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    Constantin, lettre à Sapor

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    Constantin, lettre à Sapor

    Message  Invité le Ven 1 Nov 2013 - 23:54

    Constantin, lettre à Sapor a écrit:14. En gardant la foi divine, je participe à la lumière de la vérité : conduit par la lumière de la vérité, je reconnais la foi divine. Aussi, par ce moyen comme les faits le confirment, je connais la très sainte religion et je confesse que ce culte est le maître qui fait connaître le Dieu très saint. Ayant la puissance de ce Dieu comme allié en partant des rivages de l’Océan, j’ai fait se lever d’un bout à l’autre de l’univers de fermes espérances de salut, si bien que tout ce qui, asservi par de si nombreux tyrans, livré à des malheurs quotidiens, avait été près de disparaitre, tout cela a repris vie en recevant la ferme protection de l’État, comme un patient à la suite d’un traitement.
    15. C’est de ce Dieu que je suis l’ambassadeur : mon armée consacrée à Dieu, porte son insigne sur ses épaules, et elle se dirige là ou l’appelle la parole de justice. De ces hommes, j’obtiens aussitôt en récompense des trophées éclatants. C’est ce Dieu que je confesse honorer d’une mémoire immortelle et avec une pensée pure et sans souillure, je le vois clairement résider au plus haut des cieux.
    16. C’est lui que j’invoque en fléchissant le genou, en rejetant toute espèce de sang répugnant et d’odeurs déplaisantes et abominables, en me détournant de toute flamme terrestre, ce par quoi l’erreur criminelle et innommable, en ayant souillé beaucoup de peuples, a jeté bas des races entières en les livrant aux plus profonds abîmes.
    18. Concernant cette catégorie d’hommes – je parle des chrétiens, car ils font l’objet de tout mon propos - tu peux penser qu’il m’est très agréable d’apprendre que les plus importantes régions de Perse en sont richement pourvues, ce qui est conforme à mes vœux. Puissent les meilleures choses t'advenir de même qu’à ceux-ci car eux aussi sont à toi. Ainsi le souverain de l’univers sera pour toi doux, propice et bienveillant. Donc parce que tu es si grand je te confie ces mêmes chrétiens : parce que tu es renommé pour ta piété je te les remets en main (…)
    Le texte en question est une lettre de Constantin à Sapor (Basileus Perse), retranscrite par Eusèbe, dans Vita Constantini. La lettre est datée : 324-325. Deux points de méthodologie historique, il convient de s’interroger sur la véracité de cette lettre, et son exactitude. Ce texte est particulièrement riche en sous-entendus.
    Il est primordial de bien saisir le contexte, donc 324 correspond à la victoire de Constantin sur Licinius à Christopolis, qui fait de Constantin le seul auguste de l’Empire romain, qui retrouve ainsi son unité. Et 325 fait référence au concile de Nicée, premier concile œcuménique.
    Pour le reste, bonne lecture :pc-rire: .
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    Euterpe

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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Euterpe le Sam 2 Nov 2013 - 17:31

    Kvothe a écrit:Le texte en question est une lettre de Constantin à Sapor (Basileus Perse), retranscrite par Eusèbe, dans Vita Constantini. La lettre est datée : 324-325. Deux points de méthodologie historique, il convient de s’interroger sur la véracité de cette lettre, et son exactitude. Ce texte est particulièrement riche en sous-entendus.
    Il est primordial de bien saisir le contexte, donc 324 correspond à la victoire de Constantin sur Licinius à Christopolis, qui fait de Constantin le seul auguste de l’Empire romain, qui retrouve ainsi son unité. Et 325 fait référence au concile de Nicée, premier concile œcuménique.
    Si vous souhaitez que nous discutions la véracité de cette lettre, il vous faut proposer aux membres quelques remarques à propos de l'apologétique, de l'éloge panégyrique, etc., pour comprendre l'œuvre écrit des principaux penseurs du christianisme antique ; donner quelques éléments biographiques et historiques (querelles religieuses, etc., et plus particulièrement l'arianisme). Comment, sinon, repérer les sous-entendus ? Nous sommes au début du règne de Constantin, etc., à un moment fondamental de l'histoire de Rome et de l'Europe. Sinon je crains qu'en l'état, personne ne sache de quoi débattre.
    Vous proposez le chapitre IX du Livre IV de la vie de Constantin (trad. Cousin) :
    Pourquoi ne pas nous soumettre également certains passages de l'Histoire ecclésiastique, pour donner du relief à cette lettre, notamment extraits du Livre X ?
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Invité le Sam 2 Nov 2013 - 19:37

    Je développerai lundi soir, j’aurai plus de temps.
    Pour faire vite, Eusèbe est fiable, une source épigraphique corrobore la version qu’il donne. Ce qui indique aussi que c’est un texte qui fut public, ce qui est loin d’être anodin quant aux visées de Constantin. Le cœur de l’interrogation historique se situe ici : Pourquoi Constantin prend tellement de soin à ne pas parler de Dieu comme du Dieu chrétien (avant le paragraphe 18 du moins) ? Deux hypothèses semblent se dégager. La première, tendrait à dire que les allusions sont suffisamment claires, et ne méritent pas d’être plus analysées. Soit. La seconde – qui a mes faveurs – est plus fine. Constantin vient tout juste de réunifier l’empire, il considère la religion comme un élément unificateur, ses positions semblent plaire à tout le monde (cf. passage sur les sacrifices sanglants). Aussi, cela cadrerait avec l’image d’un Constantin qui dispose d’une vision dogmatique relativement étroite, ce que d’autres lettres révèlent, je pense notamment à la lettre envoyée à Arius et Alexandre avant le concile de Nicée en 325. Là aussi, le texte n’aborde pas l’arianisme, mais la position de Constantin est ambiguë à ce sujet. J’y reviendrai.





    D’autres éléments seraient à soulever dans un commentaire, comme la relation que Constantin se targue d’entretenir avec dieu, ses nombreuses victoires. L’épisode du Chrisme, apparu dans un rêve est aussi mentionné.
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    Euterpe

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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Euterpe le Sam 2 Nov 2013 - 23:38

    Kvothe a écrit:c’est un texte qui fut public, ce qui est loin d’être anodin quant aux visées de Constantin. Le cœur de l’interrogation historique se situe ici : Pourquoi Constantin prend tellement de soin à ne pas parler de Dieu comme du Dieu chrétien (avant le paragraphe 18 du moins) ?
    Il faut parler du document : fiable, certes ; mais Eusèbe est un panégyriste. Il faut parler de celui qui parle (Constantin), mais aussi de celui à qui le document est adressé : Sapor II, objet d'une menace à peine voilée (persécution des chrétiens par les Sassanides, etc). J'attends avec impatience votre contribution de lundi. (Pouvez-vous indiquer l'édition de votre texte ? Où s'arrête exactement la lettre à Sapor, dans votre citation ?)
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Invité le Dim 3 Nov 2013 - 0:43

    Je vous rejoins dans toutes vos critiques, et elles mettent en exergue à quel point je m’y suis mal pris. Il aurait été plus judicieux de présenter dès le début l’ensemble de mon commentaire. Je rectifierai également sur le texte de Polybe.

    Je vais reprendre les points qui m’apparaissent essentiels dans ce texte, en essayant autant que faire se peut de m’appuyer sur lui pour étayer mon propos et l’éclairer.

    Dès la première phrase, on reconnaît un langage néo-platonicien, et cette idée d’un monde des idées. Ensuite bon nombre de sous-entendus émaillent le texte. « Les faits le confirment » est une référence claire aux victoires obtenues par Constantin, en 312 face à son rival Maxence et en 324. Il est aussi question d’un monothéisme, sans plus de précisions. Les rivages de l’Océan sont un indice biographique, qui rappelle que Constantin fut acclamé par ses troupes – comme il est de tradition de le faire – à York, en Gaule. Ce Dieu est aussi présenté comme un allié de l’empereur, qui a de facto un statut particulier.

    Le chapitre 15. D’emblée Constantin prend une autre mesure, celle de l’ambassadeur. Il est, avec son armée, l’instrument de la justice divine. Leurs guerres sont justes, car légitimées par ce Dieu. La référence au signe rappelle le chrisme dont Constantin aurait, selon Eusèbe, rêvé avant la bataille du pont Milvius en 312 – début présumé de la conversion de Constantin. Les trophées sont un autre rappel des nombreuses victoires de l’empereur.

    Le paragraphe 16 est plus subtil. On y repère deux allusions. Il y a une référence claire au paganisme et aux sacrifices sanglants. Alors, attention, ce n’est en rien une preuve de la conversion de Constantin – je gâche le suspens. Les élites païennes de l’époque, elles aussi, s’opposent aux sacrifices sanglants, et c’est fondamental. Ensuite, il est question de la responsabilité de l’empereur qui se doit de guider son peuple, de ne pas le « jeter dans l’abîme ». L’allusion est subtile là encore, mais elle dénote la façon dont Constantin envisage sa fonction d‘empereur.

    Je m’épargne le chapitre suivant qui n’est qu’un long prêche, pouvant convenir à la quasi-totalité des religions. Constantin se présente comme un empereur pieux, ce qui n’est en rien une preuve de sa conversion. Je le rappelle, la pietas – « quand faire c’est croire » nous dit J. Scheid – n’est pas uniquement chrétienne.

    Sur le dernier paragraphe, du grand art. En apparence, rien de bien méchant – les avis divergeant déjà sur ce point -, du langage diplomatique, presque « mielleux ».

    D’une part, c’est la première fois que Constantin parle clairement des chrétiens. Il conviendra aussi que l’historien vérifie l’affirmation de Constantin – qui se révèle exacte – sur le nombre important de chrétiens en Perse. Il faudrait aussi rappeler que la Perse cesse depuis une vingtaine d’années les persécutions. De ce contexte, tout le reste découle. Constantin va s’imposer comme le supérieur de Sapor, c’est l’empereur qui octroie au Roi des rois des droits sur des habitants de son propre royaume. Constantin est donc le protecteur des chrétiens, la religion lui confère un pouvoir qui outrepasse les simples limites de l’empire romain. Sapor est sommé de poursuivre sa politique de tolérance, sous peine de déplaire au souverain de l’univers et de voir son ambassadeur, bras armé, lui tomber dessus. Les fréquentes allusions aux victoires de Constantin prennent subitement une ampleur nouvelle.

    Sur le reste, je ne reprends pas ce que j’ai dit précédemment quant aux hypothèses possibles sur la position de Constantin. Il faut tout de même souligner que, dans la mesure où j’opte pour la seconde hypothèse, la publicité de ce texte est rassurante pour la plupart des habitants de l’empire.


    Je me permets une digression relative à la remarque d’Euterpe sur l’arianisme. La querelle éclate en 325, peu avant le grand concile de Nicée, entre un prêtre, Arius, et son évêque Alexandre. La querelle concerne la nature du Christ : divin ou humain ? Consubstantiel au père ou descendant de lui ? Même si le texte n’en parle pas, Constantin va devoir affronter ce problème, et il opte pour une voie médiane somme toute originale. Il nie complètement l’intérêt, la portée de la question – pourtant fondamentale dans la construction du dogme -  toujours en expliquant combien cela est périlleux pour l’unité de l’empire. Il vient tout juste de réprimer le schisme donatiste en Afrique du nord, aussi l’actualité de la sauvegarde de l’unité chrétienne est brûlante. Il se gardera bien de prendre position, il se pose en médiateur, au-dessus de cette querelle qui dépasse de toute manière les hommes. On retrouve ici deux idées déjà énoncées : le rôle de l’empereur qui gouverne dans une optique d’unité, et le peu de conviction dogmatique dont il fait preuve. D’autant que tout porte à croire que Constantin aurait été favorable à l’arianisme qui reprenait une certaine idée de la royauté qui n’était pas pour déplaire à l’empereur. Je tâcherai de remettre la main sur cette lettre.

    Sur Eusèbe, j’avoue que ce texte me pose problème dans la mesure où c’est seulement le choix – une fois la véracité de la lettre établie – qui peut être une source d’information sur les visées d’Eusèbe. Il tend à présenter l’image d’un empereur pieux, ce qui se retrouve dans la lettre. Au-delà… Sur le texte à disposition, il est tiré de P. Maraval, « Constantin le Grand, Lettres et Discours » (lettre 40).
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    Euterpe

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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Euterpe le Dim 3 Nov 2013 - 1:44

    Kvothe a écrit:Constantin fut acclamé par ses troupes – comme il est de tradition de le faire – à York, en Gaule.
    A York, en Britannia !
    Kvothe a écrit:sur le nombre important de chrétiens en Perse.
    Deux excellents ouvrages, de Jérôme Labourt, Le Christianisme dans l'empire perse sous la dynastie Sassanide (224-632) : https://archive.org/stream/lechristianisme00labogoog ; d'Hippolyte Delehaye, Les versions grecques des actes des martyrs Persans sous Sapor II : https://archive.org/download/lesversionsgrecq00dele/lesversionsgrecq00dele.pdf

    Kvothe a écrit:Il faudrait aussi rappeler que la Perse cesse depuis une vingtaine d’années les persécutions.
    Persécutions qui reprennent en 327. Difficile de ne pas supposer un lien de cause à effet entre le projet constantinien (appelons cela la création de l'empire byzantin), et la réaction de Sapor II. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57075722/f22.image

    Kvothe a écrit:Sur le texte à disposition, il est tiré de P. Maraval, « Constantin le Grand, Lettres et Discours » (lettre 40).
    A écouter sur France Culture : http://www.franceculture.fr/emission-orthodoxie-constantin-le-grand-2012-06-03


    Dernière édition par Euterpe le Mar 25 Fév 2014 - 1:23, édité 2 fois
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Invité le Dim 3 Nov 2013 - 2:30

    A York, en Britannia !
    Effectivement. Amalgame malheureux.

    Persécutions qui reprennent en 327.
    Elles dépassent le cadre du texte, aussi j’ai préféré les occulter.

    Sur Maraval, il est toujours instructif. Il fait d’ailleurs référence à la lettre envoyée à Arius et Alexandre d’Alexandrie. Il présente un Constantin converti dès 312 – la chose faisant consensus chez les historiens – néanmoins je le trouve toujours un peu trop tranché.  Maraval n’en fait pas mention ici, mais c’est la défense des chrétiens qui sert de justification à Constantin pour déclarer la guerre à son collègue Licinius. La fin de l’interview nuance un peu l’impact de la conversion sur l’action de l’empereur. L’unité me semble être le maître mot pour comprendre le projet de Constantin.
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Euterpe le Mar 25 Fév 2014 - 2:16

    Kvothe a écrit:le texte n’aborde pas l’arianisme, mais la position de Constantin est ambiguë à ce sujet.
    Ambiguïté rendue possible par l'indétermination relative de l'arianisme quant à la nature de Jésus, qui n'a pas, comme son Père, cette qualité, inestimable, d'être inengendré. Fils de Dieu, soit, mais la naissance est une impureté. Si l'empereur est le chef religieux de son empire, il ne doit pas trouver en Jésus une garantie suffisamment solide pour la définition, et donc la légitimation de son pouvoir, surtout avec la tétrarchie sur les bras. Mais le trinitarisme (transposition politique : partage du pouvoir) devait poser autant de problèmes que le subordinatianisme (transposition politique : quel degré de légitimation-sacralisation du pouvoir ?). C'est pourquoi je ne suis pas convaincu que Constantin ait négligé l'importance de la querelle de l'arianisme. Avec le concile de Nicée, ce sera décidé. Jésus, certes engendré, n'en est pas moins de la même susbtance que le Père. Il est "Dieu de Dieu". De quoi ravir un empereur qui s'est débarrassé il y a peu de Licinius (et avec lui de la tétrarchie).

    Kvothe a écrit:Le paragraphe 16 est plus subtil. On y repère deux allusions. Il y a une référence claire au paganisme et aux sacrifices sanglants. Alors, attention, ce n’est en rien une preuve de la conversion de Constantin – je gâche le suspens. Les élites païennes de l’époque, elles aussi, s’opposent aux sacrifices sanglants, et c’est fondamental.
    Qui dit sacrifices sanglants dit mithraïsme, un carburant du manichéisme et un adjuvant pour le christianisme, selon l'aire géographique où et d'où l'on regarde. D'où l'importance des zones de diffusion de ce texte :
    Kvothe a écrit:la publicité de ce texte est rassurante pour la plupart des habitants de l’empire.
    En savez-vous quelque chose ? Y a-t-il quelque chose à en savoir ?
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Invité le Mar 25 Fév 2014 - 19:37

    @Euterpe a écrit:Ambiguïté rendue possible par l'indétermination relative de l'arianisme quant à la nature de Jésus, qui n'a pas, comme son Père, cette qualité, inestimable, d'être inengendré. Fils de Dieu, soit, mais la naissance est une impureté. Si l'empereur est le chef religieux de son empire, il ne doit pas trouver en Jésus une garantie suffisamment solide pour la définition, et donc la légitimation de son pouvoir, surtout avec la tétrarchie sur les bras. Mais le trinitarisme (transposition politique : partage du pouvoir) devait poser autant de problèmes que le subordinatianisme (transposition politique : quel degré de légitimation-sacralisation du pouvoir ?). C'est pourquoi je ne suis pas convaincu que Constantin ait négligé l'importance de la querelle de l'arianisme. Avec le concile de Nicée, ce sera décidé. Jésus, certes engendré, n'en est pas moins de la même susbtance que le Père. Il est "Dieu de Dieu". De quoi ravir un empereur qui s'est débarrassé il y a peu de Licinius (et avec lui de la tétrarchie). 
    Constantin ne se réfère jamais à Jésus, seul Dieu sert à légitimer son pouvoir.

    L’ambiguïté me semble provenir directement de Constantin. La sincérité de sa conversion n’est plus sujette à caution – ou de manière plus rare – mais son souhait reste la concorde et la paix entre ses sujets. Même le concile de Nicée sera rédigé dans des termes suffisamment vagues pour promouvoir l’unité. De même que le traitement des hérétiques sera somme toute assez souple. Le fait qu’il encourage la conversion volontaire va d’ailleurs en ce sens. D’autre part, sa conversion finale à l’arianisme me semble témoigner d’une certaine versatilité dogmatique.

    Il faudrait également que je me penche de nouveau sur ses lettres dans lesquelles il utilise un langage théologique parfois inexact. Je mets tout de même une réserve sur cet argument qui demande à être vérifié.

    Qui dit sacrifices sanglants dit mithraïsme, un carburant du manichéisme et un adjuvant pour le christianisme, selon l'aire géographique où et d'où l'on regarde. D'où l'importance des zones de diffusion de ce texte
    Oui, prenons garde à différencier le culte iranien, et le culte tel qu’il fut pratiqué dans Rome, même s’il existe d’autres cultes à mystères.

    En savez-vous quelque chose ? Y a-t-il quelque chose à en savoir ?
    Pour le coup, je ne vois pas en quoi la répartition importe.
    A priori, le texte est diffusé dans l’ensemble de l’empire. Ou plutôt, je ne vois pas ce qui indiquerait le contraire, il faudrait faire un tour des recueils épigraphiques voir s’il existe une répartition géographique particulière de cette lettre.

    Le paganisme n’est pas interdit par Constantin, dont la tolérance religieuse est véritable, seulement les sacrifices sanglants. En cela il rejoint les aspirations particulières de la noblesse romaine, mais la nouvelle s'adresse à l'ensemble de l'Empire.
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Euterpe le Mer 26 Fév 2014 - 22:26

    Kvothe a écrit:
    @Euterpe a écrit:Ambiguïté rendue possible par l'indétermination relative de l'arianisme quant à la nature de Jésus, qui n'a pas, comme son Père, cette qualité, inestimable, d'être inengendré. Fils de Dieu, soit, mais la naissance est une impureté. Si l'empereur est le chef religieux de son empire, il ne doit pas trouver en Jésus une garantie suffisamment solide pour la définition, et donc la légitimation de son pouvoir, surtout avec la tétrarchie sur les bras. Mais le trinitarisme (transposition politique : partage du pouvoir) devait poser autant de problèmes que le subordinatianisme (transposition politique : quel degré de légitimation-sacralisation du pouvoir ?). C'est pourquoi je ne suis pas convaincu que Constantin ait négligé l'importance de la querelle de l'arianisme. Avec le concile de Nicée, ce sera décidé. Jésus, certes engendré, n'en est pas moins de la même susbtance que le Père. Il est "Dieu de Dieu". De quoi ravir un empereur qui s'est débarrassé il y a peu de Licinius (et avec lui de la tétrarchie). 
    Constantin ne se réfère jamais à Jésus, seul Dieu sert à légitimer son pouvoir.
    C'est pourtant cette question qui provoque le concile de Nicée. C'est dire son urgence, puisque l'enjeu est rien moins que l'autorité théologico-politique, dans un contexte périlleux. Les persécutions de Dioclétien sont encore dans toutes les mémoires. Constantin n'est pas théologien et ne peut décider seul, arbitrairement, de la nature du Christ et, au moment du concile, l'affaire traîne depuis une dizaine d'années. En outre, si Athanase sort vainqueur de la controverse, Constantin le bannit en 336, ce qui montre qu'entre le subordinatianisme (transposition politique : pouvoir de droit divin mais séparation des pouvoirs temporel et spirituel) et le trinitarisme (transposition politique : théocratie, fusion des pouvoirs temporel et spirituel), l'équilibre est difficile à trouver. A travers l'unification urgente de l'empire, c'est de la légitimité, de la nature du pouvoir impérial dont il est question.
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Invité le Jeu 27 Fév 2014 - 19:47

    C’est sur ces points où nous divergeons :
    @Euterpe a écrit:C'est pourtant cette question qui provoque le concile de Nicée.
    A travers l'unification urgente de l'empire, c'est de la légitimité, de la nature du pouvoir impérial dont il est question.
    Nicée I est provoqué par une crise qui menace gravement l’unité voulue par Constantin. La légitimité de son pouvoir dépend directement de Dieu – le texte montre Constantin comme « élu » de Dieu - ne fut pas remis en cause par l'arianisme. D'ailleurs, il semble être plutôt en accord avec l'arianisme, d'autant qu'en s'identifiant à Dieu, seule véritable entité divine, Constantin n'en serait que plus légitime. La condamnation qu'il effectue va contre son intérêt. J’entends bien la distinction entre trinitarisme et subordinatianisme, mais Constantin n’entend ni partager son pouvoir, ni être soumis à un clerc. Il est le représentant de Dieu sur terre, « le treizième apôtre ». Vous souligniez la difficulté de trouver un équilibre, mais est-ce le but de Constantin ? Je ne suis pas convaincu que la question se soit posée chez Constantin.
    Puis, cette idée implique de voir en Constantin un homme au fait des subtilités théologiques. Je lui confère volontiers un pragmatisme et une intelligence politique mais pas une connaissance théologique fine.

    Si vous avez un document relatif au point que vous soulevez, je suis tout disposé à la lire.
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Euterpe le Mer 5 Mar 2014 - 0:52

    Kvothe a écrit:le texte montre Constantin comme « élu » de Dieu
    Bien sûr, mais c'est Eusèbe qui parle, comme "ministre de la propagande".

    Kvothe a écrit:D'ailleurs, il semble être plutôt en accord avec l'arianisme, d'autant qu'en s'identifiant à Dieu, seule véritable entité divine, Constantin n'en serait que plus légitime.
    Vous oubliez plusieurs paramètres dans cette difficile évaluation. D'abord, l'importance symbolique du sénat, importance d'autant plus considérable qu'elle n'est que symbolique. Or, qu'est-ce que le sénat, sinon une source à laquelle le pouvoir ne peut pas ne pas puiser une part essentielle de sa légitimité ? Certes, la fiction républicaine tient plus du souvenir qu'autre chose, du temps de Constantin, mais elle demeure une institution essentielle : le sénat, c'est (encore) Rome. Outre le sénat, n'oubliez pas que le paganisme reste majoritaire, et que le monothéisme est une tendance religieuse lourde du polythéisme lui-même. Au fond, le monothéisme est la dernière étape des syncrétismes auxquels on assiste tout au long de l'histoire romaine. De ce point de vue, prétendre que l'élaboration du dogme chrétien n'aurait aucun secret pour Constantin serait absurde, précisément parce que sa démarche tient du syncrétisme (version pragmatique).

    Pour autant, et bien que les apparences de Nicée I laissent penser qu'il prend une décision contraire à ses intérêts, la décision contraire eût semblé plus incohérente encore. Il ne peut pas ne pas être dans l'expectative, parce qu'il sait bien que le vêtement sacré qui nimbe l'empereur, autrement dit le Pontifex maximus, doit changer, pour s'adapter à la réalité. Constantin n'est certes pas théologien : il est pragmatique. La rupture historique opérée après la tétrarchie implique une redéfinition de l'empereur et de l'empire, dont la tentation orientale a presque un siècle au moment de son règne.


    Dernière édition par Euterpe le Ven 21 Aoû 2015 - 11:56, édité 1 fois
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    Re: Constantin, lettre à Sapor

    Message  Invité le Lun 17 Mar 2014 - 14:09

    @Euterpe a écrit:Bien sûr, mais c'est Eusèbe qui parle, comme "ministre de la propagande".
    La lettre est bien écrite par Constantin. Eusèbe ne fait que la recopier. Sauf erreur de ma part, l’authenticité de la lettre proposée par Eusèbe n’est pas remise en cause.

    Or, qu'est-ce que le sénat, sinon une source à laquelle le pouvoir ne peut pas ne pas puiser une part essentielle de sa légitimité ? Certes, la fiction républicaine tient plus du souvenir qu'autre chose, du temps de Constantin, mais elle demeure une institution essentielle : le sénat, c'est (encore) Rome.
    Oui, le Sénat a cette double fonction : gardien de la romanité et source de la légitimité. Cette dernière fonction est partagée avec le peuple et l’armée. D’ailleurs la romanité ne sera jamais abandonnée, Justinien ne put se résoudre à la perte de l’Occident.
    Je n’entendais pas occulter ces sources de légitimité qui s’inscrivent dans la tradition. Mais c’est le principe dynastique qui prévaut. Le Sénat – de Rome ou de Constantinople – n’a plus de rôle dans la collation du pouvoir, et l’armée intervient rarement (Julien, Constantin V), quant au peuple il ne fait qu’acclamer l’empereur.

    Pour autant, et bien que les apparences de Nicée I laissent penser qu'il prend une décision contraire à ses intérêts (…)
    Pas dans l’optique d’unité qui est la sienne. La lettre de Constantin à Arius et Alexandre montre combien l’empereur est soucieux de ne pas propager les termes du débat d’une part, et de quelle manière il rend la question hors de portée de toute réflexion théologique. C'est en ce sens que je justifiais sa prise de position contre l'arianisme, contre son intérêt particulier. 
    Outre le sénat, n'oubliez pas que le paganisme reste majoritaire, et que le monothéisme est une tendance religieuse lourde du polythéisme lui-même. Au fond, le monothéisme est la dernière étape des syncrétismes auxquels on assiste tout au long de l'histoire romaine. De ce point de vue, prétendre que l'élaboration du dogme chrétien n'aurait aucun secret pour Constantin serait absurde, précisément parce que sa démarche tient du syncrétisme (version pragmatique).
    Constantin n'est certes pas théologien : il est pragmatique. La rupture historique opérée après la tétrarchie implique une redéfinition de l'empereur et de l'empire, dont la tentation orientale a presque un siècle au moment de son règne.
    Nous sommes bien d'accord.

      La date/heure actuelle est Ven 15 Déc 2017 - 14:55