sorte de propagande par le fait (BHL en Lybie, guerre en Irak..), mais c'est à prendre avec précaution.
    Par contre, il m'est difficile d'en dater le basculement.



    3 /
    Oui ? Non ? Je ne sais pas mais j'ai espoir qu'il ne le soit pas.



    4 /
    Impossible. Le forum est ouvert à tous, il y aura toujours des opinants pour dire « Moi, je vous dis que... ». (Le signe prime sur la parole)
    Bénéton a écrit:Le devoir d'opinion signifie que l'opinant se sent tenu de faire savoir à autrui qu'il se passe de lui.
    Il y a deux types de participants ; ceux qui sont uniquement là pour faire montre de leur savoir sans se soucier de l'autre. Et ceux qui sont présents pour apprendre à travers discussion et échange (la liberté d'esprit).




    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:L'opinant est porté à réinterpréter ces conduites selon cette ligne directrice : elles ne sont plus des fautes contre la morale mais des symptômes d'une maladie. Le mal de faute devient une « déviance » qui s'explique par des causes organiques ou sociales et appelle un traitement.
    Bénéton parle des conduites "déviantes", "les brutalités, le vol, le viol, la fraude, la drogue, l'alcoolisme". Ces conduites ne sont plus moralisées, "le mal est consubstantiel à l'homme". Il s'inscrit ici dans la lignée de Foucault, qui lui avait montré la construction et la moralisation de la maladie au fil des sociétés. Moralisation il y a car la maladie est déclarée. Le malade est à la merci de ses juges (Histoire de la folie à l'âge classique). Cependant Bénéton fait un pas en avant. La question sous-jacente est quelle sera la prochaine étape ?
    Kthun a écrit:Bénéton ne serait guère flatté par la comparaison. Quel rapport faites-vous entre l'analyse de Foucault et celle de Bénéton ?
    Je reprends :
    Foucault a analysé comment le société, par son évolution, modifie le statut des hommes. Brièvement : le fou est devenu quelqu'un de marginal et rejeté, là où il avait sa place dans les sociétés précédentes. L'odre social change et change par là même les statuts.

    Le raisonnement de Bénéton :

    Bénéton a écrit:Cette entreprise qui porte l'humanité à exercer son pouvoir sur elle-même rencontre nécessairement deux obstacles : le libre arbitre, les contraintes naturelles. Le libre arbitre est un empêchement à la maîtrise humaine de toute réalité. Plus l'homme est déterminé de l'extérieur, plus il est possible d'agir sur lui. Le monde qui proclame la liberté indéterminée est aussi celui qui incline à penser : l'homme est ce qu'on fait de lui. Une autre raison est que le vieux monde est toujours présent avec son cortège de conduites qu'il est difficile ou impossible de neutraliser avec le « chacun fait ce qu'il veut de sa vie » : les brutalités, le vol, le viol, la fraude, la drogue, l'alcoolisme... Si l'homme dispose du libre arbitre, les auteurs de ces actes sont responsables ou ont leur part de responsabilité.

    Que devient l'innocence humaine ? Si le mal est consubstantiel à l'homme, il peut être combattu, il ne peut être déraciné. Cette limite que l'humain oppose à l'humanité oppose à l'humanité n'est-elle pas intolérable ? L'opinant est porté à réinterpréter ces conduites selon cette ligne directrice : elles ne sont plus des fautes contre la morale mais des symptômes d'une maladie. Le mal de faute devient une « déviance » qui s'explique par des causes organiques ou sociales et appelle un traitement.
    Arrivent les experts et leurs outils thérapeutiques.
    Pour simplifier, selon "la religion de l'humanité", nous ne pouvons être déviants, car si c'est le cas nous sommes malades. Nous sommes malades en tant qu'hommes, ce qui est intolérable du point de vue de l"humanité" entendue au sens du monde humain, qui écrase toute individualité. Cette maladie est une tache, elle ne doit pas transparaitre dans la grande masse uniforme de l'humanité. Par conséquent il faut effacer toute trace morale, et il faut en expliquer différemment la cause.

    Foucault nous dit que la folie est construite, le fou est désigné fou et mis au ban de la société parce qu'un groupe de personnes en a voulu ainsi.
    Bénéton argue que "la pente de l'opinion mène à la religion de l'humanité conquérante", c'est-à-dire passe par un effacement ou une réinterprétation de la morale. Peut on y voir une évolution ?

    Kthun a écrit:Ironiquement, cela me rappelle, du moins en partie, Sur la télévision (1996) de Pierre Bourdieu. Même si, bien évidemment, ce dernier n'entendrait sans doute pas la même chose par "opinion dominante".
    En effet, Bourdieu nous vient naturellement à l'esprit.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Dim 31 Mai 2015 - 18:38

    Dans cette troisième et dernière partie nous verrons tout particulièrement le dévoiement de l'antiracisme (subversif et discriminatoire) :

    Bénéton, p.52-53 a écrit: 1/ En reprenant en termes inversés le raisonnement raciste : les critères d'appartenance l'emportent sur le comportement individuel ; en conséquence, l'égalité vaut davantage pour certains que pour d'autres, elle se corrompt en revendication d'impunité, elle se corrompt (plus ou moins) en revendication de préférence. On l'appellera l'antiracisme discriminatoire. 2 / En étendant de manière abusive ou délirante le contenu du concept de racisme : la lutte contre le racisme couvre alors des pratiques subversives contre les liens substantiels (universels et particuliers). On le nommera l'antiracisme subversif. Dans l'une ou l'autre de ces perspectives, le terme de racisme a bien des vertus, il a à la fois un sens incertain ou équivoque et une connotation forte : le racisme, on ne sait pas exactement où il commence et où il s'arrête, mais chacun sait que ce n'est pas bien.

    Les États-Unis illustreraient ce dévoiement à merveille :

    Bénéton, p.55-56 a écrit:Les États-Unis offrent un exemple remarquable de dérive de l'idée antiraciste. Pour dire les choses en gros : la formule de l'antiracisme des années 1955-1965 était : les Blancs et les Noirs ont les mêmes droits ; dans le courant des années 1960 est surtout dans les années 1970, cette formule est devenue (implicitement) : les Noirs ont davantage de droits que les Blancs. Au début de la période, la majorité des Noirs (ceux du Sud) étaient encore soumis à un statut discriminatoire. Le mouvement des Civil Rights s'était élevé contre ce racisme institutionnalisé, alliant protestations pacifiques et actions en justice. Ce mouvement avait pris progressivement de l'ampleur pour atteindre son point culminant en 1963 lors de la grande marche sur Washington. Devant le Mémorial de Lincoln, le pasteur Martin Luther King prononçait alors son fameux discours : « I have a dream... » La partie était en voie d'être gagnée et elle allait l'être dans les années suivantes. La victoire était à la fois morale, politique et juridique et la condition noire en a été profondément changée. Et pourtant, il subsiste toujours un problème noir aux États-Unis, un problème que le discours dominant a longtemps lié au racisme blanc mais qui en fait a changé de nature. La question noire se pose désormais beaucoup moins dans le Sud que dans les grandes villes du Nord, elle concerne essentiellement non plus l'ensemble de la population noire mais une fraction d'entre elle, un tiers environ, la black underclass, marginalisée dans les ghettos. Sans doute le racisme blanc n'a-t-il pas disparu mais il apparaît aujourd'hui comme une variable secondaire. Comment expliquer sinon, entre autres choses, l'hétérogénéité d'une black middle class ? Mais paradoxalement the declining significance of race est allé de pair avec une radicalisation de l'idée antiraciste. Dans le courant des années 1960 et surtout dans les années 1970, les leaders noirs et l'establishment « libéral » (le New York Times, CBS, les agences fédérales...) ont réussi à imposer une représentation que l'on peut schématiser ainsi : tout échec, tout retard, tout « comportement déviant » des Noirs, toute inégalité en leur défaveur ne s'explique que par la discrimination dont ils sont victimes, c'est-à-dire par l'action malveillante des Blancs. La distribution des rôles est fixée une fois pour toutes, la responsabilité est dans tous les cas subordonnée à l'appartenance raciale


    L'auteur observe une institutionnalisation de l'antiracisme discriminatoire :

    Bénéton, p.59-60 a écrit:Dans les États-Unis des années 1970, l'antiracisme discriminatoire s'est institutionnalisé sous la forme de préférences de recrutement. Au nom de quoi ? Si le racisme blanc est la clef d'explication par excellence, il explique l'inégalité de réussite entre Noirs et Blancs. Les résultats des Noirs sont en moyenne inférieurs à ceux des Blancs, le fait ne peut s'expliquer que par la discrimination. Ce raisonnement a été étendu aux autres groupes ethniques ainsi qu'aux inégalités de « représentation » entre hommes et femmes. Si les Noirs sont « sous-représentés » à l'université, si les femmes sont « sous-représentées » parmi les cadres de la société ATT ou à la rédaction du New York Times, il faut y voir uniquement l'effet du racisme ou du sexisme. Si les chances étaient égales, les résultats devraient l'être. Dans la mesure où ils ne le sont pas, ils devraient l'être. Dans la mesure où ils ne le sont pas, il convient de les corriger par une action directe afin en quelque sorte de forcer l'égalité. Ces idées ont inspiré et justifié une nouvelle forme d'intervention politique, la politique d'affirmative action qui s'est traduite par un traitement préférentiel fondé sur la race ou le sexe. La lutte contre les pratiques discriminatoires se transformait en une politique visant à l'égale représentation des groupes, qui passait elle-même par de nouvelles pratiques discriminatoires (en sens inverse). L'affirmative action aboutit à subordonner le mérite individuel au groupe d'appartenance, elle est à ce titre une affirmative discrimination (Nathan Glazer). Ainsi l'égalité implique un traitement inégal au nom d'un nouveau principe : celui de l'égale « représentation » des différents groupes. Le postulat sous-jacent est celui-ci : il n'y a aucune différence entre les groupes qui puisse expliquer les différences de réussite (nouvelle version du règne du semblable). Les arguments invoqués en France en faveur de la « parité » hommes / femmes sont du même ordre : si les résultats sont inégaux, la discrimination en est la cause unique. Le sexe n'explique rien, le sexisme explique tout. La réalité n'est pas celle-là. La discrimination peut évidemment être un facteur explicatif mais il est faux de penser qu'en l'absence de toute discrimination, la représentation des différents groupes dans les différentes professions ou activités se calquerait sur leur importance numérique au sein de la  population globale

    Il montre en quoi cette interprétation serait erronée :

    Bénéton, p.60-61 a écrit:S'il est vrai que les inégalités collectives suffisent à attester la discrimination, le raisonnement doit pouvoir s'appliquer dans tous les cas : les Japonais-Américains ont un revenu moyen très supérieur à celui des Anglo-Saxons, est-ce l'effet d'une discrimination ? Aux États-Unis et ailleurs, les Noirs réussissent mieux que les Blancs dans les courses de vitesse, faut-il dénoncer un racisme anti-Blanc ? En France, les filles réussissent mieux que les garçons dans le secondaire, faut-il l'imputer à une politique discriminatoire ? Il y a des faits sociaux qui ne sont voulus par personne. La malignité des Blancs et des mâles n'a pas la puissance que lui prête l'opinion dominante. Au fond qui l'ignore ? Comme dans les cas précédents, le coût moral est, semble-t-il, élevé (il est évidemment difficile à mettre en statistiques). Le Noir qui a bénéficié d'une préférence ne peut guère ne pas se sentir dévalorisé par le fait qu'être traité non comme un individu mais comme le membre d'une catégorie. Et il doit faire face au sentiment de ses condisciples ou collègues blancs qu'il a bénéficié de la couleur de sa peau. La préférence fabrique des égaux qui ne se sentent pas vraiment égaux. Les bonnes intentions ne garantissent pas de bons résultats.

    Bénéton prend l'exemple de l'université américaine dont les programmes mettraient le polylogisme à l'honneur :

    Bénéton, p.61-62 a écrit:Le troisième épisode de la version américaine se passe dans les universités. Là, les résultats de l'affirmative action se mesurent lors des examens. Certains étudiants sont sur-sélectionnés, d'autres sont sous-sélectionnés. Inéluctablement les premiers sont meilleurs que les seconds. En moyenne, dans les bonnes universités, les étudiants noirs ne se retrouvent pas dans les bonnes places. A qui la faute ? Inévitablement au racisme. Où se cache-t-il ? Vers la fin des années 1980, le voile a été levé : il se cache dans les programmes eux-mêmes. C'est bien ce qui explique l'échec des « minorités ». L'enseignement des Humanités n'a nullement la valeur universelle dont il se targue. Les grands auteurs (le canon) que l'on y étudie – Platon, Aristote, Dante, Shakespeare... - ont un point commun : toujours des Blancs, toujours des hommes. La culture occidentale est une white male culture, elle exprime un point de vue partisan et le monopole dont elle bénéficie opprime les « minorités ». Il faut donc mettre en œuvre ce qu'un professeur radical a appelé une intellectual affirmative action afin d'introduire dans les programmes le multiculturalisme, la diversité, c'est-à-dire plus précisément des distinctive black and female perspectives. Le mouvement a été le fait de petites minorités : des étudiants activistes (des Noirs surtout et aussi des féministes) alliés à des professeurs radicaux. Il a pris forme à Standford en 1987. Le rédacteur d'un journal étudiant noir écrivait alors : « We are tired of your shit » (Nous en avons assez de votre mouscaille). L'action militante a été couronnée de succès et a abouti au remplacement du cours consacré à la culture occidentale par un cours sur les cultures, ideas and values dont le titre dit bien qu'il satisfait à la norme du multiculturalisme. En 1990, l'université a mis en place un nouveau cours destiné à tous les étudiants de première année et officiellement « centré sur des travaux de Noirs, d'Hispaniques, de féministes et d'homosexuels ». L'exemple de Standford a été largement suivi, avec diverses variantes. Les Afro-American Studies, les Women's Studies se sont multipliés, les programmes, notamment des grandes universités, ont été revus dans le bon sens. Pourquoi un succès si ample obtenu par un si petit nombre ? La raison essentielle, outre la pusillanimité d'usage des autorités universitaires, est toujours la même : la représentation dichotomique de la société (coupables/victimes), particulièrement dominante dans le milieu universitaire, désarme les modérés et ouvre le champ libre aux extrémistes. Quand les activistes noirs démasquent une forme imaginaire de racisme, comment objecter sans tomber soi-même sous le coup de l'accusation infâme ? Pour échapper au piège, il faut admettre que l'antiracisme peut se corrompre, que des Noirs peuvent se présenter faussement comme victimes. Il faut remettre en cause le principe même de la représentation convenue de la société. Quel est le résultat ? Il porte atteinte à la notion même de culture et donc à la mission de l'université. Le multiculturalisme, ainsi entendu, est subversif. Le théorème de Thalès n'est-il valable que pour certaines races ? Quel est le point de vue masculin commun à Platon, Locke et Nietzsche ? L'idée d'un savoir blanc et d'un savoir noir ne fait-il pas songer à l'idée nazie d'une « science juive » ? L'idée de l'unité du genre humain, d'origine occidentale, n'a-t-elle pas une portée universelle ? Au rebours de l'antiracisme de départ, celui-là sépare les hommes.

    Il en résulterait un "effet d'intimidation" très fort :

    Bénéton, p.64 a écrit: Aux États-Unis comme en France, l'écart s'est creusé entre ce que l'on dit en public et ce que l'on dit en privé. En mélangeant ce qui ne doit pas l'être, en mettant dans le même sac des sentiments naturels et des sentiments faussés, cet antiracisme ne peut qu'aviver les frustrations et les ressentiments. Ce n'est pas ainsi qu'on ramènera au bercail les brebis perdues.


    9 / Cette analyse vous semble-t-elle erronée ? Si oui, pourquoi ?

    10 / Globalement, si un individu est, a priori, en désaccord avec les thèses développées par Bénéton, alors prendrait-il réellement la peine de lire cet ouvrage ? Parmi les lecteurs du livre : s'il est vrai que l'on ne prêche que des convertis alors quel peut être la conséquence de cette lecture, si ce n'est formaliser, fournir des arguments, voire éclaircir des idées et réflexions déjà en partie présentes ?
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Lux le Dim 26 Juil 2015 - 23:54

    Bonsoir,
    Je me permets de dépoussiérer le sujet.


    KthunL'auteur observe une institutionnalisation de l'antiracisme discriminatoire :


    Bénéton, p.59-60 a écrit:Dans les États-Unis des années 1970, l'antiracisme discriminatoire s'est institutionnalisé sous la forme de préférences de recrutement. Au nom de quoi ? Si le racisme blanc est la clef d'explication par excellence, il explique l'inégalité de réussite entre Noirs et Blancs. Les résultats des Noirs sont en moyenne inférieurs à ceux des Blancs, le fait ne peut s'expliquer que par la discrimination. Ce raisonnement a été étendu aux autres groupes ethniques ainsi qu'aux inégalités de « représentation » entre hommes et femmes. Si les Noirs sont « sous-représentés » à l'université, si les femmes sont « sous-représentées » parmi les cadres de la société ATT ou à la rédaction du New York Times, il faut y voir uniquement l'effet du racisme ou du sexisme. Si les chances étaient égales, les résultats devraient l'être. Dans la mesure où ils ne le sont pas, ils devraient l'être. Dans la mesure où ils ne le sont pas, il convient de les corriger par une action directe afin en quelque sorte de forcer l'égalité. Ces idées ont inspiré et justifié une nouvelle forme d'intervention politique, la politique d'affirmative action qui s'est traduite par un traitement préférentiel fondé sur la race ou le sexe. La lutte contre les pratiques discriminatoires se transformait en une politique visant à l'égale représentation des groupes, qui passait elle-même par de nouvelles pratiques discriminatoires (en sens inverse). L'affirmative action aboutit à subordonner le mérite individuel au groupe d'appartenance, elle est à ce titre une affirmative discrimination (Nathan Glazer). Ainsi l'égalité implique un traitement inégal au nom d'un nouveau principe : celui de l'égale « représentation » des différents groupes. Le postulat sous-jacent est celui-ci : il n'y a aucune différence entre les groupes qui puisse expliquer les différences de réussite (nouvelle version du règne du semblable). Les arguments invoqués en France en faveur de la « parité » hommes / femmes sont du même ordre : si les résultats sont inégaux, la discrimination en est la cause unique. Le sexe n'explique rien, le sexisme explique tout. La réalité n'est pas celle-là. La discrimination peut évidemment être un facteur explicatif mais il est faux de penser qu'en l'absence de toute discrimination, la représentation des différents groupes dans les différentes professions ou activités se calquerait sur leur importance numérique au sein de la  population globale

    Premièrement il est intéressant de noter qu'en anglais ils utilisent le terme affirmative action, ils ont donc préféré éviter le terme de discrimination comme en français.



    D'autres questions surgissent : jusqu'où les promoteurs d'une telle mesure peuvent-ils aller ? Les recrudescences de violences aux Etats Unis ont ils un rapport avec cet antiracisme discriminatoire ? Ou serait-ce causé par les derniers relents racistes d'une amérique profondément conservatrice ? L'"effet d'intimidation" serait il en cause ?




    Kthun
    10 / Globalement, si un individu est, a priori, en désaccord avec les thèses développées par Bénéton, alors prendrait-il réellement la peine de lire cet ouvrage ? Parmi les lecteurs du livre : s'il est vrai que l'on ne prêche que des convertis alors quel peut être la conséquence de cette lecture, si ce n'est formaliser, fournir des arguments, voire éclaircir des idées et réflexions déjà en partie présentes ?

    Le livre de Bénéton est la référence sur grand débat de société et explique bien des choses, et il a l'avantage d'avoir été écrit par un académicien, ce qui le place hors de la sphère politico politicienne. Malheureusement le revers de la médaille est le coté ésotérique du livre écrit par un universitaire, qui n'aura pas un public de masse.

    Bénéton, mieux que quiconque, explique, raisonne, à travers des exemples concrets. Il montre et démontre, sans blabla condescendant ou tendancieux. Prêcher des convertis est une chose, mais le faire avec un raisonnement juste et efficace en est une autre.

    kercoz

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  kercoz le Lun 27 Juil 2015 - 7:41

    La discrimination positive amène 2 réflexions:
    - D' un point de vue structurel, c'est une rétroaction corrective "longue" qui veut remplacer des rétroactions "courtes" absentes ou peu efficaces. Sa nécessité démontre l' inefficacité des rétroactions structurelles courtes dans le modèle. C'est pourtant ces dernières qu'il serait important de modifier pour la stabilité du modèle. Le but semble vertueux du fait que ces rétroactions longues peuvent modifier, à terme les rétroactions courtes.
    - En tant qu' outil correctif, la parité parfaite  est, à mon sens, une erreur. Outre le tres bon argument de Beneton:
    """"""""""mais il est faux de penser qu'en l'absence de toute discrimination, la représentation des différents groupes dans les différentes professions ou activités se calquerait sur leur importance numérique au sein de la  population globale""""""
    et en complément de cet argument, le fait d' imposer 50% de femmes, par exemple, leur interdit d' être 60%.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Mer 29 Juil 2015 - 13:34

    @Lux a écrit:Le livre de Bénéton est la référence sur grand débat de société et explique bien des choses, et il a l'avantage d'avoir été écrit par un académicien, ce qui le place hors de la sphère politico politicienne.

    Universitaire plutôt ; il n'est pas académicien.

    @Lux a écrit: Malheureusement le revers de la médaille est le coté ésotérique du livre écrit par un universitaire, qui n'aura pas un public de masse.

    Cela dit, nous pourrions dire que la critique des médias est un thème rebattu. De plus, s'il est vrai que Bénéton fut, en France, l'un des pionniers (dont Taguieff) de l'analyse de l'antiracisme comme idéologie dès 1983 avec Le fléau du bien, il faut quand même reconnaître qu'aujourd'hui ces raisonnements, idées et arguments ne sont plus méconnus (sinon moins inaccessibles) du grand public par l'intermédiaire d'individus comme Éric Zemmour et Alain Finkielkraut.

    Mr Eko

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Mr Eko le Mar 11 Aoû 2015 - 16:25

    Cette analyse vous semble-t-elle erronée ? Si oui, pourquoi ?

    Cette analyse me semble à la fois intéressante car juste sur certains points, mais en même temps fortement partielle, je n'ose pas dire partiale car au fond elle pourrait être la conséquence d'un manque d'information. Mettons-nous d'accord. Après le mouvement des civil rights il est certain qu'une forme historiquement précise et bien déterminée de discrimination à l'encontre des noirs a été combattue et vaincue, c'est bien sûr la ségrégation institutionnalisée. Néanmoins il est faux de penser et d'écrire que la condition noire et plus globalement la condition des non-blancs aux Etats-Unis a été "profondément changée".
    A partir des années 80 et de la politique de "war on drugs" commencée par Ronald Reagan (en réalité elle a commencé avec Nixon mais avec moins d'insistance), on s'est retrouvé progressivement dans une situation de durcissement du droit pénal américain à l'encontre des consommateurs de drogues et plus généralement des petits délinquants impliqués dans le trafic de ce genre de substances. Or il est intéressant de remarquer d'une part que ces mesures ont été prises au nom de motivations essentiellement politiciennes puisqu'il s'agissait dès cette époque de doper la côte de popularité du président en fonction, puisqu'on remarque en effet qu'à l'époque la consommation de drogue et son trafic était minime aux Etats-Unis.
    D'autre part, on remarque que depuis les années 70, la condition des ghettos noirs n'a cessé d'empirer puisqu'en effet, on a assisté au développement d'une black middle-class qui, petit à petit, s'est mise à quitter les ghettos et cela pour plusieurs raisons. Il y eut les crises économiques, les émeutes dues à des crimes racistes qui ont grandement isolé les ghettos et qui, à certains moments, ont donné des impressions de quasi guerre civile. Ce départ des classes moyennes noires a eu pour conséquences un isolement encore plus grand de la black underclass car en effet la classe moyenne maintenait un semblant d'économie locale. Cependant malgré une situation de plus en plus désastreuse la drogue n'était pas le problème central, ce sont les politiciens qui l'ont fabriqué, et qui ont, à l'aide de médias plus ou moins explicitement, localisé l'origine du problème. Les ghettos. A partir de cette époque on a vu prospérer une politique pénale du "tout carcéral", signalons qu'aux États Unis les policiers reçoivent des primes en fonction du pourcentage d'arrestation, inutile de vous dire que les conséquences de cela sont qu'on cherche moins à démanteler les réseaux de trafic qu'à faire du chiffre. Puis est arrivé le crack, la cocaïne du pauvre, et n'oublions pas qu'en termes de consommation de drogues les riches consomment autant que les pauvres mais ils ne consomment pas la même chose. Jusqu'à l'élection récente d'Obama, le consommateur de crack risquait, pénalement, une peine cent fois plus grave et plus répressive que le consommateur de cocaïne (ceci n'est pas une hyperbole), inutile de vous dire là aussi que globalement celui qui consomme de la cocaïne est un jeune blanc issu d'une famille aisée de l'upper east side plutôt que le jeune noir du Bronx. Depuis Bill Clinton les personnes ayant effectué une peine de prison ne reçoivent plus de bons alimentaires en plus du fait qu'ils ne peuvent pas trouver un travail, il y a à peu près dans les prisons Américaines 70% de noirs, et la plupart sont issus des ghettos. En fait quand un détenu finit sa peine, même une courte peine, c'est la double sanction, quand il ira postuler pour un emploi il devra répondre à un questionnaire qu'on lui soumettra : "have you ever been convicted for a fellony ?", répondant oui, il n'aura évidemment pas le poste. Puis s'il veut se nourrir on lui refusera tout bon alimentaire. A votre avis que pensez-vous qu'il fera ?

    Il y a encore un très gros problème racial aux États Unis, ne vous laissez pas tromper par les apparences et les symboles. De fait, la ségrégation n'a fait que changer de visage. Néanmoins, l'antiracisme que vous appelez discriminatoire pose en effet problème dans la mesure où il me semble qu'il participe de ce qu'un sociologue français contemporain, pape Ndiaye, a pu appeler le "tokenisme" : on érige des symboles, des figures au pouvoir comme pour consoler l'ego ou l'orgueil blessé des "minorités" (inévitablement les compétences de la personne symbole sont mises au second plan), or c'est l'arbre qui cache la forêt, ici dans un sens néfaste, puisqu'en effet cette discrimination positive (à tout le moins celle qui prend effet dans les instances du pouvoir politique) illusionne sur les dysfonctionnements réels et profonds du système et les occulte. Cela ne veut pas dire que je sois absolument contre ce type de mesure, juste contre son application mystifiante et aussi quand elle est appliquée à tort et à travers ( en Afrique du sud par exemple elle a mené à de véritables désastres économiques).
    En ce qui concerne l'antiracisme subversif je suis là aussi relativement d'accord, il y a une façon qu'ont les tenants de la bien pensance et de la bienséance de noyer le poisson dans l'accusation de racisme à tort et à travers. Et cela parce qu'en face il y a des façons de soulever des questions, des problèmes de manière caricaturale et "polémisante", pour moi l'exemple parfait est Éric Zemmour. Il touche un certain nombre de questions qui peuvent être intéressantes mais son approche est toujours déjà provocatrice, potentiellement polémique et là aussi potentiellement subversive. Il en est de même pour Finkielkraut qui, quant à lui me semble au fond être le symptôme de quelque chose d'inquiétant, tout comme Zemmour d'ailleurs avec son récent Suicide français. Ne parlons même du délire qui vise a faire supprimer les études des auteurs classiques aux Etats-Unis, les noirs-Américains ne se rendent pas compte que de la sorte, ils se construisent ce qu'on pourrait qualifier "d'avenir autodafé", c'est de la folie. Frustrés par les méfaits que nous à infliger l'ancien oppresseur on entre dans une dynamique négatrice de tout ce qui peut venir de lui même ce qui est bon à prendre.

    Bénéton pose en outre la question de la responsabilité individuelle. Je suis désolé mais vous devez bien admettre que même si l'homme n'est pas que ce qu'on fait de lui, cela joue néanmoins un grand rôle dans sa formation ou dans son développement. Dire que tout homme a son libre arbitre et que ses erreurs et ses mauvais choix ne dépendent que de lui serait soit faire preuve d'une ignorance ahurissante de certaines situations économiques et sociales de par le monde, soit faire preuve de ce que Merleau-ponty a pu nommer moralisme bourgeois et cynique. Reprenons l'exemple du ghetto, imaginez que vous ayez grandi dans un milieu ou du matin au soir vous entendez des coups de feu, ou il y a beaucoup de chances que votre cellule familiale soit morcelée, ou votre école regroupe tous les enfants comme vous, les enfants du ghettos, ou les seuls modèles disponibles sont les caïds du coin qui distribuent des billets ou des baskets neuves dès qu'ils ont écoulé leur stock de crack ou de meth avec succès (d'ailleurs ils en ont sûrement vendu à l'un de vos proches qui est addict, ce sont des situations fréquentes dans le ghetto). Comment pouvez-vous raisonnablement affirmer que si l'enfant devient plus tard un dealer de drogue il n'aura fait que faire appel à son libre arbitre ? Et même si c'est le cas, pour qu'il y ait liberté d'arbitrer, il faut que la conscience-arbitre ait les conditions de faire un choix "moral", qu'elle s'élève d'un point où elle peut peser le pour et le contre et prendre la décision la plus rationnelle qui s'offre à elle. Or ici la décision rationnelle c'est celle qui permet la survie, et la survie est peu probable par l'école, en outre au-delà du ghetto, l'horizon est flou, c'est presque un autre pays et bien souvent on y parle une langue presque étrangère. Or oui, je vous le dis le choix rationnel là bas, c'est le caïd du coin... Dès lors l'aspect moral sera sacrifié au bénéfice de la rationalité. Je parle ici des esprits brillants, car bien sûr il y en a dans le ghetto, mais voilà ce à quoi le système les réduit.
    Vous me semblez avoir trop oublié les leçons fondamentales de Marx et plus globalement les conséquences désastreuses de la reproduction sociale. En outre, il est vrai que par exemple les Chinois ont comme les noirs subi des discriminations aux États-Unis et que pourtant ils s'en sortent plutôt bien, mais n'oubliez pas que l'histoire des migrations asiatiques et africaines n'est pas la même. La déportations des noirs d'Afrique vers les Amériques, la destruction des structures sociales par l'esclavage puis par la ségrégation et le maintient dans la précarité a mené à ce qu'on connaît aujourd'hui. La migration asiatique quant à elle a été organisée et volontaire, cela a permis le maintien d'une structure sociale hyper communautaire et favorisant des mécanismes de prêts, en somme d'entraide économique. La réussite est due à des phénomènes historico-sociaux et non à des faits culturo-biologiques comme cela est à un moment sous-entendu dans le livre.
    Quant à la réussite dans les sports elle est due à un certain nombre de faits eux aussi historico-sociaux (voire psychologiques ou même psycho-somatiques) qu'il serait trop long de détailler ici.

    10 / Globalement, si un individu est, a priori, en désaccord avec les thèses développées par Bénéton, alors prendrait-il réellement la peine de lire cet ouvrage ? Parmi les lecteurs du livre : s'il est vrai que l'on ne prêche que des convertis alors quelle peut être la conséquence de cette lecture, si ce n'est formaliser, fournir des arguments, voire éclaircir des idées et réflexions déjà en partie présentes ?

    Je ne dirais pas que je suis globalement en désaccord, il y a des choses que je trouve intéressantes comme cette analyse très pertinente de l'opinion dominante. Mais il y a d'autres choses qui m'ont semblé quelque peu fausses voir ubuesques.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Mar 27 Oct 2015 - 10:46

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:A partir des années 80 et de la politique de "war on drugs" commencée par Ronald Reagan (en réalité elle a commencé avec Nixon mais avec moins d'insistance), on s'est retrouvé progressivement dans une situation de durcissement du droit pénal américain à l'encontre des consommateurs de drogues et plus généralement des petits délinquants impliqués dans le trafic de ce genre de substances. Or il est intéressant de remarquer d'une part que ces mesures ont été prises au nom de motivations essentiellement politiciennes puisqu'il s'agissait dès cette époque de doper la côte de popularité du président en fonction, puisqu'on remarque en effet qu'à l'époque la consommation de drogue et son trafic était minime aux Etats-Unis.
    D'autre part, on remarque que depuis les années 70, la condition des ghettos noirs n'a cessé d'empirer puisqu'en effet, on a assisté au développement d'une black middle-class qui, petit à petit, s'est mise à quitter les ghettos et cela pour plusieurs raisons. Il y eut les crises économiques, les émeutes dues à des crimes racistes qui ont grandement isolé les ghettos et qui, à certains moments, ont donné des impressions de quasi guerre civile. Ce départ des classes moyennes noires a eu pour conséquences un isolement encore plus grand de la black underclass car en effet la classe moyenne maintenait un semblant d'économie locale. Cependant malgré une situation de plus en plus désastreuse la drogue n'était pas le problème central, ce sont les politiciens qui l'ont fabriqué, et qui ont, à l'aide de médias plus ou moins explicitement, localisé l'origine du problème. Les ghettos.
    Attention quand même à ne pas tomber dans la "stratégie sudiste" ou les caricatures d'une Michelle Alexander... Outre que vous négligez le Harrison Narcotic Act de 1914 avec le contexte historique des cinquante années qui le précèdent, le Marihuana Tax Act de 1937, et le Controlled Substances Act de 1970, vous ne précisez pas l'impact psychologique provoqué par la cocaïne épurée au tournant des années 70 et des années 80. Vous appuyez-vous sur d'autres sources que le rapport de Human Rights Watch, publié en 2000 : Punishment and Prejudice : Racial Disparities in the War on Drugs ?

    Bien sûr, la reproduction sociale s'applique en grande partie dans les ghettos ; mais pas à l'exclusion d'autres outils d'analyse.

    Kthun,
    je ne vois pas comment on peut rapprocher Bénéton de Zemmour ou de Finkielkraut sans dévoyer votre démarche.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Mar 27 Oct 2015 - 11:30

    @Euterpe a écrit:Kthun,
    je ne vois pas comment on peut rapprocher Bénéton de Zemmour ou de Finkielkraut sans dévoyer votre démarche.
    C'est-à-dire (d'ailleurs, il ne me semble pas avoir écrit, si l'on valorise la précision du langage, "je rapproche Bénéton de Zemmour et Finkielkraut") ? De quelle "démarche" parlez-vous ?
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    Euterpe

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Mar 27 Oct 2015 - 11:57

    La question n'est pas dans la précision du langage, mais dans les "niveaux" de langage... Il y a l'explicite ; il y a l'implicite.
    Kthun a écrit:aujourd'hui ces raisonnements, idées et arguments ne sont plus méconnus (sinon moins inaccessibles) du grand public par l'intermédiaire d'individus comme Éric Zemmour et Alain Finkielkraut.
    Implicitement, vous dites que tous travaillent à un même "programme" (peu importe qui serait le vulgarisateur ; qui, le spécialiste). Si c'était le cas, outre que et parce que le thème en question n'était pas si neuf au début des années 80, il vous faudrait allonger votre liste, par exemple avec Léon Bloy, Georges Bernanos et, encore plus près de nous, Jacques Ellul...
    Quant à la démarche, c'est une démarche de lecture, autrement dit d'analyse ; de discernement, donc, ce qui implique de ne pas tout mélanger.
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Mar 27 Oct 2015 - 12:55

    Excusez-moi d'avoir contribué à désinformer les lecteurs du fil.

    Silentio

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Mar 27 Oct 2015 - 13:01

    Les uns sont de véritables penseurs, les autres des vulgarisateurs (au mieux) et des polémistes (ce que l'on appelle aujourd'hui des essayistes), ils font carrière en agitant un chiffon rouge. Par ailleurs, des Bernanos et Ellul me semblent plus soucieux de l'individu et de son âme (ce sont des chrétiens) que de politique et de pouvoir. Si je puis ajouter une autre considération annexe, je suis étonné par les références intellectuelles de nos élites médiatiques : on cite un Péguy à tout-va par exemple, mais nulle mention d'un Valéry qui a pourtant beaucoup plus anticipé ce que nous vivons. Après tout, peut-être est-ce mieux que de l'instrumentaliser, comme c'est le cas en ce moment à droite avec Orwell, dont un comité se réclame de son nom...

    Pour en revenir à l'antiracisme, les auteurs dans le collimateur de certaines associations se plaignent d'être victimes d'une criminalisation de la pensée. Mais, étant donné que le racisme est puni par la loi, je ne vois pas en quoi on peut parler de bien-pensance. Par ailleurs, à quoi oppose-t-on la bien-pensance ? A une mauvaise pensée ? Une pensée coupable ? Qui se sait criminelle (illégale, hors-la-loi) ? Et dont la seule stratégie consiste en une sorte de mauvaise foi, en considérant qu'il y a du conformisme et que la parole soi-disant subversive est dans le vrai (on pourrait même ajouter : parce qu'elle est subversive, anticonformiste, et seulement pour cette raison) ?
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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Invité le Mar 27 Oct 2015 - 16:44

    D'ailleurs, et avec le recul, comment ai-je pu me fourvoyer, au point de faire le parallèle audacieux entre Bénéton et Finkielkraut (lui-même mentionné dans Les fers de l'opinion) ? le fait qu'ils soient tous deux lecteurs d'Allan Bloom n'entre pas, je suppose, en ligne de compte.

    Finkielkraut, L'identité malheureuse (2013) a écrit:Au nom du respect des minorités, les universités américaines ont entrepris, dans la dernière décennie du xxe siècle, de réviser ce qu’on appelle là-bas le canon, c’est-à-dire de modifier la liste des grands textes classiques. Il s’agissait de briser l’humiliant monopole des DWEMS (Dead White European Males) pour permettre aux vivants non blancs non européens et femmes de se retrouver dans les auteur(e)s proposé(e)s à leur admiration. Comme si l’on pouvait jamais se retrouver dans Platon, se sentir représenté par Henry James ou chérir en Spinoza un double de soi-même. Comme si ces auteurs, de même d’ailleurs que Hannah Arendt ou Virginia Woolf, ne nous renvoyaient pas d’abord, qui que nous soyons et quels que soient notre « genre » et notre origine, à nos limites, à notre finitude. Comme si leur génie ne nous infligeait pas une salutaire blessure narcissique. Comme si enfin – je cite ici Leo Strauss – « l’éducation libérale qui consiste en un commerce permanent avec les grands esprits » n’était pas un « entraînement à la modestie la plus haute, pour ne pas dire à l’humilité ». Mais qui parle encore d’humilité ? Il n’y a pas de blessure du moi aujourd’hui qui ne crie justice et qui ne demande réparation. La société démocratique exige la reconnaissance de tous par tous. Elle espère, par la satisfaction de cette exigence, conjurer les maléfices de l’intersubjectivité et résoudre le problème humain. Au lieu de cela, elle flatte les susceptibilités ombrageuses, elle entretient le narcissisme vindicatif des grandes et des petites différences, elle prend, dans la guerre des respects, le parti catastrophique de combattre toute restriction de l’estime de soi-même.

    Bénéton, Les fers de l'opinion, p.61-62 a écrit:A qui la faute ? Inévitablement au racisme. Où se cache-t-il ? Vers la fin des années 1980, le voile a été levé : il se cache dans les programmes eux-mêmes. C'est bien ce qui explique l'échec des « minorités ». L'enseignement des Humanités n'a nullement la valeur universelle dont il se targue. Les grands auteurs (le canon) que l'on y étudie – Platon, Aristote, Dante, Shakespeare... - ont un point commun : toujours des Blancs, toujours des hommes. La culture occidentale est une white male culture, elle exprime un point de vue partisan et le monopole dont elle bénéficie opprime les « minorités ». Il faut donc mettre en œuvre ce qu'un professeur radical a appelé une intellectual affirmative action afin d'introduire dans les programmes le multiculturalisme, la diversité, c'est-à-dire plus précisément des distinctive black and female perspectives. Le mouvement a été le fait de petites minorités : des étudiants activistes (des Noirs surtout et aussi des féministes) alliés à des professeurs radicaux. Il a pris forme à Stanford en 1987. Le rédacteur d'un journal étudiant noir écrivait alors : « We are tired of your shit » (Nous en avons assez de votre mouscaille). L'action militante a été couronnée de succès et a abouti au remplacement du cours consacré à la culture occidentale par un cours sur les cultures, ideas and values dont le titre dit bien qu'il satisfait à la norme du multiculturalisme. En 1990, l'université a mis en place un nouveau cours destiné à tous les étudiants de première année et officiellement « centré sur des travaux de Noirs, d'Hispaniques, de féministes et d'homosexuels ». L'exemple de Stanford a été largement suivi, avec diverses variantes. Les Afro-American Studies, les Women's Studies se sont multipliés, les programmes, notamment des grandes universités, ont été revus dans le bon sens. Pourquoi un succès si ample obtenu par un si petit nombre ? La raison essentielle, outre la pusillanimité d'usage des autorités universitaires, est toujours la même : la représentation dichotomique de la société (coupables/victimes), particulièrement dominante dans le milieu universitaire, désarme les modérés et ouvre le champ libre aux extrémistes. Quand les activistes noirs démasquent une forme imaginaire de racisme, comment objecter sans tomber soi-même sous le coup de l'accusation infâme ? Pour échapper au piège, il faut admettre que l'antiracisme peut se corrompre, que des Noirs peuvent se présenter faussement comme victimes. Il faut remettre en cause le principe même de la représentation convenue de la société. Quel est le résultat ? Il porte atteinte à la notion même de culture et donc à la mission de l'université. Le multiculturalisme, ainsi entendu, est subversif. Le théorème de Thalès n'est-il valable que pour certaines races ? Quel est le point de vue masculin commun à Platon, Locke et Nietzsche ? L'idée d'un savoir blanc et d'un savoir noir ne fait-il pas songer à l'idée nazie d'une « science juive » ? L'idée de l'unité du genre humain, d'origine occidentale, n'a-t-elle pas une portée universelle ? Au rebours de l'antiracisme de départ, celui-là sépare les hommes.
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    Euterpe

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Mar 27 Oct 2015 - 20:49

    Kthun a écrit:D'ailleurs, et avec le recul, comment ai-je pu me fourvoyer, au point de faire le parallèle audacieux entre Bénéton et Finkielkraut (lui-même mentionné dans Les fers de l'opinion) ? le fait qu'ils soient tous deux lecteurs d'Allan Bloom n'entre pas, je suppose, en ligne de compte.
    Vous étiez à deux doigts de nous dire que vous n'aviez établi aucun rapprochement ; vous nous dites maintenant, non seulement qu'il y a bel et bien une proximité, mais même une identité de pensée...

    Il ne vous vient pas à l'esprit que le texte de l'un est postérieur de plus de 10 ans au texte de l'autre (la première citation est un copier-coller de la deuxième) ; que celui-là a invité celui-ci en septembre 2012 pour son émission Répliques de France Culture, soit quelques semaines avant la publication de L'identité malheureuse ; que celui-ci, enfin et surtout, a produit un essai philosophique, au sens le plus strict et rigoureux du terme, quand celui-là a produit un ouvrage à la fois plus général (actualité, etc.) et polémique, parfois pamphlétaire. L'opinion, en soi, n'est pas l'objet du livre de Finkielkraut, lequel ne fait que retrouver, sur ce point, des acquis antérieurs, à propos d'un thème différent. Est-ce que ça vous paraît compréhensible, ou bien est-ce trop sibyllin, subtil, ésotérique ?
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    Lux

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Lux le Lun 28 Déc 2015 - 15:43

    Bonjour à tous,
    Je reviens dépoussiérer le sujet car je me rends compte que Bénéton n'est pas vraiment novateur sur le sujet, bien qu'il ait profondément creusé le sujet et étayé son raisonnement. En lisant Le terrorisme intellectuel,  de Jean Sevillia, je suis tombé sur le passage suivant, (p146 édition Perrin) :
    "En postulant que l'opinion d'un blanc sur un noir dépend de la couleur de sa peau, l'antiraciste juge lui-même en fonction de la couleur de la peau. Les racistes refusent qu'un homme soit français si ses origines ne leur plaisent pas. A cette intolérance, les antiracistes répliquent par une absurdité : l'exaltation du métissage." Un peu plus loin :
    "touche pas à mon pote dit l'antiraciste. Mais si le "pote" commet un délit ? Le fait d’Être pote l'exonère-t-il de de la règle commune ?".

    Ces passages sont repris presque mot pour mot par Bénéton. Ensuite Sevillia nous renvoie sur les travaux premiers qui ont été réalisés sur les dérives de l'antiracisme. Les plus importants sont de Pierre-André Taguieff avec La force du préjugé (La découverte, 1987) ainsi que Voyage au centre du malaise francais. L'Anti-racisme et le roman national de Paul Yonnet (Gallimard, 1993). Or je ne pense pas que Bénétion en fasse la mention dans son livre.


    Je suis conscient que mon intervention devient hors-sujet, mais cela avait déjà commencé avec le débat sur Finkielkraut. J'aimerais savoir si certaines personnes ont déjà lu ces livres là, pour être un peu plus au fait des travaux sur l'antiracisme afin de poursuivre le débat initial et d'enrichir nos connaissances là-dessus. Je pense que c'est un sujet d'importance majeure et pourtant très largement sous traité. Je ne sais donc s'il serait approprié de créer un nouveau sujet portant sur les travaux de l'antiracisme ou bien continuer celui-ci en élargissant le domaine de départ qui est limité au livre de Bénéton. Je m'adresse particulièrement à Kthun puisque c'est l'instigateur principal du sujet.

    Silentio

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Silentio le Lun 28 Déc 2015 - 16:26

    Pour information, Kthun n'est plus membre du forum.

    Sinon, je n'ai pas compris ce qu'il y avait d'absurde à défendre le métissage. S'agit-il de dire que celui qui veut nier la race (c'est-à-dire une nature distincte et par extension une hiérarchie) la reconnaît tout de même, puisqu'il doit bien affirmer la différence entre le blanc et le noir pour promouvoir leur coexistence et leur égalité, voire leur mélange ?
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    Lux

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Lux le Lun 28 Déc 2015 - 17:49

    Oui je viens de voir, c'est dommage.

    Je reprends l'extrait plus développé, ça vous éclairera sûrement : 
    "Considérer la race (mais qu'est ce qu'une race ?) comme le premier critère déterminant l'identité d'un homme c'est une attitude raciste. Mais que font d'autre les antiracistes ? C'est ce que Pierre André Taguieff nomme le "racialisme" des antiracistes. En postulant que l'opinion d'un blanc sur un noir dépend de la couleur de sa peau, l'antiraciste juge lui-même en fonction de la couleur de la peau. Les racistes refusent qu'un homme soit français si ses origines ne leur plaisent pas. A cette intolérance, les antiracistes répliquent par une absurdité : l'exaltation du métissage. C'est le syndrome de la mobylette : ils voudraient que les échanges soient toujours des mélanges, comme si la confrontation des cultures devait nécessairement provoquer leur fusion. De même que le raciste déifie le blanc, l'antiraciste idéalise le non blanc. Cette idéologie "black-blanc-beur" irait jusqu'à culpabiliser le malheureux qui a le tort de ne compter parmi ses ancêtres, aussi loin qu'il remonte dans son arbre généalogique, que des Normands ou des Gascons".  

    Le problème ne vient pas de la défense du métissage, mais de son exaltation trop poussé par les hautes sphères intellectuelles et politiques, car c'est une sorte de nouvelle idéologie : c'est ce qu'affirme Sevillian. A votre question je réponds simplement oui, c'est ce qu'affirme Bénéton aussi.

    Malcolm Cooper

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Malcolm Cooper le Mer 17 Fév 2016 - 23:44

    Je n'ai pas lu l'ouvrage de Bénéton, par contre je me suis vivement intéressé à l'ensemble des interventions qui ont suivi, or la réponse que je vais faire devrait répondre aux questions de l'auteur du fil, bien que je souhaitais aussi rectifier ce qui méritait de l'être, à mon sens que j'espère bon, au sens très précis d'Henri Bergson dans le Bon sens ou l'esprit français.

    Tout d'abord, il se dégage un consensus des intervenants, autour de ce que j'appellerai les rétorsions morales dans lesquelles s'enferre l'espace public français, et pas que français. Je le rejoins. En somme, des citations de Bénéton qu'on a pu faire, je n'ai pas grand'chose à redire, au point que je laisserai cela pour quantité négligeable.

    Par contre, il m'a semblé qu'on faisait preuve du même acabit en termes de rétorsions morales, dès qu'il s'est agi de recouper avec d'autres auteurs médiatiquement célèbres : c'est-à-dire que j'ai assisté - en très bref, il est vrai - aux mêmes mécanismes de défense dénigrés dans la masse, mais attribuables à la poignée d'intervenants s'associant spontanément - le qualificatif est si flatteur ! - aux esprits libres. Naturellement, sous un certain angle, quel savant/intellectuel-assimilé (et nous en sommes tous ici, ou si peu s'en faut), peut-il seulement se penser autrement que comme émancipé de l'opinion ? et lequel le voudrait ? surtout si en plus il sait nager en philosophie. Bref : grosso modo je vois qu'on se flatte entre-soi aussi, mais dans la posture de l'aspirant-à-comprendre et de l'aspirant-à-expliquer - bref, de l'aspirant-à-la-sagesse, du philosophe ou assimilé. Il y a là toute une comédie à défaire.

    Prenez Alain Finkielkraut : l'homme est entré à l'Académie française, ce qui n'est pas rien. De plus, il écrivit la Défaite de la pensée en 1987, ouvrage dans la préfiguration d'une Identité malheureuse, qu'on accuse d'avoir pompé sur d'autres. Mais déjà, à ne prendre que Bénéton, il s'exprime dans les mêmes accents - moins pamphlétaires, plus finauds - que Jean-François Revel, qui écrivait depuis longtemps au sujet de la stupidité de l'opinion. Bref : quand bien même Finkielkraut a une politique de communication - nécessaire, quand on s'implique médiatiquement - il n'en reste pas moins que taper sur ses idées et sur sa réussite est piteux. En somme, cet homme défend une certaine idée "vieille France" de la République, et c'est depuis cette vision écolière qu'il a un poste mécontemporain pour juger l'état social. Cela ne mange pas de pain.
    Quant à un Eric Zemmour, d'une rustrerie certes sans pareille à donner envie de le fesser (de même que Finkielkraut a quelque chose de gobelinesque), il n'en reste pas moins qu'il exprime une sensibilité existante en France : la vente comme des petits pains de ses livres le démontre. Peu importe qu'il ait une politique de communication (ou, si vous préférez, une stratégie marketing ... ) il dit des choses sur l'être français actuel (tiens, je commence à parler en heideggerien, moi ... ). (Au reste, qui peut s'en sortir médiatiquement, une fois célèbre, sans stratégie marketing ? ... je dirais Michel Onfray, lui qui vient de l'extrême-gauche, et qu'on traite de réactionnaire aujourd'hui ... mais son image de marque à lui, c'est l'université populaire, donc il peut se permettre un côté pop qui, in fine, est une stratégie de communication ... ) Reste que sans ces messieurs-là (ajoutons Natacha Polony, pour les galanteries), vous n'avez plus de contre-discours au discours critiqué par Bénéton.

    En somme, j'imagine qu'on s'attaque à des mécanismes sociologiques de base, qu'on rêve de défaire, mais cela ne marchera pas : seule critique que j'adresse à Bénéton, au fond. La probité et le bon sens ne s'acquièrent pas en un jour - je veux dire : ce bon sens qui s'oppose au sens commun, mais que le sens commun confond souvent avec son propre sens (commun), quand la "bonté" vient d'une forme, justement, d'honnêteté intellectuelle impliquant une lucidité à l'égard de soi-même (on s'éloigne là de la définition bergsonienne du bon sens).

    Certains intervenants ont parlé de cette lucidité, notamment en citant Kant, mais l'on pourrait dire que notre credo à tous ici, doit ressembler à quelque chose comme connais-toi toi-même, et tu connaîtras la nature et les dieux, non ? ... Pourtant, je ne parle pas que de philosophie quant à moi. J'ai rencontré des gens - et ma compagne, qui n'a pas le bac, en fait partie - qui ont une lucidité à l'égard d'eux-mêmes, et un bon sens, donc, qui aurait seulement mérité un autre cursus pour rayonner avec une érudition maniée intuitivement avec justesse. En attendant, "ces gens-là" font partie d'une élite - et pas seulement parce que j'aime ma femme que je mettrais sur un piédestal - mais une élite occulte, diffuse, qu'on ne reconnaîtra jamais faute d'accréditation socioprofessionnelle et/ou institutionnelle (symbolique, pour le dire à la bourdieusienne ... ).

    En somme, à ce point, je dis que l'intervenant nous refaisant les politiques américaines à l'égard des Noirs tient cette justesse marxienne (et non marxiste ... ) qu'il y a un rôle des superstructures, des structures et des infrastructures, provoquant des fausses consciences que je placerais volontiers dans l'ordre de ce que je nommais plus haut rétorsions morales ou mécanismes sociologiques de base. Qu'en somme, la matérialité sociale joue bien plus à ce niveau qu'autre chose, et que le fait d'appartenir à des classes moyennes démocrates - donc théoriquement présidentiables et enrichissables - joue beaucoup dans l'opinion décriée par Bénéton : penser comme cette opinion, c'est penser comme la jet set nationale, et penser comme la jet set nationale, c'est évidemment s'aliéner, mais s'aliéner au profit d'un gain en estime de soi (et en inclusivité, naturellement). De même, repousser les philosophes médiatisés actuellement (je ne parle pas de Zemmour, quand je dis philosophe, naturellement) c'est s'aliéner dans une fausse conscience de classe (intellectuelle) à ce que l'on s'imagine devoir être l'élite de la pensée (qui s'apparente actuellement et consensuellement, pas complètement à tort, à l'université).

    Finalement, je suppose à la tocquevillienne (que j'ai lu), qu'il n'y a probablement pas à distinguer entre l'égalité substantielle et par défaut, et je conjecture à la nietzschéenne (que j'ai lu), qu'il y a une fatalité de l'instinct grégaire contraignant à l'aristocratisme de la pensée le savant, l'intellectuel ou le philosophe conséquent. Aristocrates parmi lesquels j'inclue mon épouse, et tous ces individus lambdas dits, surtout. Bref : j'aurais quand même critiqué Bénéton, au passage.

    Kanzummer

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Kanzummer le Jeu 18 Fév 2016 - 15:21

    Les gens comme M. Bénéton justifient l'inégalité et stigmatisent les minorités.  Je retiens ça du fil...

    Merci d'être passé pour nous donner votre généreuse appréciation du fil mais prenez garde que ce type d'intervention ne sera pas toléré longtemps. Zingaro.

    Malcolm Cooper

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Malcolm Cooper le Jeu 18 Fév 2016 - 17:40

    Apparemment, Kanzummer, ce que vous ne supportez pas, c'est que la vie soit "pas juste", c'est-à-dire que ce qui vous importe c'est qu'elle vous soit ajustée. Vraiment, je mets quiconque au défi de me démontrer une égalité de fait, en termes sociaux, qui ne confine pas au totalitarisme. Par exemple, par définition, une minorité est minoritaire, donc en sous-nombre. D'ailleurs de même, démontrez-moi qu'il est des égalités de droit qui ne tombent pas sous le coup du mot de Coluche, et vous aurez ma bénédiction.

    Kanzummer

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Kanzummer le Ven 19 Fév 2016 - 14:27

    Je suis totalement d'accord avec vous Malcolm Cooper. Je reconnais ne pas avoir le même niveau que vous.


    J'ai cependant une question: M. Bénéton permet-il de penser l'émancipation?

    Malcolm Cooper

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Malcolm Cooper le Ven 19 Fév 2016 - 18:22

    Si vous aviez bien lu l'initiale voire la suite du topic, vous auriez constaté que Bénéton - dans les citations qui en sont faites - parle incessamment des esprits libres. Mais, si vous y cherchez une espèce de politique du rebelle, vous n'y trouverez pas votre bonheur. Et d'ailleurs, ce rebelle est-il bien émancipé.

    A ce propos des esprits libres, quelqu'un pourrait-il me renseigner sur l'éventualité d'une connexion entre Bénéton et Nietzsche ? Merci d'avance.

    Cordialement
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    Hervé BOURGOIS

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Hervé BOURGOIS le Mer 22 Juin 2016 - 14:36

    Invité a écrit:1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?
    Le monde de la pensée n’est pas celui dans lequel nous vivons. A quoi sert-il ? Pour schématiser il sert à décider, soit par la prévision (ce qui s’apparente à la science), soit par les opinions lorsque nous ne savons pas prévoir. Nous faisons rarement la différence, avec un coup de vent, ce pot de fleur va tomber est une pensée scientifique, la croissance va ramener le plein emploi est une opinion. D’où viennent les pensées ? Elles ne sont pas innées (je ne développe pas ici) mais proviennent plutôt de notre enseignement (dans un sens très large). Notre apprentissage est corrélé à nos activités, incluant celles intellectuelles. Ce qui signifie que nos pensées sont dérivées de ce que nous vivons, ce qui existe en même temps que nous. Le téléphone est bien parce qu’il existe, que je l’utilise et que je ne sais pas m’en passer, j’apprends à l’utiliser par des pensées scientifiques (quand j’appuie sur tel bouton, il se passe ceci). Pour autant je ne connais pas les opinions qui ont permis de diffuser cet appareil inventé il y a plus d’un siècle, ce n’était pas mon époque. De la même façon j’apprends à raisonner à produire des pensées, en particulier des opinions, selon des schèmes, les races humaines n’existent pas, la vie est importante, la réalité est indépendante de moi… Ces opinions servent à valoriser des choses, telle chose (la vie) est bien ou mieux que telle autre (la maladie) qui est mal ou moins bien. Mais nous ne savons pas d’où elles proviennent, car nous apprenons nos schèmes de pensées par rapport à ce que nous vivons, à produire les bonnes opinions pour être acceptées par les autres (nos parents, nos enseignants) et par là-même par la société. La thèse selon laquelle les opinions pourraient être promues par de malins génies sous-entend qu’eux-mêmes connaîtraient les schèmes de raisonnement, comment nous les apprenons, comment nous pouvons convaincre les parents et les enseignants de les enseigner à la place des leurs, quelles opinions ils vont produire… Autant la thèse de Chomsky qui pense que les gouvernements promeuvent leurs opinions est plausible, autant l’idée que ces opinions sont différentes de celles que nous serions capables de produire par nous-mêmes est… une opinion.
     
    A quoi servent les opinions ? Nous vivons en communauté, une opinion permet d’aller tous dans le même sens pour la préserver, mais cela n’est possible que lorsqu’elle est homogène, ce qui est impossible dans une société par essence complexe, qu’il s’agisse d’une cité ou d’un pays. Dans une communauté, il est naturel de promouvoir les opinions afin qu’elles soient enseignées, dans nos sociétés basée sur le pouvoir d’un dictateur, du peuple ou de ce que vous voulez, il est donc tout aussi naturel de faire la promotion des opinions… Mais puisqu’elles servent à décider, les promouvoir c’est justifier une décision qui valorise une chose par rapport à d’autres. Dans une société complexe, c’est donc favoriser un groupe social (celui qui utilise cette chose) par rapport aux autres, c’est donc chercher à soumettre une population en considérant que cette chose est bien ou mieux que les autres. C’est la base même du racisme, nous sommes racistes vis-à-vis de ceux qui n’ont pas les mêmes opinions, le problème n’est pas de l’accepter (par les pensées) mais que cela peut provoquer des conflits (dans nos activités journalières).
    Bénéton a écrit:
    L'égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par-delà leurs différences. L'égalité par défaut dit que les hommes sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives. Cette seconde idée de l'égalité s'est affirmée ou développée progressivement ou par à-coups au long de l'histoire moderne. Le nouveau ici tend à gommer l'ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles. Il s'ensuit que les deux versions modernes de l'égalité ne se distinguent pas par une seule question de mesure ou de degré. Ce sont deux interprétations séparées par une ligne de fracture : ou bien l'égalité s'appuie sur un donné qui contient du sens, ou bien elle s'appuie sur une liberté dépourvue de sens ; ou bien ma liberté se déploie dans le cadre de questions et d'exigences objectives qui définissent des « horizons de signification » (Charles Taylor), ou bien ma liberté signifie que je suis souverain au même titre que tout autre et que je suis pour moi-même le maître du sens. Voilà pour la distinction théorique. Vues de plus près, les choses se mêlent et se compliquent.
    La question est de définir ce qu’est l’homme… Est-ce que j’existe parce que je fais partie de l’espèce humaine ou parce que je fais partie d’une communauté qui m’a enseigné à produire des pensées, donc par rapport aux autres individus que je fréquente, dit autrement, mes semblables. Nous sommes ici dans un mode de pensées qui considère que l’homme existe en tant que telle, que la réalité est indépendante de lui, que nous avons tous une âme qui différencie ce qui est bien et mal… Alors que je ne suis qu’un membre de ma communauté. Est-ce que je pourrais dire que les cultures sont semblables par-delà leurs différences ou encore que les cultures sont semblables parce qu'il n'y a pas de différences significatives… sans chercher à faire du prosélytisme ?

    Bénéton a écrit:
    Dans un monde soumis de part en part à la volonté humaine, le mal implique un méchant. A côté de l'humanité intégralement innocente, il y a nécessairement des hommes intégralement coupables. Ces méchants, qui sont-ils ? La nouvelle morale pointe dans leur direction : ce sont ceux qui refusent les nouveaux dogmes, ceux qui ont l'impudence de ne pas opiner. Le monde se scinde. La ligne de partage entre le bien et le mal oppose deux types d'hommes. La révolte contre la condition humaine conduit à la division morale du monde et au mécanisme du bouc émissaire. Au terme du chemin qui part de l'affirmation de l'égale autonomie, règnent les préjugés et la contrainte.
    Pour être soumis à la volonté humaine, faudrait-il encore que nous maîtrisions nos schèmes de pensées et que nous sachions influencer nos sociétés. Savons-nous le faire ? Quand quelqu’un a inventé l’automobile, pouvait-il prévoir qu’il menait nos sociétés à l’asphyxie, que cela allait provoquer des guerres pour le carburant, des guerres commerciales entre les fabricants, les pays, des milliers de morts sur les routes ? Nous ne faisons que réutiliser un schème de pensée millénaire, que le bien et le mal existe, c’était bien de l’inventer mais c’est mal d’en produire des millions par an. Oui, le mal implique un méchant, un responsable puisqu’il dispose d’un libre-arbitre, à l’égal des autres. Tout cela existe depuis des millénaires, nous n’avons fait qu’hériter de la culture des vainqueurs (les romains influencés par les grecs), et nous continuons à soumettre les autres cultures, celles du mal (des barbares).
    Invité a écrit:2 / Cette analyse s'applique-t-elle uniquement à l'Occident ? Ou bien s'applique-t-elle seulement à certains pays occidentaux (dont la France) ?
    Elle s’applique à la culture dominante occidentale (dans quelle mesure la France a-t-elle encore sa propre culture), mais nous devons noter qu’elle n’est probablement pas étrangère aux autres cultures soient parce que nous l’exportons (la Chine, la Russie), soit parce que nous avons les mêmes bases religieuses (les pays musulmans). Établir les écarts est sans doute un exercice ardu.
    Invité a écrit:3 / Ce processus, tel que décrit par l'auteur, est-il irréversible ?
    Ce processus a plusieurs milliers d’années… Cela montre son irréversibilité, nous ne pouvons pas revenir en arrière. Nous pouvons sans doute le changer, mais comment changer les schèmes de pensée ? Mais peut-être est-ce en train de changer… et nous ne le savons pas :-).
    Invité a écrit:4 / Les forums, "philosophiques" ou non, sont-ils épargnés par l'opinion ?
    Bien-sûr que non, les forums sont là pour échanger des opinions, et celles des philosophes sont bien ancrées dans ce schème de pensée. Nous ne faisons que produire les opinions dominantes et déterminer dans quel camp nous serons en cas de conflit entre nous.

    Invité a écrit:5 / Les années 1960 constituent-elles vraiment le moment de basculement, d'après vous ? N'est-il pas antérieur ?

    Bénéton a écrit:De lui-même ou sous influence, le common man a été de plus en plus tenté de penser ou de réagir ainsi : aucun chemin n'est balisé, nul n'est plus éclairé que moi, je détermine moi-même ce qui donne du sens, mon jugement vaut celui de tout autre. La logique de l'opinion suit.
    Le bien et le mal qui induit la guerre contre les autres cultures est inhérent à nos modes de pensées, mais nous l’avons importé dans nos sociétés. A partir de quand, la question me semble dépourvue de sens, c’est à partir du moment où la communauté se transforme en société que commence à se poser la question de l’individualité, le fait que la société ne peut plus adhérer à des opinions car tout le monde n’a plus les mêmes puisqu’elles impactent les groupes sociaux différemment. Nous avons alors transposé les guerres en luttes sociales assorties de répression. C’est Durkheim qui commence à en parler (début du XXème) car c’est une période où les activités se multiplient. Peut-être les années 60 sont effectivement primordiales, mais c’est corrélé à l’apparition de toutes les technologies que nous connaissons qui nous transforment en des êtres uniques… je n’appartiens plus à une communauté, mais à une multitude de groupes sociaux que je ne sais même pas énumérer. Les opinions communes peuvent m’être néfastes à moi personnellement, sans que cela ne soit admis car il n’y a que moi qui peux le savoir…

    C'est peut-être plus construit ici.


    Dernière édition par Vangelis le Mer 22 Juin 2016 - 17:54, édité 1 fois (Raison : Mise en forme.)

    AntiSubjectiviste

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  AntiSubjectiviste le Sam 19 Nov 2016 - 2:11

    1 / Ce diagnostic vous semble-t-il contestable, voire erroné ? Et si oui, pourquoi ?

    Le diagnostic est évidemment correct quand il dénonce le relativisme ambiant et l'intrusion de l'idéal politique de l'égalité dans les discours.

    Cependant, il y a des aspects contestables.

    Bénéton semble ne distinguer que trois types de propositions : les savoirs, les témoignages (qui sont en fait des savoirs sur des expériences vécues) et les opinions (où l'énonciateur, plutôt que le contenu, est au centre). La dérive accusée est la supplantation des savoirs par les opinions.

    Mais dans un tel tableau, toute affirmation qui n'a pas la forme d'un savoir peut-être accusée d'être une méprisable opinion. Il y a pourtant bien d'autres types d'affirmations, et parmi elles figurent les hypothèses.

    Une hypothèse est quelque chose que l'on croit être un savoir, mais pour laquelle on reconnaît ne pas avoir de justification. Ce qui prime dans une hypothèse est son contenu (ce n'est donc pas une opinion) mais ce qui explique sa présence est la conviction de l'énonciateur qu'elle est peut-être vraie.

    Dans le système de Bénéton, toute hypothèse pourrait être écartée car considérée comme une simple opinion. Or, aucun savoir ne peut se construire sans hypothèses.
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    Euterpe

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    Re: Philippe Bénéton - Les fers de l'opinion (2000)

    Message  Euterpe le Sam 17 Déc 2016 - 13:36

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Bénéton semble ne distinguer que trois types de propositions : les savoirs, les témoignages (qui sont en fait des savoirs sur des expériences vécues) et les opinions (où l'énonciateur, plutôt que le contenu, est au centre). La dérive accusée est la supplantation des savoirs par les opinions.

    Mais dans un tel tableau, toute affirmation qui n'a pas la forme d'un savoir peut être accusée d'être une méprisable opinion.
    Absolument pas. Les critères de Bénéton ne sont pas strictement "formels", au sens vague et vulgaire que d'aucuns donnent à ce terme. A ce compte-là, autant supprimer la question du prédicat et de l'attribut, et avec eux la grammaire et la syntaxe... Ce que vous appelez « forme d'un savoir », en l'état, ne désigne rigoureusement rien.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Il y a pourtant bien d'autres types d'affirmations, et parmi elles figurent les hypothèses.

    Une hypothèse est quelque chose que l'on croit être un savoir, mais pour laquelle on reconnaît ne pas avoir de justification. Ce qui prime dans une hypothèse est son contenu (ce n'est donc pas une opinion) mais ce qui explique sa présence est la conviction de l'énonciateur qu'elle est peut-être vraie.

    Dans le système de Bénéton, toute hypothèse pourrait être écartée car considérée comme une simple opinion. Or, aucun savoir ne peut se construire sans hypothèses.
    Vous oubliez qu'une hypothèse, par définition, se signale comme telle. Aucune confusion n'est possible, précisément parce qu'une hypothèse se rapporte... hypothétiquement au contenu qu'elle interroge.

      La date/heure actuelle est Mar 22 Aoû 2017 - 13:20