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    La première conception ellulienne de la technique : le phénomène technique.

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    Euterpe

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    La première conception ellulienne de la technique : le phénomène technique.

    Message  Euterpe le Dim 6 Fév 2011 - 20:03

    Jacques Ellul a écrit:Lorsque nous pensons aux possibilités d’action dans le monde, quelle que soit la forme de cette action (par exemple l’évangélisation, ou l’action politique), […], nous posons le problème de la fin et des moyens. […].
    Ce qui est singulièrement important, c’est une première constatation : le problème de la fin et des moyens est un problème ancien, mais qui ne se pose plus du tout dans les mêmes termes qu’autrefois. Vouloir aujourd’hui étudier la question sous son angle philosophique, que ce soit moral ou métaphysique, la poser et la résoudre en termes éternels, c’est se condamner à ne rien y comprendre, sous une apparente habileté. En réalité, aujourd’hui, il y a une transformation radicale du problème, qui n’est plus une discussion entre deux conceptions de la relation entre fins et moyens (…), car ceci ne se pose plus en termes philosophiques, mais en termes de faits, de faits particuliers, et singulièrement contraignants : de faits techniques. Ainsi cette question est bien une des clefs de notre temps, en ce qu’il faut l’avoir correctement posée pour comprendre notre civilisation. Mais pour la poser correctement encore faut-il l’envisager sous son aspect de fait, réel, qui a modifié les données mêmes de l’affaire, et cet aspect, c’est la technique.
    […]. Comment donc se pose actuellement cette question de la fin et des moyens, quels en sont les aspects ?
    Le premier fait énorme qui ressort de notre civilisation, c’est qu’aujourd’hui tout est devenu moyen. Il n’y a plus de fin. Nous ne savons plus vers quoi nous marchons. Nous avons oublié nos buts collectifs, nous disposons d’énormes moyens, et nous mettons en marche de prodigieuses machines pour n’arriver nulle part. La fin (collective, s’entend, car les individus ont encore des fins individuelles : réussir un concours, obtenir une augmentation de salaire, etc.) s’est effacée devant les moyens.

    Présence au monde moderne, (Éd. Roulet, Genève, 1948), Presses Bibliques Universitaires, Éd. Ouverture, Lausanne, 1988, pp. 60-62.

    La première conception ellulienne de la technique date de 1948, et se trouve complètement formulée et maîtrisée en 1954, dans La Technique ou l'enjeu du siècle, œuvre majeure du XXe siècle.

    Jacques Ellul parle alors de phénomène technique pour le distinguer, non seulement de la révolution industrielle (l'industrialisation du monde n'est qu'un élément, certes essentiel, du phénomène technique), mais aussi des objets techniques (le phénomène technique ne désigne pas l'ensemble des objets techniques).

    Qu'est-ce que le phénomène technique ?

    La définition ellulienne du phénomène technique met en avant cinq caractères indissociables :

    • l’automatisme
    • l’auto-accroissement
    • l’unicité
    • l’universalisme
    • l’autonomie


    • En quoi consiste l’automatisme ? « Il n’y a pas de choix possible en présence d’un résultat à obtenir entre le moyen technique et le moyen non technique, fondé soit sur la fantaisie, soit sur les qualités individuelles, soit sur une tradition. » Que veut dire Ellul ? Doit-on considérer le phénomène technique comme un facteur déterminant l’action des agents ? Non. Il s’agit de comprendre qu’étant donné un objectif à atteindre, l’individu sait par expérience que le moyen technique est le plus efficace. D’emblée, le moyen technique est considéré comme le meilleur possible quant à l'efficacité : l’objectif est accessible plus sûrement et plus vite, et la plupart du temps à moindre coût. Ainsi, une fois que l’application technique est suffisamment généralisée, la question des objectifs à atteindre ne se pose plus en termes de choix entre les moyens possibles ; l’expérience montre assez que le moyen technique s’avère plus efficace, donc préférable. En fait et en droit, si une machine permet de se déplacer plus vite, si gagner du temps revient à perdre moins d’argent, et si les avantages pèsent plus que les inconvénients, le choix devient indiscutable. Mais cette concurrence entre moyens techniques et moyens non techniques en faveur des premiers opère également dans l’ensemble des moyens techniques. Soit un objectif à atteindre, entre deux méthodes techniques proposées, la plus efficace évidemment sera choisie. On l’aura compris : « l’automatisme du choix technique » est parfaitement rationnel. Il serait pour le moins étonnant de refuser, pour se rendre de Paris à New York, un moyen aérien ou naval, et choisir la nage.

      Cependant, cet automatisme du choix n’est pas sans conséquences. Limitons-nous pour l’instant à celle-ci : le déséquilibre entre les moyens et les fins ; le risque de privilégier les moyens au détriment des fins. Cette confusion s’exprime par l’accroissement du nombre d’individus soucieux d’employer des fins techniques pour satisfaire par exemple leurs aspirations dites ‘‘spirituelles’’ — la technique du yoga, parmi beaucoup d’autres. Dans Le système technicien, Ellul reprend certaines réflexions d’Onimus à ce sujet :

      Jacques Ellul a écrit:Onimus (…) montre excellemment l’invasion de la technique dans les domaines les plus éloignés : l’amour et la religion — l’amour ‘‘se ramène au plaisir et aux techniques productrices du plaisir […]’’. […].
      […].
      Onimus montre encore de la technique dans le domaine religieux. La ‘‘rénovation religieuse’’ de ces dernières années, orientée vers le Zen et les Yogas résulte en effet de la découverte de techniques religieuses, et du fait que certaines religions se prêtaient mieux que d’autres à la technicisation. Ce que l’on recherche alors ce n’est ni une conception du monde, ni une raison de vivre, ni un sens ou une vérité, mais des techniques (de contemplation, de vide, de l’extension de l’espace intérieur). […]. Nous avons gagné en efficacité, en rapidité, en suppression de l’effort. […]. Ce qui prime est l’efficacité — alors qu’un authentique religieux dirait à l’inverse : ce qui prime est l’ascèse.


    • Le deuxième caractère du phénomène technique, l’auto-accroissement, consiste en ceci que « lorsqu’un procédé technique est découvert, on s’aperçoit qu’il peut s’appliquer à beaucoup d’autres domaines que celui pour lequel il avait été inventé ». En outre, les techniques peuvent se combiner entre elles, de sorte que « plus il y a de données techniques à combiner, plus il y a de combinaisons possibles ». Là encore, la question du choix ne se pose plus. S’il est possible d’appliquer une technique à un domaine pour lequel elle n’était pas prévue, l’argument en sa faveur sera encore une fois l’efficacité.

      Mais cela se complique encore avec l’inégalité de l’expansion technique. « Il existe non seulement dans le monde, entre les diverses aires d’expansion, mais encore dans chaque aire, entre les divers secteurs de la technique, d’énormes disparités. » Cette inégalité fait de nombreux mécontents, qui y voient la marque d’une injustice, ou d’un scandale. Cet argument donne plus de poids encore à celui de l’efficacité de la technique. C’est une ‘‘pression’’ supplémentaire en faveur des moyens techniques, lesquels ont cette particularité de marquer très fortement la différence entre l’égalité des conditions et l’inégalité des ressources, qui deviennent l’une et l’autre beaucoup plus visibles.

      Enfin, « en se développant, [la technique] pose des problèmes tout d’abord techniques qui, par conséquent, ne peuvent être résolus que par la technique » : la technique appelle la technique. Ainsi, non seulement le phénomène technique modifie la question du choix entre les moyens à adopter en vue d’un objectif, puisque les moyens techniques sont dans la plupart des cas préférables aux moyens non-techniques, mais les problèmes techniques eux-mêmes, qui ne manquent pas de se poser, exigent que les individus recourent à des moyens techniques, c’est-à-dire aux seuls moyens adaptés aux problèmes techniques.


    • Troisième caractère du phénomène technique : son unicité, qui se reconnaît d’abord à un aspect. « La technique est un moyen, avec une règle du jeu, avec ‘‘une manière de s’en servir’’, une manière unique ». Si les moyens techniques peuvent s’appliquer à plusieurs domaines, au contraire chaque technique requiert un usage précis et un seul ; chaque objet technique n’a d’ailleurs qu’une fonction. L’unicité technique modifie donc à son tour la question des choix, là encore de façon logique : l’usage inapproprié d’une technique n’est pas recommandable.


    • Quatrième caractère du phénomène technique : l’universalisme. Ellul distingue deux aspects, géographique et qualitatif. « Dans tous les pays on tend à appliquer les mêmes procédés techniques, quel que soit le degré de ‘‘civilisation’’ ». Or, la technique étant « la même sous toutes les latitudes », et c’est le deuxième aspect, qualitatif, « elle tend donc à uniformiser les diverses civilisations ». On retrouve ainsi le processus d’égalisation des conditions par la technique et la démocratie. Mais sa répartition est encore inégalitaire : c’est pourquoi cette inégalité de fait, face à un processus d’égalisation pourtant bien réel, contribue à susciter les crises d’identité culturelle et les nationalismes. Encore une fois, si l’égalisation est visible, cette visibilité même rend l’inégalité beaucoup plus spectaculaire, scandaleuse, injuste. C’est en ce sens qu’il faut comprendre ces propos d’Ellul :

      Jacques Ellul a écrit:dans sa relation avec le monde, l’homme a toujours usé de moyens multiples, dont aucun n’était universel, parce qu’aucun n’était objectif. Or la technique est un moyen d’appréhension de la réalité, d’action sur le monde qui précisément permet de négliger toute différence individuelle, toute subjectivité. Elle est rigoureusement objective. Elle efface les opinions personnelles, les modes d’expression particuliers ou même collectifs.


    • Dernier caractère du phénomène technique : son autonomie. Pour simplifier, nous dirons que toute intervention non-technique dans un processus ou une organisation technique est à proscrire : cela nuirait au déroulement du processus ou au fonctionnement de l’organisation — avec toujours les mêmes conséquences : la modification de la question des choix. On comprend pourquoi : l’emploi d’un moyen technique garantit, en principe, le résultat ; c’est lui qui donne le maximum de chances pour que le résultat coïncide au mieux avec l’objectif. Mais c’est lui qui favorise les effets pervers. Les opérations techniques ne sont pas isolées les unes des autres, mais forment précisément ce qu’Ellul appelle le phénomène technique. Toute action technique est une interaction ; d’autant que les techniques se combinent. L’emploi des moyens techniques provoque donc des effets d’agrégation.


    Ainsi, le phénomène technique impose aux individus de privilégier une rationalité qui correspond à celle qu’utilisent les économistes classiques : l’action doit être objectivement adaptée au but poursuivi. Et quelle meilleure adaptation que l’adaptation technique ? C’est probablement une des raisons pour lesquelles les libéraux des XVIIIe et XIXe siècles adoptaient ce type de rationalité.

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