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    Heidegger et l'antisémitisme.

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    Silentio

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    Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Silentio le Lun 23 Fév 2015 - 12:23

    Récemment s'est tenue une grande conférence sur [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et "les juifs". Rassemblant de nombreux spécialistes de sa pensée, elle a interrogé ce point crucial de la relation de ce grand philosophe à un peuple qui fut exterminé par le régime nazi qu'il supporta un temps (si ce n'est toute sa vie). Le silence de Heidegger sur les camps est insupportable. Plus encore, l'effroi s'empare de la pensée tant l'incompréhension est grande au regard de la prise de position politique du philosophe. On pouvait croire que le philosophe incarnait la vertu, et d'un coup la question se pose avec violence : comment peut-on encore philosopher après Auschwitz ? Mais si certains accusent la Raison, c'est pourtant un de ses adversaires qui voulut se faire le conseiller du prince. Avec la publication des Cahiers noirs, nous découvrons au compte-goutte, semble-t-il, des preuves de l'antisémitisme intrinsèque de Heidegger. Mais les experts se livrent à une guerre où les interprétations se succèdent dans le déni complet de la complexité d'une telle situation. Certains font de Heidegger un criminel de la pensée, tandis que d'autres en font un saint, un martyr qui aurait résisté dans un contexte difficile par l'usage d'un double discours.

    La question que je voudrais poser est dès lors la suivante : pensez-vous que Heidegger soit un philosophe nazi ?

    De plus, pensez-vous que sa philosophie soit une philosophie du nazisme, pensez-vous qu'il y ait un lien fondamental entre sa pensée et sa politique, ou bien expliquez-vous cette politique comme une erreur humaine qui n'affecte en rien la réception de cette pensée ? Faut-il continuer de penser "avec" Heidegger ? Cela remet-il en question la philosophie française abreuvée dans son ensemble par cette pensée ? Faut-il séparer la vie de l'homme de son œuvre ? Bref, que faites-vous du "cas Heidegger" ?
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    Desassocega

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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Desassocega le Mar 24 Fév 2015 - 9:01

    Vous ouvrez un sujet infini. Heidegger disait à Beaufret qu'il ne fallait pas perdre de temps avec ce qu'on appelait alors "l'affaire Heidegger", pour la bonne raison que ça ne finirait jamais, qu'il y aurait toujours du monde pour rallumer la flamme et que le débat ne serait jamais terminé. Étrange, donc, de lancer la discussion sur la question de Heidegger et du nazisme en commençant par dire que c'est, en quelque sorte, vain. J'essaierai cependant de répondre, seulement pour dissiper quelques doutes, ou bien éclaircir quelques points, mais sans m'aventurer dans une réponse complète et qui aurait pour but de mettre un terme à la polémique. 

    Commençons donc par la question de savoir si, oui ou non Heidegger, était un nazi. Sur quoi repose la question ? Sur l'inscription de Heidegger au parti nazi en 1933. Il s'agit donc d'interroger le contenu de cette inscription, car être nazi, ce n'est pas seulement s'inscrire au parti nazi. De nos jours, il en faut tellement peu pour être traité de nazi qu'on a oublié ce qu'était exactement le nazisme, et il suffit d'être un méchant bonhomme pour être la réincarnation de Hitler. Posons donc la question : qu'est-ce que le nazisme ? Je le définirais comme une manière perverse d'être une communauté, manière inversant le sens de la dignité humaine en ne l'entendant plus que comme race (au sens génétique du mot), et penser qu'il faut éliminer les élément hétérogènes pour obtenir une race pure, appelée race "aryenne". Si l'on veut affirmer que Heidegger était nazi, il faudra donc dans ses textes trouver un élément qui permette de l'affirmer. Or, je n'ai jamais vu aucun texte de ce genre, et tous ceux qui ont pris des textes de Heidegger pour prouver que ce dernier était nazi ont jusqu'ici fait preuve de malhonnêteté intellectuelle, au sens où jamais encore je n'ai vu quelqu'un montrer le nazisme de Heidegger en se mettant au contact de sa pensée (i. e. vraiment comprendre ce qu'il dit). Dans les accusations qu'on voit, on ne voit rien d'autre qu'une conviction du nazisme de Heidegger que n'importe quel texte un peu équivoque vient officialiser. Je serais tout à fait prêt à écouter quelqu'un affirmant que Heidegger était nazi, à condition d'y voir une réelle compréhension de ses écrits, pas juste une virulence anti-Heidegger. 

    Ce qu'il faut questionner aussi, pour voir clair sur cette question du nazisme de Heidegger, c'est son implication dans le régime nazi. A-t-il participé au régime nazi ? Si oui, dans quelle mesure ? Quand on regarde un peu ce qu'il s'est passé, on se rend vite compte que Heidegger, à part s'être inscrit au parti, n'a pas fait grand chose. Pas de discours élogieux pour Hitler (nous avons dans sa correspondance il est vrai des lettres où il annonce à ses amis son intention de voter pour lui et que Hitler pourrait probablement être celui qui pourra sauver l'Allemagne alors plongée dans une crise monstrueuse, mais rien d'autre après 34) ni de propagande nazie de sa part, que ce soit durant son rectorat (33-34) ou après. Si on regarde de plus près, on se rend même compte qu'en fait Heidegger a, de manière assez rapide, commencé à contester le régime nazi, et s'est montré très réticent vis-à-vis de ce dernier. Nous savons par exemple que Heidegger, alors recteur, a interdit de placarder des affiches anti-juives, et aussi qu'il s'est toujours refusé à la complaisance envers le régime. Voici par exemple le témoignage de Walter Biemel, qui suivait les cours à l’université où Heidegger enseignait : 


    Biemel a écrit:Il n’y a pas un cours, un séminaire où j’ai entendu une critique aussi claire du Nazisme qu’auprès de Heidegger. Il était d’ailleurs le seul professeur qui ne commençait pas son cours par le « Heil Hitler » réglementaire. A plus forte raison, dans les conversations privées, il faisait une si dure critique des nazis que je me rendais compte à quel point il était lucide sur son erreur de 1933

    Et pour ceux qui douteraient de l’importance de ce geste (ou plutôt non-geste), voici le témoignage d’un autre élève, publié dans le journal Die Zeit :
    Il se peut que le fait paraisse aux générations futures n’être qu’un petit détail sans importance : Heidegger arrivant à sa chaire ne se livrait pas au petit rituel que tous les autres collègues, sans exception, observaient scrupuleusement durant toutes ces années sombres. Ce salut, je n’ai pas vu Heidegger le faire une fois. Et je vous prie de croire que chacun de nous en prenait acte.

    Je vois d'ici l'argument comme quoi Heidegger aurait souhaité se cacher de son nazisme en fait bien réel au fond de lui. Mais soyons sérieux deux minutes : avant 1945, aucun nazi ne se cache d'être nazi. Dans les années 30 en Allemagne, être complaisant vis-à-vis du régime en place est tout aussi banal que d'être communiste en URSS. Ce qui m'amène personnellement à penser que non, définitivement, Heidegger n'était pas nazi, ni idéologiquement, ni politiquement, ni rien du tout. D'ailleurs, il est tout de même significatif de noter qu'il a été suspecté par le régime, précisément car, bien qu'étant inscrit au parti, Heidegger ne manifestait jamais son engagement. Et c'est ainsi qu'en février 34 (même pas un an après son adhésion au parti), une enquête sur Heidegger est menée par le psychologue Jaensh, ouvertement nazi depuis 1931, et qui se termine par un rapport, dont voici un extrait :
    Rapport du 16 février 1934 a écrit:Laisser Heidegger exercer une influence décisive sur la formation et sur la sélection de nouvelles générations universitaires revient à mettre en place dans les universités et dans la vie intellectuelle une sélection favorisant les descendants de juifs qui traînent encore parmi nous. 

    Mais pourquoi donc Heidegger s'est-il inscrit au parti nazi si finalement, dans les faits, il ne l'a jamais été ? Dire qu'il s'est compromis avec le nazisme, qu'il s'est trompé, etc., c'est une banalité. Pour comprendre ce geste, commençons par ce qu'en dit Jünger :
    Jünger a écrit:Hitler me paraissait exécrable et dangereux. La brutalité, la grossièreté de ses partisans, que je voyais dans les meetings à Berlin, leur haine pathologique des Juifs, m'avaient écœuré. Cela, Heidegger, cloîtré dans sa province, ne le voyait pas, mais moi j’étais sur le terrain. 
    Pour Jünger donc, l'erreur de Heidegger était plutôt un manque de jugement. Qu'en dit Heidegger ? Après avoir affirmé que son inscription au parti était, je cite, "la plus grande stupidité de ma vie", il s'explique sur son attitude en 1933 :
    Heidegger a écrit:En 1933, je croyais que Hitler allait, maintenant qu’il avait la responsabilité du peuple tout entier, être capable de s’élever au-dessus du parti et de sa doctrine et que, sur la base d’un renouvellement et d’un rassemblement, tout se retrouverait pour répondre de l’Occident. Cette croyance était une erreur.
    Cela peut paraître un peu gros, un peu abstrait, comme si Heidegger justifiait son inscription non pas par rapport à Hitler ou aux nazis, mais vis-à-vis de sa pensée, de la métaphysique occidentale en crise. Il est difficile pour moi d'éclairer cette réponse de Heidegger, car je ne connais pas du tout ce dont il est question ici. Ceci dit je me souviens avoir discuté de cela avec un ami, traducteur de Wolff et lecteur assidu de Heidegger. Voici ce qu'il en dit :

    Thierry Arnaud a écrit:Ce qui m’intéresse, personnellement, n’est pas tant de savoir si H était nazi ou pas, mais plutôt de suivre, à travers la totalité du texte heideggérien, le rapport que celui-ci a entretenu avec « l’Occident », la « civilisation occidentale ». Le « moment nazi » (appelons ainsi la période durant laquelle H est recteur de l’université de Fribourg, de 33 à l’été 34) est un jalon sur ce chemin, un « moment fécond » où H semble croire que la plaie qui ravage la communauté allemande, et plus largement ce qu’il appelle souvent l’Occident, va trouver un remède. Peut-être pense-t-il jouer un rôle important dans cette « révolution » (il emploie le mot). Mais ce n’est pas le seul moment intéressant. Je lisais par exemple ce matin certains passages du cours de 1929 (Concepts fondamentaux de la métaphysique) dans lesquels il s’inquiète de quatre façons récentes de réveiller une tonalité fondamentale, parmi lesquelles celle de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], qui venait de publier Le déclin de l’Occident (pages 110 sqq). De même, en 35, dans son cours Introduction à la métaphysique, il évoque « l’Occident », en proie à « un incurable aveuglement », toujours sur le point de se poignarder lui-même (je cite de mémoire). Il faudrait entreprendre une vaste collection de tous ces passages « politiques » (en un sens particulièrement profond, où il en va du destin de « l’Occident »), y articuler la pensée au sujet du travail (particulièrement intéressante durant les années « brunes ») et celle de la communauté (en interrogeant notamment la manière heideggérienne de penser « Volk », « Gemeinschaft », « Geist », « Rasse », « Leben »).
    J'en ai terminé ici sur ce que je pouvais dire du rapport entre Heidegger et le nazisme. Peut-être aurai-je plus à dire lorsque j'aurai lu ses écrits politiques.

    Passons donc au deuxième chef d'accusation : est-ce que Heidegger est antisémite ? Car on peut très bien être antisémite sans être nazi. Pour répondre ici, je commencerai par citer une lettre de 1916. Heidegger a alors 27 ans :
    Heidegger a écrit:La judaïsation de notre culture et de nos universités est en effet effrayante et je crois que la race allemande devrait encore trouver suffisamment de force intérieure pour parvenir au faîte.
    Propos violent, qu'on pourrait je pense qualifier d'antisémite. Comment l'expliquer ? Nature profonde de Heidegger ? Reste de son éducation religieuse qui fut, comme on le sait, assez stricte ? Je ne saurais le dire. Il faudrait pour cela des éléments biographiques que je n'ai pas. Ce qu'on peut dire en revanche, c'est que ce propos, s'il est antisémite, ne saurait constituer une preuve que Heidegger aurait supporté le régime nazi jusque dans l'extermination des juifs d'Europe. Ceci, nous en sommes certains, il l'a déploré de manière très forte et très personnelle. Pour preuve le poème bouleversant qu'il écrit à Hannah Arendt (qui était juive, rappelons-le), où il dit que seul ce malheur demeure entre eux. Je n'ai pas ce poème à disposition, mais j'essaierai de le retrouver ! Quoi qu'il en soit, et pour comprendre ce qu'il en est du rapport entre Heidegger et le judaïsme, sa correspondance avec Arendt et Jaspers est indispensable, ainsi d'ailleurs que la correspondance entre ces deux derniers. Du reste, un texte de Heidegger, cité par Fédier dans un article, semble être très clair sur sa position face à l'antisémitisme :
    Heidegger a écrit:La “prophétie” est la technique au moyen de laquelle on parvient à repousser ce que l’histoire a de destinal. Elle est un instrument de la volonté de puissance. Il est constant que les grands prophètes sont des Juifs. Personne n’a encore pensé la part de secret que recèle cet état de fait. (Note pour les ânes bâtés : cette remarque n’a rien à voir avec de l’“antisémitisme”. Ce dernier est tout aussi insensé et condamnable que la manière d’agir du christianisme contre “les païens” – manière qui fut d’abord sanglante, puis n’a plus eu besoin de l’être. Que le christianisme lui aussi stigmatise l’antisémitisme, le désignant comme “contraire au christianisme”, cela concourt à élever sa technique d’usage de la puissance au comble du raffinement).

    De même, quand on évoque le célèbre "Silence de Heidegger", il faut nuancer et développer. Nuancer en pointant du doigt qu'il est bien question des crimes nazis tant dans sa correspondance que dans son œuvre (cf. les conférences de 1949), développer en interrogeant ce silence, savoir ce qu'il veut dire. Dans une lettre à Jaspers, Heidegger dit qu'il est habité par une honte, et cette honte le pousse à garder silence. Entre ceux qui ont nié leur participation (qu'elle soit passive ou active) et ceux qui ont fait un grand mea culpa public, Heidegger a préféré maintenir le silence. Et avant de crier à l'antisémitisme et au nazisme, ses détracteurs les plus malhonnêtes auraient dû, en plus de lire la correspondance, s’enquérir du "silence chez Heidegger", plutôt que du "silence de Heidegger". N'oublions jamais à quel point Heidegger était attentif aux poètes, qui semblent être les seuls à savoir que le silence ne tait pas, mais montre parfois le plus clairement possible ("Le silence commence à prendre forme, à être", dit Pessoa). Je pense que c'est ainsi qu'il faut comprendre le silence de Heidegger, d'abord comme honte, et aussi comme attitude liée à son caractère et sa pensée. Nul doute que Heidegger a préféré penser l'extermination juive plutôt que de simplement étaler son indignation sur la scène publique. 

    Enfin, il faut parler des Cahiers noirs. Deux remarques s'imposent : la première, c'est qu'on ne doit pas les regarder comme une sorte de catacombe de sa pensée qui surgirait enfin à la lumière du jour. Non, ces cahiers, déjà du vivant de Heidegger et selon sa volonté, étaient destinés à être publiés. Il faut donc d'emblée refuser toute interprétation voulant faire de ces cahiers une sorte de recueil qu'on aurait essayé d'enterrer et qui révélerait l'ultime vérité, car cela dispenserait certains d'étudier vraiment ces propos. Deuxièmement, il faut que ces cahiers soient étudiés précisément, par des grands lecteurs de Heidegger, qui seront capables de les mettre dans le contexte de sa pensée. Car il est aussi aisé de prendre un extrait de ces cahiers pour prouver le nazisme de Heidegger que de prendre un extrait de Nietzsche pour prouver pareilles ignominies. Si Hadrien France-lanord (élève de Fédier et traducteur de Heidegger) a dit qu'il y avait dans ces cahiers des propos "lamentables et insupportables", il faut préciser qu'il l'a dit en découvrant les textes, sur le vif. 
    Pour conclure sur ces cahiers, je dirais donc qu'il ne faut surtout pas commettre l'erreur de les prendre au compte-goutte, mais précisément attendre qu'une étude soit faite, une étude qui aura fait tout le travail nécessaire avant d'affirmer ou d'infirmer quoi que ce soit. Le défaut des anti-heideggériens est de jouer les paparazzis plutôt que les philosophes.


    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Faut-il séparer la vie de l'homme de son œuvre ? 
    Tout dépend. Au fond, un Heidegger communiste, nationaliste ou antisémite aurait très bien pu écrire Être et temps. Ceci dit, et c'est là qu'est toute la question, s'il y a un antisémitisme au sein même de sa pensée la plus propre, cela posera un réel souci dont il ne faudra pas se détourner, même de la part de ceux qui sont les héritiers de sa pensée. Mais cela risque d'être difficile à établir : l'œuvre de Heidegger est si prolifique et nuancée, elle se dérobe tellement à celui qui tente d'y demeurer qu'il faudra des décennies avant qu'on puisse affirmer quoi que ce soit avec un minimum de sérieux.
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    Vangelis
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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Vangelis le Mar 24 Fév 2015 - 10:40

    Michel Contat, Michel Rybalka - Les écrits de Sartre, a écrit:  
    Heidegger était philosophe bien avant d'être nazi. Son adhésion à l'hitlérisme s'explique par la peur, l'arrivisme peut-être, sûrement le conformisme : ce n'est pas beau, j'en conviens. "Heidegger dites-vous est membre du parti national-socialiste, donc sa philosophie doit être nazie." Ce n'est pas cela : Heidegger n'a pas de caractère, voilà la vérité.
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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Desassocega le Mar 24 Fév 2015 - 18:03

    Vangelis, vous qui connaissez bien l'existentialisme français, notamment celui de Sartre, sauriez-vous si "l'affaire Heidegger", comme on dit, les a fait réagir, ou bien réfléchir ? Entendu que tous les plus grands, de Sartre à Ponty en passant par Levinas, étaient allés prendre des notes en Allemagne dans les cours de Heidegger à la fin des années 20/début des années 30. J'ai du mal à croire que cette affaire ait pu leur être indifférente.


    Dernière édition par Desassocega le Mer 16 Mar 2016 - 17:32, édité 1 fois
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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Vangelis le Mer 25 Fév 2015 - 12:38

    En effet, dès 1945 la revue Les temps modernes a fait plusieurs numéros sur le cas Heidegger. Mais rien d'unanime n'en est sorti, il y en avait à charge et à décharge.
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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Euterpe le Sam 28 Fév 2015 - 17:43

    Le mieux est peut-être de partir de ce qu'en a dit George Steiner, philosophe juif, un des plus éminents du siècle, et l'un des plus autorisés dans cette affaire. Il a pour lui la délicatesse de l'humour et le talent de la simplicité. Faut-il rappeler que la Heideggerrei est franco-française ? Heidegger, ou "le revenu de Sicile" ? Un entretien du 27 novembre 1998, conduit par Guillaume Chenevière, pour la Télévision Suisse Romande (22 minutes) :
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    Desassocega

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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Desassocega le Dim 1 Mar 2015 - 1:12

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:et l'un des plus autorisés dans cette affaire.

    Pour quelle(s) raison(s) ?

    Quant à l'interview, j'avoue avoir du mal à saisir en quoi elle donne particulièrement à comprendre la question de Heidegger et du nazisme/antisémitisme. Si la première comparaison entre Platon et Heidegger face à la politique en application est pertinente, il me semble qu'en ce qui concerne le reste Steiner ne développe pas vraiment la question.

    Silentio

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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Silentio le Dim 1 Mar 2015 - 21:18

    Il faudra du temps pour répondre, si jamais je le fais (ce n'est pas une mince affaire). D'abord, je souhaite réagir au message d'Euterpe.
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Le mieux est peut-être de partir de ce qu'en a dit George Steiner, philosophe juif
    En quoi le fait que George Steiner soit juif rend-il Heidegger judéo-compatible et rachète-t-il son engagement nazi ? Et justifier cet engagement en reprenant un bon mot, celui de Gadamer, en affirmant que l'on peut être un immense penseur et "le plus mesquin des hommes" (comme pour dire : "c'est comme ça, c'est tout, circulez"), n'est-ce pas naïf et trop facile ? J'ai le plus grand respect pour Steiner (j'ai récemment lu Tolstoï ou Dostoïevski qui est excellent), mais il semble trouver des excuses faciles pour faire comme tous ceux qui ont été influencés par Heidegger : ne pas toucher à l'idole, ne pas trouver de liens entre l'homme et son œuvre, ne surtout pas poser la question d'une possible contamination (si j'étais heideggerien et juif, je serais hanté par cette question), afin de ne pas procéder à une auto-critique. Ce qui est d'autant plus bizarre que Steiner, à ma connaissance, ne doit pas grand-chose (en termes de méthode) à Heidegger. Il semble surtout fasciné par lui (et je pense que Heidegger peut se montrer intellectuellement impressionnant).

    Pour ma part, je pense que Heidegger n'a pas été si naïf (du moins pas comme on le dit, lorsque l'on met la "simple" faute sur l'homme, en en détachant le philosophe) : il a consciencieusement élaboré une justification théorique de la politique national-socialiste. Cependant, sa part de naïveté, celle que sa praxis révèle en retour sur sa pensée, relève de préjugés qui, par définition, n'ont pas été interrogés, le plus souvent romantiques. Jacques Bouveresse a lui depuis longtemps (et il n'est pas le seul, cf. Vincent Descombes) critiqué et Heidegger et la surdité du milieu intellectuel français (cf. "Heidegger, la politique et l'intelligentsia française").
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Il a pour lui la délicatesse de l'humour et le talent de la simplicité.
    C'est toujours un réel plaisir d'écouter Steiner. Mais il a aussi l'art d'évacuer la question. La seule chose qu'il montre, comme dans son très bon ouvrage sur Heidegger, c'est ce qu'il y a de bon dans la pensée de ce dernier. Mais à force de raffiner, par visée de clarté, il en élimine les plus grosses aspérités. Pour autant, il semble ne pas en interroger la pertinence, les limites, etc. C'est un éloge sans aucune forme de discernement. Par exemple, et si ma mémoire ne me joue pas des tours, la conception de l'histoire de Heidegger n'est pas étudiée et n'est pas comparée au cours de l'histoire effective. Steiner me donne l'impression de réduire la philosophie de Heidegger à de la poésie, et donc de l'évaluer bien plus en fonction de ses effets sur la pensée (certains parleront d'un envoûtement concomitant à l'exaltation provoquée...) qu'il ne lui demande des comptes. Or il me semble que Steiner, parce qu'il est un intellectuel juif, devrait être le premier interessé quant à la question de savoir en quoi la pensée a pu participer d'un mouvement visant la destruction de l'Europe et des juifs. Steiner se contente d'un mystère.
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Faut-il rappeler que la Heideggerrei est franco-française ?
    En Allemagne, il est vrai que l'affaire est pliée, et je ne pense pas que tout soit à rejeter dans Heidegger. Mais en France, si la polémique enfle et fait rage, c'est que le milieu intellectuel français dans son ensemble est menacé, étant donné que Heidegger y jouit d'une très grande popularité (proche de l'idolâtrie). Que l'on soit heideggerien ou dans les "notes liminaires" à l'œuvre de Heidegger, il y a une dette et s'il s'avère que la pensée de Heidegger justifie le nazisme ou lui est propice, il faut craindre ce que j'appellerais une contamination. Or, comme je l'ai dit, nul n'ose l'auto-critique.

    D'ailleurs, on pourrait dire que l'accusation d'antisémitisme est l'arbre qui cache la forêt, car si l'antisémitisme peut être une manière de critiquer Heidegger et peut pointer des lacunes dans sa pensée (ou des prédispositions ininterrogées à l'antisémitisme), il me semble que ces lacunes peuvent exister sans le recours à l'antisémitisme. Or en-dehors de cette perspective, la critique de Heidegger est très très faible ou éparpillée (Stanley Rosen, Anders, Adorno, Bourdieu, etc., qui ne sont ni heideggeriens ni postmodernes). Et Arendt de déclarer : "C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal."
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Heidegger, ou "le revenu de Sicile" ?
    La comparaison est intéressante mais inadéquate, car il s'agit d'une réduction qui n'a aucun sens, ou en tout cas elle est abusive. C'est ne pas tenir compte du contexte historique, par exemple, et faire comme Heidegger (réduire l'histoire à l'oubli de l'être, oublier qu'il y a une histoire en somme). D'autant plus que la Seconde Guerre mondiale, et la Shoah notamment, sont des événements majeurs et inédits (plus encore, au regard des enjeux et des conséquences, qu'une simple tentative de participer à une tyrannie antique). C'est aussi donner moins d'importance au nazisme, en le faisant l'égal du platonisme (par lequel nous ne nous sentons plus concernés ; nous pensons au platonisme comme à un enfantillage dépassé depuis belle lurette). Or je crois qu'il y a une attitude platonicienne chez Heidegger (un aristocratisme que je trouve relever d'un certain pédantisme, et d'une forme de naïveté : un abus de soi-même...).

    Mais on dit : l'engagement politique de Heidegger n'est pas si grave, il n'a rien à voir avec la pensée (si belle...) et l'homme était naïf comme Platon. Ce n'est qu'une erreur de jugement. Mais la vie n'affecte en rien une œuvre juchée si haut au-dessus d'elle. Sauf que 1) on peut reprocher légitimement le lien entre philosophie et politique chez Platon (par exemple pour condamner le totalitarisme), tandis qu'on ne le fait pas chez Heidegger (au motif que ce n'est pas un penseur politique), alors qu'il répéterait l'erreur du premier, 2) si un philosophe commet une erreur de jugement (pratique), cela n'assure pas du sérieux de sa philosophie (d'autant plus que la théorie s'abstrait du réel !). Et s'il avait mal compris le réel ? Si lui aussi pouvait se montrer bête, en tant qu'homme et en tant que philosophe (dont on oublie qu'il est avant tout un homme et qu'il ne philosophe pas hors-sol) ? De Rabelais à Bernhard (je viens de récupérer Maîtres anciens...), on a tout le loisir de se méfier des prétentions des philosophes. Surtout que les plus idéalistes ne sont pas vertueux : comme l'écrit Musil, "les philosophes sont des violents qui, faute d'armée à leur disposition, se soumettent le monde en l'enfermant dans un système."

    Silentio

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    Reprise sur la question de Heidegger, l'antisémitisme et le nazisme

    Message  Silentio le Lun 14 Déc 2015 - 19:27

    Sur ce topic ont été réunis quelques messages initialement présents dans un sujet dédié à Sartre ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) mais qui du fait de leur contenu ont été déplacé pour former une annexe des sujets déjà consacrés à la question de Heidegger, de l'antisémitisme et du nazisme ; d'où son titre de "reprise". (Desassocega). 


    Je ne parlais pas de la réception universitaire. Dans ce cas, il me semble que Sartre bénéficie encore d'un net avantage. Mais en effet, avec le démontage systématique de la pensée 68 par l'intelligentsia conservatrice en vogue, Sartre ne trouve plus grâce aux yeux du grand public. Bizarrement, Camus lui est privilégié, mais cet auteur sert des fins contraires à sa pensée. Pour reprendre le titre de l'ouvrage de Michel Onfray, on est bien plus dans la défense de l'ordre que dans la critique libertaire.

    Ensuite, je suis bien d'accord pour expliquer cette disgrâce par l'engagement politique de Sartre. Mais bien que le communisme ait fait plus de victimes que le nazisme, il ne me semble pas pertinent de mettre Sartre et Heidegger au même plan. Il me semble que la philosophie de Sartre est bel et bien un humanisme, elle porte en elle une critique de l'ordre établi et a une visée émancipatrice. Elle ne recoupe pas nécessairement les prises de position ponctuelles du philosophe, lequel n'est pas partisan de l'extermination totale d'un peuple ni ne distingue les hommes et les non-hommes selon leur être. Je ne pense pas non plus que l'on puisse la considérer comme une idéologie au service de la politique. Par ailleurs, Sartre n'a jamais été encarté dans un parti et il n'a pas non plus cautionné le régime de Staline. (Je trouve, de plus, la question du terrorisme et de la violence - bien qu'elle me déplaise - trop complexe pour être tranchée d'emblée : après tout, on a tendance à considérer que durant la Seconde Guerre mondiale les Français avaient le droit et même le devoir de résister à la barbarie nazie - alors qu'est-ce qui change fondamentalement quand il s'agit de résister au capitalisme, au colonialisme, etc. ? Personnellement, je n'ai pas de réponse toute faite.) A l'inverse, nous découvrons via la publication des Cahiers noirs qu'Heidegger a été un penseur nazi, je veux dire que sa pensée était éminemment nazie, au service d'un anti-humanisme revendiqué et d'un hitlérisme plus pur, plus authentique (il se voulait le "führer du führer"), sous les apparences d'une métaphysique. Il n'a jamais condamné la violence extrême, le mal radical du régime, il a même appelé à de plus grands efforts en ce sens, tout en légitimant les crimes contre l'humanité, inscrivant l'éradication des juifs par eux-mêmes (!) dans l'histoire de l'être. Il me semble que Sartre, en dépit de ses bonnes intentions, a parfois soutenu des causes funestes (la révolution culturelle maoïste par exemple) et qu'il était opportuniste, tandis qu'Heidegger avait un véritable projet auquel il a toujours tenu (mais il a brouillé les pistes après-guerre). En ce sens, la cécité de Sartre par péché d'intellectualisme me semble moins grave que la terrible détermination d'Heidegger, bien que condamnable elle aussi.
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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Desassocega le Lun 21 Déc 2015 - 1:04

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:A l'inverse, nous découvrons via la publication des Cahiers noirs qu'Heidegger a été un penseur nazi, je veux dire que sa pensée était éminemment nazie, au service d'un anti-humanisme revendiqué et d'un hitlérisme plus pur, plus authentique (il se voulait le "führer du führer"), sous les apparences d'une métaphysique. Il n'a jamais condamné la violence extrême, le mal radical du régime, il a même appelé à de plus grands efforts en ce sens, tout en légitimant les crimes contre l'humanité, inscrivant l'éradication des juifs par eux-mêmes (!) dans l'histoire de l'être. Il me semble que Sartre, en dépit de ses bonnes intentions, a parfois soutenu des causes funestes (la révolution culturelle maoïste par exemple) et qu'il était opportuniste, tandis qu'Heidegger avait un véritable projet auquel il a toujours tenu (mais il a brouillé les pistes après-guerre). En ce sens, la cécité de Sartre par péché d'intellectualisme me semble moins grave que la terrible détermination d'Heidegger, bien que condamnable elle aussi.


    Y aurait-il eu, depuis nos précédentes discussions sur ces mêmes sujets (anti-humanisme : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et antisémitisme : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) une découverte incroyable ? Une étude magistrale ayant donné un éclairage tout nouveau à la pensée de Heidegger dans son ensemble ? Une traduction complète et dotée d'un bon appareil critique des Cahiers noirs ? Non. Pour lors, il n'y a que des publications éparses, des études préliminaires, des articles et des lettres ouvertes en réponse. Bref, que des recherches balbutiantes inhérentes à un tel travail de recherche et de mise en question. Les anti-heideggeriens bas de plafond (je distingue bien évidemment de ceux-là ceux qui, pour critiquer Heidegger, tentent de le faire avec sérieux, comme Peter Trawni, qui a une véritable connaissance de Heidegger) sautent sans vergogne sur des citations, ne s'occupant ni de leur contexte d'énonciation, ni de la pensée de Heidegger dans son ensemble, et alimentent ainsi la polémique. Voyez l'encre qu'a fait couler la phrase de Heidegger affirmant que le judaïsme était sans monde, alors qu'il suffit de voir à partir d'où le propos surgit (Heidegger parle à ce moment de la désolation, de l'américanisme et du déracinement) et de connaître ce que Heidegger entend par "monde" pour se rendre compte assez vite que ce propos n'a rien de nazi ! Et ceci n'est qu'un exemple parmi d'autres...

    Nous ne sommes à vrai dire pas plus avancés sur la question de Heidegger et de l'antisémitisme qu'en février, mois durant lequel je vous ai longuement répondu sur cette question dans le topic cité plus haut, et que je vous invite à relire. Car que Heidegger s’inscrivit au Parti Nazi et y prit part en tant que Recteur en avril 1933 avant de démissionner en février 1934 ne fait aucun doute depuis longtemps ; que Heidegger ait écrit certains propos sur les juifs et le judaïsme qui demandent à être étudiés sérieusement pour avancer dans cette question, c'est ce qu'on entrevoit en effet avec la publication des Cahiers noirs (dont je rappelle que le titre est sans rapport avec le contenu, puisque son nom lui vient simplement de la couleur noire de la couverture ; l'amalgame étant vite fait à cause des titres comme Le livre noir du communisme). Mais de là à prétendre que Heidegger est fondamentalement nazi, que sa pensée l’est tout aussi fondamentalement, qu'il a légitimé et soutenu le crime contre l'humanité, que son œuvre n'est qu'une fumée visant à dissimuler son terrible antisémitisme, voici un pas que ne franchissent que ceux qui ne le lisent pas et se contentent de baver leur bile pour faire marcher la machine anti-heideggerienne. Quand on sait ce qu’est le nazisme, il est évident que le travail de Heidegger ne l’est pas. Et ainsi, quand bien même nous découvririons à terme qu'il y a bel et bien, indubitablement, des propos antisémites dans les Cahiers noirs, cela ne changerait pas le fait que jamais son œuvre et sa pensée ne pourront être déclarées nazies, ni de près, ni de loin. Comme le dit Hannah Arendt :

    Arendt, Vies politiques, p.320 a écrit:Car la tempête que fait lever le penser de Heidegger – comme celle qui souffle encore contre nous après des millénaires de l’œuvre de Platon – n’a pas son origine dans le siècle. Elle vient de l’immémorial et ce qu’elle laisse derrière elle est un accomplissement qui, comme tout accomplissement, fait retour à l’immémorial.

    A partir de là, vos propos ci-dessus montrent un manque de probité inquiétant, et sont évidemment intolérables dans un Forum de philosophie, où nous sommes censés discuter à partir de textes, à partir de lectures profondes et sérieuses, à partir de questionnements et de recherches, et non comme vous le faites ici à la manière d'un pamphlétaire qui ne s'occupe pas de rendre intelligible son propos, et se limite à des déclarations sans fondements, "surfant" sur une polémique déjà bien violente. Aussi, puisque ma calme intervention de février à ce sujet n'a pas trouvé son chemin à vos oreilles, et que vous devenez de plus en plus virulent sur ce sujet au lieu d'être circonspect, je vais ici vous soumettre une alternative, que vous pouvez prendre à bon droit comme un ultimatum : soit vous vous abstenez de proclamer quoi que ce soit sur une question dont vous n'avez pas effleuré la surface, et vous vous appliquez alors à la poser/penser avec la rigueur et l'honnêteté qu'elle exige ; soit vous allez cracher vos médisances sur un Forum de polémique où pensée et sérieux ne font pas partie de la charte. 

    Silentio

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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Silentio le Lun 21 Déc 2015 - 13:24

    C'est une polémique, en effet, voire une blessure infligée à la pensée, et chacun a donné des arguments (ou tenté d'en donner, puisque vous vous montrez méprisant en considérant avec dédain que ce que j'avance est "sans fondement" ; excusez-moi mais les chercheurs ne se battent pas à coup de ballet, ils produisent des documents que je ne peux pas reproduire ici et qui existent bel et bien, puisqu'il y a une polémique si virulente, tellement virulente que vous préférez envisager que je délire et qu'il faut me soigner, du moins me neutraliser, plutôt que de jouer le jeu de la discussion). Vous ne détenez pas a priori l'interprétation la plus juste de la pensée d'Heidegger, et vous-même prenez parti, d'une part pour ne pas envisager et soupeser une hypothèse de lecture et de travail (vous préférez balayer d'un revers de main et avec mépris ce qui vous gêne, sans vous inquiéter une seule seconde des conséquences possibles qu'entraînerait la remise en cause fondamentale d'une pensée qui a conquis tant d'hommes et de femmes ; par ailleurs, personne ne vous force à aduler ou exécrer un homme, à faire bonne figure dans un cas ou l'autre, et la condamnation d'Heidegger n'est nullement un postulat, mais la conséquence logique d'une enquête qui a dévoilé la dimension criminelle de sa pensée ; encore heureux, il vous est possible de contester les preuves et la démarche, ce qui n'est pas la même chose que de s'offusquer a priori de ce qu'Heidegger soit mis en cause jusque dans sa pensée), d'autre part pour rallier un camp (vous citez Peter Trawny). Dès lors, vous n'êtes pas tellement plus crédible que moi, et vous placer en censeur au-dessus de la mêlée indique que vous manquez également de probité. Informez-vous et rendez-vous compte qu'il est très probable que vous adoptiez une posture idéologique comme celle que vous me reprochez. Vous n'êtes pas plus neutre.

    De plus, je trouve votre procédé argumentatif (sic) terriblement régressif, car vous ne faites en fin de compte que me supposer de la bassesse, rien que de la bassesse, il ne vous vient jamais à l'esprit que l'on peut se montrer critique non par médisance, je ne sais quel esprit de vengeance comme s'il y avait quelque chose de personnel dans cette affaire (a-t-on le droit de défendre une certaine ligne philosophique ? est-ce de l'idéologie, du dogmatisme ? par exemple, je suis sûr que Platon, s'il prenait part à la discussion, serait d'accord pour examiner vos propos, tout en défendant son platonisme, de la même manière que vous défendez une certaine lecture d'Heidegger - notez que je ne vous accuse de rien et ne vous enjoins pas au silence au titre que vous penseriez mal, ou pas, ou que vous défendriez des absurdités, voire le nazisme sans vous en rendre compte, etc., alors que je pourrais recourir à tout cela ; bien entendu, nous savons tous deux qu'être administrateur est un avantage non négligeable pour vous, et vous me menacez de sanctions parce que j'aurais tort, c'est fort), tandis que je lis tous les jours des articles à propos des Cahiers noirs et que j'ai beau procéder comme à mon habitude, en comparant les points de vue et en faisant jouer les arguments dans un sens et un autre, il ne m'apparaît pas que l'on puisse sauver Heidegger de certaines de ses déclarations. Je n'ai d'autre choix que d'en prendre acte, tant il y a des choses énormes et aberrantes sous sa plume (à propos du manque d'être des juifs, de leur auto-anéantissement, de l'appel à l'élimination et à la violence, à la radicalisation du nazisme, à sa spiritualisation aussi, etc.). Sachant qu'il avait délibérément prévu (avec instructions à la clef) la publication de ses œuvres complètes : il savait ce qu'il faisait, ce qu'il disait, il avait un projet très cohérent. Son engagement nazi n'a pas été pour lui une erreur de parcours, il ne s'en est d'ailleurs jamais excusé. S'il s'est tu sur le sujet, c'est que le nazisme ne l'a pas emporté. Mais il estimait pouvoir, en attendant, coder son œuvre (réécrivant au passage certaines choses en matière de politique) et s'adresser à des lecteurs du futur. Le plus atroce, trouvé-je, est la dénégation du nazisme d'Heidegger par ses proches et fidèles qui n'hésitent pas à donner à certains mots ou abréviations un sens contraire. Non seulement il y a falsification dans certains cas, mais il y a aussi cette idée que comprendre Heidegger c'est le lire à sa manière et que soit on devient heideggérien en le lisant (c'est-à-dire en le lisant comme il faut), soit c'est que l'on est un minable, inauthentique, etc. Or bien que ma condamnation d'Heidegger soit radicale, j'aimerais surtout qu'il soit possible de le critiquer même a minima

    Reste à savoir ce que l'on fait des propos antisémites. Sont-ils ou non centraux dans sa pensée ? Voilà tout l'enjeu, et certains travaux que vous devriez considérer tendent à montrer qu'ils mettent en jeu un système de pensée, qu'ils en sont un motif déterminant et très prégnant, de même qu'une conséquence. Libre à vous de ne pas vous y appesantir, malheureusement pour vous c'est une écharde tellement grosse dans le pied qu'un sectateur consciencieux d'Heidegger devrait tout de même se sentir des démangeaisons et s'en inquiéter. Que l'on continue de penser avec Heidegger ou non, la plongée dans les Cahiers noirs présente le fâcheux inconvénient de nous confronter à de plus en plus de données délicates et force est de constater qu'il est impossible de conserver la très belle image d'une pensée lumineuse telle que la donne George Steiner.

    Cependant, là où je vous donnerais raison, en tout cas où je ne m'inscrirais pas dans la ligne Faye-Rastier, c'est qu'il y a tout de même des usages différents d'Heidegger. La plupart du temps, les gens ne connaissent ni toute son œuvre (c'est mon cas, naturellement) ni toutes ses implications (ce qui est plus grave), l'intention qui préside à l'œuvre. On peut dire toutefois qu'une œuvre existe en tant que telle et qu'elle prend forme également par ce que l'on en fait. Je n'ai jamais dit, par exemple, que lire Heidegger (comme certains politiques voudraient nous le faire croire à propos de Mein Kampf - que Heidegger cite et paraphrase régulièrement, soit dit en passant) ferait du lecteur un nazi avéré ou en puissance. Le lecteur de Heidegger est noyé sous la masse des œuvres, se contente de quelques grands textes majeurs, de fragments éparses. Surtout, il n'a pas de lecture politique ni contextualisée. De sorte qu'il y a une philosophie acceptable à partir d'Heidegger, bien que plus light en réalité. (Bien entendu, cela ne signifie pas qu'il ne faille pas interroger ces conceptions communes que l'on a d'Heidegger, car indépendamment de la question du nazisme, Être et temps ou encore ce qui relève de la technique ont leur faille comme en toute philosophie. Il y a toujours des problèmes et à interroger l'œuvre.) Du coup, je pense qu'il est possible de penser à partir d'Heidegger, c'est ce que font la plupart des gens qui ne sont pas spécialistes de sa pensée et qu'au-delà du style si lourd, de cette pensée si peu nietzschéenne et très allemande, il y a bien des bases de pensée qui enthousiasment. Mais, peut-être, faut-il aussi considérer que cette réception-là d'Heidegger n'est pas, pour le dire vite, du Heidegger. Et donc, tant que l'on n\'a pas fait l'effort de faire la part des choses et de s'intéresser aux Cahiers noirs, il me semble difficile et peu légitime, voire pas du tout, de dire qu'il n'y a absolument aucun problème avec Heidegger en rabattant sur lui l'usage édulcoré que nous en avons. (Cela dit, je suis d'accord avec vous, peut-être faut-il aussi se garder de condamner Heidegger tant que tout n'est pas publié. Cependant, la tentation est grande car il y a déjà suffisamment de matériaux pour cela et ils sont malheureusement très explicites et cohérents.) Et puis, je ne comprends pas que l'on ne cherche pas à savoir ce qu'il en est du nazisme d'un prétendu génie : je veux dire, tout de même, ce n'est pas n'importe qui, et l'on parle tout de même du nazisme ! Peut-on vraiment exonérer quelqu'un de cette stature ? Peut-on vraiment faire comme s'il avait été n'importe qui ? Un philosophe choisit de soutenir le nazisme, cet énoncé ne vous semble-t-il pas incroyable ?

    Je ne vois, pour ma part, que deux alternatives qui peut-être se rejoignent : qu'il y a une pensée délibérément nazie, une "intelligence du mal" si j'ose dire, car l'on peut dire que la philosophe a agi selon un projet consenti, ou une bêtise abyssale, que tout philosophe est capable de bêtise, et que le plus grand d'entre eux est potentiellement le plus bête, pour manquer à ce point de jugement (et, en ce sens, là aussi la pratique informe sur la théorie). Dans tous les cas, Heidegger nous interroge, parce que nous prétendons nous adonner, en amateurs ou en professionnels, à la philosophie et que, à défaut d'être des génies, du moins sommes-nous des hommes faillibles, à l'instar de tout philosophe et d'Heidegger. Je repense à la question d'Adorno : comment est-il encore possible de penser après Auschwitz ? Ma réponse, c'est qu'il s'agit de prêter attention au mal que nous portons, au défaut de jugement par exemple qui peut se tenir sous des énoncés intelligents en apparence.

    Pour continuer, ce qui m'intéresse là-dedans, ce n'est pas tant Heidegger - sinon qu'il a eu énormément d'influence et qu'il faut le sauver à tout prix, car cela met en jeu des œuvres et des carrières (je ne dis pas qu'elles sont mauvaises ou fausses, simplement qu'il est étrange de ne pas se poser la question de la responsabilité d'Heidegger et de la contamination de la pensée, ou d'y répondre facilement, à tel point qu'elle n'aurait pas lieu de se poser) -, que de me demander ce que c'est que d'être un philosophe et de savoir si cette figure est capable de se détourner de la sagesse en la visant et pourquoi. Claude Romano concluait son article dans la revue Critique consacré à Heidegger sur cette question : ne peut-on pas être un philosophe génial et un salaud ? Je serais d'accord avec cette approche, si ce n'était que l'on peut se montrer plus critique encore : d'où vient que nous avons besoin d'idoles intouchables et qu'elles le soient ? Pourquoi, après tout, ne pourrait-on pas tomber des nues en se rendant compte que celui que nous avions estimé un philosophe génial n'est en fait qu'un philosophe, c'est-à-dire un homme capable de se montrer médiocre même jusque dans la pensée ? Personnellement, c'est cette part d'obscurité dans la philosophie qui m'intéresse, sachant que la philosophie d'un homme n'est pas compréhensible sans son vécu (ce que Nietzsche nous a appris ; on postule une cohérence, une réciprocité).

    En conclusion, j'espère pouvoir exprimer mes interrogations et confronter mes opinions (pour cela, encore faut-il en défendre), sans avoir à dire la même chose que vous pour me rendre audible.

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    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Desassocega le Lun 21 Déc 2015 - 14:55

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Vous ne détenez pas a priori l'interprétation la plus juste de la pensée d'Heidegger, et vous-même prenez parti, d'une part pour ne pas envisager et soupeser une hypothèse de travail (vous préférez balayer d'un revers de main et avec mépris ce qui vous gêne, sans vous inquiéter une seule seconde des conséquences possibles qu'entraînerait la remise en cause fondamentale d'une pensée qui a conquis tant d'hommes et de femmes), d'autre part pour rallier un camp (vous citez Peter Trawny). Dès lors, vous n'êtes pas tellement plus crédible que moi, et vous placer en censeur au-dessus de la mêlée indique que vous manquez également de probité. 

    Je n'ai jamais prétendu détenir la juste interprétation sur cette question. Au contraire, j'ai souvent précisé mon insuffisance à ce sujet (je ne me suis jamais beaucoup intéressé à la polémique de Heidegger et du nazisme, puisque selon moi elle empêche de lire vraiment Heidegger, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas en discuter. Cette question demeure importante). Ainsi, je ne fais jamais de discours affirmatif sur la question, mais essaie à chaque fois de poser le contour nécessaire pour l'approcher, et ainsi éviter d'en parler sans prendre conscience qu'elle se trouve au milieu d'une œuvre complexe et profuse, dont les visées dépassent incommensurablement la politique du 20e siècle (cf. le caractère immémorial de la pensée de Heidegger dont parle Arendt). A partir de là, je ne choisis aucun camp, puisque je reste en périphérie de la question, fuyant comme la peste ceux qui se permettent de parler sans connaître Heidegger, préférant lire ceux qui ont un réel contact avec l'œuvre et l'homme, et qui sont assez probes pour se confronter sérieusement à la question, sans parti pris (par exemple Trawni, Fédier, Payer, France-Lanord, Solot, et d'autres). Je vous conseille par exemple la lettre ouverte de Karl Payer à Peter Trawni, qui est selon moi un des exemples les plus édifiant de la manière dont il faut se placer sur cette question : questionner les textes de Heidegger en échangeant les interprétations, en confrontant différents textes/contextes, afin d'y voir clair, et cela sans virulence. 
    Quoi qu'il en soit évidemment on ne peut partir sans a priori sur ce genre de question, puisqu'on la pense toujours à partir de notre rapport avec Heidegger. Mais ce n'est pas très grave, tant qu'on dit ce qu'on dit avec prudence et honnêteté, en cherchant à comprendre, plutôt qu'à défendre à tout prix ou condamner à tout prix. Autrement dit, le fait que vous n'aimiez pas vraiment Heidegger et que pour ma part il soit sans doute celui que j'aime le plus (enfin il y a quand même Spinoza, Montaigne et Nietzsche :D) ne fait pas de notre discussion un dialogue de sourd, à partir du moment où chacun exige de l'autre le discernement et l'humilité nécessaire à une telle question. 


    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Vous n'êtes pas plus neutre. Enfin, je trouve votre procédé argumentatif terriblement régressif, car vous ne faites en fin de compte que me supposer de la bassesse, rien que de la bassesse, il ne vous vient jamais à l'esprit que l'on peut se montrer critique non par médisance, je ne sais quel esprit de vengeance comme s'il y avait quelque chose de personnel dans cette affaire, 

    Et pourtant, c'est bien l'inverse qui est vrai. Si je ne présupposais pas chez vous une volonté de lire et de savoir ce qu'il en est réellement, je ne vous aurais pas invité à redresser vos propos. Je ne doute pas que vous ayez lu des choses à ce sujet et que vous ne vous contentiez pas, à titre personnel, de jugements hâtifs. Il n'en reste pas moins que pour lors, vous ne pensez jamais la question, mais affirmez à tout va ce qui pourtant demande une étude approfondie. Aussi je ne suis pas en train de vous dire que vous n'êtes pas autorisé à parler de cette question, je vous dis simplement que pour le faire, il faut le faire philosophiquement, en situant au lieu d'insinuer, en questionnant au lieu d'affirmer sans fondements, en citant au lieu de rester vague. 


    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit: il savait ce qu'il faisait, ce qu'il disait, il avait un projet très cohérent. Son engagement nazi n'a pas été pour lui une erreur de parcours, il ne s'en est d'ailleurs jamais excusé.

    Heidegger ne s'est jamais excusé car ce n'était pas cela qu'il avait à faire. La plupart de ceux qui se sont excusés après 45 l'ont fait sans s'expliquer et surtout sans essayer de comprendre les choses plus largement. Bref, beaucoup ont choisi la facilité. Heidegger, en philosophe, au lieu de sortir les trompettes du mea culpa, a décidé de penser. Comme il le dit :  "Quoi qu’en tout cas, il puisse advenir: il n’est pas permis de se plaindre, ce qu’il faut, c’est questionner ". 
    Ceux qui ont attendu de Heidegger une repentance publique et une auto-flagellation le cherchait où il n'était pas. Heidegger a bel et bien reconnu son erreur en s'inscrivant au parti nazi, il a reconnu s'être emballé pour quelque chose qu'il a mal jugé. Il n'avait pas à en dire plus, et devait continuer le travail qui était proprement le sien. 

    Heidegger a écrit:
    En 1933, je croyais que Hitler allait, maintenant qu’il avait la responsabilité du peuple tout entier, être capable de s’élever au-dessus du parti et de sa doctrine et que, sur la base d’un renouvellement et d’un rassemblement, tout se retrouverait pour répondre de l’Occident. Cette croyance était une erreur.


    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:tant que l'on n\'a pas fait l'effort de faire la part des choses et de s'intéresser aux Cahiers noirs, il me semble difficile et peu légitime, voire pas du tout, de dire qu'il n'y a absolument aucun problème avec Heidegger en rabattant sur lui l'usage édulcoré que nous en avons. (Cela dit, je suis d'accord avec vous, peut-être faut-il aussi se garder de condamner Heidegger tant que tout n'est pas publié. Cependant, la tentation est grande car il y a déjà suffisamment de matériaux pour cela et ils sont malheureusement très explicites et cohérents.) 

    Je suis d'accord avec vous pour dire que les Cahiers noirs doivent être interrogés, ceci dit on leur prête je crois trop d'importance (à cause précisément de la polémique. Il suffit de constater que les phrases "problématiques" sont en terme de quantité très minces, et ces cahiers ne sont souvent que des bribes de réflexion à chaud sur des événements d'actualité, notamment sur la guerre, le système de l'Angleterre, l'esprit russe opposé à l'esprit américain, etc. et finalement ces réflexions sont très pauvres comparé aux cours ou aux conférences. Pour preuve le bruit que font depuis plus d'un an les Cahiers noirs pourtant non traduits et incomplets alors que le cours incroyable sur Schelling et la métaphysique allemande, paru chez Gallimard en septembre 2015 est passé comme une feuille dans le vent...). 
    Je comprends évidemment la tentation d'affirmer, à partir de certains propos, un antisémitisme de Heidegger. Mais l'expérience devrait nous apprendre la patience : combien de fois avons-nous cru déceler une parole faisant office de preuve à conviction, quand le temps et l'étude ont par la suite éclairé ladite parole. C'est le gros problème entre ceux qui s'acharnent vraiment à comprendre ce qu'il en est, et ceux qui se permettent d'affirmer sans se préoccuper plus que ça de sérieux. Il en est toujours ainsi. Voyez le nombre de Forums où la théorie d'Einstein est accusée de fausseté, et les physiciens sont toujours à la traîne pour y répondre, précisément car contrairement aux premiers, il leur faut du temps pour juger, puisqu'ils le font sérieusement. 


    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Et puis, je ne comprends pas que l'on ne cherche pas à savoir ce qu'il en est du nazisme d'un prétendu génie : je veux dire, tout de même, ce n'est pas n'importe qui, et l'on parle tout de même du nazisme ! Peut-on vraiment exonérer quelqu'un de cette stature ? Peut-on vraiment faire comme s'il avait été n'importe qui ? Un philosophe choisit de soutenir le nazisme, cet énoncé ne vous semble-t-il pas incroyable ?

    Tout à fait. Et c'est d'autant plus complexe avec un philosophe : il est bien plus aisé de faire la classique différence entre l'œuvre et l'homme pour un romancier (je pense par exemple à Drieu ou Céline) que pour un philosophe. Car si l'on peut lire Gilles ou Mort à crédit sans se préoccuper de ce que pensaient ces auteurs en dehors de leur roman, cela me semble impossible pour un philosophe. Si Heidegger est annoncé Nazi de manière fondamentale, c'est tout son travail qui est mis en jeu, et on ne saurait éviter la question en affirmant qu'il ne s'agit que d'un avis personnel qui n'a aucun rapport avec son œuvre. 
    Par chance, cela ne sera jamais démontrable. Jamais vous ne trouverez quoi que ce soit de nazi dans Être et temps, dans les études sur Hölderlin, dans ses séminaires, etc. pour la simple et très bonne raison que Heidegger n'a jamais été nazi (supporter le régime nazi, et encore Heidegger ne l'a fait que très passivement cf. les témoignages d'élèves de Fribourg, ne fait pas de quelqu'un un nazi : il est évidemment aberrant de croire que tous les allemands ayant voté pour Hitler en 33 étaient nazis). Seuls le jugent ainsi ce qui ne font pas de différence entre l'antisémitisme et le nazisme. Qu'il y ait chez Heidegger un antisémitisme (et encore à l'intérieur de cette catégorie existe divers degrés qui n'ont pas tous le même sens), c'est ça qui est en question. Et cela le sera encore pendant longtemps je pense (Heidegger disait à Beaufret que la polémique n'aurait jamais de fin).  


    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:ce qui m'intéresse là-dedans, ce n'est pas tant Heidegger - sinon qu'il a eu énormément d'influence et qu'il faut le sauver à tout prix, car cela met en jeu des œuvres et des carrières (je ne dis pas qu'elles sont mauvaises ou fausses, simplement qu'il est étrange de ne pas se poser la question de la responsabilité d'Heidegger et de la contamination de la pensée, ou d'y répondre facilement, à tel point qu'elle n'aurait pas lieu de se poser) -, que de me demander ce que c'est que d'être un philosophe et de savoir si cette figure est capable de se détourner de la sagesse en la visant et pourquoi. Claude Romano concluait son article dans la revue Critique consacré à Heidegger sur cette question : ne peut-on pas être un philosophe génial et un salaud ? Je serais d'accord avec cette approche, si ce n'était que l'on peut se montrer plus critique encore : d'où vient que nous avons besoin d'idoles intouchables et qu'elles le soient ? Pourquoi, après tout, ne pourrait-on pas tomber des nues en se rendant compte que celui que nous avions estimé un philosophe génial n'est en fait qu'un philosophe, c'est-à-dire un homme capable de se montrer médiocre même jusque dans la pensée ? Personnellement, c'est cette part d'obscurité dans la philosophie qui m'intéresse, sachant que la philosophie d'un homme n'est pas compréhensible sans son vécu (ce que Nietzsche nous a appris ; on postule une cohérence, une réciprocité).

    Du coup, si je comprends bien, ce qui vous intéresse dans cette polémique à propos de Heidegger, c'est plus ce qu'elle permet de montrer au niveau psychologique/sociologique, plus qu'au niveau philosophique ? 
    Pour ma part, j'ai du mal à croire qu'un philosophe aussi génial et dont la pensée est si étendue et profonde, puisse simplement passer à côté de quelque chose comme le nazisme. Et même si je ne suis pas capable ici de donner une référence précise, je peux vous garantir qu'on trouve dans l'œuvre de Heidegger bien des passages où penser l'inhumanité, le nihilisme, la violence moderne/technique, etc. Au fond, le nazisme et tout ce qui l'entoure est au plus proche de ce à quoi Heidegger se confronte métaphysiquement et historialement. Je crois même que Heidegger permet de comprendre comment quelque chose comme le nazisme a pu naître, et en quoi sa naissance est lié à la situation existentiale de l'occident. 
    Quant à savoir si l'on peut être un philosophe génial et un salaud, voici une question absurde et sans intérêt. Car un nazi peut être un salaud autant qu'un homme d'une amabilité stupéfiante (cf. ce que dit Arendt à propos d'Eichmann). Être nazi et être un salaud ne se recoupent pas le moins du monde, et c'est même grave de penser en ces termes, puisque c'est faire implicitement d'un trait de caractère le critère pour définir le nazisme, ce qui est d'une bêtise sans nom, et empêche en plus de penser sainement la question. Car à ce compte-là, autant chercher à prouver le nazisme de Heidegger en rappelant qu'il aimait embêter ses camarades de classe...

    Silentio

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    Reprise sur la question de Heidegger, l'antisémitisme et le nazisme

    Message  Silentio le Lun 21 Déc 2015 - 15:26

    Je n'ai pas le temps de répondre aussi longuement que tout à l'heure (ni de citer texte à l'appui, c'est vrai), mais d'une merci pour cette réponse cordiale. De deux, ce que montrent les Cahiers noirs, c'est l'antisémitisme d'Heidegger, mais surtout qu'il est justifié, pensé, élaboré au travers de ce que l'on pourrait appeler un archi-nazisme. Ce qui m'a frappé dans votre message, c'est que vous disiez que non, Heidegger n'était pas nazi, impossible : ce serait l'époque, l'influence de la société, la convention afin de rester en poste (comme s'il ne s'agissait que d'impuissance ou de lâcheté), etc. Mais en fait, si Heidegger est déçu par Hitler, c'est précisément parce qu'Hitler n'était pas selon lui au niveau de l'idée qu'il se faisait du nazisme. Et ce qu'expliquent les détracteurs d'Heidegger (vous parlez de machine, mais il y a de véritables enjeux de pouvoir au sein de l'édition et du clan Heidegger - si bien que les archives sont encore fermées aux chercheurs et distillées au compte-goutte via l'exécuteur testamentaire, savamment choisi pour, peut-on penser, ne pas menacer certains intérêts) c'est qu'il aurait tenté, tout au long de son œuvre, de donner ses fondements philosophiques à un nazisme supérieur. Plus pur. D'où sa volonté revendiquée, en se faisant le prophète de l'être, d'incarner le "Führer du Führer". On pourrait toujours, cela dit, n'y voir que le syndrome de Syracuse. Je crois que c'est Arendt qui compare Heidegger à Platon. Le philosophe commet naturellement l'erreur de vouloir, au nom du bien, conseiller le prince. Et c'est l'échec. Rien de nouveau sous le soleil. Sauf que c'est passer, me semble-t-il, à côté de ce que fut le nazisme, de ce que furent les camps, à la fois par la destruction extrême et rationalisée, mais aussi parce que cette destruction fut le fruit de la civilisation qui se considérait comme la plus aboutie. Mon hypothèse, c'est que ce qui arrive à Heidegger, s'il était le symptôme de son époque, c'est d'incarner cette sophistication de la pensée qui aboutit à son auto-anéantissement. (Enfin, sophistication de quelle pensée ? Car c'est Heidegger qui démonte la raison avec acharnement...) Mais peut-être est-ce parce que sous les apparences de pensée se cachaient des instincts dégénérés et redoutables. A mon avis, ce n'est pas Heidegger qui comprend Nietzsche, c'est l'inverse qui est vrai. Idéalisme et crime peuvent aller de pair. (Cf. le dernier Woody Allen, L'Homme irrationnel.)

    Sinon, Heidegger me permet, contrairement à vous, d'envisager les raisons pour lesquelles certains se radicalisent politiquement. Lui-même semble, au regard des Cahiers... envisager sa métaphysique sous l'angle de la politique, et masquer celle-ci sous le langage de celle-là (donnant lui-même les clefs pour décrypter ce qu'il avait codé, par exemple le Sein étant un Deckname pour Vaterland). Pour répondre à une autre de vos remarques : l'affaire est tout autant politique que philosophique, d'où peut-être ma façon de considérer que l'on ne peut pas rester neutre, quand bien même on ne serait pas politisé, encarté, que sais-je, mais simplement sensible à la thématique du mal, et au mal qui menace la pensée de tout un chacun, vous comme moi, et surtout moi peut-être... parce que je tends à considérer que la Shoah, Heidegger, tout cela, cela ne m'est pas extérieur, que cela est encore un devenir possible, une virtualité en moi. C'est notre humanité qui est en jeu.

    Ensuite, vous comparez Heidegger et des écrivains antisémites. J'aime énormément Hamsun. Mais celui-ci a soutenu ouvertement le régime nazi. J'ai toujours compris le parcours d'Heidegger en parallèle du sien, parce qu'il y a les mêmes présupposés dans leur vision du monde et de l'homme. Cependant, je ne pense pas qu'il soit inéluctable (peut-être ai-je évolué sur ce point) qu'adopter une position aristocratique (l'authenticité de l'individu supérieur face à la masse, par exemple) mène au fascisme. Mais c'est toujours là comme une ligne de crête menaçante, dont il faut savoir se garder de la franchir.

    Voilà quelques éléments pour susciter le questionnement.
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    Gustavo Woltmann

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    Date d'inscription : 14/01/2017

    Re: Heidegger et l'antisémitisme.

    Message  Gustavo Woltmann le Sam 14 Jan 2017 - 12:41

    Bonjour,

    L'antisémitisme ne s'attrape pas comme une grippe. Tous ces débats me semblent hors de propos.

    La haine des autres n'est pas une pensée, c'est un affect.

    On peut reprocher à Heidegger beaucoup de choses, et peut-être que son oeuvre porte les traces de ses options politiques. Mais va-t-on faire un autodafé pour autant ?

    Gustavo Woltmann

      La date/heure actuelle est Mar 22 Aoû 2017 - 13:19