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    La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

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    Kthun
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    La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Kthun le Mar 29 Oct 2013 - 13:52

    Les rapports de la philosophie avec la vie ont changé au cours des derniers siècles. Il y a toujours eu action réciproque, cela va de soi. Et, par exemple, les philosophes ont toujours, jusqu'à un certain degré, adapté leur philosophie aux besoins du peuple. Mais tout dépendait d'eux autrefois. De leurs spéculations, seulement ce qu'ils voulaient, et comme ils le voulaient, arrivait aux masses. Ils avaient la prudence de cultiver chez celles-ci une salutaire - nous allions dire "pragmatique" - ignorance, réservant à leurs méditations particulières la partie la plus considérable et la plus délicate du domaine de la pensée. Ils avaient leur langue à eux, le latin, qui les mettait à l'abri des indiscrétions. Aujourd'hui leurs livres sont écrits dans les langues populaires ; grâce au développement de l'imprimerie, de l'instruction obligatoire, du journalisme, des bibliothèques publiques, etc., ces théories philosophiques pénètrent jusqu'aux bas-fonds des nations. C'est dire qu'elles ont une importance pratique bien plus grande ; le philosophe a, de ce fait, une responsabilité morale qu'il n'avait pas autrefois. En d'autres termes : par action automatique, la liberté de pensée accordée aux masses équivaut à la liberté de pensée retirée aux philosophes.

    Albert Schinz, Anti-pragmatisme : examen des droits respectifs de l'aristocratie intellectuelle et de la démocratie sociale (1909), Éditions F. Alcan, p.99.
    Cet auteur du siècle dernier estime qu'un philosophe est indissociable de son public. Habituellement, on en retient deux : le grand public ("populaire") ainsi que le public cultivé (restreint, réservé aux initiés). D'après Schinz : le philosophe, dans le contexte d'une démocratie, est contraint d'adopter une éthique de la responsabilité propre à satisfaire les passions et les intérêts du premier public. Le philosophe peut-il envisager, au moyen de l'ésotérisme, une éthique de la conviction lorsqu'il s'adresse au second public ?

    Ce que Fârâbî indique sur la manière de procéder des vrais philosophes, de nombreuses remarques sur la distinction philosophique entre les enseignements exotériques et ésotériques qui se trouvent dans les écrits de ses successeurs le confirment. Le Platon de Fârâbî nous renseigne sur la raison la plus évidente et la plus brutale pour laquelle cette distinction aujourd'hui considérée comme d'un autre âge ou oubliée était nécessaire. La philosophie et les philosophes étaient "en grand danger". La société ne reconnaissait ni la philosophie ni le droit à philosopher. Il n'y avait aucune harmonie entre la philosophie et la société. [...] L'enseignement exotérique était nécessaire afin de protéger la philosophie. Il constituait la cuirasse dont la philosophie devait se revêtir pour paraître en public.

    Leo Strauss, La persécution et l'Art d'écrire (1952), Gallimard, p.44-45.
    Strauss, appartenant au même siècle que Schinz, fait le rapprochement entre la pratique de l'ésotérisme et le philosophe victime de persécutions. De fait notre philosophe en démocratie peut nourrir la croyance que la liberté de pensée est acquise une fois pour toutes, n'est plus à conquérir, et que sa propre vie n'est plus menacée. En conséquence, ce que le deuxième public pourrait percevoir comme l'expression de l'ésotérisme s'apparenterait, peut-être, à une technique d'écriture brouillonne, singeant la "profondeur" du contenu par des phrases obscures à dessein destinées à un public désœuvré. On pourrait soutenir l'idée que la différence entre les deux publics tend à s'effacer en s'alignant sur le premier dans une logique de nivellement d'une part, d'autre part les éléments permettant de distinguer le premier groupe du premier seraient, après tout, extrinsèques à la philosophie (la mode, par exemple).

    Nous pourrions, certes, abandonner la notion de "public" pour lui préférer celle de lecteur (inséparable de son philosophe par affinité élective) avec la subjectivité pour guide. Le pluralisme, principe démocratique, devrait favoriser la mise en concurrence des philosophes sur le marché des idées et, logiquement, le développement de la pensée philosophique. Nous pourrions rallier ce point de vue si nous occultions et le règne de l'opinion et la montée du relativisme ayant les faveurs du pluralisme : le relativisme (en tant qu'idéologie), en effet, loin d'être réductible à un point de vue parmi d'autres privilégie, systématiquement, les opinions démocratiques de manière péremptoire sous un masque de tolérance à l'endroit de la philosophie tant qu'elle reste à la remorque de l'idéal démocratique.

    Autrement dit, le développement de la pensée philosophique est-il compromis ou bien, au contraire, favorisé ?


    Dernière édition par Kthun le Sam 2 Nov 2013 - 20:06, édité 2 fois

    Silentio

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Mar 29 Oct 2013 - 16:19

    C'est un problème d'une grande importance que vous soulevez.

    Néanmoins, vous devriez commencer par définir clairement ce que sont la philosophie et la démocratie, du moins dans quelles figures historiques elles s'incarnent quand vous les évoquez. Car le choix des auteurs cités trahit un fort biais idéologique que le premier venu ne saurait voir. J'aimerais vous répondre plus longuement et argumenter, mais je n'en ai pas le temps. Seulement, il me semble que la suspicion à l'égard de la démocratie, venant d'un ethos platonicien, ne peut pas faire l'économie de la précision et de l'histoire. La démocratie et la philosophie ne sont pas des entités éternelles, de même que leur(s) rapport(s). Les auteurs cités critiquent la démocratie libérale comme si la critique platonicienne de la démocratie athénienne était encore valable, transposable sans changement. Or les rapports entre la philosophie (qui est aussi une praxis, ce qui implique une situation, des conditions socio-politiques particulières où se trouve le philosophe) et la démocratie ne peuvent être les mêmes de tout temps, tout simplement parce que les formes du pouvoir et du savoir, ainsi que les discours, changent.

    A mon avis, l'art d'écrire que met au jour Strauss correspond bien plutôt à une situation politique où la religion est prégnante, voire trop et confondue avec la politique : même si la démocratie athénienne punit l'athéisme, ou plutôt le non-respect du sacré, ce sont d'abord la monarchie et l'Église qui ont pratiqué la persécution. Or Spinoza n'est pas Platon. Quant à Strauss, il s'inscrit directement à la suite de Platon. La démocratie a mis à mort Socrate, donc elle est mauvaise, son ignorance la conduisant à faire le mal, tandis que seul le philosophe connaît le Bien, donc le Juste. Que Socrate ait été un bouc-émissaire, c'est possible, mais il faut bien voir que la critique de Strauss s'inscrit dans une époque où il s'agit de dénoncer le totalitarisme et ses sources intellectuelles. Or, de même que Platon a critiqué les sophistes, Strauss a critiqué les Lumières qui à force de rompre avec la tradition auraient conduit à l'horreur nazie. Les intellectuels critiques seraient source de décadence, du nihilisme. La démocratie, liée au progrès, serait son contraire, destruction des valeurs plongeant dans le chaos et appelant à la tyrannie. C'est pourquoi le philosophe doit cacher son savoir, sa critique, et assurer un ordre vraiment stable - quitte à devenir lui-même un tyran ! C'est une interprétation qui recouvre des enjeux d'une gravité exceptionnelle. Ajoutons à cela l'influence de Nietzsche, lui-même étant politiquement une sorte de platonicien (seulement inversé). A chaque fois, il s'agirait de la crainte de la décadence morale provoquée par la démocratie, règne des opinions, faisant de l'homme un ignare qui se complaît dans son ignorance. Mais il est possible qu'à force de comparer la réalité à l'idéal il soit tentant d'imposer cet idéal et de déconsidérer le réel qui n'offre qu'une hostilité au philosophe avide de systématicité.

    C'est vrai que l'homme moderne est un être débile, ou plutôt abêti (il faudrait savoir par quoi, quelles en sont les causes historiques, sociales ou politiques). Mais d'un autre côté, la question est de savoir si la démocratie émancipe ou non l'homme. Or l'histoire a montré que si, par exemple, le nazisme est venu au pouvoir via la démocratie c'est que celle-ci avait été fragilisée ? Par qui ? Par ceux qui s'opposaient à elle et à toute émancipation, prônant plutôt le retour à un ordre ancien. Cela signifie qu'il y a une forme de platonisme politique qui joue de la démocratie, de ses faiblesses, et l'amène à son contraire ou son double totalitaire. Or ce n'est pas le cas dans toute forme de démocratie ni avec toute philosophie (qui comprend aussi bien une ontologie qu'une politique). Personnellement, je partage les préoccupations de Strauss, de Nietzsche, voire de Tocqueville à l'égard de la démocratie. Mais on parle là de la démocratie moderne. Et il faut comprendre les raisons de sa décrépitude libérale ou de son auto-négation en régime totalitaire. Je crois que cette suspicion portée à l'extrême a plutôt participé à cette décrépitude et cette destruction en favorisant, paradoxalement, l'individualisme, le retrait de l'individu face à la politique, etc. Au fond, c'est la notion de responsabilité qui a disparu de la démocratie en même temps qu'elle (car est-elle vraiment une démocratie ? peut-on avoir une démocratie sans responsabilité basée sur la participation des citoyens et le contrôle de la vie politique ?), car on l'a fait disparaître - dès le début, puisque la représentation signifie l'absence des citoyens. Le libéralisme se méfie de la masse, comme si le prolétariat était irrationnel. A moins qu'il soit dangereux pour les possédants ?

    Quant à Platon, ce dernier n'a jamais été inquiété, même dans son aversion affichée de la démocratie (tout en n'investissant plus la cité), par cette dernière (cf. Moses I. Finley, in Nous avons perdu la guerre de Troie). Les platoniciens critiquent la démocratie athéniennes parce qu'elle a condamné Socrate. Mais la lecture de Finley explique la complexité de la situation et rappelle le contexte politique, ainsi que la place du philosophe qui est encore un citoyen et ne se distingue pas du sophiste. Distinction que vous ne faites pas, mais semblez présupposer (si vous reprenez les auteurs cités) : pourtant la démocratie athénienne fut propice aux sophistes, lesquels sont combattus par les disciples de Socrate alors même que ces derniers ne s'en distinguent pas pour l'opinion. On pourrait autrement dire des sophistes qu'ils sont des philosophes parmi d'autres, et favorisés par Athènes puisque propices à la démocratie. Or ce sont les élites politiques qui vont profiter de leur éducation. Les aristocrates, qui veulent regagner leur pouvoir contre la démocratie, vont en profiter. Mais qui sont leurs éducateurs ? Socrate et ses disciples, qui revendiquent une cité idéale opposée à la démocratie et s'inspirant du modèle (fantasmé) de Sparte. Autrement dit : c'est la philosophie qui, par ses ambitions, s'est tiré une balle dans le pied. Socrate est la victime d'une machination politique, d'une vengeance, on ne sait pas très bien. Reste que le ressentiment ambiant ne fait pas oublier que la crise que vient de vivre Athènes trouve ses justifications idéologiques dans le discours des philosophes. La mort de Socrate serait la preuve que l'opinion est mauvaise, que la démocratie favorise l'erreur et qu'elle empêche la pensée. Or la vie démocratique d'Athènes montre le contraire : on critique jusqu'à la loi, et c'est dans ce contexte que s'élaborent la tragédie et la philosophie. Socrate d'ailleurs savait qu'il devait tout à la cité, qu'il n'aurait pas été possible autre part. Or l'histoire, via Platon, n'a retenu que la critique de la démocratie et des sophistes. C'est oublier ce qu'est la chose politique, qu'elle n'est pas le fait d'un savoir purement technique, et que les sophistes ont été l'équivalent des Lumières pour leur époque.

    Cette méfiance à l'égard de la démocratie se retrouve chez les conservateurs et les révolutionnaires (ce qu'étaient les platoniciens : des révolutionnaires voulant instituer un ordre nouveau, pourtant reflet d'un idéal, mythe que l'on convoque pour asseoir la domination du petit nombre sur la masse jugée incapable, sotte et dangereuse). Or pour ma part j'avancerais que la démocratie libérale est paradoxalement un mixte mêlant le danger du platonisme politique et l'essor le plus incroyable de la bêtise et de l'opinion fausse. Je ne laisserais donc pas critiquer toute démocratie, par exemple la démocratie directe athénienne (bien qu'il soit juste de lui reprocher son esclavagisme et le sort fait aux femmes). J'attirerais aussi l'attention sur la stratégie qui consiste à critiquer la démocratie : quelles sont ses conséquences ? Que légitime-t-on ? Par quoi veut-on la remplacer ? Or, en général, il s'agit d'une variante du platonisme politique qui refuse la démocratie comme régime tragique. Logique qui nourrit aussi bien l'oligarchie, l'autocratie et les dérives totalitaires.

    Quant au nivellement de la pensée : il y a bien sûr des illusions démocratiques (l'égalité dans les faits qui irait jusqu'à normaliser les conduites, les individus), alors que penser est aristocratique. Mais en un sens seulement, car la pensée ne donne aucun privilège (à moins d'être platonicien, justement, et de s'attribuer à soi-même un savoir qui distingue, tandis qu'il y a surtout production d'une justification dans la détention exclusive du pouvoir ; auto-justifier une domination infondée, c'est cela l'idéologie). Il faudrait nous prouver que les philosophes et les experts sont infaillibles, qu'il existe une vérité absolue et atteignable, qu'il n'y a pas ou plus à discuter. Par ailleurs, refuser la démocratie en prétextant le relativisme est une sorte de renonciation à la philosophie, à sa prise de risque, car le dialogue, le conflit des opinions contraires, est ce dont elle doit partir. Mais le platonisme refuse le conflit, la réalité, il chérit le désir d'une unité inexistante. Enfin, les tares de la démocratie libérale existent : mais cette démocratie n'est pas réductible à toute démocratie, et il faut lier ses difficultés à la société dans laquelle elle prend forme et qu'elle informe. Or on ne saurait critiquer le relativisme sans critiquer les freins à la pensée, à la responsabilité, etc., c'est-à-dire qu'il faut encore aller jusqu'à critiquer l'économie politique, ce qui nous mène à la critique du capitalisme, de la marchandisation, de l'État, des médias qui en sont les relais, de l'éducation, et d'autres choses encore qui structurent les rapports sociaux et constituent nos subjectivités. On pourrait alors dire que le problème n'est pas celui du principe démocratique, notamment de l'égalité, mais d'une démocratie qui n'est que représentative, contradiction dans les termes, oligarchie libérale dans laquelle certains intérêts sont défendus au détriment d'une liberté véritable. Serait-ce dire que le relativisme des masses est l'œuvre des platoniciens pour favoriser leurs intérêts ? Pourquoi pas, même si je crois que l'idéologie dépasse bien souvent les actions volontaires, et je ne voudrais pas tomber dans la facilité, voire dans la théorie du complot (j'appelle platonisme l'élitisme politique, aux valeurs conservatrices, voire réactionnaires, et associé à un idéalisme qui autrefois réalisme, au sens antique, s'est changé dans l'anti-platonisme revendiqué en idéalisme subjectiviste aux conséquences politiques semblables, souvent antidémocratiques, le paradigme étant pour moi Hamsun). Ainsi, la discussion est faussée, rendue impraticable, sauf dans le domaine privé.

    Il faudrait aussi faire le point sur l'état de la philosophie : car là-dessus elle est restée platonicienne, en un sens, dans son refus de la discussion (confondue avec tout bavardage), mystique du petit nombre des élus qui détiennent une vérité impartageable (seulement entre initiés), que ce soit chez Heidegger ou Deleuze, toujours suspicieux du social, et allant même jusqu'à réfuter toute conception de la vérité par quoi la discussion serait possible.

    La question devrait plutôt être transformée : se contente-t-on de la démocratie libérale et qu'en fait-on ? Quelle est la responsabilité du philosophe ? Faut-il choisir entre démocratie et philosophie, ou si l'on vient à voir leurs liens inextricables : quelles sont les conditions de leur entente et comment les favoriser ? Responsabilité qui, je pense, n'amoindrit aucunement la liberté de pensée (ce n'est pas la liberté d'opinion !), mais rend la pensée plus exigeante, plus à l'écoute du réel auquel le philosophe participe. Et il doit rendre des comptes, parce que penser ce n'est pas dire n'importe quoi selon son bon vouloir, ce n'est pas favoriser ses propres intérêts et subjuguer, ni encore justifier ce qui est. La philosophie n'est pas la servante de l'opinion, ni de la politique. Elle se confronte au réel, en permet une certaine compréhension, interroge ce qui semble acquis. Platon lui-même hérite d'une manière de faire, en dépit de ses idées, qui est due à la culture de son temps et de sa société. La philosophie n'est pas non plus irresponsable, car alors elle serait un vrai sophisme, une simple rhétorique, bref une arme politique, et non critique. Une philosophie irresponsable, qui ne rend pas des comptes, c'est un dogmatisme, c'est de l'opinion. (En dépit des partis pris, c'est cela qui m'intéresse chez des auteurs plus progressistes ou conservateurs : la façon dont chacun conçoit la responsabilité qu'implique toute liberté et toute vie en société.)

    Or c'est aussi la faute à la philosophie si l'opinion et le pouvoir se sont développés dans certains sens, parce qu'il faut assumer le conflit public avec cette opinion et ce pouvoir d'où qu'ils viennent. Je ne suis pas certain que ni le platonisme ni l'anti-humanisme nous aident : ils ont pu même aggraver le dogmatisme et le relativisme (qui permet aussi, plus sournoisement, le dogmatisme), voire saper les conditions favorables à la philosophie en laissant, volontairement ou non, toute la place à cette opinion, au pouvoir qu'elle comprend. Or, à chaque fois, c'est le refus de la discussion publique, de l'autre et de la faillibilité qui font le jeu du repli sur soi et des heurts. Et justifier en dernière instance l'ordre établi, voilà ce qui mène au conformisme, surtout lorsqu'on a renoncé à la politique par suspicion à l'égard de toute forme de critique et de projet d'émancipation. Mais qu'est-ce qui gagne ? L'économie, c'est tout : on échange des valeurs et c'est tout.

    Refuser la critique, c'est aussi ce qui laisse se développer le communautarisme d'origine religieuse et les idéologies politiques poussées à l'extrême dans la logique du parti. Mais il faut, bien sûr, que cette discussion ne soit pas un débat du type télévisé. Cela dit, je me demande si vouloir en finir avec l'opinion et l'empêcher de s'exprimer n'est pas illusoire et néfaste. Sans vouloir sombrer dans le relativisme, que je ne supporte pas, il est aussi naturel dans toute société (espérer un monde parfait, sans contradictions, donc sans histoire, alors que la démocratie est la société historique qui se sait historique et prolonge son histoire dans sa réflexivité critique, un monde d'hommes égaux dans une intelligence supérieure, c'est naïf et débile), sauf que sans vérité imposée il est normal que chaque perspective s'énonce sur le monde vécu. Maintenant le vrai problème est plutôt celui de la responsabilité dans le propos, de la liberté elle-même, du contrôle des informations, je veux dire de leur objectivité, mais cela passe aussi par la critique, ce que somme toute la démocratie et les médias permettent aussi. Je crois seulement que le droit à l'erreur ne doit pas s'accompagner de passivité à l'égard de l'opinion, mais que le rôle de la philosophie n'est pas non plus, au-delà de la pédagogie et de la critique, de dicter des conduites, des pensées et de se soustraire au monde social dans lequel elle évolue ou d'être seulement une justification pour des conduites (l'hédonisme de masse et l'idéologie politique des partis). Sinon la philosophie se coupe du monde, devient même un organe du pouvoir en justifiant l'ordre établi ou en ne le remettant en cause que de loin, tandis que la démocratie perd en réflexivité. Il faudrait aussi aborder le problème de la relation au savoir, le fait que la société se complexifie et que chaque science se spécialise tellement que même si le niveau d'éducation est très élevé on parle souvent de ce que l'on ne peut connaître à fond. Pourtant il faut bien se concerter pour agir, décider (or un événement radicalement nouveau n'appelle pas de solution préconçue) et cette éducation est aussi malheureusement déconnectée de la politique en tant que savoir purement technique (même la politique est devenue technique, une forme de gestion).

    Ce qui me choque, ce n'est pas le pluralisme, c'est aujourd'hui l'absence de discussion, le fait que la tolérance, qui est nécessaire, est tellement devenue un dogme que chacun peut devenir sa propre autorité. Cela, par contre, je trouve que c'est dérangeant, et que cela va à l'encontre de toute autonomie réelle dont la condition est de savoir participer à un espace public, à un pouvoir commun, où la liberté s'accompagne de responsabilité, donc d'auto-limitation. On nous a poussé à cette hubris et on peine à en revenir. Au fond, si la philosophie est inséparable de la démocratie, il faut s'interroger sur son absorption par l'opinion aujourd'hui ; c'est peut-être que nous ne sommes pas dans la "bonne" démocratie et que la philosophie a contribué, historiquement, à jouer contre elle-même. C'est d'ailleurs le cas du libéralisme, qui projet politique d'émancipation et philosophie de la liberté, débouche concrètement sur quelque chose de peu glorieux, comme si le conservatisme bourgeois s'était assuré du contrôle de l'État et du pouvoir en laissant chacun dans une illusion de liberté individuelle dont il pourrait se suffire. Mais tout cela est bien expliqué par Lefort : la démocratie et la philosophie, dès qu'elles se croient assurées d'elles-mêmes, renoncent à l'auto-réflexivité et sombrent dans leurs propres illusions, la croyance en l'Un, par crainte ou désir de puissance, les changeant en leur contraire. Je crois que c'est le rôle du philosophe, maintenant, de rappeler à la démocratie ce qu'elle est : un régime tragique qui doit sans cesse faire preuve d'auto-critique et ne doit pas céder à la facilité, c'est-à-dire accepter que le réel soit dur ou décevant et qu'en matière de politique, comme de philosophie, il faut partir des contradictions du réel que peuvent imager les opinions dans les discours. Est-ce que cela suffit pour nous protéger de la bêtise et de la tyrannie ? Non, mais accepter les règles du jeu permet soit de trouver un terrain d'entente entre les opinions contraires qui peuvent s'exprimer, soit d'exprimer et de contredire des opinions, et chaque citoyen peut donc s'emparer des idées défendues dans les débats ou discussions, ce qui le pousse au moins à un peu relativiser son propre dogmatisme, ou du moins empêche son dogmatisme de se traduire en violence. Ce qui n'empêche pas les dialogues de sourds...

    J'espère que cette longue digression saura élargir l'horizon de votre réflexion.
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    Euterpe

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Euterpe le Jeu 31 Oct 2013 - 12:01

    @Silentio a écrit:vous devriez commencer par définir clairement ce que sont la philosophie et la démocratie, du moins dans quelles figures historiques elles s'incarnent quand vous les évoquez. Car le choix des auteurs cités trahit un fort biais idéologique que le premier venu ne saurait voir.
    Je ne suis pas d'accord. Je ne vois là aucun biais idéologique, sinon que Kthun soumet la question du rapport entre philosophie et démocratie, question qu'il exprime sous la forme d'une alternative que les deux auteurs cités mettent en évidence, sachant que le point de vue adopté est un point de vue weberien (cf. Le savant et le politique) :
    Weber a écrit:Nous en arrivons ainsi au problème décisif. Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction, que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « Ces conséquences sont imputables à ma propre action. » Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction.
    Mais cette analyse n’épuise pas encore le sujet. Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses.
    Enfin, on peut, bien sûr, rattacher Strauss à la source platonicienne ; mais je ne vois pas ce que Platon vient faire là, même en assimilant provisoirement, et pour les besoins de votre argumentation, le platonisme au refus de la démocratie. Pourquoi refuser la démocratie serait-il essentiellement platonicien ? Aristote, sans être platonicien, n'est pas démocrate. Il y a encore d'autres exemples.

    Silentio

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Jeu 31 Oct 2013 - 13:34

    Mon propos est volontairement réducteur. Je pense que l'on peut poser la question de la relation entre philosophie et démocratie en montrant qu'elle est problématique, que leur entente ne va pas de soi, sans toutefois aller jusqu'à les opposer dès le début comme si l'un des termes devait emporter notre adhésion, comme s'il fallait choisir, sachant que la philosophie a, dans l'optique de Strauss, une valeur supérieure et qu'elle peut juger de la politique, tandis que l'inverse semble impossible. Or choisir l'un des termes c'est faire comme si le problème n'existait pas, comme si cette relation ne pouvait exister (en soumettant la politique, par exemple, au philosophe). Et la manière de poser la question a un impact sur sa résolution. Vous savez très bien que choisir Strauss ce n'est pas neutre (même s'il faut bien penser à partir d'une perspective), que si l'on suit son raisonnement jusqu'au bout il ne s'agit pas d'une simple critique et bien plus d'une suspicion qui débouche(rait) sur une position anti-démocratique (même si Strauss trouve que le libéralisme est plus favorable au philosophe que le totalitarisme - encore heureux -, et que le meilleur régime tel que pensé par Platon n'est peut-être pas souhaitable), en vertu d'une certaine interprétation de l'histoire qui ne sort pas de nulle part, qui porte avec elle un certain projet et qui peut servir certains intérêts. Du coup je me suis juste permis (peut-être au risque de prendre trop de libertés) de donner une compréhension différente des choses, parce que clairement la tradition politique et philosophique est le plus souvent nourrie de certains préjugés qui ressortent du platonisme ou de ses variantes (bien entendu je simplifie, je ne souhaite pas nier l'histoire et les différences en ramenant tout au platonisme comme s'il avait toujours été le même, comme s'il n'y avait eu que du platonisme et que c'était la pensée de Platon qui avait été réalisée ou reprise telle quelle). J'aurais trouvé plus intéressant de confronter deux points de vue opposés et non pas complémentaires, tout simplement parce qu'il y a plusieurs façons de penser la démocratie et pour la philosophie de s'y rapporter. Enfin, j'essaie, même si c'est peut-être avec un autre biais idéologique (ce qui est un risque, bien que je ne sache pas très bien où me situer, sinon dans la défense critique de la démocratie en suivant aussi bien Castoriadis que Lefort, Bouveresse, Finley ou même Popper - ce qui, on l'admettra, n'est pas la même chose que de reprendre l'opinion commune consistant à prendre la supériorité de la démocratie actuelle comme allant de soi - et que je ne justifie ni l'ordre établi ni une domination quelconque), de critiquer certains préjugés comme si les propos de Strauss, par exemple, étaient une opinion dont on pourrait partir pour aller plus loin. Or je crois qu'il y a quelque chose comme une réaction primaire ou première qu'on pourrait appeler une "doxa platonicienne" qui fait qu'on traite la démocratie avec mépris, tout simplement parce qu'elle fait peur - ce qui est le cas avec les conservateurs, les staliniens ou maoïstes, les fascistes, et même les populistes, qui refusent le conflit, la difficulté, et sont toujours animés par un besoin d'ordre, de sécurité, d'identité, etc. Ce qui est compréhensible, puisqu'on commence toujours par être "platonicien" en philosophie ou dans la vie. Moi-même j'ai mis du temps à vaincre mes peurs, à accepter des choses par responsabilité et qui ne me plaisaient pas. J'ai mis du temps à accepter ce qui me semblait fondé et à refuser mon penchant premier plus platonicien ou nietzschéen de droite. Par ailleurs, je ne pense pas que la seule alternative soit entre une responsabilité qui se moque en un sens de la démocratie et l'irresponsabilité du partisan de la démocratie, comme s'il n'y avait d'un côté la position de surplomb du philosophe qui détient la Vérité et de l'autre côté le monde des opinions qui nous mènerait à la perdition. Il y a d'autres façons de penser l'enjeu que représente la démocratie, d'autres façons d'envisager ce régime (qui n'est pas réductible à la démocratie libérale, qui elle me semble très critiquable mais pas pour automatiquement la remplacer par un régime non-démocratique, comme on a trop tendance à le penser) et d'autres façons de concevoir la responsabilité et le rapport entre philosophie et démocratie (qui sont toutefois à penser sous d'autres figures : comme le philosophe qui reprend l'enseignement des sophistes parce qu'il préfère le réel à l'idéal, la contradiction au système illusoire, et comme la démocratie directe ou participative ; qu'on opposera à la démocratie libérale, quoiqu'il faille peut-être se demander si on la conserve et ce qu'il faut en changer, ou si l'on doit s'en contenter contre toute réaction de type romantique, et au platonicien ou au sophiste de type nietzschéen, individualiste qui rejette la démocratie pour des motifs semblables à ceux des platoniciens - alors même qu'il aurait pu penser la démocratie autrement, comme un régime tragique et favorable à l'autonomie à partir du moment où elle permet la critique).
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    JimmyB

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  JimmyB le Jeu 31 Oct 2013 - 13:59

    La démocratie instaure, comme base la constituant, le principe d'égalité. En pratique cela peut sembler saugrenu, tant les inégalités sociales et économiques sont manifestes. 
    Cependant, s'il y a bien quelque chose que tout le monde possède en droit et que l'égalité préserve, c'est la liberté d'expression. C'est un principe moral louable, mais qui possède un inconvénient majeur : plus la liberté d'expression est acceptée, revendiquée et imposée, et plus le contenu de ce qui est exprimé s'uniformise. Plus simplement, si tout le monde a le droit de s'exprimer sur n'importe quel sujet de manière égale, alors comment savoir qui est le plus pertinent ? Compliqué, puisque cela engendre comme conséquence première un relativisme exacerbé qui conduit à un "chacun son avis" qui fait froid dans le dos.

    Du coup, tout ce qui est factuel ou qui fonctionne du moins selon la vérification de preuves n'est pas atteint. Et encore on pourrait en discuter. Mais toute discipline ou sujet fonctionnant sur l'argumentation et la logique devient finalement un maëlstrom de lieux communs, de poncifs et de clichés avec comme conclusion que "si l'on n'est pas d'accord l'on peut quand même chacun avoir raison". Combien ont pu entendre dans le langage commun que Monsieur Dupont suivait "sa philosophie" en faisant ses courses le dimanche ou pour quelque autre acte dénué d'intérêt, quel qu'il soit ?
    La philosophie est dès lors devenue une discipline où tout le monde peut donner son avis, puisque chaque individu s'en voit accorder le droit. Tout le monde peut lire un livre de philosophie et dire n'importe quoi sur l'auteur puisque l'autodidacte possède la même légitimité que celui qui a écouté son professeur et travaillé dur. Ainsi tout le monde peut parler de philosophie de la même manière que tout le monde peut voter. De même si chacun a le droit de voter, acte le plus citoyen existant en démocratie alors les autres actes sont de facto possibles selon la logique commune. Il est d'ailleurs surprenant d'être davantage remis en cause lorsqu'on a fait des études dans un domaine par ceux qui n'en ont pas fait et qui en discutent pourtant.

    J'ai fait personnellement l'expérience de ceci sur un autre forum, littéraire celui-ci, sur Wittgenstein, où je me retrouvais être contredit et dédaigné par des personnes qui lui faisaient dire le contraire de ce que Wittgenstein souhaitait signifier. La conclusion de ces autodidactes confirmés fut que Wittgenstein ne pensait pas ce qu'il disait et qu'il était un défenseur de la métaphysique.

    Pour conclure, la démocratie telle qu'elle fonctionne en Occident actuellement, c'est la mise en avant des croyances et des opinions où finalement chaque raisonnement est une opinion qui ne concerne que celui qui l'appuie. L'argument est du coup mis de côté, et finalement à quoi bon réfléchir puisqu'une bêtise possède autant de poids si ce n'est plus ? Un nivellement par le bas qui fait son chemin dans l'instruction publique de plus en plus décadente, dans un retour du religieux ou dans des domaines tels que le paranormal qui sont des secteurs plus faciles à appréhender puisqu'aucune rigueur n'est nécessaire. 

    L'expertise disparaît, on peut le remarquer quand un philosophe est mis au ban par un journaliste, un économiste par un conseiller de pôle emploi. On peut le remarquer lorsque l'on met, à l'instar de BFM, l'avis de Léonarda sur le même plan que la déclaration du Président de la République.

    Je ne suis pas anti-démocrate, loin de là. Simplement la philosophie a trouvé son apogée lors de périodes troubles où justement peu de personnes pouvaient s'exprimer, par exemple lorsque le régime politique était oppresseur où qu'un dogme moral était imposé. La démocratie ne possède pas ces qualités de manière à ce que tout le monde les ressente.
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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Euterpe le Jeu 31 Oct 2013 - 15:00

    @Silentio a écrit:Je pense que l'on peut poser la question de la relation entre philosophie et démocratie en montrant qu'elle est problématique, que leur entente ne va pas de soi, sans toutefois aller jusqu'à les opposer dès le début comme si l'un des termes devait emporter notre adhésion, comme s'il fallait choisir [...]. Or choisir l'un des termes c'est faire comme si le problème n'existait pas [...]. [...]. J'aurais trouvé plus intéressant de confronter deux points de vue opposés et non pas complémentaires [...]. [...]. Par ailleurs, je ne pense pas que la seule alternative soit entre une responsabilité qui se moque en un sens de la démocratie et l'irresponsabilité du partisan de la démocratie
    Ça équivaut à invalider la question soulevée par Kthun. Le choix de termes opposés permet justement de passer en revue les positions possibles. Vous dites, en outre, préférer confronter deux points de vue opposés plutôt que complémentaires, après avoir estimé qu'il valait mieux soulever la question sans opposer philosophie et démocratie.

    @Silentio a écrit:Vous savez très bien que choisir Strauss ce n'est pas neutre
    Strauss n'est pas neutre, nuance (comme aucun philosophe ne l'est). Choisir Strauss face à Schinz, c'est forcément poser une question neutre, puisqu'elle oppose terme à terme l'une et l'autre position. La symétrie de l'opposition est un gage de neutralité. Les participants sont donc invités à choisir, en dernière instance, pas immédiatement. Avant, il y a tout un cheminement de pensée à parcourir.

    @Silentio a écrit:Or je crois qu'il y a quelque chose comme une réaction primaire ou première qu'on pourrait appeler une "doxa platonicienne" qui fait qu'on traite la démocratie avec mépris, tout simplement parce qu'elle fait peur
    Je ne comprends pas cette remarque. Je ne vois pas comment on peut la défendre.

    @JimmyB a écrit:J'ai fait personnellement l'expérience de ceci sur un autre forum, littéraire celui-ci, sur Wittgenstein, où je me retrouvais être contredit et dédaigné par des personnes qui lui faisaient dire le contraire de ce que Wittgenstein souhaitait signifier. La conclusion de ces autodidactes confirmés fut que Wittgenstein ne pensait pas ce qu'il disait et qu'il était un défenseur de la métaphysique.
    Finkielkraut a été victime de la même chose (procès d'intention, etc.), dans l'émission de Ruquier. Un scandale. La direction de France Télévision devrait licencier Aymeric Caron. C'est au-delà de la "faute grave", ce qui s'est produit. Je résume l'argument du bourreau bien pensant : Il faut lire entre les lignes (i. e., pas la peine de lire), or entre les lignes on peut lire blanc sur blanc une évidence : Finkielkraut est raciste, islamophobe... Le philosophe (qui ferait mieux de choisir les émissions où il accepte de se rendre), pratiquant l'éthique de responsabilité en l'occurrence, tombé face à un dogme démocratique, tel un fétu de paille. L'ignorance qui donne des leçons de savoir et de savoir-vivre, quel buzz !


    Dernière édition par Euterpe le Jeu 31 Oct 2013 - 15:08, édité 1 fois

    Silentio

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Jeu 31 Oct 2013 - 15:06

    @JimmyB a écrit:La philosophie est dès lors devenue une discipline où tout le monde peut donner son avis, puisque chaque individu s'en voit accorder le droit.
    C'est faux, cette discipline étant pratiquée en privé ou à l'université, tandis qu'elle est toujours absente du reste de la société. La situation ne change pas, pour le coup, de celle de l'Antiquité. On prétend à un savoir dont on ignore tout, voilà tout. Mais la pensée reste égale à elle-même, c'est-à-dire réservée à un nombre réservé d'individus - peu importe que la culture et l'éducation se soit "démocratisées". On fait le même usage des connaissances et du discours, on observe toujours la même répartition entre philosophes et non-philosophes. Simplement, on observe aujourd'hui des gens qui sont reconnus comme philosophes par le public (cf. les philosophes médiatiques) et qui légitiment en retour des conduites convenues. On en reste au sophiste de bas étage qui n'est là que pour plaire et vendre son pseudo-savoir.
    @JimmyB a écrit:Tout le monde peut lire un livre de philosophie et dire n'importe quoi sur l'auteur puisque l'autodidacte possède la même légitimité que celui qui a écouté son professeur et travaillé dur.
    Mais l'autodidacte, à partir du moment où il lit par lui-même les auteurs, n'est pas condamné à son ignorance. S'il est de bonne volonté il sera enseigné par ces auteurs et les respectera. Je suis un exemple, pour une bonne part, d'autodidacte en philosophie. Cependant, je ne me prétends pas philosophe puisque je pense, contrairement à beaucoup peut-être, demeurer ignorant. Et dans ce cas, c'est tout aussi bien dû à mes lectures qu'à mon éducation, ce qui est à prendre en compte (puisqu'effectivement l'égalité a beau être de droit, et c'est merveilleux, elle ne pourra jamais l'être dans les faits, bien heureusement, si bien qu'il y aura toujours des disparités et des groupes sociaux plus enclins à l'étude de la philosophie parce que détenteurs de plus forts capitaux culturels). La démocratie offre plus de possibilités d'accès à la culture et permet une éducation pour tous, ce qui ne signifie pas que tout doit être idéal. Sinon nous serions tous philosophes et il n'y aurait plus besoin de combattre des opinions inexistantes, ce qui serait endiguer la philosophie qui a toujours besoin de son autre. Pseudo-démocrates et anti-démocrates partageraient donc toujours les mêmes préjugés en jugeant d'après l'idéal, comme si l'alternative était d'avoir tout ou rien.
    @JimmyB a écrit:Tout le monde peut lire un livre de philosophie et dire n'importe quoi sur l'auteur puisque l'autodidacte possède la même légitimité que celui qui a écouté son professeur et travaillé dur.
    La chose politique ne peut se résumer à un savoir d'expert en tant que l'action peut porter sur des événements inattendus et que les décisions n'entraînent pas toujours les conséquences prévues. La théorie que vous pouvez connaître assez bien peut ne vous donner que peu de compréhension réelle de la pratique. Mais si vous avez raison, il faut aussi savoir ce que l'on veut : un libéralisme qui éloigne de la politique ou un modèle où chacun s'intéresse suffisamment à la chose politique pour s'informer correctement. Dans cette dernière situation, il serait bien de former un peu plus les individus à la citoyenneté, à la politique. Enfin, la plupart des gens ne sont pas des autodidactes, ils ont juste des opinions. Très peu lisent.
    @JimmyB a écrit:J'ai fait personnellement l'expérience de ceci sur un autre forum, littéraire celui-ci, sur Wittgenstein, où je me retrouvais être contredit et dédaigné par des personnes qui lui faisaient dire le contraire de ce que Wittgenstein souhaitait signifier. La conclusion de ces autodidactes confirmés fut que Wittgenstein ne pensait pas ce qu'il disait et qu'il était un défenseur de la métaphysique.
    C'est dommage, seulement on ne peut forcer un âne à boire... Mieux vaut laisser ces personnes dans leur ignorance si, sous couvert d'ouverture, elles sont d'emblée dogmatiques. Pourquoi discuter avec ceux qui n'acceptent pas les règles de la discussion qui sont à la base de la philosophie ? Malheureusement, le philosophe sera souvent déçu par ceux qu'il rencontre et se retrouvera impuissant face aux autres. En même temps je me suis souvent rendu compte, dans les échanges réels, qu'il ne fallait pas se fermer aux autres pour cela. Il arrive qu'on attende trop d'eux, qu'on soit méprisant, alors qu'ils ont des choses intéressantes à dire au philosophe et qu'il peut, lui, remettre un peu en ordre.
    @JimmyB a écrit:Pour conclure, la démocratie telle qu'elle fonctionne en Occident actuellement, c'est la mise en avant des croyances et des opinions où finalement chaque raisonnement est une opinion qui ne concerne que celui qui l'appuie. L'argument est du coup mis de côté, et finalement à quoi bon réfléchir puisqu'une bêtise possède autant de poids si ce n'est plus ? Un nivellement par le bas qui fait son chemin dans l'instruction publique de plus en plus décadente, dans un retour du religieux ou dans des domaines tels que le paranormal qui sont des secteurs plus faciles à appréhender puisqu'aucune rigueur n'est nécessaire.
    C'est vrai. Mais tout n'est pas si désespéré. Un contrôle de l'information est possible, un retour sur ce qui est dit. C'est ce qui se passe avec les polémiques relayées par les médias. Les journaux peuvent contribuer à l'analyse et à fonder ou infonder les propos, par exemple.
    @JimmyB a écrit:L'expertise disparaît, on peut le remarquer quand un philosophe est mis au ban par un journaliste, un économiste par un conseiller de pôle emploi. On peut le remarquer lorsque l'on met, à l'instar de BFM, l'avis de Léonarda sur le même plan que la déclaration du Président de la République.
    Cela dépend des cas, certaines personnes qui n'ont pas le titre d'expert ont aussi des connaissances réelles, une analyse à partager, et elles peuvent enrichir le propos général par la discussion. Et regardez les économistes : ils sont divisés entre eux, chacun clame avoir raison.
    @JimmyB a écrit:Je ne suis pas anti-démocrate, loin de là. Simplement la philosophie a trouvé son apogée lors de périodes troubles où justement peu de personnes pouvaient s'exprimer, par exemple lorsque le régime politique était oppresseur où qu'un dogme moral était imposé. La démocratie ne possède pas ces qualités de manière à ce que tout le monde les ressente.
    Je suis d'accord, mais justement la démocratie est censée être une crise permanente et non la fin de l'histoire. Mais est-ce le cas avec la démocratie libérale justement ? De plus, est-ce que tout le monde a vocation à être philosophe et est-ce que l'on peut vraiment préférer l'essor de la philosophie à celle d'un régime de liberté ? Qu'est-ce qui prime ? Reste que vous-même ne semblez pas accepter cette alternative. Elle est trop lourde de conséquences. Et ce serait croire que les deux ne peuvent coexister... A quelles conditions cette coexistence est-elle possible et comment s'accommode-t-on du réel ? Est-ce même grave de constater que la réalité n'est pas l'idéal ?


    Je crois que je vais abandonner là, Euterpe. J'ai dit un certain nombre de bêtises et j'ai l'esprit embrouillé. Je ne devrais pas me permettre d'intervenir à la manière de l'autodidacte.
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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  JimmyB le Jeu 31 Oct 2013 - 16:20

    @silentio a écrit:C'est faux, cette discipline étant pratiquée en privé ou à l'université, tandis qu'elle est toujours absente du reste de la société. La situation ne change pas, pour le coup, de celle de l'Antiquité. On prétend à un savoir dont on ignore tout, voilà tout. Mais la pensée reste égale à elle-même, c'est-à-dire réservée à un nombre réservé d'individus - peu importe que la culture et l'éducation se soit "démocratisées". On fait le même usage des connaissances et du discours, on observe toujours la même répartition entre philosophes et non-philosophes. Simplement, on observe aujourd'hui des gens qui sont reconnus comme philosophes par le public (cf. les philosophes médiatiques) et qui légitiment en retour des conduites convenues. On en reste au sophiste de bas étage qui n'est là que pour plaire et vendre son pseudo-savoir.
    Historiquement déjà l'on ne peut vous donner raison. Et pour cause, l'alphabétisation de la population n'était pas la même avant la fin de la seconde guerre mondiale qu'elle ne l'est actuellement. Le livre est donc un vecteur plus diffusé et davantage répandu. D'un point de vue logique je n'ai déjà pas tort. Ensuite vous ne m'avez pas compris, je disais que la démocratie permettait l'avènement de l'opinion au détriment de la réflexion et que par là même la philosophie devenait une discipline fourre-tout où tout le monde, dès lors que ce tout le monde donne son avis, pense faire de la philosophie. Je ne dis pas qu'il faut l'accepter, ni que votre argument est faux je ne fais qu'un constat de ce qui est pensé et établi. La philosophie n'est pas privée, elle est vendue à la Fnac ou disponible en bibliothèque. C'est justement cela qui est un problème : tout le monde peut se l'approprier et la déformer.
    Le sophiste de bas étage est aussi important, voire davantage que le philosophe.

    Pour le reste de vos remarques vous répondez à côté si je puis dire. Je fais juste le constat qui est que la démocratie et l'égalité qui en résulte garantissant une liberté d'expression ont pour conséquence le fait que celui qui sait ne vaut pas mieux que celui qui ne sait pas. Vous pouvez ne pas être d'accord avec ce principe, il n'empêche que c'est ce qui existe et finalement quand un préjugé est majoritaire il vaut mieux qu'un argument minoritaire. C'est le mal le plus profond de la démocratie.

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Jeu 31 Oct 2013 - 18:29

    @JimmyB a écrit:Et pour cause, l'alphabétisation de la population n'était pas la même avant la fin de la seconde guerre mondiale qu'elle ne l'est actuellement. Le livre est donc un vecteur plus diffusé et davantage répandu.
    Pourtant d'un autre côté la situation est semblable puisque cette diffusion ne rend pas plus philosophe. C'est d'ailleurs ce que vous déplorez. Il est paradoxal de voir s'étendre la culture et de constater qu'elle laisse la masse dans l'opinion, parce que penser, ou apprendre à penser, n'est pas la même chose que de lire un livre. Et certes, la philosophie est devenue plus populaire, mais est-ce vraiment de la philosophie ?
    @JimmyB a écrit:je disais que la démocratie permettait l'avènement de l'opinion au détriment de la réflexion et que par là même la philosophie devenait une discipline fourre-tout où tout le monde, dès lors que ce tout le monde donne son avis, pense faire de la philosophie.
    Est-ce si grave quand dans d'autres sociétés on ne peut que répéter des dogmes ? Cela dit, je suis d'accord, la démocratie peut sacraliser l'opinion. Mais encore une fois : où pratique-t-on la philosophie ? Est-ce qu'il suffit de lire le dernier Onfray pour faire de la philosophie ? Est-ce parce qu'on croit faire de la philosophie, qu'on revendique une expertise, qu'il s'agit de philosophie ? Ou faut-il au contraire dénoncer cette fausse philosophie et rappeler ce qu'est elle : une forme déguisée de l'opinion qui nuit à la philosophie.
    @JimmyB a écrit:La philosophie n'est pas privée, elle est vendue à la Fnac ou disponible en bibliothèque. C'est justement cela qui est un problème : tout le monde peut se l'approprier et la déformer.
    La lecture et la réflexion sont privées. Je ne vois pas comment on pourrait philosopher en grande surface. Et que de mauvais livres soient vendus n'empêche pas que certains lecteurs passent à des choses plus sérieuses ensuite. J'imagine d'ailleurs que vous avez été bien content de pouvoir profiter de l'offre de certains magasins pour vous mettre à la philosophie. Il y a toujours un risque de voir un mauvais usage de la philosophie, mais la disponibilité des livres en magasin permet d'autres usages.
    @JimmyB a écrit:Le sophiste de bas étage est aussi important, voire davantage que le philosophe.
    Appelons un chat un chat et ne laissons pas croire qu'il s'agit d'un représentant de la philosophie. Soyons critique au lieu de constater que la philosophie se réduirait à cela, quand il ne s'agit pas, en réalité, de philosophie.
    @JimmyB a écrit:Pour le reste de vos remarques vous répondez à côté si je puis dire. Je fais juste le constat qui est que la démocratie et l'égalité qui en résulte garantissant une liberté d'expression ont pour conséquence le fait que celui qui sait ne vaut pas mieux que celui qui ne sait pas. Vous pouvez ne pas être d'accord avec ce principe, il n'empêche que c'est ce qui existe et finalement quand un préjugé est majoritaire il vaut mieux qu'un argument minoritaire. C'est le mal le plus profond de la démocratie.
    J'ai du mal à situer concrètement cette pratique. De quelles discussions s'agit-il ? Pensez-vous aux débats télévisés ? Ou aux échanges informels entre personnes privées ? Ou encore aux discussions sur Internet ? A moins qu'il ne s'agisse de la philosophie de bistrot, lieu où il serait ennuyant d'être trop sérieux ? Pensez-vous aux débats politiques ?
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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  JimmyB le Jeu 31 Oct 2013 - 19:27

    @Silentio a écrit:Pourtant d'un autre côté la situation est semblable puisque cette diffusion ne rend pas plus philosophe. C'est d'ailleurs ce que vous déplorez. Il est paradoxal de voir s'étendre la culture et de constater qu'elle laisse la masse dans l'opinion, parce que penser, ou apprendre à penser, n'est pas la même chose que de lire un livre. Et certes, la philosophie est devenue plus populaire, mais est-ce vraiment de la philosophie ? 
    Mais c'est justement cela le problème, qu'il y ait un tel brassage de croyances et une telle uniformisation des valeurs, un renoncement à la hiérarchie des idées qui occasionne le fait que plus personne ne prenne la peine de dire ce qui est et surtout ce que ce n'est pas.

    @Silentio a écrit:Est-ce si grave quand dans d'autres sociétés on ne peut que répéter des dogmes ? Cela dit, je suis d'accord, la démocratie peut sacraliser l'opinion. Mais encore une fois : où pratique-t-on la philosophie ? Est-ce qu'il suffit de lire le dernier Onfray pour faire de la philosophie ? Est-ce parce qu'on croit faire de la philosophie, qu'on revendique une expertise, qu'il s'agit de philosophie ? Ou faut-il au contraire dénoncer cette fausse philosophie et rappeler ce qu'est elle : une forme déguisée de l'opinion qui nuit à la philosophie. 
    Eh bien justement, je pense, et l'histoire le montre d'une certaine façon, qu'une société liberticide ou inégalitaire quant à la liberté d'expression permet l'élaboration d'une pensée intellectuelle ayant pour but de résister au dogme.

    @Silentio a écrit:La lecture et la réflexion sont privées. Je ne vois pas comment on pourrait philosopher en grande surface. Et que de mauvais livres soient vendus n'empêche pas que certains lecteurs passent à des choses plus sérieuses ensuite. J'imagine d'ailleurs que vous avez été bien content de pouvoir profiter de l'offre de certains magasins pour vous mettre à la philosophie. Il y a toujours un risque de voir un mauvais usage de la philosophie, mais la disponibilité des livres en magasin permet d'autres usages. 
    Ce qui n'a pas grand lien avec ce dont il était question. On évoquait la diffusion de la philosophie, vous étiez en train de nier qu'elle était davantage diffusée qu'auparavant, je prétendais le contraire. Voir Hume à la Fnac par exemple démontre qu'on peut le lire, mais le lire sans guide, sans professeur le rend obscur. Le souci est que celui dont le jugement est obscurci ira jusqu'à remettre en cause le professeur qui lui indiquera les erreurs d'interprétation. Expérience personnelle et conséquence logique : l'opinion-reine uniformise les compétences.

    @Silentio a écrit:J'ai du mal à situer concrètement cette pratique. De quelles discussions s'agit-il ? Pensez-vous aux débats télévisés ? Ou aux échanges informels entre personnes privées ? Ou encore aux discussions sur Internet ? A moins qu'il ne s'agisse de la philosophie de bistrot, lieu où il serait ennuyant d'être trop sérieux ? Pensez-vous aux débats politiques ? 
    J'évoquais la société en général. Je prends un exemple sur une connaissance infondée, majoritaire aux États-Unis qui pourtant a été dénoncée par certains intellectuels comme Chomsky en vain. Pour 63% des Américains la France est un pays traditionnellement musulman (sondage de 2005). Chomsky a pu dire tout ce qu'il voulait, il a été ridiculisé notamment par des politiques républicains.
    Autre exemple : le créationnisme qui, malgré les appels à la pédagogie des scientifiques, devient majoritairement l'idée établie pour expliquer l'origine de l'homme aux États-Unis toujours.

    Croyance majoritaire contre argument minoritaire. Comme quoi il faut bien des experts, mais surtout une hiérarchie des compétences sur des domaines donnés.

    @Silentio a écrit:Je voulais simplement montrer que l'expert n'est pas infaillible et qu'il ne peut vouloir monopoliser la vérité, en tant qu'il ne saurait se confronter à la prise de décision pour agir, les experts pouvant s'accorder sur des diagnostics et proposant des solutions très opposées. Cela dit, la voix de l'expert est importante, mais il doit rester ce qu'il est : un conseiller qui peut orienter le débat par ses idées, en donnant une cohérence à une situation pour qu'elle devienne intelligible, et dont les acteurs politiques (élus, citoyens) s'emparent (ce sont eux qui évaluent les mesures à prendre suivant ce qu'ils considèrent comme bon ou non pour la société).
    C'est bien cela le souci, on est désormais dans une société où l'expérience fait nécessairement foi, et où le théoricien n'ayant pas connu ce dont il parle de plein fouet, devient dédaigné. 
    Il n'y a qu'à voir les différents débats publics sur les routes en Aquitaine ou la LGV méditérranéene.

    Silentio

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Ven 1 Nov 2013 - 16:40

    @JimmyB a écrit:Mais c'est justement cela le problème, qu'il y ait un tel brassage de croyances et une telle uniformisation des valeurs, un renoncement à la hiérarchie des idées qui occasionne le fait que plus personne ne prenne la peine de dire ce qui est et surtout ce que ce n'est pas.
    Je suis d'accord sur l'existence de ce problème, mais je ne vois pas tellement comment on pourrait faire autrement. Les philosophes, par exemple, et les intellectuels en général, sont là pour cela. Ils ont leurs lieux d'expression. Mais ils ne peuvent forcer quiconque à accepter leurs idées, du fait qu'eux-mêmes, de toute façon, s'opposent entre eux. Ils ne détiennent pas la vérité, au mieux ils formulent mieux que d'autres des problèmes, élucident des situations en les rendant cohérentes, proposent des thèses ou hypothèses à discuter et se basent le plus possible sur des faits objectifs. Ils sont comme les experts dont je parlais (ils en sont une autre sorte, puisque je pensais auparavant à des experts comme les économistes), et ont une fonction de conseiller. Il est vrai qu'auparavant, il y a même seulement quelques décennies, l'intellectuel avait une voix plus forte, son discours faisait autorité. En même temps, l'époque, comme maintenant, était très idéologisée, et je me demande si le philosophe a vraiment jamais eu une véritable influence, du moins directe, sur les individus. Le problème, dans un régime qui permet la liberté, qui passe nécessairement par la pluralité et son expression dans le conflit des idées, c'est qu'on ne s'écoute pas. On ne veut pas entendre l'autre dans sa différence, pour ce qu'il peut nous apporter. On refuse ce qui nous déplaît, comme si ce qui nous déplaisait était forcément faux. Et effectivement cela manifeste une forme de subjectivisme triomphant qui sape les fondements de l'autorité. Mais ce qu'on voit souvent c'est aussi, notamment dans le débat politique, que ces préférences que nous avons sont toujours justifiées par une théorie et qu'on s'accroche à elle. Si bien qu'il n'y a jamais de remise en cause de soi-même. Donc, d'une certaine manière, il me semble que le phénomène reste le même suivant les époques en tant que c'est l'opinion qui s'impose et que peu de personnes écoutent véritablement la voix discordante, notamment celle de l'intellectuel (sauf si cela va dans leur sens). Le seul apport du libéralisme c'est que ces autorités ne sont plus des maîtres, il n'y a donc pas de dogme explicite ni officiel à relayer, et qu'il est toujours possible d'exprimer une différence et de la prendre en compte pour se désentraver de notre propre ignorance ou du dogme que l'on soutient (souvent inconsciemment), ce qui aurait un effet critique. Mais peut-être pourrait-on dire qu'il y avait un prix à payer en sortant d'un état de minorité (le dogme religieux, monarchique) : le risque de retomber dans un autre état de minorité naissant de la prétention à se croire libre sans effort, parce que la loi le dit. On va croire que l'on peut tout dire et que l'on n'est pas responsable des propos tenus. Mais alors on est toujours dans la situation que décrivait Platon : il y a toujours de l'opinion, relayant des dogmes, et des hommes soi-disant libres qui prétendent détenir un savoir et qui en réalité ignorent leur propre ignorance. Je donne tout à fait raison à Platon sur ce point-là. Et je trouve cela déplorable, bien entendu, car il faut se battre contre l'opinion. Je rappelle juste que cette vérité est universelle, du moins valable dans toutes les sociétés occidentales depuis l'invention de la philosophie (qui est coextensive de la démocratie à l'origine). L'opinion et le dogme ne sont pas l'apanage de la démocratie libérale. Et c'est très bien que la philosophie soit en difficulté, c'est ce qui la fait vivre et la rend nécessaire. Elle n'a pas vocation à devenir une sorte de prêtrise. Et on publie tous les jours des textes qui nous mettent en garde contre les travers de notre époque, qui font des intellectuels la conscience de notre temps. Le seul problème, à mon avis, c'est plutôt que ces voix n'ont pas de force en tant qu'il y a une multiplication sans fin de médias, une trop importante production d'œuvres, etc. La parole est noyée dans un flux d'informations qui sont toutes mises sur le même plan. Si bien que ce sont toujours les mêmes milieux qui connaissent ou pratiquent la philosophie, milieux qui ne sont pas exempts de préjugés "de classe", et qu'on aura un public soumis à l'influence des médias, achetant ce qu'on lui dit d'acheter, avalant des opinions qui peuvent être les siennes mais décuplées.
    @JimmyB a écrit:Eh bien justement, je pense, et l'histoire le montre d'une certaine façon, qu'une société liberticide ou inégalitaire quant à la liberté d'expression permet l'élaboration d'une pensée intellectuelle ayant pour but de résister au dogme.
    Il y a autant de constructions intellectuelles que d'idoles aujourd'hui. En même temps je demande si elles ne sont pas un moindre mal quand on compare notre société à un régime totalitaire ou autoritaire ou encore théocratique.
    @JimmyB a écrit:On évoquait la diffusion de la philosophie, vous étiez en train de nier qu'elle était davantage diffusée qu'auparavant, je prétendais le contraire.
    Non, je ne nie pas que les ouvrages de philosophie se vendent plus, se diffusent, etc., je disais, et c'est une nuance importante, que la pensée philosophique ne se diffuse pas. Autrement dit : ce n'est pas parce que la philosophie se diffuse (comme objet de consommation) qu'il y a nécessairement plus de philosophes ou de penseurs, de gens éclairés. Il y en a sûrement un peu plus, puisque les études supérieures se sont elles aussi démocratisées, mais on observe que si la culture s'est démocratisée, si on est plus intelligent, il reste que cela ne rend pas plus philosophe. Tout simplement parce que l'éducation mise avant tout sur des compétences techniques. Il y a aussi que les gens n'ont pas tous le temps de lire, puisqu'ils travaillent, et s'ils lisent (ce qui chez les jeunes devient rare) ils le font avec des romans légers et courts. Donc, encore une fois, je dis que la situation est la même qu'avant : la philosophie est réservée à certains, toujours un petit nombre, et il y a toujours de l'opinion. Rêver d'une extension de la philosophie est bien joli, mais c'est peut-être un peu trop idéaliste. Et pour amener quelqu'un à la philosophie je crois qu'il faut, déjà comme le disait Platon, un naturel philosophe. Cela concerne donc peu de monde, un peu comme la sensibilité du poète. Pour autant, je ne voudrais pas par là justifier la situation de fait, au contraire les philosophes doivent se battre encore et toujours. Le problème, comme je l'ai dit plus haut, c'est qu'ils sont peut-être de moins en moins audibles, cantonnés à certains milieux, certains publics aussi, et que les seuls à apparaître dans les médias ne sont que des marchands de tapis qui sont où ils sont parce que cela profite économiquement à toute une industrie.
    @JimmyB a écrit:Le souci est que celui dont le jugement est obscurci ira jusqu'à remettre en cause le professeur qui lui indiquera les erreurs d'interprétation.
    Il faut bien oser commettre des erreurs pour progresser. Mais ce n'est pas la même chose que d'imposer son ignorance aux autres. Or, pour ma part, je n'ai jamais vu un étudiant vouloir faire la leçon à un professeur. Les seules fois où j'ai entendu des préjugés, des réticences infondées face au discours du professeur, c'est quand les étudiants réagissaient à chaud, sans chercher à comprendre ce qu'on leur disait et sans avoir idée, en réalité, de ce dont il était parlé. Ils n'avaient pas lu les auteurs et opposaient à des idées a priori déplaisantes, parce que remettant en question leurs habitudes, des discours préformatés (comme si ce qu'on leur disait pouvait tout et n'importe quoi). J'ai remarqué que ceux qui disent n'importe quoi n'ont aucune culture véritable, c'est-à-dire aucun savoir, ils ne lisent pas les auteurs qu'ils critiquent. Ou alors ils lisent des livres d'une facilité déconcertante (dans le procédé j'entends, pas dans la compréhension) qui leur permettent (sans qu'ils aient tout compris et cernent les enjeux - mais cela leur est égal) d'avoir un avis destructeur (qui a l'effet de les valoriser eux-mêmes et qui s'accompagne d'une soumission à leur gourou dont l'obscurité les ravit).
    @JimmyB a écrit:Expérience personnelle et conséquence logique : l'opinion-reine uniformise les compétences.
     
    Mais vous savez, pour en revenir aux experts, qu'avec la division des tâches et la spécialisation il apparaît de plus en plus que des gens très intelligents ont un savoir immense dans un seul domaine et ignorent tout du reste, ce qui ne les empêche pas de croire pouvoir donner leur avis sur tout.
    @JimmyB a écrit:J'évoquais la société en général. Je prends un exemple sur une connaissance infondée, majoritaire aux États-Unis qui pourtant a été dénoncée par certains intellectuels comme Chomsky en vain. Pour 63% des Américains la France est un pays traditionnellement musulman (sondage de 2005). Chomsky a pu dire tout ce qu'il voulait, il a été ridiculisé notamment par des politiques républicains.
    Autre exemple : le créationnisme qui, malgré les appels à la pédagogie des scientifiques, devient majoritairement l'idée établie pour expliquer l'origine de l'homme aux États-Unis toujours.

    Croyance majoritaire contre argument minoritaire. Comme quoi il faut bien des experts, mais surtout une hiérarchie des compétences sur des domaines donnés.
    C'est catastrophique d'en arriver là, c'est sûr. Mais je me répète : certes, les partisans de la démocratie s'illusionnent, par exemple en parlant de progrès (mais je crois qu'on partage tous plus ou moins une sorte d'idéologie bourgeoise, nous vivons dans une société bourgeoise, cf. Ellul), mais la situation, même si on peut justement vouloir qu'elle se soit améliorée, n'est pas si dissemblable que celle d'Ancien régime. Il y avait un dogme officiel cette fois, dont la critique était punie de mort. Et un Spinoza avait beau dire, même à ses pairs, qu'il ne s'agissait pas de la vérité, le philosophe en est resté impuissant. Aujourd'hui c'est la même chose, sauf qu'on ne risque plus grand chose. Cependant, il est vrai qu'on dit tout et son contraire, mais il y a aussi une judiciarisation de plus en plus importante et une réaction moralisatrice (qui peut dire aussi n'importe quoi et qui est souvent hypocrite et bête) aussi bien à gauche qu'à droite. J'ai surtout l'impression que c'est un problème d'éducation et pas tellement (ou pas directement) de démocratie ou de philosophie. A mon avis les médias sont fautifs, il faut d'ailleurs voir comment ils imprègnent de bêtise les jeunes dits de quartiers.
    @JimmyB a écrit:C'est bien cela le souci, on est désormais dans une société où l'expérience fait nécessairement foi, et où le théoricien n'ayant pas connu ce dont il parle de plein fouet, devient dédaigné.
    C'est vrai, ou alors c'est l'émotion qui règne. Mais est-ce qu'on refuse l'expert ? Je crois au contraire qu'on en demande, même si on se méfie des élites, des technocrates. On demande paradoxalement de la liberté et de la sécurité, on veut de la maîtrise, un savoir tout fait, un avenir déjà tracé, des remèdes à la crise et pas d'incertitude. Je pense aussi que des émissions comme celle d'Yves Calvi ont beaucoup de succès (et vous savez, de toute façon, que la France vieillit, donc en fait la grande majorité de la population a encore quelque savoir-vivre, ce qui ne l'empêche pas d'avoir son avis sur tout, souvent en tant que "contribuable" !).
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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Euterpe le Ven 1 Nov 2013 - 18:22

    Kthun a écrit:Le philosophe peut-il envisager, au moyen de l'ésotérisme, une éthique de la conviction lorsqu'il s'adresse au second public ?
    Il semble que oui dans la mesure où, dans son cas, cela n'équivaut pas, dans le même temps, à renoncer à une éthique de la responsabilité.

    Kthun a écrit:le développement de la pensée philosophique est-il compromis ou bien, au contraire, favorisé ?
    On pourrait considérer que la philosophie, ne vivant que d'être contrariée, dispose d'une occasion historique ; autrement dit certains individus qui pratiquent la philosophie dans une adversité qui ne se présente certes pas sous des dehors aussi dangereux qu'autrefois, mais qui est devenue d'autant plus omniprésente qu'elle ne s'incarne pas dans des institutions, des fonctions ou des rôles, ces individus ont l'occasion favorable de philosopher ; selon une éthique de la responsabilité, puisqu'on aurait du mal à concevoir une philosophie qui ne soit pas conséquentialiste ;  selon une éthique de la conviction également, parce qu'il importe d'être un résistant (je reprends ici le terme qu'Ortega applique aux libéraux), donc en partie "conservateur", or il est probable qu'à l'exception des VIe, VIIe et VIIIe siècles, il n'a jamais été aussi essentiel de conserver le travail de la civilisation occidentale, parce que la connaissance n'est pas loin de disparaître.

    @Silentio a écrit:il faut se battre contre l'opinion.
    Contre l'opinion qui se mêle de philosophie, pour ce qui nous concerne ici. Pour le reste, l'opinion est essentielle.


    Dernière édition par Euterpe le Ven 29 Juil 2016 - 2:25, édité 1 fois

    Silentio

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Ven 1 Nov 2013 - 21:29

    Est-ce qu'il n'y a pas aussi une philosophie qui se mêle d'opinion ? Prenons Finkielkraut comme exemple (puisque vous en parliez plus haut). Son diagnostic est juste, ses critiques (du progressisme, du relativisme, de la modernité) aussi. Mais quand il essaie de l'expliquer, en général (car je n'ai pas lu son dernier livre et ne peux pas voir la vidéo que vous avez postée, j'utilise mon téléphone portable comme modem - je parlerai donc de ses idées d'après ses interventions publiques ou médiatiques), il me semble faire preuve d'un simplisme (par exemple critiquer le cosmopolitisme parce que voir des kebabs dans la rue ne nous fait plus nous sentir "chez nous" : sorte de subjectivisme romantique, mélancolique, qui ne peut accepter que le réel change et qui n'interroge pas ces sentiments premiers que ce discours sert plutôt à relayer, comme si les émotions du bon français avaient la force d'un argument) qui le mène de plus en plus à se radicaliser, à perdre en subtilité et malheureusement à faire le jeu du populisme d'extrême droite (et franchement on ne me fera pas croire que la droitisation de la vie politique est subversive, que le discours qui prétend combattre la "bonne conscience de gauche" n'est pas en réalité une bonne partie de ce qui flotte dans l'air du temps - au fond, c'est un discours très conventionnel et répandu, le politiquement correct du moment qui se cache lui-même en prétextant que le politiquement correct c'est l'autre, et qui a beaucoup de succès puisque la crise fait peur en nous plongeant dans une situation de précarité intenable, discours idéologique en plus qui prétend monopoliser le "réel" ; ajoutons à cela un gouvernement socialiste lamentable qui aide la réaction, si bien qu'on a pu faire passer une contre-révolution pour un Printemps français : on se raccroche alors à des chimères, à un passé idéalisé, à des mythes même si on ne sait pas définir ce qu'est l'identité, comme si notre histoire, la grande Histoire des grands hommes, n'était pas le fruit d'évolutions, de ruptures, de rencontres, d'anonymes, etc., comme si l'histoire de notre pays n'était pas aussi celle de l'universalisme né des Lumières et de la Révolution française ; or il semble que même Finkielkraut, de ce que j'en ai compris, en vienne à transformer sa critique en une arme politique pour un retour à un ordre qui ne peut plus exister et à employer des auteurs clairement contre-révolutionnaires ; or moi qui ait souvent défendu Finkielkraut j'ai l'impression que je ne peux plus le faire, qu'il n'est plus du tout ambigu, et je n'ai pourtant pas envie qu'il devienne, même malgré lui, l'idéologue du Front National et qu'il permette à ce parti de minables de monopoliser les questions cruciales qu'il pose, de la même manière que je crains de voir ce parti et la mentalité qui l'accompagne devenir la mentalité ambiante parce qu'il serait le seul à pouvoir capter les inquiétudes, alors qu'en fait c'est un parti d'habiles rhétoriciens qui, bien heureusement, ne pourront jamais réaliser leur programme). Comme si ce qui l'obsédait le menait à ne plus pouvoir être mesuré, comme s'il cédait au mal de l'époque qu'il dénonce pourtant. Ce qui le mène à laisser la philosophie servir une idéologie ou à devenir une idéologie, une théorie, une caution intellectuelle, une autorité faisant référence pour une ligne politique qui joue beaucoup sur l'affect, les croyances, la peur, le besoin de sécurité, etc. Mais, bien évidemment, c'est toujours le gauchiste qui a tort ! ;) Cela dit, il y a au moins deux limites à ce que je dénonce : on pourra toujours trouver un auteur de gauche qui fait subir le même travers à la philosophie (ce qui est normal, la droite n'a pas du tout le monopole de la bêtise) ; il est normal qu'un philosophe puisse aussi s'engager et prendre la parole comme citoyen, ce qui soulève néanmoins le problème wébérien de la distinction entre deux éthiques, deux registres de discours.

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Ven 1 Nov 2013 - 22:25

    Est-ce qu'on ne confond pas démocratie et ochlocratie (même si ce que nous critiquons ici se place plus au niveau social que politique) ? Et aussi : est-ce que ce sont vraiment les individus qu'il faut critiquer, comme s'ils étaient vraiment si libres que cela, comme ils croient l'être, ou leur conformisme n'est-il pas le résultat objectif de structures sociales ? Et est-ce que cela est vraiment imputable (exclusivement) à la démocratie (à supposer qu'on soit dans une démocratie) ?
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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Kthun le Sam 2 Nov 2013 - 2:36

    Silentio, vous parlez des différentes choses que recouvre le terme "démocratie". Or, vous ne mentionnez pas l'existence de la social-démocratie (correspondant à ce qui est visé par Schinz, à savoir la "démocratie sociale" pour reprendre sa propre terminologie).

    Vous défendez la thèse que "X" (appelons-le ainsi pour éviter, dans la mesure du possible, l'influence que pourrait provoquer le nom de cet individu sur nos sentiments) qui, depuis plusieurs décennies, à l'aide des philosophes - qu'il vulgarise - du passé régale son auditoire et ses lecteurs (peut-être même qu'il se paie le luxe d'en "émanciper" quelques-uns au passage) en leur apprenant à mieux vivre voire à jouir de la vie (quand il ne flatte pas les passions anticléricales après avoir courageusement fustigé les riches et le monde de la finance) n'est pas un "philosophe" malgré le fait que la majorité lui prête ce titre. Au nom de quoi ne serait-il pas philosophe ? Il serait infidèle, dit-on, dans une certaine mesure, aux philosophes qu'il convoque. Les thuriféraires de X pourraient rétorquer que ce ne sont que des peccadilles, que ce sont des tourments de rats de bibliothèques ; mieux vaut préférer l'esprit à la lettre : "la vie" en premier, les philosophes en dernier. Au nom de quoi, en me faisant l'avocat du diable, ne pourrait-il pas être considéré sérieusement comme un philosophe ? Après tout, le philosophe (tributaire des structures sociales) varie en fonction du contexte politique, économique, social. D'aucuns prétendent que l'université donne le ton, en décrétant ce que doit être la philosophie à un instant t donné. Néanmoins vous dites qu'il n'existe pas nécessairement d'équivalence entre le "philosophe universitaire" et le philosophe digne de ce nom. Auquel cas, comment définir le philosophe (en partant du principe qu'il diffère et de l'expert et de l'intellectuel, que le philosophe ne soit pas absorbé par ces derniers) ?

    Le philosophe (bien sous tous rapports, qui n'a pas le droit au qualificatif d'idéologue, par exemple Habermas) est-il celui qui défend de manière "critique" (pour reprendre votre expression) la démocratie ? De la même manière qu'il existait, fut une époque pas si éloignée, un marxisme sophistiqué (ésotérique) pour un public restreint et un marxisme vulgaire pour le grand public : pouvons-nous dire, actuellement, que la ligne de démarcation se situe entre le démocrate raffiné et le démocrate vulgaire ?

    @Euterpe a écrit:
    Kthun a écrit:le développement de la pensée philosophique est-il compromis ou bien, au contraire, favorisé ?
    On pourrait considérer que la philosophie, ne vivant que d'être contrariée, dispose d'une occasion historique ; autrement dit certains individus qui pratiquent la philosophie dans une adversité qui ne se présente certes pas sous des dehors aussi dangereux qu'autrefois, mais qui est devenue d'autant plus omniprésente qu'elle ne s'incarne pas dans des institutions, des fonctions ou des rôles, ces individus ont l'occasion favorable de philosopher ; selon une éthique de la responsabilité, puisqu'on aurait du mal à concevoir une philosophie qui ne soit pas conséquentialiste ;  selon une éthique de la conviction également, parce qu'il importe d'être un résistant (je reprends ici le terme qu'Ortega applique aux libéraux), donc en partie "conservateur", or il est probable qu'à l'exception des VIe, VIIe et VIIIe siècles, il n'a jamais été aussi essentiel de conserver le travail de la civilisation occidentale, parce que la connaissance n'est pas loin de disparaître.
    Pourquoi la connaissance n'est-elle pas loin de disparaître (nous pouvons en faire un autre fil, si vous le souhaitez, au cas où cela nous mènerait hors des sentiers battus du sujet) ?
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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Vangelis le Sam 2 Nov 2013 - 11:05

    @Euterpe a écrit:Finkielkraut a été victime de la même chose (procès d'intention, etc.), dans l'émission de Ruquier. Un scandale.
    Pourtant Natacha Polony a bien expliqué que chez une personne maîtrisant la langue et la pensée, il n'y avait pas à lire entre les lignes. Et Ruquier de la reprendre en lui disant qu'elle disait une grosse ânerie, car ce serait justement chez ceux qui n'ont pas cette maîtrise que leur écrit serait le reflet exact de leur pensée… C'est consternant. Et l'on ne voit pas Polony reprendre son patron, ou alors il y a eu coupure au montage. Il n'y a pas que Caron qui devrait s'abstenir, Ruquier devrait aussi se contenter de commenter les potins.

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Sam 2 Nov 2013 - 13:14

    Kthun a écrit:Silentio, vous parlez des différentes choses que recouvre le terme "démocratie".
    Oui, hélas, de manière bien chaotique, entre fièvre militante et fièvre grippale (deux maladies que je subis). :| J'espère au moins contribuer à votre recherche en apportant un point de vue différent qui peut servir à la contradiction et à complexifier les choses puisque le réel est plus compliqué et touffu que ce qu'on peut en dire. Au risque de perdre en clarté. Mais au moins il faut savoir de quoi on parle, à partir de quoi et d'où, tenter de définir la démocratie dans sa pluralité (théorique et pratique).
    Kthun a écrit:Or, vous ne mentionnez pas l'existence de la social-démocratie (correspondant à ce qui est visé par Schinz, à savoir la "démocratie sociale" pour reprendre sa propre terminologie).
    En quoi la distingueriez-vous de la démocratie libérale ? N'en est-elle pas qu'une variante ? Est-elle autre chose ? Qu'est-ce que cela change ?
    Kthun a écrit:peut-être même qu'il se paie le luxe d'en "émanciper" quelques-uns au passage
    Certainement, et ce serait très bien. Peut-être notre philosophe mystérieux de Normandie est-il devenu un passage obligé, un passeur sur la barque duquel on peut rester seulement un temps ou non, passeur qui peut, comme d'autres, mener à renoncer à la philosophie, à se jeter en elle ou à rester auprès du maître. Ce que je critique ce sont plutôt le fait de faire miroiter une connaissance facile de la philosophie, sans trop demander d'efforts au lecteur (qui croyant comprendre les choses et reconnaissant dans l'enseignement du philosophe ce qu'il pense déjà ne sera peut-être jamais vraiment critique), et l'espèce de sectarisme qui entoure le philosophe devenu phénomène médiatique et gourou, c'est-à-dire, pour le dire avec Kant, un directeur de conscience.
    Kthun a écrit:Au nom de quoi ne serait-il pas philosophe ?
    La question de la définition de ce qu'est le philosophe est problématique, c'est vrai, d'autant plus que sa figure change, comme vous le soulignez, selon les sociétés et l'histoire. S'il n'y a pas d'essence du philosophe à proprement parler, il faut se tourner vers sa reconnaissance : qui fait le philosophe ? Les médias, le public, les éditeurs, l'homme qui s'autoproclame philosophe ? Un peu tout cela ? Oui, sûrement. Mais on peut toutefois avancer quelques arguments, comme j'ai pu le faire ici et là à plusieurs reprises, pour critiquer certaines stratégies discursives et avancer qu'au moins il ne s'agit que d'un philosophe médiocre, ou qui jouit d'une importance qui ne correspond pas à ses qualités réelles, et qu'il n'est au pire qu'un sophiste (au sens péjoratif du terme). Ou bien l'on peut dire : ce n'est qu'un historien de la philosophie, un essayiste, il a du succès mais ce succès ne fait ni sa qualité ni son originalité et son importance dans la pensée. Faisons-en un philosophe si vous voulez (si le philosophe, maintenant, n'est qu'un professeur ou un écrivain qui parle de philosophie), mais alors distinguons à nouveau : ce n'est pas un penseur. A-t-il introduit par son travail de nouveaux concepts, de nouvelles problématiques fondamentales, etc. ? Certains critères objectifs permettent de distinguer les philosophes entre eux, même si on a renoncé à toute définition de ce qu'est le philosophe (parce qu'il y a autant de définitions que de philosophies ou même de philosophes, bien qu'ils soient tous mis, dans le même temps, dans le même sac par la société). Je ne prétends pas vous avoir répondu, parce que je ne l'ai pas fait, je ne sais pas si je le peux. Mais au moins vous m'obligez à nuancer. Ajoutons à cela, tout de même, que je disqualifie un prétendu philosophe quand, faisant preuve d'orgueil et revendiquant la critique, il ne fait que flatter l'opinion et avancer le conformisme : or vous savez très bien, et il suffit juste d'un peu de recul pour cela, que le philosophe que vous mentionnez, loin d'ailleurs de faire preuve d'une méthode qui l'honore, ne fait que répéter des choses convenues ou justifier les conduites de son public petit-bourgeois qui l'acclame justement pour cela en se sentant justifié dans son existence et libéré du poids de toute mauvaise conscience, c'est-à-dire de toute auto-critique que devrait permettre la philosophie... ou la psychanalyse (et tout cela est malheureusement fait au nom de la critique). (Il me semble donc qu'un philosophe digne de ce nom sait faire preuve d'auto-réflexivité, il revient sur ce qu'il fait, sur ce qu'il dit, par exemple pour se corriger, peut-être parce qu'il prend le discours philosophique au sérieux et qu'il se sent responsable de ses propos.)
    Kthun a écrit:Auquel cas, comment définir le philosophe (en partant du principe qu'il diffère et de l'expert et de l'intellectuel, que le philosophe ne soit pas absorbé par ces derniers) ?
    Je ne sais pas. Mais en me souvenant des débats télévisés où j'ai pu voir des philosophes médiatiques prendre parti, sans trop argumenter, comme les autres interlocuteurs, je peux dire que je fais la différence entre ceux qui veulent réfuter et ceux qui savent être réfutés. Au fond, c'est peut-être une question d'attitude, d'ethos. Or je ne constate pas que notre philosophe "Mc Chose-en-soi, aka X" fasse preuve d'honnêteté intellectuelle, d'ouverture, d'auto-critique, de retenue, de prudence, de doute, etc. Il outrepasse souvent l'argumentation pour utiliser ses théories et son statut dans la polémique où il ne s'agit que de se défendre lui, de se valoriser. Or comme le disait à peu près Deleuze, plus la pensée est pauvre et plus le "penseur" prend de l'importance. C'est cela aussi, je pense, qui ne sert pas la philosophie. A la limite, le philosophe n'est plus qu'une marque, un prétexte pour servir je ne sais quels intérêts, il est passé tout entier dans l'adjectif "médiatique". C'est du spectacle. Je peux vous dire que cela se sent tout de suite que ce n'est pas la même chose, pas le même monde, quand on assiste aux séminaires ou cours de Pierre Manent, Jacques Bouveresse ou même Quentin Meillassoux. Ils maîtrisent ce dont ils parlent, font vraiment réfléchir, sans être pédants (Pierre Manent a quelque chose de Woody Allen, aussi bien physiquement que dans son humour), ils sont modérés, argumentent, etc. Bien entendu ils exercent dans des lieux dédiés à leur activité et n'ont pas le même public. Ils ne sont pas là pour imposer leur vérité ou séduire, ce ne sont pas des destructeurs mais des constructeurs, ce qui ne les empêche pas de se livrer à la critique la plus incisive et la plus intelligente. Seraient-ils différents s'ils ne vivaient que par le biais de la télévision ?
    Kthun a écrit:Le philosophe (bien sous tous rapports, qui n'a pas le droit au qualificatif d'idéologue, par exemple Habermas) est-il celui qui défend de manière "critique" (pour reprendre votre expression) la démocratie ? De la même manière qu'il existait, fut une époque pas si éloignée, un marxisme sophistiqué (ésotérique) pour un public restreint et un marxisme vulgaire pour le grand public : pouvons-nous dire, actuellement, que la ligne de démarcation se situe entre le démocrate raffiné et le démocrate vulgaire ?
    Il est difficile aujourd'hui de défendre autre chose que la démocratie, ou alors on est un auteur sulfureux et cantonné à un public en particulier. Je pense par exemple à Alain Badiou (qui, bien qu'il soit médiatique, est tout de même un très grand philosophe, et un bien meilleur orateur que certains qui n'ont pas à leur actif un travail qui leur permettrait vraiment de prétendre au rang qui leur a été conféré - et je dis cela en n'étant pas du tout convaincu par la politique de Badiou). Après je pense que la marque d'un penseur, ou de l'honnêteté intellectuelle, c'est la nuance, donc la critique qui ne soit pas restrictive au point de se fermer à d'autres interprétations du réel. On ne peut pas sérieusement voir le monde tout en noir ou tout en blanc. Vous-même n'êtes pas contre la démocratie, je suppose, et vous vous souciez tellement d'elle que vous acceptez d'en comprendre le fonctionnement et de voir ce qui la menace de l'intérieur. Et vous êtes d'abord soucieux d'exactitude, de probité. Vous ne souhaitez pas plaquer vos désirs, vos préjugés sur la réalité pour la façonner à votre image, pour vous donner à vous-même raison. Quant à moi, je peux être en désaccord avec certains auteurs conservateurs sur les solutions ou les conséquences de leur pensée, il reste que je ne saurais penser sans eux, parce que penser, critiquer, c'est se confronter à soi-même et c'est prendre conscience que beaucoup de choses nous dépassent. C'est pourquoi je distingue deux attitudes dont une consiste au fond en une forme de dogmatisme (même s'il se donne d'autres airs) et l'autre en un recueillement critique des opinions et des arguments (avec en vue un souci d'objectivité qui implique faillibilité et responsabilité). Quant à l'existence de deux niveaux de discours, correspondant à deux catégories sociales, cela existe sûrement. Mais pour reprendre ce que je voulais dire à JimmyB : je ne suis pas certain que cela communique beaucoup et, au fond, même si le citoyen lambda peut lire tel ou tel auteur, pour se conforter dans son jugement par exemple, il reste qu'on s'ouvre peu à l'autre et que les philosophes sont peu écoutés. Je ne pense pas qu'il y ait un déclin de civilisation qu'on pourrait juger d'après cela, car notre situation n'est pas tellement différente de celle d'autres époques. Même aux alentours de Mai 68 on écoutait et connaissait moins Althusser ou Sartre (qui était moqué par les militants purs et durs) que le PCF, alors même que c'était une époque de mandarinat, de maîtres intellectuels qui faisaient, du moins dans les cercles intellectuels, autorité. (Tout cela me fait penser que j'aimerais lire les travaux du sociologue Louis Pinto sur la philosophie et la place du philosophe). Je ne cautionne pas pour autant la bêtise. En même temps, je ne sais pas si le surplus de théorie ne serait pas un frein à l'action des masses (dont vit la politique). En tout cas une chose est sûre : la version vulgaire de la démocratie qui est défendue mène malheureusement au populisme et menace donc la "démocratie" (même imparfaite) de l'intérieur et les masses restent sourdes aux théories critiques, peut-être parce que ces dernières semblent déconnectées du réel, ne pas offrir de prise sur lui. Et qui a le temps de lire ces théories ? Qui peut savoir qu'il vaut mieux lire Strauss et Arendt qu'un philosophe à l'identité malheureuse (qui d'ailleurs avait raison de citer Castoriadis à un moment pour dire qu'il ne fallait pas avoir honte de défendre nos valeurs) et qu'il est influencé par eux ? Et quitte à aller dans l'autre sens, je fais confiance à l'intelligence de bon nombre de citoyens, surtout s'ils ne sont pas des militants purs et durs, pour avoir quelque bon sens et quelques connaissances (même si le bon sens, en réalité, ne va pas de soi), parce que les jeunes qui lisent un peu, par exemple, ont lu Orwell, Bourdieu, et quelques autres auteurs qui leur permettent de ne pas tout prendre naïvement. (Et il faut avouer que les intellectuels, bien souvent, sont ceux qui ont le moins le sens du réel, du pratique...)
    Kthun a écrit:Pourquoi la connaissance n'est-elle pas loin de disparaître (nous pouvons en faire un autre fil, si vous le souhaitez, au cas où cela nous mènerait hors des sentiers battus du sujet) ?
    Parce qu'on ne sait plus lire et que notre rapport au savoir est en train de changer complètement ? Bien plus qu'avec le codex, le savoir passe de notre tête aux écrans devant nous. Il est donc illimité, en réserve, mais nous n'avons plus de mémoire et surtout nous consommons tellement d'informations, qui souvent sont mises sur le même plan, que nous ne savons plus juger, critiquer, penser. Il n'y a plus d'autonomie, seulement de la technique. Nous sommes vides, évidés, et dépendants de la machine. Ce qui d'ailleurs fausse tout notre rapport au monde (nous devenons de grands enfants).

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Dienekes le Dim 3 Nov 2013 - 16:43

    @Silentio a écrit:Parce qu'on ne sait plus lire et que notre rapport au savoir est en train de changer complètement ? Bien plus qu'avec le codex, le savoir passe de notre tête aux écrans devant nous. Il est donc illimité, en réserve, mais nous n'avons plus de mémoire et surtout nous consommons tellement d'informations, qui souvent sont mises sur le même plan, que nous ne savons plus juger, critiquer, penser. Il n'y a plus d'autonomie, seulement de la technique. Nous sommes vides, évidés, et dépendants de la machine. Ce qui d'ailleurs fausse tout notre rapport au monde (nous devenons de grands enfants).
    N’êtes-vous pas en train de noircir le tableau ? Le savoir ne peut pas passer de notre tête aux écrans, car le savoir correspond justement aux connaissances acquises. Ce qui se trouve sur les écrans est, au mieux, de l’information et, la plupart du temps, de simples données. J’entends information dans le sens où ces données ont été dotées d’une forme qui les rend utilisables dans le cadre d’une problématique particulière.
     
    Les données et les informations sont aujourd’hui largement accessibles et je ne vois aucune raison de nous en plaindre. Que certains fassent le raccourci entre l’accès à ces données et l’information, voire même entre l’information et le savoir, c’est dommage pour ces personnes, mais ça n’entrave pas ceux et celles qui travaillent réellement à l’acquisition d’un savoir. Les personnes qui s’illusionnent maintenant d’un « savoir » qu’elles n’ont pas acquis s’illusionnaient avant d’idées reçues provenant de bien d’autres sources.
     
    Des signes de disparition de la connaissance seraient probablement à rechercher dans une diminution du nombre de chercheurs, d’universités, de publications de qualité, de découvertes… Mais cela ne me semble pas être le cas.

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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Silentio le Dim 10 Nov 2013 - 13:21

    J'ai enfin vu la vidéo avec Finkielkraut chez Ruquier. Il est en fait assez nuancé et intelligible. Mais je ne comprends pas son attachement viscéral au mythe de la nation. Comme si le seul vivre-ensemble, la seule communauté politique était la nation. Or on a aussi fait des choses horribles en son nom... Et elle demeure aussi mystérieuse et vide que la notion d'identité. Le problème de la France ne vient pas de là, c'est surtout qu'elle est écrasée par son histoire et ne sait pas comment agir dans un monde qui se dessine devant elle et qu'elle ne comprend pas. Elle voit toutes ses illusions sur elles-mêmes s'effondrer et peine à se réinventer. Pourquoi ne pas se méfier de tous les idéaux, dont d'ailleurs les conséquences historiques ont été désastreuses, et ne pas plutôt bâtir une confiance en soi en profitant du mouvement historique, pourquoi ne pas inventer au lieu de s'auto-flageller (comme si l'histoire était une Chute à expier et qu'on avait perdu le Paradis : ce qui est vrai en un sens, mais il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de Paradis sur terre, et donc aucune perte à racheter) ?

    D'ailleurs, soit dit, en passant, cette question est aussi intellectuelle et déconnectée du réel que la problématique soulevée par Finkielkraut : le Français voit bien qu'il y a une crise, que ses acquis partent en fumée, que son chez soi et la sécurité qu'il lui apporte sont menacés. Mais la première menace qu'il subit au quotidien concerne l'emploi salarié, le chômage. La question identitaire n'est qu'un fantasme pour donner forme à son malaise et l'expulser via des figures de bouc-émissaire. Il est d'ailleurs plus facile de s'en prendre à une personne physiquement ou à un groupe social (religieux, politique, etc.) que de lutter contre ce grand criminel invisible qui nous échappe toujours, le capitalisme.  

    Quant à la civilisation menacée, il faut regarder les chiffres, l'immigration ne nous mène aucunement vers un "grand remplacement" (pour parler comme Renaud Camus). Qui vient en France par exemple ? Surtout des Européens et des étudiants. La réalité subjective s'oppose à la réalité factuelle.

    De plus, je trouve bizarre la façon dont Finkielkraut avoue se défausser de sa responsabilité à l'égard de la réception de ses idées, de même pour la façon qu'il a de commencer par esquiver la question, d'une grande importance, sur son rapport au Front National. Il a beau dire qu'il s'en distingue, les idées demeurent semblables. Et quand on veut détruire la soi-disant "bien-pensance", on fait aussi le jeu d'un parti en mettant à mal ses ennemis qui incarnent, intelligemment ou non, une forme de vigilance démocratique. Quant à l'argument ad hitlerum, Finkielkraut le remplace par l'argument ad bien-pensance. Monopolisant la "réalité", il semble ne pas pouvoir être critiqué. Toute critique est forcément illégitime, un malentendu, etc. Aymeric Caron n'a peut-être pas lu correctement le livre, mais il exprime des craintes légitimes, me semble-t-il, c'est-à-dire qu'il interroge la portée, dans l'espace public, de l'œuvre qui n'est pas réductible à ce qu'elle est mais est aussi un acte politique avec des répercussions dans la société. Quant à "lire entre les lignes", pourquoi pas avec un straussien ?

    Je ne comprends pas non plus pourquoi croire que l'homme peut prendre son destin en main s'oppose à toute idée d'héritage. Hériter ce n'est pas rester figé, c'est faire vivre ce dont on hérite, porter au présent ce que le passé nous offre. Et si la crétinisation de la jeunesse est vraie, portée par une idéologie qui dépasse la seule gauche, qui a plus à voir avec la société bourgeoise, je ne vois pas que le passé soit oublié : il suffit de voir comment les Français et le marketing s'emparent de Proust, Camus, etc., qui sont célébrés d'une manière folle, d'ailleurs dans une sorte de revendication, surtout en temps de crise, de la grandeur fantasmée de la culture française (qui vit de son propre pessimisme, de ses lamentations et s'ouvre peu à la littérature étrangère). Enfin, le "processus d'égalisation des valeurs" n'est-il pas moins le fait de la démocratie que celui du capitalisme qui transforme l'individu en individu-roi, c'est-à-dire en consommateur qui revendique ses droits de consommateur ?

    C'est cela qu'est devenue la société : un système de prestations de services, un grand marché où tout est fait autour du consommateur, un échange aveugle de valeurs, etc. La culture s'est démocratisée pour embrasser la logique du marché. L'individu est une abstraction née du libéralisme économique. Le problème de la globalisation, avec toutes ses conséquences (uniformisation culturelle, immigration, menace de la souveraineté, alors que dans le même temps les États n'ont jamais été aussi puissants, du moins en matière sécuritaire, technicisation, etc.), est le fait d'une logique économique. Et l'attaque des conséquences ou des symptômes ne change rien à la maladie elle-même. Cela dit, je ne pense pas que le multiculturalisme soit mauvais parce qu'il serait le fruit de ce libéralisme fou. La logique marchande et la politique communautaire peuvent marcher main dans la main, et cela ne signifie aucunement un projet d'émancipation qui les soutiendrait. On a au contraire affaire à la privatisation, au repli sur la sphère privée. C'est le contraire de la démocratie, du moins si l'on pense que la démocratie n'est pas le libéralisme particulier qu'on connaît. Du coup, pour autant que je partage les critiques de Finkielkraut, je ne vois pas du tout que le problème vienne du manque de sentiment national : parce que d'une part la plupart des gens ont plutôt tendance à croire spontanément à un ordre quasi-naturel, allant de soi, où les idoles de l'État, de la nation, etc., ont le dessus, et parce que le manque de responsabilité et de souci de l'appartenance à la chose commune n'est pas une cause, mais une conséquence d'autre chose qui met paradoxalement à mal la politique. Le libéralisme sépare politique et citoyens. Le mythe de la nation est peut-être une idéologie pour asseoir la légitimité du pouvoir tout en maintenant les citoyens à l'écart, invités à jouir de leur pseudo-liberté en privé (l'État s'occupe d'eux, les protège et se nourrit de la puissance qu'ils peuvent lui apporter via les ressources produites). Finalement, la privatisation fait le jeu des différents pouvoirs par le conformisme qu'elle entraîne ou soutient.
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    Kthun
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    Re: La démocratie est-elle propice au développement de la pensée philosophique ?

    Message  Kthun le Mer 27 Nov 2013 - 1:22

    @Silentio a écrit:
    Kthun a écrit:Or, vous ne mentionnez pas l'existence de la social-démocratie (correspondant à ce qui est visé par Schinz, à savoir la "démocratie sociale" pour reprendre sa propre terminologie).
    En quoi la distingueriez-vous de la démocratie libérale ? N'en est-elle pas qu'une variante ? Est-elle autre chose ? Qu'est-ce que cela change ?
    Pour bien faire comprendre cette opposition : la démocratie libérale correspondrait, en m'inspirant de Humboldt, à un régime politique au sein duquel l'État se voit limité à ses fonctions régaliennes : défense du territoire, sécurité intérieure, sûreté des personnes et réparation lorsque les droits d'autrui sont lésés. La démocratie sociale, quant à elle, aurait pour dessein le bien-être des individus, justifiant l'intervention de l’État dans toutes les sphères de la société.

    @Silentio a écrit: [...] et l'espèce de sectarisme qui entoure le philosophe devenu phénomène médiatique et gourou, c'est-à-dire, pour le dire avec Kant, un directeur de conscience.
    Pour être tout à fait juste : le béotien aussi, en tant qu'observateur extérieur, pourrait avoir l'impression d'assister à une scène dans laquelle l'auditoire écoute religieusement un oracle à travers lequel s'exprime la divinité Espace Public.

    @Silentio a écrit:Ou bien l'on peut dire : ce n'est qu'un historien de la philosophie, un essayiste, il a du succès mais ce succès ne fait ni sa qualité ni son originalité et son importance dans la pensée. Faisons-en un philosophe si vous voulez (si le philosophe, maintenant, n'est qu'un professeur ou un écrivain qui parle de philosophie), mais alors distinguons à nouveau : ce n'est pas un penseur. A-t-il introduit par son travail de nouveaux concepts, de nouvelles problématiques fondamentales, etc. ?
    Justement, à titre d'hypothèse, peut-on être autre chose, aujourd'hui, qu'un historien de la philosophie (le point de vue adopté, l'érudition, le talent et l'intelligence de l'analyse contribuant à sa valeur et reconnaissance, ce pour quoi au premier chef il est implicitement reconnu, même sans détenir ce titre) ? Si oui, la différence entre X et Manent correspondrait à la séparation entre l'historien de la philosophie vulgaire et l'historien de la philosophie savante. Il serait également vrai que, indépendamment du mérite de ce type d'historien, le développement de la pensée philosophique ne serait guère favorisé ; même si la postérité en retiendra probablement quelque chose, mais seulement en tant qu'historien de la philosophie et reflet d'une époque.

    @Silentio a écrit:Ce que je critique ce sont plutôt le fait de faire miroiter une connaissance facile de la philosophie, sans trop demander d'efforts au lecteur [...]. Bien entendu ils [Manent et Meillassoux] exercent dans des lieux dédiés à leur activité et n'ont pas le même public. [...] En tout cas une chose est sûre : la version vulgaire de la démocratie qui est défendue mène malheureusement au populisme et menace donc la "démocratie" (même imparfaite) de l'intérieur et les masses restent sourdes aux théories critiques, peut-être parce que ces dernières semblent déconnectées du réel, ne pas offrir de prise sur lui. Et qui a le temps de lire ces théories ? Qui peut savoir qu'il vaut mieux lire Strauss et Arendt qu'un philosophe à l'identité malheureuse (qui d'ailleurs avait raison de citer Castoriadis à un moment pour dire qu'il ne fallait pas avoir honte de défendre nos valeurs) et qu'il est influencé par eux ?
    Votre effort, louable, de ménager la chèvre et le chou révèle néanmoins que vous ne pouvez pas ne pas différencier, discriminer, hiérarchiser (le philosophe, le sophiste, le penseur, le philosophe digne de ce nom, cortège qui défile inlassablement) comme tout un chacun. Au demeurant, pour partir de votre définition du philosophe en fonction de son public il s'avère nécessaire, pour que ce dernier puisse l'apprécier à sa juste valeur, qu'il fasse preuve d'un certain goût et d'auto-discipline en fournissant quelque effort intellectuel (afin de déchiffrer les propos de notre philosophe), ennemi de l'accessibilité donc de la facilité ; il y aurait donc une barrière - résistant au flot des multitudes - à franchir (qui ne signifie pas pour autant qu'elle soit infranchissable) avant d'accéder à cet espace réduit constituant un luxe. Strauss et Arendt, des philosophes du passé, seraient-ils supérieurs, par le développement de leur pensée, à ceux du présent ? Récusez-vous, non le droit de philosopher, mais le droit à philosopher ? D'aucuns, indignés, diraient que vous êtes pris en flagrant délit d'élitisme.

    Je soumets cet article, irénique, de Pascal Engel sur le rapport entre démocratie et philosophe qui a pour vocation la vérité : http://revueagone.revues.org/959

      La date/heure actuelle est Sam 18 Nov 2017 - 22:33