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    Critiquer Nietzsche ?

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    Silentio

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    Critiquer Nietzsche ?

    Message  Silentio le Mar 1 Fév 2011 - 17:38

    Pour un premier sujet j'aimerais que l'on se penche sur le Cas [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. En effet, j'aimerais savoir s'il est possible de critiquer la pensée de Nietzsche à partir de sa propre philosophie et si des penseurs et philosophes qui se réclament de son influence ont montré certaines des limites de sa philosophie. Il ne s'agit pas de discréditer l'homme ou d'émettre une critique partant d'une problématique tout autre. Je connais suffisamment les mauvaises interprétations et les attaques virulentes faites à l'encontre de Nietzsche.
    Néanmoins, dans [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] Giorgio Colli réussissait déjà à montrer quelques failles ou en tout cas quelques hypothèses à prolonger et certains obstacles dans la démarche et l'élaboration de la pensée du philosophe allemand. Par ailleurs, il enjoignait le lecteur à se montrer aussi sévère que Nietzsche à l'égard de lui-même. En effet, si Nietzsche se veut probe et s'il s'est fait le critique le plus virulent et pertinent de la tradition philosophique et des modes de vie des philosophes, peut-on également lui appliquer la même méthode et qu'en ressortirait-il ?
    D'autre part, je suppose que nous sommes tous ici sensibles à sa pensée et la fréquentons, avec parfois il faut le dire un risque de ferveur qui ne va pas dans le même sens que la destruction des idoles et le conseil ou l'injonction de Nietzsche à nous libérer, mettre à profit l'art de la nuance, devenir des expérimentateurs, nous retourner contre nos meilleurs maîtres, et même savoir se défaire de son enseignement pour mieux le retrouver. Dès lors, se pose aussi la question de savoir comment concilier une certaine loyauté envers Nietzsche tout en la poussant jusqu'à se faire suffisamment intelligent pour reconnaître à la fois chez lui ce qu'il y a de bon et, plus difficile, ce qu'il y aurait à corriger. Bref, est-ce que la meilleure compréhension de son œuvre nous la fait accepter ou peut-on encore trouver sur la base de ce qui y est développé de quoi remettre en cause cette pensée elle-même ?
    Pour ma part, je comprends parfaitement le mot de Nietzsche, plus je fais l'effort de m'en éloigner, de me singulariser, et plus je reviens finalement à ce que son enseignement préconise. Mais il n'y a pas de rupture radicale et les écarts semblent se résorber, nous lier plus que de nous éloigner. Ou, paradoxalement, le même amour du lointain nous rapproche. Il y a toujours cette reconnaissance, cette amitié (même dans une possible rivalité) mais jamais hostilité comme si l'emprise de Nietzsche ne pouvait plus être défaite, ses jugements étant toujours confirmés, validés. Peut-on alors décapiter ce philosophe comme il l'avait fait avec son propre éducateur ?
    Pour finir, je dirais que si je comprends très bien la responsabilité et l'enjeu de sa grande politique il me semble aussi que nous devons en considérer l'aspect utopique. Suspicieux à l'égard de la démocratie je me suis pourtant réconcilié avec cette notion au regard de conceptions nouvelles faisant intervenir bien des thèmes nietzschéens (multiplicité, ordre et chaos, exigence de singularité, disensus et conflit, etc.). Je ne vois pas cela comme une trahison, néanmoins il me semble que la partie politique, même si elle est peut-être au finale la plus importante, est aussi la plus fragile et je comprends mieux en un sens ce que l'on appelle le nietzschéisme de gauche. Mais cela relève peut-être d'une préférence et non d'une critique fondée d'après la logique de la pensée de Nietzsche puisque l'on sait à quel point il était hostile à la démocratie et à l'État - quoiqu'il trouvait la plus grande noblesse chez Périclès ou Brutus (dans le cadre de la République romaine), même si cela s'explique par sa conception de ce qui fait un homme supérieur.
    Et si l'on ne peut aborder Nietzsche dans sa propre perspective (ce qui de toute façon n'est pas vraiment envisageable puisque nous l'interprétons) quelles critiques vous paraissent fondées ?
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    Euterpe

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Euterpe le Mar 1 Fév 2011 - 22:55

    Aktaíôn a écrit:savoir s'il est possible de critiquer la pensée de Nietzsche à partir de sa propre philosophie
    Cela me paraît difficile. Non qu'il soit au-delà de toute critique, mais sa pensée radicalement non systématique ne se saisit pas comme on saisit les parties d'une philosophie de type classique. L'écriture aphoristique, de même, implique une pensée soutenue, mais interdit les lectures de type doxographique, lesquelles se saisissent d'un texte comme d'un objet. Au total il est trop vivant, trop en mouvement, trop contradictoire pour qu'on espère le saisir au moyen de la critique. Il faut, je crois, s'y prendre autrement. Or on n'a pas trente-six solutions. La critique est trop indirecte. Il faut prendre Nietzsche avec les moyens mêmes qu'il utilise : la généalogie, la psychologie, le va-et-vient entre l'actuel et l'inactuel, l'à-propos et l'intempestif, l'ancien et le nouveau, la vieillesse et la jeunesse, la mémoire et l'oubli.
    Aktaíôn a écrit:si des penseurs et philosophes qui se réclament de son influence ont montré certaines des limites de sa philosophie. Il ne s'agit pas de discréditer l'homme
    C'est pourtant là qu'est le problème. Nietzsche est philosophe (tandis que [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] font de la philosophie). Dès lors, critiquer ce qu'il dit sans critiquer l'homme est et reste plus que difficile. C'est précisément parce que sa philosophie est personnelle qu'il n'est pas nécessaire d'en venir toujours à l'individu Nietzsche, pour le lire. Être personnel, ce n'est pas être subjectif. L'époque contemporaine me semble incapable de comprendre cela, car son affect démocratique, égalitaire, en implique la forclusion.
    Aktaíôn a écrit:Néanmoins, dans Après Nietzsche Giorgio Colli réussissait déjà à montrer quelques failles ou en tout cas quelques hypothèses à prolonger et certains obstacles dans la démarche et l'élaboration de la pensée du philosophe allemand. Par ailleurs, il enjoignait le lecteur à se montrer aussi sévère que Nietzsche à l'égard de lui-même. En effet, si Nietzsche se veut probe et s'il s'est fait le critique le plus virulent et pertinent de la tradition philosophique et des modes de vie des philosophes, peut-on également lui appliquer la même méthode et qu'en ressortirait-il ?
    Je crois qu'il peut valoir la peine de regarder du côté de sa naïveté, de sa candeur. Il a le génie du poète, et le lot qui va avec : la bêtise.

    Il y a de forts contrastes chez Nietzsche, par exemple dans le jugement politique. Certains aphorismes de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], à propos de l'État ou de la démocratie, sont saisissants, tant il parvient à révéler ce qui, dans le présent, devient la société prussienne, allemande, européenne. Il saisit les choses dans leur mouvement. Mais cela même ne fait pas de lui un historien, ni un politique ; plutôt un généalogiste surdoué qui en devient prophétique.


    Aktaíôn a écrit:D'autre part, je suppose que nous sommes tous ici sensibles à sa pensée et la fréquentons, avec parfois il faut le dire un risque de ferveur qui ne va pas dans le même sens que la destruction des idoles et le conseil ou l'injonction de Nietzsche à nous libérer, mettre à profit l'art de la nuance, devenir des expérimentateurs, nous retourner contre nos meilleurs maîtres, et même savoir se défaire de son enseignement pour mieux le retrouver. Dès lors, se pose aussi la question de savoir comment concilier une certaine loyauté envers Nietzsche tout en la poussant jusqu'à se faire suffisamment intelligent pour reconnaître à la fois chez lui ce qu'il y a de bon et, plus difficile, ce qu'il y aurait à corriger. Bref, est-ce que la meilleure compréhension de son œuvre nous la fait accepter ou peut-on encore trouver sur la base de ce qui y est développé de quoi remettre en cause cette pensée elle-même ?
    Pour éviter d'idolâtrer l'iconoclaste par excellence, il faut, me semble-t-il, lire Nietzsche comme il lisait les auteurs du Grand Siècle, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] plus encore que [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], en s'appliquant à soi-même certaines maximes [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] ou "jansénisantes".

    Aktaíôn a écrit:Pour ma part, je comprends parfaitement le mot de Nietzsche, plus je fais l'effort de m'en éloigner, de me singulariser, et plus je reviens finalement à ce que son enseignement préconise. Mais il n'y a pas de rupture radicale et les écarts semblent se résorber, nous lier plus que de nous éloigner. Ou, paradoxalement, le même amour du lointain nous rapproche. Il y a toujours cette reconnaissance, cette amitié (même dans une possible rivalité) mais jamais hostilité comme si l'emprise de Nietzsche ne pouvait plus être défaite, ses jugements étant toujours confirmés, validés. Peut-on alors décapiter ce philosophe comme il l'avait fait avec son propre éducateur ?
    Il y a un avant et un après Nietzsche, comme il y eut un avant et un après Rousseau, etc. A chaque fois, on a beau tuer ces autorités, elles demeurent et restent des autorités, autrement dit tout à la fois des commencements, des références, les éducateurs de générations entières. Ce qu'on appelle proprement des classiques.
    Aktaíôn a écrit:on sait à quel point il était hostile à la démocratie et à l'État - quoiqu'il trouvait la plus grande noblesse chez Périclès ou Brutus (dans le cadre de la République romaine), même si cela s'explique par sa conception de ce qui fait un homme supérieur.
    Or ce détail de la supériorité aristocratique est essentiel aux yeux de Nietzsche. Le tort de la démocratie politique est à ses yeux dans l'inversion totale du mouvement aristocratique du haut vers le bas pour un mouvement du bas vers le haut (Cf. Humain trop humain I, chap. VIII : Coup d'œil sur l'État, aphorismes 450 et 472, par exemple).
    Aktaíôn a écrit:quelles critiques vous paraissent fondées ?
    Sans hésitation aucune, ma critique va à son insuffisante analyse de la démocratie. Il s'est contenté d'un regard méprisant. Après tout, il n'en dit pas plus ni mieux que [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], lequel a dit d'excellentes choses à ce sujet, éclairé qu'il était, sans doute, non seulement par son intelligence historique, mais aussi et surtout par sa [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], du génie civilisateur. Du reste, je crois, ne sachant pas le fond de l'affaire, que Burckhardt a fini par éprouver une forme d'abjection ou d'horreur à l'égard de Nietzsche, comme s'il avait perçu chez lui quelque chose de trop romantique : Nietzsche était-il assez Gœthéen ? Dès lors, on peut énoncer une deuxième critique. Nietzsche a-t-il réussi à sortir et à nous sortir du romantisme, comme il nous y invitait et nous y invite encore ? Ou bien le romantisme était-il beaucoup plus protéiforme qu'il ne le supposait lui-même ? Pourtant, il connaissait [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] sur le bout des doigts. (Mais qui peut vaincre l'hydre aux mille têtes ?)


    Dernière édition par Euterpe le Jeu 20 Juil 2017 - 17:13, édité 1 fois

    Liber

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Liber le Dim 6 Fév 2011 - 9:48

    Aktaíôn a écrit:l'on sait à quel point il était hostile à la démocratie et à l'État - quoiqu'il trouvait la plus grande noblesse chez Périclès ou Brutus (dans le cadre de la République romaine), même si cela s'explique par sa conception de ce qui fait un homme supérieur.
    Ces deux exemples ne sont pas à prendre dans leur réalité historique. Je suppose d'ailleurs que tu penses au Brutus de Shakespeare, qui plus est dans l'évocation très personnelle qu'en fait Nietzsche. On sait que Nietzsche ne lisait pas l'histoire uniquement chez les historiens, mais de préférence dans les œuvres des poètes et des écrivains en tout genre. Je dis cela pour montrer d'emblée à quel degré d'imagination se situe Nietzsche dans ses jugements. Il n'apprécie pas Périclès pour ses qualités d'homme d'État, mais bien au contraire, pour ses restes d'aristocratie guerrière de l'époque héroïque de la Grèce (cf. la ratumia, les mauvais instincts des Grecs que Nietzsche relève dans ce discours de Thucydide cité dans la Généalogie, ou les bons instincts, si on veut ;) ). Autrement dit, s'il nous arrivait de massacrer plus que nécessaire, ce ne serait pas trop grave. Singulière vision des responsabilités d'un homme d'État. Il se peut que ça ait été le point de vue de certains tyrans et seigneurs grecs de l'époque archaïque, mais même en ce temps que nous qualifions de "proto-histoire", l'âge d'or d'Hésiode, la politique devait le plus souvent prendre le pas sur la "bête blonde", au grand dam de Nietzsche. Las ! Les mythes grecs ne lui suffisaient pas, eux qui, comme le voyait clairement Burckhardt, avaient recouvert plus ou moins consciemment leur passé lointain d'un voile poétique. Il fallait qu'il y rajoute celui de la "bête blonde". C'est un exemple d'une lecture personnelle de l'histoire chez Nietzsche, montrant plus de confusion que de clairvoyance, et qui nous en apprend bien davantage sur lui-même, ses désirs, ses rêves, ses aspirations, que sur les Grecs.


    Et si l'on ne peut aborder Nietzsche dans sa propre perspective (ce qui de toute façon n'est pas vraiment envisageable puisque nous l'interprétons) quelles critiques vous paraissent fondées ?
    La seule critique valable que l'on puisse faire de Nietzsche est une critique historique. Pour le reste, on y est empêché par l'aspect fragmentaire de l'œuvre, ses lacunes systématiques, qui nous obligent à reconstituer une pensée qui ne peut dès lors apparaître que dans ses aspects contradictoires, et l'implication de sa propre personne dans tout ce qu'il a écrit. On fera plus facilement la biographie de Nietzsche que la philosophie de Nietzsche.
    L'envisager sous un aspect historique donne l'avantage de le saisir dans un ensemble beaucoup plus cohérent : celui de son époque. On comprend toujours mieux ce que critique Nietzsche que la propre pensée du philosophe. La critique historique nous donne la mesure de son imagination et les distorsions qu'elle faisait subir à ce qu'elle reflétait. Nietzsche n'était pas une eau tranquille comme a pu l'être Goethe (en apparence). Ses reflets sont ceux d'un miroir brisé. Peut-être devrions-nous nous défier de ce romantisme que notre époque apprécie encore chez Nietzsche, alors qu'elle est aussi éloignée du classicisme d'un Burckhardt ou d'un Goethe que de l'époque homérique (comme disait Husserl de Goethe, je crois). Soyons donc historiens jusqu'au bout avec Nietzsche, en pratiquant "la critique prudente et la généralisation circonspecte" (Taine à propos de l'histoire telle que la pratiquait Michelet). Ne lui épargnons pas l'examen des détails sur ce qu'il analyse. Aimerons-nous encore autant Nietzsche après ? Nous apprendrons en tout cas à nous défier de lui, à ne pas le suivre comme un soldat son chef. Mais après tout, c'est ce qu'il voulait, non (avec beaucoup d'orgueil) ?


    ЄutΞrpЭ a écrit:Du reste, je crois, ne sachant pas le fond de l'affaire, que Burckhardt a fini par éprouver une forme d'abjection ou d'horreur à l'égard de Nietzsche, comme s'il avait perçu chez lui quelque chose de trop romantique : Nietzsche était-il assez Gœthéen ?
    En effet, Burckhardt ne jurait que par le sage de Weimar, celui, le moins bon, qui accumulait les copies de statues antiques et les gravures de Rome. Sur les jugements envers Goethe, je donnerai raison à Nietzsche qui a vu la vraie grandeur du poète. Burckhardt n'en a apprécié que l'aspect dilettante, celui que nous montre le complaisant Eckermann (pas toujours il est vrai, mais il n'a jamais pu extorquer quoique ce soit du profond Goethe, qui restait dans une prudente réserve). Nietzsche était d'une nature autrement plus profonde. Il a su découvrir le Prométhée chez Goethe, le Faust possédé par sa propre nature démonique bien plus que par Méphisto.


    Je crois qu'il peut valoir la peine de regarder du côté de sa naïveté, de sa candeur. Il a le génie du poète, et le lot qui va avec : la bêtise.
    Je ne suis pas trop d'accord là-dessus. La naïveté, je la vois bien chez Goethe, volontiers feinte, avec ce parti pris de distance ironique qui est devenu la marque du romantisme. Mais pas chez Nietzsche. Il était toujours très sérieux, même dans la vie quotidienne, quand il lui arrivait de se délasser de ses pensées. Sa voie douce et ses grandes moustaches devaient du reste rendre ses rires bien discrets. A l'écrit, ses plaisanteries sont des bons mots le plus souvent forcés, polémiques, parfois acerbes, virant à l'aigre. Ses meilleurs textes en sont absents. Mais il est vrai qu'il se présente volontiers comme l'idiot, le fou, même pas celui qui fait exprès de l'être, mais qui l'est parce que l'intelligence la plus élevée voisine toujours avec la dernière bêtise, ou bien parce que les choses les plus profondes se dissimulent très bien dans un voile de bêtise qui les rend encore plus mystérieuses, comme si elles sortaient directement de l'Être lui-même.
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    Euterpe

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Euterpe le Dim 6 Fév 2011 - 15:58

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Il n'apprécie pas Périclès pour ses qualités d'homme d'État, mais bien au contraire, pour ses restes d'aristocratie guerrière de l'époque héroïque de la Grèce (cf. la ratumia, les mauvais instincts des Grecs que Nietzsche relève dans ce discours de Thucydide cité dans la Généalogie, ou les bons instincts, si on veut ;) ).
    J'avais oublié cela, où trouve-t-on cette référence dans la Généalogie, que je puisse me rafraîchir la mémoire ?

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    ЄutΞrpЭ a écrit:Du reste, je crois, ne sachant pas le fond de l'affaire, que Burckhardt a fini par éprouver une forme d'abjection ou d'horreur à l'égard de Nietzsche, comme s'il avait perçu chez lui quelque chose de trop romantique : Nietzsche était-il assez Gœthéen ?
    Sur les jugements envers Goethe, je donnerai raison à Nietzsche qui a vu la vraie grandeur du poète. Burckhardt n'en a apprécié que l'aspect dilettante
    Il me semblait que le vieux Burckhardt (mais sans doute suis-je influencé par mes lectures de Benedetto Croce) aimait le vieux Gœthe, celui que les écrivains français eux-mêmes, comme Gide, ont coutume d'invoquer : le Gœthe à la fois classique et romantique, le romantique surmonté. Quant à savoir si c'est une invention, comme on inventa la Grèce, je n'en sais rien.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    ЄutΞrpЭ a écrit:Je crois qu'il peut valoir la peine de regarder du côté de sa naïveté, de sa candeur. Il a le génie du poète, et le lot qui va avec : la bêtise.
    Je ne suis pas trop d'accord là-dessus. La naïveté, je la vois bien chez Goethe, volontiers feinte, avec ce parti pris de distance ironique qui est devenu la marque du romantisme. Mais pas chez Nietzsche. Il était toujours très sérieux, même dans la vie quotidienne, quand il lui arrivait de se délasser de ses pensées. Sa voie douce et ses grandes moustaches devaient du reste rendre ses rires bien discrets. A l'écrit, ses plaisanteries sont des bons mots le plus souvent forcés, polémiques, parfois acerbes, virant à l'aigre. Ses meilleurs textes en sont absents. Mais il est vrai qu'il se présente volontiers comme l'idiot, le fou, même pas celui qui fait exprès de l'être, mais qui l'est parce que l'intelligence la plus élevée voisine toujours avec la dernière bêtise, ou bien parce que les choses les plus profondes se dissimulent très bien dans un voile de bêtise qui les rend encore plus mystérieuses, comme si elles sortaient directement de l'Etre lui-même.
    Je pensais surtout à ceci que bien des choses qui requièrent d'être pensées, comme la chose politique, sont incompatibles avec la profondeur, sont des choses que la profondeur ne saisit pas, ou mal. Or la profondeur de Nietzsche est constante ; cela même me paraît expliquer, en partie du moins, pourquoi il se montrait si hésitant avec les choses socio-politiques émergeant de son vivant (cf. les juifs par exemple).

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Liber le Dim 6 Fév 2011 - 16:27

    ЄutΞrpЭ a écrit:J'avais oublié cela, où trouve-t-on cette référence dans la Généalogie, que je puisse me rafraîchir la mémoire ?
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et à la page suivante.


    Il me semblait que le vieux Burckhardt (mais sans doute suis-je influencé par mes lectures de Benedetto Croce) aimait le vieux Gœthe, celui que les écrivains français eux-mêmes, comme Gide, ont coutume d'invoquer : le Gœthe à la fois classique et romantique, le romantique surmonté. Quant à savoir si c'est une invention, comme on inventa la Grèce, je n'en sais rien.
    C'est selon moi une invention. Les facultés de Goethe comme poète ont (naturellement) diminué avec l'âge. Ses derniers chef-d'œuvres marquants sont le Divan Occidental-Oriental et l'Elégie à Marienbad. Goethe s'endort alors souvent en société, il est moins présent dans les conversations, se fait porter pâle assez souvent. Rien d'un olympien, de cette vieillesse magnifique dont l'auréolait Valéry. Eckermann se félicite de le voir un soir les joues rouges, la voix animée d'un feu inhabituel, lorsqu'il évoque la campagne égyptienne de Napoléon. Je parlerais plutôt d'une vieillesse paisible à l'ombre de la gloire, dans un royaume qui n'en était plus un, la petite ville de Weimar dont il éprouve douloureusement l'étroitesse d'esprit et le goût pour les ragots, sans un ami pour le soutenir comme l'avait été Schiller. Il me semble, à propos de Gide, qu'il appréciait surtout le Goethe romantique et lui trouvait grâce devant Nietzsche. Nietzsche n'avait que du mépris pour ce Goethe olympien, ce Goethe marmoréen, grand bourgeois respectable couvert de médailles et de titres en tout genre, n'ayant à vrai dire plus rien de fascinant. Mais il lui restait toujours quelques étincelles de génie. Les Conversations avec Eckermann étaient ainsi le livre de chevet de Nietzsche et de ses amis. C'est là un peu la limite de ce bon Jacob Burckhardt. Il n'a pas plus compris Nietzsche que le Goethe romantique. Il n'a vraiment apprécié que le Goethe classique, qui s'ennuyait lui-même de ce classicisme, en même temps qu'il ennuyait ses lecteurs ! Un des symboles de cet ennui pourrait être le poème épique bourgeois Hermann et Dorothée.


    ЄutΞrpЭ a écrit:Je pensais surtout à ceci que bien des choses qui requièrent d'être pensées, comme la chose politique, sont incompatibles avec la profondeur, sont des choses que la profondeur ne saisit pas, ou mal. Or la profondeur de Nietzsche est constante ; cela même me paraît expliquer, en partie du moins, pourquoi il se montrait si hésitant avec les choses socio-politiques émergeant de son vivant (cf. les juifs par exemple).
    En effet, Nietzsche qui vantait tant la superficialité des Grecs (par profondeur, du reste), n'était pas capable de cette divine légèreté mozartienne, dont il avait remarqué (et opposé à son pays natal) l'aspect méditerranéen. Les Romains appréciaient autant la politique que les Grecs, mais leur origine de paysans les empêchait de la pratiquer avec la même insouciance. Eux aussi n'avaient pas une grande lucidité sur les choses socio-politiques, ayant été pervertis sans recours par leur rencontre avec l'Oriental. Nietzsche serait plus volontiers romain que grec sur le sujet, et n'est-ce pas le reproche qu'il fait constamment à son pays, cette lourdeur paysanne dont il sentait bien l'insuffisance ?
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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Euterpe le Dim 26 Juin 2011 - 23:48

    Par delà le bien et le mal, Chap. 6 : Nous autres savants.

    § 204

    Au risque de voir, ici aussi, l'habitude de moraliser se trahir pour ce qu'elle fut toujours — une manière intrépide de montrer ses plaies, selon l'expression de Balzac — j'oserais (sic) m'élever contre une inconvenante et funeste interversion de rangs qui, aujourd'hui, sans qu'on le remarque et comme à bon escient, menace de s'établir entre la science et la philosophie. Je pense que, fort de son expérience — expérience signifie toujours, n'est-ce pas, triste expérience ? — on doit avoir le droit de dire son mot dans cette haute question de la hiérarchie, pour ne point parler des couleurs comme un aveugle, ou, comme les femmes et les artistes, parler contre la science. (« Oh ! cette maudite science » soupirent l'instinct et la pudeur des femmes et des artistes, elle arrive toujours à se rendre compte ! » —) La déclaration d'indépendance de l'homme scientifique, son émancipation de la philosophie, voilà les plus subtils produits de l'ordre et du désordre démocratiques. La présomption et la glorification de soi sont aujourd'hui partout chez le savant en pleine floraison printanière, par quoi il ne faudrait pas entendre que la louange de soi ait bonne odeur. « Plus de maîtres ! » c'est encore le cri de l'instinct plébéien, et la science, après s'être défendue avec un succès éclatant de la théologie dont elle fut trop longtemps la « servante », s'avise maintenant, avec une absurde arrogance, de faire la loi à la philosophie et essaye, à son tour, de jouer au « maître » — que dis-je ! au philosophe. Ma mémoire — la mémoire d'un homme de science, avec votre permission ! est farcie de naïvetés orgueilleuses qu'il m'a été donné de surprendre, au sujet de la philosophie et des philosophes, dans la bouche des jeunes naturalistes et des vieux médecins (sans parler des plus cultivés et des plus présomptueux de tous les savants, les philologues et les pédagogues qui possèdent ces deux qualités par la grâce de leur profession —). Tantôt c'était le spécialiste, l'homme à l'horizon restreint, qui se mettait instinctivement en défense contre toute tâche et toute aptitude synthétiques (sic) ; tantôt c'était le laborieux travailleur qui avait respiré un parfum d'oisiveté dans l'économie morale du philosophe, ainsi qu'un certain sybaritisme distingué, et qui s'en serait cru lésé et amoindri. Tantôt encore, c'était l'aveuglement de l'utilitaire qui ne voyait dans la philosophie qu'une série de systèmes réfutés et une prodigalité qui ne « profitait » à personne. Tantôt aussi surgissait la crainte d'un mysticisme déguisé et d'une traîtreuse limitation de la connaissance, ou bien c'était le mépris de certains philosophes qui, involontairement, se changeait en un mépris général embrassant toute la philosophie. Enfin, le plus souvent je trouvais chez le jeune savant, sous le dédain orgueilleux de la philosophie, la mauvaise influence d'un seul philosophe à qui l'on avait bien refusé toute obéissance quant à ses vues générales, mais sans échapper à la tyrannie de son appréciation dédaigneuse des autres philosophes. Et le résultat de cet état d'esprit se traduisait par un mauvais vouloir général à l'égard de toute philosophie. (Telle me semble, par exemple, l'influence tardive de Schopenhauer sur la nouvelle Allemagne. Par sa rage inintelligente contre Hegel, il est arrivé à séparer la dernière génération d'Allemands de son lien avec la culture allemande, culture qui, tout bien examiné, avait produit une élévation et une subtilité divinatoire de l'esprit historique. Mais sur ce chapitre Schopenhauer était pauvre, irréceptif et anti-allemand jusqu'au génie.) Tout bien considéré, et si l'on envisage les choses au point de vue général, il se peut que ce soit avant tout le côté « humain, trop humain », c'est-à-dire la pauvreté des philosophes modernes qui ait nui le plus radicalement au respect de la philosophie et ouvert la porte aux instincts plébéiens. Qu'on se rende donc compte combien notre monde moderne est éloigné de celui des Héraclite, des Platon, des Empédocle et de tous ces solitaires de l'esprit, superbes et royaux, et combien un brave homme de science se sent aujourd'hui, à bon droit, de meilleure naissance et d'espèce plus noble, en face de ces représentants de la philosophie qui aujourd'hui, grâce à la mode, tiennent le haut et le bas du pavé — je cite par exemple en Allemagne ces deux lions de Berlin, l'anarchiste Eugène Dühring et l'amalgamiste Édouard de Hartmann. C'est surtout le spectacle de ces philosophes du mêli-mêlo — ils s'appellent « philosophes de la réalité » ou « positivistes » — qui est capable de jeter une dangereuse méfiance dans l'âme d'un savant jeune et ambitieux. Ceux-là sont, tout au plus, des savants et des spécialistes, c'est de la plus parfaite évidence ! Tous, tant qu'ils sont, ressemblent à des vaincus, ramenés sous le joug de la science, ce sont des gens qui, autrefois, ont aspiré à obtenir davantage d'eux-mêmes, sans avoir un droit à ce « davantage » et à la responsabilité qu'il comporte. Mais ils représentent maintenant, tels qu'ils sont, honorables, rancuniers et vindicatifs, en parole et en action, l'incrédulité au sujet de la tâche directrice et de la suprématie qui incombent à la philosophie. Et comment saurait-il en être autrement ? La science est aujourd'hui florissante, la bonne conscience, qui est la science, est écrite sur son visage, tandis que cet abaissement où est tombée peu à peu toute la nouvelle philosophie, ce qui reste aujourd'hui de philosophie, s'attire la méfiance et la mauvaise humeur, sinon la raillerie et la pitié. La philosophie, réduite à la « théorie de la connaissance », n'est plus, en réalité, qu'une timide abstinence et une théorie de tempérance, une philosophie qui reste sur le seuil et se refuse rigoureusement le droit d'entrer — c'est la philosophie à toute extrémité, c'est une fin, une agonie, quelque chose qui fait pitié. Comment une telle philosophie pourrait-elle donc... dominer ?
    On ne doit pas trouver beaucoup de textes mieux faits pour défendre la philosophie. Et les enjeux n'étaient alors pas moindres pour Nietzsche qu'ils ne l'étaient pour Platon face aux sophistes et aux désordres de la démocratie athénienne, face aux assassins de Socrate. A l'exception de Kant, un des fossoyeurs de la philosophie ("la philosophie réduite à la théorie de la connaissance"), et de Schopenhauer le nihiliste, ce sont tous les philosophes que Nietzsche défend avec la philosophie, même ceux qu'il juge insuffisants. Le but est ici de rendre à la philosophie sa place, qui est la première, pas de juger de la qualité respective des philosophes.

    Ce paragraphe seul ne fait pas de lui un philosophe. Mais ce n'est pas un paragraphe isolé, une remarque jetée là comme on laisse parler une humeur. Ici, on reconnaît la solitude du philosophe, un homme dont l'horizon n'est pas restreint ("facultés synthétiques"), qui peut dire le vrai ou le faux, peu importe, pourvu qu'il affirme ses valeurs, pourvu qu'il le fasse en hiérarque. Le philosophe commande. Kant ravale la philosophie, Schopenhauer est un négateur. Ni l'un ni l'autre ne sont des philosophes complets ou accomplis : ils ne sont que critiques :
    § 210.

    La discipline critique et toute habitude qui mène à la propreté et à la sévérité dans les choses de l'esprit seront exigées par ces philosophes de l'avenir et d'eux-mêmes et des autres ; peut-être la porteront-ils même comme une sorte de parure — et pourtant ils ne voudront pas pour cela être appelés critiques. Il leur semblera que c'est un véritable affront à la philosophie que de décréter, comme on le fait aujourd'hui : la philosophie elle-même est une critique, une science critique — et rien que cela ! Il se peut que celte appréciation de la philosophie obtienne la faveur de tous les positivistes de France et d'Allemagne (il se peut même qu'elle eût flatté le sentiment et le goût de Kant : qu'on se rappelle le titre de ses principaux ouvrages), nos nouveaux philosophes diront malgré tout : Les critiques sont les instruments du philosophe et, comme tels, ce ne sont pas des philosophes ! Le grand Chinois de Kœnigsberg n'était lui-même qu'un grand critique. —
    Pour franchir le seuil au-delà duquel Kant et la science ont interdit aux philosophes d'aller, il faut vivre. Or pour vivre il faut vouloir, il faut décider, il faut juger, plutôt que de se l'interdire en se drapant d'une fausse prudence.

    § 205.

    A cela s'ajoute, pour augmenter encore les difficultés où se débat le philosophe, que celui-ci réclame de lui-même un jugement, un oui ou un non, non point au sujet de la science, mais sur la vie et la valeur de la vie. Il se persuade difficilement qu'il a un droit ou même un devoir à ce sujet et, souvent interdit, plein de doute et d'hésitation, il en est réduit à chercher sa voie vers ce droit et cette croyance en s'aidant uniquement des expériences les plus vastes, parfois les plus troublantes et les plus destructrices. De fait, la foule a longtemps méconnu le philosophe et l'a pris, soit pour l'homme de science, l'idéal du savant, soit pour le charlatan religieux, planant au-dessus du monde, méprisant les sens, ivre de Dieu. Et s'il vous arrive aujourd'hui d'entendre louer quelqu'un de ce qu'il mène une vie « sage », une « vie de philosophe », cela ne veut guère dire autre chose que ceci, qu'il est « prudent » et qu'il vit « à l'écart ». Sagesse, c'est pour la foule une sorte de fuite prudente, un moyen habile de « tirer son épingle du jeu ». Mais le vrai philosophe — n'est-ce pas notre avis, mes amis ? — le vrai philosophe vit d'une façon « non-philosophique », « non-sage », et, avant tout, déraisonnable. Il sent le poids et le devoir de mille tentatives et tentations de la vie, il se risque constamment, il joue gros jeu...
    Que pourrait bien être un philosophe qui n'a pas vécu, qui ne vit pas ? Un philosophe ne peut donc être raisonnable, au sens où Nietzsche l'entend, c'est-à-dire quelqu'un qui s'interdit de vivre, de prendre le moindre risque, de vouloir, de décider, de juger, de se tromper. Facile d'être sage, quand on a quitté le monde. Cela peut faire de bons ouvriers de la philosophie, mais pas encore des philosophes.

    § 211.
    J'insiste donc à prétendre qu'il faut enfin cesser de confondre les travailleurs philosophiques et, en général, les hommes de science avec les philosophes — qu'ici surtout il faut observer strictement la règle : à chacun ce qui lui est dû, et ne pas donner à ceux-là beaucoup trop, à ceux-ci beaucoup trop peu. Il se peut qu'il soit nécessaire, pour l'éducation du véritable philosophe, que celui-ci ait gravi lui-même tous les degrés où ses serviteurs, les ouvriers scientifiques de la philosophie, demeurent arrêtés — et doivent demeurer arrêtés ; peut-être doit-il lui-même avoir été critique, sceptique, dogmatique, historien et aussi poète, compilateur, voyageur, devineur d'énigmes, moraliste, voyant, « esprit libre », avoir été presque tout enfin, pour parcourir le cercle des valeurs humaines et du sentiment des valeurs, pour pouvoir regarder, avec des yeux et une conscience douée de facultés multiples, regarder de la hauteur dans tous les lointains, de la profondeur vers toutes les hauteurs, d'un coin vers tous les éloignements. Mais tout cela ne représente que les conditions premières de sa tâche ; cette tâche veut autre chose encore — elle exige qu'il crée des valeurs. Tous les ouvriers philosophiques, façonnés sur le noble modèle de Kant et de Hegel, ont à fixer et à réduire en formules un vaste état de valeurs — c'est-à-dire de valeurs établies, créées anciennement, qui sont devenues prédominantes et, pendant un certain temps, ont été nommées « vérités » — valeurs dans le domaine logique, politique (moral) ou artistique. Il appartient à ces chercheurs de rendre visible, concevable, saisissable, maniable tout ce qui s'est passé et a été estimé jusqu'à présent, de raccourcir tout ce qui est long, le « temps » lui-même, et de subjuguer tout le passé : tâche prodigieuse et admirable au service de laquelle tout orgueil délicat, toute volonté tenace, peuvent trouver satisfaction. Mais les véritables philosophes ont pour mission de commander et d'imposer la loi. Ils disent : « Cela doit être ainsi ! » Ils déterminent d'abord la direction et le pourquoi de l'homme et disposent pour cela du travail préparatoire de tous les ouvriers philosophiques, de tous les assujettisseurs du passé, — ils saisissent l'avenir d'une main créatrice, et tout ce qui est et a été leur sert de moyen, d'instrument, de marteau. Leur « recherche de la connaissance » est création, leur création est législation, leur volonté de vérité est.... volonté de puissance. — Existe-t-il aujourd'hui de pareils philosophes ? Y eut-il jamais de pareils philosophes ? Ne faut-il pas qu'il y ait de pareils philosophes ?...

    § 212.

    En présence d'un monde d' « idées modernes » qui voudrait confiner chacun dans son coin, dans sa spécialité, un philosophe, si des philosophes pouvaient exister aujourd'hui, serait obligé de placer la grandeur de l'homme, le concept « grandeur » dans toute son extension et sa diversité, dans toute sa totalité multiple : il établirait même la valeur et le rang d'après la capacité de chacun à prendre sur lui des choses diverses, en se rendant compte jusqu' il pourrait étendre sa responsabilité. Aujourd'hui le goût de l'époque, la vertu de l'époque affaiblissent et réduisent la volonté ; rien ne répond mieux à l'état d'esprit de l'époque que la faiblesse de volonté : donc, l'idéal du philosophe doit précisément faire rentrer dans le concept « grandeur » la force de volonté, la dureté et l'aptitude aux longues résolutions.

    § 213

    On ne possède de droits à la philosophie — dans son sens le plus large — que par grâce de naissance ; les ancêtres, « la race » sont encore ici l'élément décisif. Beaucoup de générations doivent avoir préparé la naissance du philosophe ; chacune de ses vertus doit avoir été acquise séparément, choyée, transmise, incarnée. Il faut connaître non seulement la marche hardie, légère, délicate et rapide de ses propres pensées, mais avant tout la disposition aux grandes responsabilités, la hauteur et la profondeur du regard impérieux, le sentiment d'être séparé de la foule, des devoirs et des vertus de la foule, la protection et la défense bienveillante de ce qui est mal compris et calomnié, que ce soit Dieu ou le diable ; le penchant et l'habileté à la suprême justice, l'art du commandement, l'ampleur de la volonté, la lenteur du regard qui rarement admire, rarement se lève, et aime rarement. »
    On admire la République de Platon, où le philosophe est roi. Nietzsche ne demande qu'à rendre sa couronne au philosophe. On reproche à Nietzsche d'employer des mots que l'expérience nazie nous pousse à censurer ? On ne reproche pas à Platon un eugénisme qui fascinait les médecins SS.

    Je ne vois pas ce qu'il y a de scandaleux dans l'exigence nietzschéenne de vivre, pour être philosophe. Ou bien faut-il croire que la philosophie ne serait, comme les sciences, qu'une activité intellectuelle ?


    Dernière édition par Euterpe le Lun 27 Juin 2011 - 9:34, édité 1 fois

    Liber

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Liber le Lun 27 Juin 2011 - 9:22

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Ou bien faut-il croire que la philosophie ne serait, comme les sciences, qu'une activité intellectuelle ?
    Le philosophe doit être ceci ou cela, il doit entrer dans un moule usiné par des siècles de pratique servile sous des idéaux jamais remis en cause. La glorieuse solitude du philosophe cède ainsi la place à l'instinct grégaire de la foule. Mais ne nous y trompons pas : les grands philosophes n'étaient pas cela ! Rien à voir avec des techniciens !
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    Chiron

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    Nietzsche mourant

    Message  Chiron le Ven 19 Aoû 2011 - 4:33

    "Vous voulez critiquer Nietzsche ? Donnez-vous les moyens de le faire !"

    Une belle résolution que celle-ci ! Pardonnez ma petite intrusion au sein de votre banquet festif, mais je ne vois pas ce qui nous empêche de critiquer Nietzsche, surtout que l’auteur nous y convie prestement de lui-même. Pourquoi commencer par porter une critique sur tel ou tel domaine de sa pensée, alors que tout simplement nous pouvons commencer précisément par l’homme ? Précisément, il l’interdit dans son Ecce Homo en désignant une séparation pour son propre « cas » entre le bio-graphique et son œuvre intellectuelle. Pourtant, c’est bien comme cela que Nietzsche procède pour critiquer les antiques, notamment pour prendre en exemple l’une de ses critiques, j’aime la dernière scolie du « cas Socrate », cette psychologie du criminel bien « fumeuse » qui se trouve dans le Crépuscule des idoles.

    Alors pourquoi ne pas incriminer Nietzsche ? Allons... faisons-lui... un procès et accusons-le une bonne fois pour toutes : Zarathoustra l’impie et le corrupteur de la jeunesse !
    Il se pourrait bien que ce bouc émissaire-là soit coupable ! Mais faisons encore davantage, afin de châtier notre martyr plus durement reprenons le moyen qu’il nous donne et reportons-le sur sa statue pour en tester la résonance : « C’est par le rire que l’on tue » se souvient le plus laid des hommes. Reprenons donc l’une de ses propres flèches pour voir si nous pouvons, non sans quelques maladresses, la réorienter vers lui… et incarner ainsi et somme toute le mauvais disciple de Nietzsche, celui qu'il recommande à son ennemi (Gai Savoir), puisque le bon disciple, après tout, serait celui qui opposerait à son tour un non ou un oui mais à son précepteur : « l’on n’a que peu de reconnaissance pour son maître lorsque l’on demeure toujours élève » (Zarathoustra).

    Bon, donnons-nous les moyens ; alors pour ma contribution culinaire, j’apporte un digestif !

    Nietzsche mourant : Je dénonce la lâcheté et la folie de Nietzsche en tout ce qu’il n’a pas fait, en tout ce qu’il ne nous a pas dit – et en tout ce qu’il a dit. Cet attrapeur d’oiseau, épouvantail géant des bordures du lac Silvaplana, triste et délaissé, qui faisait danser et rire les apathiques vieillards de nos universités, fut non seulement le plus fou de tous les timides, il fut non moins discret dans la parole. Mais j’aurais préféré qu’il avouât son crime dès le début – peut-être eût-il alors échappé à la criminalité et à la confusion la plus basse de l’esprit. Fût-ce la vie ou bien son remède, son impiété ou son courage ! – il ouvra pour toute l’éternité son bec pour dire le secret qu’il nous avait honteusement caché et il se mit à dire : : « Ô Ariane je t’aime ! Dionysos » à Cosima Wagner, et à Jacob Burckhardt : « Je suis un criminel honnête ». Ces « dernières paroles », tristes et méprisables, signifient pour celui qui a des yeux : « Oh Jacob ! la mort est une bénédiction historique ! » Est-ce possible ! Un homme qui a été malheureux et si solitaire, vivant comme un exilé – un tel homme était amoureux ! C’est qu’en surface, durant toute sa vie, il avait fait contre bonne fortune pâle mine et caché tout le temps son véritable sentiment, sa volonté intérieure. Nietzsche, Nietzsche, s’est réjoui de sa propre mort ! Et s’est pris d'un manque de compassion à notre égard – une fois ses dernières paroles dévoilées, des plus méprisables pour nous, impies et sacralisantes ! Nietzsche lui-même qui éprouve le besoin d’expier ses fautes ! Avait-il une bourse pleine d’avarice et un vice si débordant de vide ? Heureusement ! Mes amis ! Il nous faut aussi surmonter Nietzsche !

    Ce texte est une parodie du Socrate Mourant du Gai Savoir, j'ai conservé la forme et inversé le sens des propositions. La magie opère, en renversant la médaille socratique nous retrouvons au revers la face de Nietzsche lui-même. Eh oui, les poètes portent parfois des coups heureux dans la bataille. ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]


    Dernière édition par Chiron le Sam 20 Aoû 2011 - 15:28, édité 1 fois (Raison : - Mais moi, j’ai foi en ta cause et je la crois assez forte pour que je puisse dire contre elle tout ce que j’ai sur le cœur)
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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Intemporelle le Lun 31 Déc 2012 - 10:19

    Paul Ricoeur esquisse une "tentative" dans la préface de Soi-même comme un autre, mais de manière trop lapidaire pour qu'on puisse réellement en apprécier la pertinence, néanmoins, cela ouvre des pistes. Il le fait notamment à partir de la réfutation par Nietzsche du cogito cartésien : de manière schématique, Nietzsche montre que Descartes n'a pas tenu le doute hyperbolique jusqu'au bout puisqu'il ne fait pas le procès du langage notamment et qu'il part d'une conception de la vérité qui n'est pas questionnée (comme fondation dans un champ absolu d'évidence), à partir de là se pose la question de savoir si Nietzsche lui-même applique le doute hyperbolique à sa propre philosophie, où s'il ne s'en excepte pas sous certains aspects, Ricoeur évoque notamment "le ton de révélation sur lequel sont proclamé la volonté de puissance, le surhomme et le retour éternel du même" et une division des commentateurs de Nietzsche sur cette question.
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    Chiron

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Chiron le Sam 25 Mai 2013 - 14:02

    Citations interdites. L’interprète de Nietzsche qui utilise ses citations à sa guise n’est qu’un faussaire, car il lui fera dire tout ce qu’il voudra, arrangeant comme il l’entend des mots et des phrases authentiques. La mine de ce penseur abrite toutes sortes de métaux : Nietzsche a dit tout le contraire de tout. En règle générale, il est malhonnête de parler de Nietzsche en se servant de ses citations ; en effet, on donne ainsi une valeur à ses propres paroles par la suggestion que suscite l’évocation des siennes. (Giogio Colli, Après Nietzsche, pitié pour un héros).

    Nietzsche est accueilli dans une attitude esthétique, dans un enthousiasme qui n’engage à rien. C’est habituellement de ceux pour qui finalement la mesure et la forme sont décisives. Ravi dans leur jeunesse, puis fâché et dégoûté des incessantes contradictions, de la démesure, en particulier des erreurs de sa maturité, des créations exagérées et verbales, des dogmatismes devenant apparemment aveugles, des déviations devenant occasionnellement ridicules, ces esprits connaissent la désillusion typique qui perd de vue le moyen. Il ne leur reste finalement que quelques travaux de détail, le critique et l’écrivain de style, l’aphoristique et l’essayiste excellent et le poète. Mais si l’appropriation de Nietzsche consiste à s’édifier aux beautés et à savourer la langue et la sensation spirituelle, alors disparaît toute la substance. (Karl Jasper, Nietzsche introduction à sa philosophie, l’appropriation de Nietzsche)

    Quand on est jeune, on vénère ou on méprise sans y mettre encore cet art de la nuance qui forme le meilleur acquis de la vie, et l’on a comme à payer cher pour n’avoir su opposer aux hommes et aux choses qu’un oui ou qu’un non. Tout est agencé dans le monde pour que le pire des goûts, le goût de l’absolu, se trouve cruellement berné et maltraité, jusqu’au moment où l’homme apprend à mettre un peu d’art dans ses sentiments, ou même à essayer plutôt de l’artificiel, comme le font les vrais artistes de la vie. L’humeur courroucée ou respectueuse qui est propre à la jeunesse semble ne pas vouloir se donner de cesse qu’elle n’ait dénaturé choses et gens jusqu’au point où elle pourra se donner libre cour. La jeunesse est par elle-même encline à falsifier et à tromper. Plus tard quand la jeune âme, martyrisée par une longue suite de désillusions, se tourne enfin contre elle-même avec méfiance, avec quelle impatience elle se déchire, toute bouillante encore et violente jusque dans son soupçon et dans son remords, comme elle se venge de son long aveuglement, comme s’il avait été volontaire ! À cet age de transition, on se punit soi-même, on suspecte son propre sentiment ; on inflige à son enthousiasme la torture du doute ; la bonne conscience elle-même paraît un danger, un voile que l’on jetterai sur soi par lassitude d’une probité plus raffinée. Et avant tout on prend parti mis à fond contre la jeunesse dix ans plus tard on comprend que tout cela, c’était encore – de la jeunesse. (Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, fragment 31).
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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Chiron le Jeu 30 Mai 2013 - 1:05

    Ce serait être nietzschéen jusqu’au bout que de ne l’être plus du tout. Il serait bien dommage d’abandonner notre foi en la vérité pour reporter avec ferveur et complaisance notre foi en Zarathoustra lui-même, douloureuse ironie que de déporter notre vénération sur la statue du héros qui a détruit toutes les idoles de la vénération humaine… Zarathoustra n’a pas besoin de croyants : « J’ai suffisamment foi en ta cause, pour dire contre elle tout ce que j’ai sur le cœur ». Puisqu’il recommande le disciple qui dit « oui » et celui qui dit « oui mais » à son ennemi, tout en s’efforçant de séduire et de corrompre celui qui répond « non » à sa doctrine (GS). Le disciple d’Héraclite se condamne ainsi lui-même à n’avoir autour de lui que des mauvais disciples (oiseaux de proies), ou plus précisément à n’en avoir aucun. Étant donné que le disciple qui répond « non » et s’oppose à la doctrine de son maître, est par définition le traître. Être où ne pas être nietzschéen telle est donc la fausse question, qui alimente les radotages de nos universitaires depuis plus d’un siècle. Le rapport que Nietzsche à lui-même instauré avec ses pères, la lutte parricide, se transpose alors en une rivalité fratricide avec ses propres disciples : « Mes frères en la guerre je suis et serait toujours votre meilleur ennemi » (Z).

    À supposés qu’il y ait dans l’image des philosophes de l’avenir un trait qui puisse faire pressentir qu’ils seront peut-être des septiques au sens que nous venons d’indiquer, ce ne serait encore qu’une de leur particularité et non leur caractère essentiel […]. Ils seront plus durs (et pas toujours envers eux-mêmes seulement) que ne le souhaiteraient les humanitaires. S’ils fraient avec la vérité, ce ne sera pas pour qu’elle « plaise » les « exaltes » et les « enthousiasmes », ils ne croiront sans doute guerre que la vérité soit faite pour procurer de telles jouissances au sentiment. Ils souriraient, ces esprits sévères, si l’un d’entre eux se prenait à dire : « Cette pensée qui m’exalte, comment ne serait-elle pas vraie ? » - : ou : « Cette œuvre ma ravit, comment ne serait-elle pas belle ? » - ou : « Cette artiste me grandit, comment ne serait-il pas grand ? » Ils éprouveraient non seulement l’envi de sourire de ces divagations d’idéalistes, d’efféminés, d’hermaphrodites, mais un véritable dégoût. (Généalogie de la morale, troisième dissertation).

    Signification de la folie dans l’histoire de l’humanité. — Si, malgré ce formidable joug de la « moralité des mœurs », sous lequel toutes les sociétés humaines ont vécu, si — durant des milliers d’années avant notre ère, et encore au cours de celle-ci jusqu’à nos jours (nous habitons nous-mêmes, dans un petit monde d’exception et en quelque sorte dans la zone mauvaise) — des idées nouvelles et divergentes, des appréciations et des jugements de valeur contraires n’ont jamais cessé de surgir, ce ne fut cependant que parce qu’ils étaient sous l’égide d’un sauf-conduit terrible : presque partout, c’est la folie qui aplanit le chemin de l’idée nouvelle, qui rompt le ban d’une coutume, d’une superstition vénérée. Comprenez-vous pourquoi il fallut l’assistance de la folie ?

    De quelque chose qui fût aussi terrifiant et aussi incalculable, dans la voix et dans l’attitude, que les caprices démoniaques de la tempête et de la mer, et, par conséquent, aussi dignes qu’eux de la crainte et du respect ? De quelque chose qui portât, autant que les convulsions et l’écume de l’épileptique, le signe visible d’une manifestation absolument involontaire ? De quelque chose qui parût imprimer à l’aliéné le sceau de quelque divinité dont il semblait être le masque et le porte-parole ? De quelque chose qui inspirât, même au promoteur d’une idée nouvelle, la vénération et la crainte de lui-même, et non plus des remords, et qui le poussât à être le prophète et le martyr de cette idée ? — Tandis que de nos jours on nous donne sans cesse à entendre que le génie possède au lieu d’un grain de bon sens un grain de folie, les hommes d’autrefois étaient bien plus près de l’idée que là où il y a de la folie il y a aussi un grain de génie et de sagesse, — quelque chose de « divin », comme on se murmurait à l’oreille. Ou plutôt, on s’exprimait plus nettement : « Par la folie, les plus grands bienfaits ont été répandus sur la Grèce », disait Platon avec toute l’humanité antique.

    Avançons encore d’un pas : à tous ces hommes supérieurs poussés irrésistiblement à briser le joug d’une moralité quelconque et à proclamer des lois nouvelles, il ne resta pas autre chose à faire, lorsqu’ils n’étaient pas véritablement fous, que de le devenir ou de simuler la folie. — Et il en est ainsi de tous les novateurs dans tous les domaines, et non seulement de ceux des institutions sacerdotales et politiques : — même l’inventeur du mètre poétique dut se faire accréditer par la folie. (Jusqu’à des époques beaucoup plus tempérées, la folie resta comme une espèce de convention chez les poètes : Solon s’en servit lorsqu’il enflamma les Athéniens à reconquérir Salamine.) — « Comment se rend-on fou lorsqu’on ne l’est pas et lorsqu’on n’a pas le courage de faire semblant de l’être ? » Presque tous les hommes éminents de l’ancienne civilisation se sont livré à cet épouvantable raisonnement ; une doctrine secrète, faite d’artifices et d’indications diététiques, s’est conservé à ce sujet, en même temps que le sentiment de l’innocence et même de la sainteté d’une telle intention et d’un tel rêve. Les formules pour devenir « homme-médecine » chez les Indiens, saint chez les chrétiens du Moyen Âge, « anguécoque » chez les Groënlandais, « paje » chez les Brésiliens sont, dans leurs lignes générales, les mêmes ; le jeûne à outrance, la continuelle abstinence sexuelle, la retraite dans le désert ou sur une montagne ou encore au haut d’une colonne, ou bien aussi « le séjour dans un vieux saule au bord d’un lac » et l’ordonnance de ne pas penser à autre chose qu’à ce qui peut amener le ravissement et le désordre de l’esprit.

    Qui donc oserait jeter un regard dans l’enfer des angoisses morales, les plus amères et les plus inutiles, où se sont probablement consumés les hommes les plus féconds de toutes les époques ! Qui osera écouter les soupirs des solitaires et des égarés : « Hélas ! accordez-moi donc la folie, puissances divines ! la folie pour que je finisse enfin par croire en moi-même ! Donnez-moi des délires et des convulsions, des heures de clarté et d’obscurité soudaines, effrayez-moi avec des frissons et des ardeurs que jamais mortel n’éprouva, entourez-moi de fracas et de fantômes ! laissez-moi hurler et gémir et ramper comme une bête : pourvu que j’obtienne la foi en moi-même ! Le doute me dévore, j’ai tué la loi et j’ai pour la loi l’horreur des vivants pour un cadavre ; à moins d’être au-dessus de la loi, je suis le plus réprouvé d’entre les réprouvés. L’esprit nouveau qui est en moi, d’où me vient-il s’il ne vient pas de vous ? Prouvez-moi donc que je vous appartiens ! — La folie seule me le démontre. » Et ce n’est que trop souvent que cette ferveur atteignit son but : à l’époque où le christianisme faisait le plus largement preuve de sa fertilité en multipliant les saints et les anachorètes, croyant ainsi s’affirmer soi-même, il y avait à Jérusalem de grands établissements d’aliénés pour les saints naufragés, pour ceux qui avaient sacrifié leur dernier grain de raison. (Aurore, 14).

    Qu'avez-vous fait des idéaux de votre jeunesse ? : « Évidemment cette surproduction pourrait donner matière à un nouveau commerce ; évidemment il y a une nouvelle « affaire » à entre­prendre avec un petit assortissement d’idoles et d’ « idéalistes », — sachez mettre à profit cette indication ! Qui aura le courage de tenter l’entre­prise ? — nous avons en main tout ce qu’il faut pour « idéaliser » la terre !… Mais pourquoi parler de courage : une seule chose est nécessaire ici, je veux dire une main, une main peu scrupuleuse, oh ! combien peu !… » (Généalogie de la morale, seconde dissertation).

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Silentio le Mer 10 Fév 2016 - 17:24

    Je relis de temps en temps certains topics. Il est amusant de se voir évoluer, au point de rire de ses propres bêtises ou de se trouver illisible. En tout cas, les propos de Liber et d'Euterpe restent pertinents.

    Quand je tombe sur ceci :
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Sans hésitation aucune, ma critique va à son insuffisante analyse de la démocratie. Il s'est contenté d'un regard méprisant. Après tout, il n'en dit pas plus ni mieux que Burckhardt, lequel a dit d'excellentes choses à ce sujet, éclairé qu'il était, sans doute, non seulement par son intelligence historique, mais aussi et surtout par sa conception anhistorique ou antihistorique de l'art, du génie civilisateur. Du reste, je crois, ne sachant pas le fond de l'affaire, que Burckhardt a fini par éprouver une forme d'abjection ou d'horreur à l'égard de Nietzsche, comme s'il avait perçu chez lui quelque chose de trop romantique : Nietzsche était-il assez Gœthéen ? Dès lors, on peut énoncer une deuxième critique. Nietzsche a-t-il réussi à sortir et à nous sortir du romantisme, comme il nous y invitait et nous y invite encore ? Ou bien le romantisme était-il beaucoup plus protéiforme qu'il ne le supposait lui-même ? Pourtant, il connaissait Bourget sur le bout des doigts. (Mais qui peut vaincre l'hydre aux mille têtes ?)
    Je trouve que c'est très juste. Cela dit, je crois que si Nietzsche a pu rester romantique (pourquoi pas en prolongeant à sa manière le romantisme - après tout, s'il parle de pessimisme de la force, pourquoi ne pourrait-il pas y avoir un romantisme de la force, plutôt qu'un romantisme surmonté ?), ce sont surtout ceux qui se sont réclamés par la suite de son héritage qui ont tiré les conséquences romantiques de ses vues sur la vérité, la raison ou l'art par exemple, tout en amplifiant parfois sa démesure verbale, ses pitreries prises au sérieux qui donnent dans la grandiloquence. (Cela dit, j'ai toujours préféré le Nietzsche ironique et rieur au prophète.) Or, les auteurs les plus enclins à l'ironie et à la fidélité au Nietzsche le plus critique (Clément Rosset, Jacques Bouveresse par exemple) se sont dispensés de toutes ces choses que l'on agite trop souvent pour faire sensation et semer la confusion : l'éternel retour, le surhomme, la grande politique, la dichotomie fort-faible (aspect de la volonté de puissance que je séparerais du reste, notamment des dichotomies fait-valeur et décadent-sain), toutes ces notions qui donnent des bouffées de chaleur à ceux qui se rêvent d'une avant-garde qui n'aurait de comptes à rendre qu'à elle-même. Ou bien ils n'en ont pas fait des slogans, des mots d'ordre qu'il suffirait de répéter à l'envi, oubliant par là d'ouvrir leurs narines prétendument nietzschéennes à leur propre discours. Ils ont su rester prosaïques.

    Quant au jugement négatif de Nietzsche sur la démocratie, cela me fait penser à ce propos de Rorty, lequel compare Nietzsche et Dewey. Pour lui, ils ont absolument tout en commun - sauf, précisément, leurs vues politiques. Peut-être qu'un Nietzsche qui aurait vécu plus longtemps, un Nietzsche lucide qui plus est, aurait eu le temps de revoir son jugement sur la philosophie anglo-saxonne et aurait pu discuter avec ce que l'on appelle le pragmatisme. En même temps, je crois que Nietzsche est à la fois un adversaire de grande envergure et un allié indispensable pour tout penseur de la démocratie. Car peu d'intellectuels ont su mesurer comme lui les limites et les pièges de la démocratie. Mais pour un démocrate, le diagnostic nietzschéen n'est pas forcément le signe d'un échec de la démocratie. Il aide au contraire à comprendre ce qui menace la démocratie de l'intérieur, et permet donc plus de prudence. Pour finir, bien que Rorty assume l'influence conjuguée de Nietzsche (dont il ne reprend pas tout) et du romantisme, il me semble que le pragmatisme apparaît en général plus sérieux que la pensée de Nietzsche, alors même que leur conception de la vérité ou de l'art est similaire. Même s'il y a de l'idéalisme dans la politique pragmatiste, j'ai l'impression que les penseurs américains sont plus terre à terre que Nietzsche, toujours en prise avec la Grèce et l'Allemagne, c'est-à-dire les héros et les mythes. (Bien que l'Amérique soit le nom d'un idéal ou d'un autre mythe.) Est-ce dû à son platonisme (inversé) où se font jour les ambitions excessives du philosophe, du législateur et de l'artiste jusqu'à en perdre le sens du réel ?
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    Euterpe

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    Re: Critiquer Nietzsche ?

    Message  Euterpe le Jeu 20 Juil 2017 - 14:55

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