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    Le dieu d'Aristote.

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    debutant

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    Le dieu d'Aristote.

    Message  debutant le Lun 10 Mar 2014 - 23:16

    On entend de nos jours beaucoup d'ex-religieux ou ex-athées se dire déistes, ou croire en un dieu aristotélicien.
    Qu'est-ce qu'un dieu aristotélicien ? Quels sont ses attributs ? Comment Aristote est-il arrivé à croire en une telle divinité ?
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    Euterpe

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    Re: Le dieu d'Aristote.

    Message  Euterpe le Mar 11 Mar 2014 - 0:28

    Le dieu aristotélicien appartient plus à la cosmologie qu'à la théologie. C'est une cause première. Il faut d'abord lire sa Physique, livres VII et VIII. Voici comment Aristote pose le problème :
    Physique VII, 1 :

    §1. Tout ce qui est mu doit nécessairement être mu par quelque chose. §2. Car si le mobile n'a pas en lui-même le principe de son mouvement, il est évident qu'il doit le recevoir d'un autre, et que c'est c'est autre qui est le vrai moteur. [...] §7. Mais si tout mobile est mu nécessairement par quelque chose, et s'il faut également que tout ce qui est mu d'un mouvement dans l'espace, soit mu par un autre mobile, §8. alors le moteur est mu par un autre mobile, qui est mu lui-même ; et cet autre encore est mu par un autre ; et toujours ainsi de suite.

    Physique VII, 2 : 

    §. Il faut bien cependant qu'il y ait quelque cause initiale et première du mouvement, et l'on ne peut aller à l'infini [...]

    Ensuite, vous devez lire sa Métaphysique Λ (Livre XII), notamment les chapitres 6, 7 et 8 (mais il faut tout lire, par exemple pour comprendre l'influence aristotélicienne sur la philosophie arabe et médiévale) :
    Chapitre 6

    Il y a, avons-nous dit, trois essences, deux essences physiques et une essence immobile. C'est de cette dernière que nous allons parler ; nous allons montrer qu'il y a nécessairement une essence éternelle qui est immobile. Les essences sont les premiers des êtres, et si toutes elles sont périssables, tous les êtres sont périssables. Mais il est impossible que le mouvement ait commencé ou qu'il finisse : le mouvement est éternel. De même le temps ; car si le temps n'existait pas, il ne saurait y avoir ni avant ni après. Ajoutons que le mouvement et le temps ont la même continuité. Ou bien, en effet, ils sont identiques l'un à l'autre, ou bien le temps est un mode du mouvement. Il n'y a de mouvement continu que le mouvement dans l'espace, non pas tout mouvement dans l'espace, mais le mouvement circulaire. Or, s'il y a une cause motrice, ou une cause efficiente, mais que cette cause ne passe point à l'acte, il n'y a pas pour cela mouvement, car ce qui a la puissance peut ne pas agir. Nous ne serions pas plus avancés quand même nous admettrions des essences éternelles, comme font les partisans des idées ; il faudrait encore qu'elles eussent en elles un principe capable d'opérer le changement. Ni ces substances ne suffisent, ni aucune autre substance : si cette substance ne passait pas à l'acte, il n'y aurait pas de mouvement ; le mouvement n'existerait même pas, bien qu'elle passât à l'acte, si son essence était la puissance, car alors le mouvement ne serait pas éternel, ce qui est en puissance pouvant ne se pas réaliser. Il faut donc qu'il y ait un principe tel, que son essence soit l'acte même. D'ailleurs, les substances en question doivent être immatérielles, car elles sont nécessairement éternelles, puisqu'il y a certainement d'autres choses éternelles ; leur essence est, par conséquent, l'acte même.

    Mais ici une difficulté se présente. Tout être en acte a, ce semble, la puissance, tandis que ce qui a la puissance ne passe pas toujours à l'acte. L'antériorité appartiendrait donc à la puissance. Or, s'il en est ainsi, rien de ce qui est ne saurait exister ; car ce qui a la puissance d'être peut n'être pas encore. Et alors, soit qu'on partage l'opinion des Théologiens, lesquels font tout sortir de la nuit ; soit qu'on adopte ce principe des Physiciens : « Toutes les choses existaient ensemble » ; des deux côtés l'impossibilité est la même. Comment y aura-t-il mouvement, s'il n'y a pas de cause en acte ? Ce n'est pas la matière qui se mettra elle-même en mouvement ; ce qui l'y met c'est l'art de l'ouvrier. Ce ne sont pas non plus les menstrues ni la terre qui se féconderont elle-mêmes ; ce sont les semences, c'est le germe qui les fécondent. Aussi quelques philosophes admettent-ils une action éternelle : ainsi Leucippe et Platon ; car le mouvement, suivant eux, est éternel. Mais ils n'expliquent ni le pourquoi, ni la nature, ni le comment, ni la cause. Et pourtant rien n'est mu par hasard ; il faut toujours que le mouvement ait un principe ; telle chose se meut de telle manière, ou par sa nature même, ou par l'action d'une force, ou par celle de l'intelligence, ou par celle de quelque autre principe déterminé. Et quel est le mouvement primitif ? Question d'une haute importance, qu'ils ne résolvent pas davantage. Platon ne peut pas même alléguer, comme principe du mouvement, ce principe dont il parle quelquefois, [1072a] cet être qui se meut lui-même ; car l'âme, d'après son propre aveu, est postérieure au mouvement, et contemporaine du ciel. Ainsi, regarder la puissance comme antérieure à l'acte, c'est une opinion vraie sous un point de vue, erronée sous un autre, et nous avons déjà dit comment.

    Anaxagore reconnaît l'antériorité de l'acte, car l'intelligence est un principe actif ; et, avec Anaxagore, Empédocle, qui admet comme principes l'Amitié et la Discorde, et les philosophes qui font le mouvement éternel, Leucippe, par exemple. Il ne faut donc pas dire que pendant un temps indéfini le chaos et la nuit existaient seuls. Le monde est de tout temps ce qu'il est (soit qu'il y ait des retours périodiques, soit qu'une autre doctrine ait raison), si l'acte est antérieur à la puissance. Or, si la succession périodique des choses est toujours la même, il doit y avoir un être dont l'action demeure éternellement la même. Ce n'est pas tout : pour qu'il puisse y avoir production, il faut qu'il y ait un autre principe éternellement agissant, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre sens. Il faut donc que ce nouveau principe agisse, sous un point de vue, en soi et pour soi, sous un autre point de vue, par rapport à autre chose ; et cette autre chose, c'est ou bien quelque autre principe, ou bien le premier principe. C'est nécessairement en vertu du premier principe qu'agit toujours celui dont nous parlons, car le premier principe est la cause du second, et aussi de cet autre principe par rapport auquel le second pourrait agir. Le premier principe est donc aussi le meilleur. C'est lui qui est la cause de l'éternelle uniformité, tandis que l'autre est la cause de la diversité : les deux réunis sont évidemment la cause de la diversité éternelle. C'est ainsi qu'ont lieu les mouvements. Qu'est-il donc besoin de chercher d'autres principes ?

    Chapitre 7

    Il est possible qu'il en soit ainsi : autrement il faudrait dire que tout provienne de la nuit,de la confusion primitive, du non-être ; ces difficultés peuvent donc être résolues. Il y a quelque chose qui se meut d'un mouvement continu, lequel mouvement est le mouvement circulaire. Ce n'est pas le raisonnement seul qui le prouve, mais le fait même. Il s'ensuit que le premier ciel doit être éternel. Il y a donc aussi quelque chose qui meut éternellement ; et comme il n'y a que trois sortes d'êtres, ce qui est mu, ce qui meut, et le moyen terme entre ce qui est mu et ce qui meut, c'est un être qui meut sans être mu, être éternel, essence pure, et actualité pure.

    Or, voici comment il meut. Le désirable et l'intelligible meuvent sans être mus ; et le premier désirable est identique au premier intelligible. Car l'objet du désir, c'est ce qui paraῖt beau, et l'objet premier de la volonté, c'est ce qui est beau. Nous désirons une chose parce qu'elle nous semble bonne, plutôt qu'elle ne nous semble telle parce que nous la désirons : le principe, ici, c'est la pensée. Or, la pensée est mise en mouvement par l'intelligible, et l'ordre du désirable est intelligible en soi et pour soi ; et dans cet ordre l'essence est au premier rang ; et, entre les essences, la première est l'essence simple et actuelle. Mais l'un et le simple ne sont pas la même chose : l'un désigne une mesure commune à plusieurs êtres ; le simple est une propriété du même être.

    Ainsi le beau en soi et le désirable en soi rentrent, l'un et l'autre, dans l'ordre de l'intelligible ; et ce qui est premier est toujours excellent, soit absolument, soit relativement. [1072a] La véritable cause finale réside dans les êtres immobiles, c'est ce que montre la distinction établie entre les causes finales ; car il y a la cause finale absolue et celle qui n'est pas absolue. L'être immobile meut comme objet de l'amour, et ce qu'il meut imprime le mouvement à tout le reste. Or, pour tout être qui se meut il y a possibilité de changement. Si donc le mouvement de translation est le mouvement premier, et que ce mouvement soit en acte, l'être qui est mu peut changer, sinon quant à l'essence, du moins quant au lieu. Mais, dès qu'il y a un être qui meut, tout en restant immobile, bien qu'il soit en acte, cet être n'est susceptible d'aucun changement. En effet, le changement premier c'est le mouvement de translation, et le premier des mouvements de translation c'est le mouvement circulaire. Or, l'être qui imprime ce mouvement, c'est le moteur immobile. Le moteur immobile est donc un être nécessaire ; et, en tant que nécessaire, il est le bien, et, par conséquent, un principe ; car voici quelles sont les acceptions du mot nécessaire : il y a la nécessité violente, c'est ce qui contraint notre inclination naturelle ; puis la nécessité, qui est la condition du bien ; enfin le nécessaire, c'est ce qui est absolument de telle manière, et n'est pas susceptible d'être autrement.

    Tel est le principe auquel sont suspendus le ciel et toute la nature. Ce n'est que pendant quelque temps que nous pouvons jouir de la félicité parfaite. Il la possède éternellement, ce qui nous est impossible. La jouissance, pour lui, c'est son action même. C'est parce qu'elles sont des actions, que la veille, la sensation, la pensée, sont nos plus grandes jouissances ; l'espoir et le souvenir ne sont des jouissances que par leur rapport avec celles-là. Or, la pensée en soi est la pensée de ce qui est en soi le meilleur, et la pensée par excellence est la pensée de ce qui est le bien par excellence. L'intelligence se pense elle-même en saisissant l'intelligible ; car elle devient elle-même intelligible à ce contact, à ce penser. Il y a donc identité entre l'intelligence et l'intelligible ; car la faculté de percevoir l'intelligible et l'essence, voilà l'intelligence ; et l'actualité de l'intelligence, c'est la possession de l'intelligible. Ce caractère divin, ce semble, de l'intelligence, se trouve donc au plus haut degré dans l'intelligence divine ; et la contemplation est la jouissance suprême et le souverain bonheur.

    Si Dieu jouit éternellement de cette félicité que nous ne connaissons que par instants, il est digne de notre admiration ; il en est plus digne encore si son bonheur est plus grand. Or, son bonheur est plus grand en effet. La vie est en lui, car l'action de l'intelligence est une vie, et Dieu est l'actualité même de l'intelligence ; cette actualité prise en soi, telle est sa vie parfaite et éternelle. Aussi appelons-nous Dieu un animal éternel, parfait. La vie, et la durée continue et éternelle appartiennent donc à Dieu ; car cela même c'est Dieu.

    Ceux qui pensent, avec les Pythagoriciens et Speusippe, que le premier principe ce n'est pas le beau et le bien par excellence, parce que les principes des plantes et ceux des animaux sont des causes, tandis que le beau et le parfait ne se trouvent que dans ce qui provient des causes ; ceux-là n'ont pas une opinion bien fondée, car la semence provient d'êtres parfaits qui lui sont antérieurs, et le principe n'est pas la semence, mais l'être parfait : [1073a] c'est ainsi qu'on peut dire que l'homme est antérieur à la semence, non pas, sans doute, l'homme qui est né de la semence, mais celui dont elle provient.

    Il est évident, d'après ce que nous venons de dire, qu'il y a une essence éternelle, immobile, et distincte des objets sensibles. Il est démontré aussi que cette essence ne peut avoir aucune étendue, qu'elle est sans parties et indivisible. Elle meut, en effet, durant un temps infini. Or, rien de fini ne saurait avoir une puissance infinie. Toute étendue est ou infinie ou finie : par conséquent, cette essence ne peut avoir une étendue finie ; et d'ailleurs, elle n'a pas une étendue infinie, parce qu'il n'y a absolument pas d'étendue infinie. Ajoutez enfin qu'elle n'admet ni modification, ni altération, car tous les mouvements sont postérieurs au mouvement dans l'espace.

    Tels sont les caractères manifestes de l'essence dont il s'agit.

    Chapitre 8

    Cette essence est-elle unique, ou bien y en a-t-il plusieurs, et s'il y en a plusieurs, combien y en a-t-il ? C'est là une question qu'il faut résoudre.


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    debutant

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    Re: Dieu d'Aristote.

    Message  debutant le Ven 14 Mar 2014 - 14:58

    Ce que vous m'avez proposé contient la démonstration de l'existence du premier principe qu'a proposée Aristote. Reste à savoir les attributs de ce premier moteur, d'après ce que j'ai lu quelque part, Dieu selon Aristote ne devrait pas se rabaisser à contacter ses créatures, le seul acte qui lui conviendrait serait la réflexion, et la seule chose qui mériterait cette réflexion divine serait dieu même.
    Est-ce vrai tout ça ? Et où est-ce que je pourrais le retrouver ?

    Cordialement.
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    Euterpe

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    Re: Le dieu d'Aristote.

    Message  Euterpe le Ven 14 Mar 2014 - 17:43

    @debutant a écrit:Reste à savoir les attributs de ce premier moteur
    Relisez bien les textes cités, mais également ceux que je vous ai indiqués avec les liens, vous verrez que vous pouvez dresser une liste d'attributs.
    @debutant a écrit:Et où est-ce que je pourrais le retrouver ?
    Lisez les œuvres d'abord, et lorsqu'une remarque ou un passage vous paraissent difficiles, nous vous accompagnerons très volontiers dans vos lectures sur cette question.
    La bibliothèque du forum propose un topic pour chaque philosophe ; celui dédié à Aristote est très fourni : ici.


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