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    Qu'est-ce que la dialectique ?

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    romulus

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    Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  romulus le Lun 22 Juil 2013 - 21:55

    La dialectique est-elle une théorie visant le développement, le mouvement de la pensée ? Ou bien est-ce aussi une théorie visant le développement du monde (la nature et la société) ?

    JouaZar

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  JouaZar le Mer 24 Juil 2013 - 23:43

    De la définition du mot "dialectique"

    Au sens premier, au sens grec du terme, la dialectique est une méthode de discussion qui a été popularisée par les dialogues de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. Elle sert à rechercher la vérité par le dialogue, ce qui la distingue de la rhétorique, dont le but est de convaincre (même éventuellement d'une proposition fausse). [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] la réduira cependant au niveau du discours probable : un dialogue permet seulement de débattre de quelques opinions et écarte ainsi les questions trop simples (il n’y aurait pas contradiction) ou trop compliquées (la réponse ne serait pas spontanée). La dialectique combat donc essentiellement les erreurs provenant de ce qu’un mot est employé pour un autre. Au-dessus d'elle, il y aura l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (démonstration "logico-mathématique") et la métaphysique (l'étude de l’Être en tant qu’Être).

    Chez [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (puis chez [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]), la dialectique devient le développement de l'esprit et de la réalité selon, en simplifiant trop, le mouvement thèse, antithèse, synthèse (la double négation comme création originale et non comme retour à l'affirmation initiale). La pensée est ; et l'être est pensable. Par exemple, la Révolution française est une négation de l'aristocratie qui s'achève, au sens hégélien de la dialectique, dans le Sacre de l'empereur Napoléon. En ironisant à peine, cela revient à dire que le monde est dialectique parce que le monde est spirituel (en tant que réalisation de l'esprit dans l'histoire).

    Tout dépend donc de savoir dans quel courant de pensée l'on veut s'inscrire ou ne pas s'inscrire. Ceci étant dit, le langage (sans même parler de la pensée) est un outil pour transformer le monde : si on lui applique la méthode dialectique, on utilise bien la dialectique pour agir sur le monde. Par exemple, la physique de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] est contredite par la physique d'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], mais elle sert toujours à construire des maisons : une modélisation imparfaite peut suffire pour agir intelligemment. Si l'on accorde à [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] que "la vie veut l'illusion", la dialectique hégélienne peut aussi être vue comme une illusion "utile" ; - ou inversement comme une illusion "nuisible", à laquelle on pourrait opposer une affirmation active : nous aurions là une mentalité d'esclave (la négation trouvant sa source dans le ressentiment) contre une mentalité d'indépendant (l'affirmation trouvant sa source dans la joie).

    En fait, beaucoup de problèmes philosophiques ne sont que des problèmes de langage, d'accord ou de désaccord sur le sens des mots et sur les présupposés implicites de leur emploi (sur les prénotions nécessaires à cette définition-là de tel exprimable), ce qui nous renvoie à la dialectique au sens platonicien.

    romulus

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  romulus le Jeu 25 Juil 2013 - 17:02

    Mais après Marx, comme cause du mouvement et du développement du monde, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] s'appuie sur les contradictions internes du réel (le moteur de l'histoire), pas sur l'idéalisme et la métaphysique, n'est-ce pas ?

    JouaZar

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    Absoluité de l'esprit ou illusion du sens ?

    Message  JouaZar le Jeu 25 Juil 2013 - 22:39

    Si l'on croit que le mouvement thèse-antithèse-synthèse est le summum de la pensée et que la nature, dans son intelligence concrète, suit le même mouvement, le matérialisme dialectique se sacralise lui-même comme méthode universelle en identifiant la pensée et l'être. Si l'on croit que la pensée n'est qu'un instrument, il est amusant de voir comment l'homme projette ses illusions sur la nature (à commencer par la notion d'être).
    Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral (1873) a écrit:En quelque coin écarté de l'univers répandu dans le flamboiement d'innombrables systèmes solaires, il y eut une fois une étoile sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de l' « histoire universelle » : mais ce ne fut qu'une minute. A peine quelques soupirs de la nature et l'étoile se congela, les animaux intelligents durent mourir.
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    Euterpe

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Sam 6 Aoû 2016 - 18:24

    Pour faire suite à l'excellent exposé de JouaZar :

    D'abord, la dialectique fait partie des domaines de compétence de la raison (et son étude s'inscrit dans une étude de la raison elle-même). On trouve la dialectique au cœur des préoccupations philosophiques dès les origines de la philosophie. L'histoire de la dialectique recouvre l'histoire même de la philosophie (Platon, par exemple, identifie le dialecticien et le philosophe). Mais la dialectique n'occupe le devant de la scène qu'à deux époques bien déterminées de la philosophie : à l'époque de la Grèce antique, avec les sophistes, Platon et Aristote (on y assiste à un débat qui définit la première configuration intellectuelle de la dialectique) ; aux XVIIIe et XIXe siècles en Allemagne avec [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].

    On peut distinguer deux "courants", ou plutôt deux réseaux, deux filières, dans l'usage de la notion de dialectique chez les philosophes. Précisons tout d'abord que la dialectique est l'art de maîtriser la division (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : habileté dialectique à couper en deux - pour Platon, la voie de droite est la bonne, et la voie de gauche, la mauvaise). Ces deux courants s'opposent. L'un s'appuie sur une conception positive de la dialectique ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], Hegel, Marx), tandis que l'autre la dévalorise ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], Kant - privilège accordé à l'analytique), sachant que dans les deux cas, les philosophes opposent dialectique et analytique.

    1. Dans le premier courant (Platon, Hegel, Marx), ce que l'on tente de penser avec cette notion de dialectique, c'est toujours son rapport avec son objet. Quel rapport entre le mouvement de la pensée et l'être ? (cf. l'ontologie, i. e. théorie de l'être, dans le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : il y a de l'autre dans l'être, puisque l'être est pensable, dicible). De la même façon que la pensée est mouvement, l'être lui-même est mouvement (cf. Hegel et Marx). Dans les deux cas, c'est la conviction que la connaissance de l'homme advient quand l'être se donne.
    2. C'est précisément ce que récusent Aristote et Kant. Selon eux, la dialectique exprime l'écart inévitable entre la raison et le réel, réel sur lequel la raison finit toujours par buter. Est dialectique ce qui n'est pas de l'ordre du démontrable, ce qui ne peut constituer une science.

    La conception positive de la dialectique :

    1. Platon, héritant en cela de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], table sur la fécondité des contradictions. Si la contradiction est inacceptable du point de vue logique pour la pensée, qui vise la cohérence (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]), le réel ne peut être réduit au logique. Or, la fécondité des contradictions s'explique en ceci que la dialectique est un moyen pour l'esprit de se détacher de ses opinions.
    2. Chez Hegel la dialectique désigne le mouvement même du réel, qui est pensé comme inséparable du mouvement de la pensée. On parle ainsi du mouvement logique et ontologique de la pensée (mais elle n'est pas une méthode, sauf quand la méthode (cf. Préface à la [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) est la structure même du vrai, exposé dans sa pure essentialité), car il y a une histoire au sein du réel et une histoire au sein des idées (chez Hegel, l'histoire des idées est l'histoire de la pensée du réel). Le mouvement du réel et le mouvement de la pensée sont un seul et même mouvement : Hegel "projette" la pensée dans le réel. C'est après coup que l'esprit croit se retrouver dans le mouvement du réel. Selon Hegel, la contradiction joue le rôle moteur de l'histoire. Or la dialectique, en un sens restreint, désigne chez lui le moment du négatif (cf. le terme allemand d'origine latine [du verbe moveo, qui donne momen, et momentum] "moment", qui signifie aussi bien le mouvement que le facteur temps). [Précisons que la dialectique hegelienne se compose de 3 mouvements/moments constitutifs : - le moment de l'affirmation de l'existence immédiate des choses ; - la négation ; - le dépassement dialectique ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] = moment de la "synthèse", moment où sont dépassés-conservés les 2 mouvements/moments antérieurs). Le tout forme un auto-mouvement de la pensée et du réel, et la contradiction en est le moteur (cf. l'expression : "le travail du négatif"). On pourra lire utilement, à ce propos, les 30 premières pages de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien][Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].] C'est par le surgissement continuel des contradictions (par exemple les guerres, etc.), au sein du réel et au sein de la pensée du réel, que s'opère le mouvement même de la réalité. Hegel identifie en effet les contradictions au sein du réel et au sein de la pensée du réel. L'histoire apparaît ainsi à ses yeux comme une logique (logique-ontologique).
    3. Chez Marx, les contradictions motrices se nichent seulement au sein du réel. Le sens (l'histoire) n'est que le reflet du mouvement interne du réel, mouvement constitué de surgissements et de dépassements de la contradiction*, qui est l'élément moteur du processus de l'évolution historique, i. e. de la réalité elle-même. Encore une fois, il faut y insister, selon Marx le mouvement de la pensée n'est que le reflet du mouvement de la réalité. L'histoire des idées n'est que le reflet de l'histoire du réel. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], par exemple, est opposée à la dialectique de la lutte des classes, qui désigne le mouvement de la réalité matérielle. (cf. "Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde mais le monde qui les mène"). Marx ne conçoit pas d'idées autonomes dans le réel, et il tient la dialectique hegelienne pour une stricte réécriture de la logique du réel.

    *Ce point est absolument essentiel pour la mise en place de la pensée de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], par exemple.


    La dévalorisation de la dialectique :

    1. Aristote distingue analytique et dialectique, sachant que le domaine de l'analytique désigne chez lui ce qui est de l'ordre du démontrable, une scientificité rationnelle possible. Il considère que certains domaines échappent à une science proprement rationnelle, notamment le domaine de la pratique, de l'action (tandis que Platon s'efforce de constituer une science de l'agir, et conçoit des normes idéelles censées régir l'action, normes dont l'ignorance, d'après lui, explique pourquoi nous agissons mal). Selon Aristote, la volonté est libre. Or il n'y a pas de science du vouloir, parce que l'action renvoie au moins autant à la question du choix qu'à celle de la connaissance dans la mesure où elle est essentiellement contingente. Toute action est particulière, il ne peut donc y avoir de science en ce domaine. [color:adfd=# 3366ff]C'est pourquoi il conçoit, à côté du domaine de l'analytique, le domaine de la dialectique, c'est-à-dire une science du probable. La dialectique repose donc sur l'opinion, et si elle implique une opposition entre science et opinion, comme chez Platon, Aristote estime néanmoins que les opinions collectives ont un certain degré de validité. La dialectique ne doit donc pas être négligée, puisque la consultation et l'examen des opinions traditionnelles est une pratique essentielle dans l'œuvre d'Aristote, précisément parce que le domaine du probable ne peut faire l'objet d'une science. Il en a du reste tiré les conséquences puisque il distingue, dans la sagesse, ce que Platon refusait de séparer : la sophia (sagesse théorique, rationnelle = analytique) et la [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (sagesse pratique, prudentielle = dialectique).
    2. Chez [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], la dialectique est un terme péjoratif, proche du sophisme (façon de maintenir dans la confusion). Si l'on veut étudier, il préconise (outre une morale provisoire) l'étude de la logique au détriment de la dialectique, pour entreprendre enfin la métaphysique. La dialectique d'Aristote doit purement et simplement être abandonnée.
    3. Kant reprend la distinction aristotélicienne entre analytique et dialectique. L'analytique désigne cette fois la partie de la philosophie dans laquelle la raison (ou plutôt l'entendement) légifère valablement dans le domaine qui est le sien. C'est le domaine de l'expérience possible. La dialectique est la partie dans laquelle on s'intéresse à l'usage illégitime de la raison, lorsque celle-ci sort de son domaine de compétence, par exemple lorsqu'elle prétend démontrer l'existence de Dieu. Or, dans ce domaine, la raison est impuissante (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). Kant se donne pour tâche de faire comprendre que certaines questions ne trouveront jamais de réponse. C'est l'un des apports essentiels de sa philosophie : découvrir les limites de la raison ; et expliquer pourquoi. Justement, la dialectique kantienne a pour fonction de nous faire connaître les besoins de la raison, qui ne peuvent certes pas être satisfaits (limites de la connaissance), mais qui sont légitimes dans la mesure où le besoin de donner du sens à notre existence nous anime. Dès lors qu'on ne fait plus la confusion entre analytique et dialectique, la raison devient un principe régulateur. Elle nous oriente en effet de manière féconde pour donner au monde sa cohérence.


    Dernière édition par Euterpe le Ven 2 Sep 2016 - 14:07, édité 5 fois (Raison : Mise en page.)
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    Euterpe

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Mar 23 Aoû 2016 - 18:35

    Commençons par les philosophes qui dévalorisent la dialectique.



    Aristote :

    1. Le scientifique et l'homme cultivé (le philosophe)

    La question des méthodes scientifiques occupe une grande place dans l'œuvre d'Aristote, pour qui de telles considérations sur la méthode incombent aux hommes cultivés [nous nous appuyons ici sur [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], dans son Introduction aux Parties des animaux, Livre I, édité chez Aubier en 1945], mais pas aux scientifiques eux-mêmes. Il se demande par exemple si un biologiste doit procéder comme un astronome, au moyen d'enquêtes empiriques, à la recherche de faits, pour n'en déterminer qu'ensuite le pourquoi et les causes. Il faut, selon lui, partir d'un recensement des faits, d'une enquête sur les phénomènes (ce en quoi il s'oppose radicalement à la conception platonicienne de la science). Cf. le terme grec [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (historia), qui signifie enquête. Attention toutefois, ce qu'Aristote appelle "phénomène" est constitué à la fois de faits et de λεγόμενα (de choses dites), car il part du principe qu'il y a beaucoup à apprendre de ce que l'on dit des choses (d'où [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] que l'on trouve si souvent dans son œuvre).

    A l'homme cultivé appartient non seulement le travail critique à l'égard des méthodes des autres sciences, mais c'est à lui qu'incombent les considérations sur les méthodes comme telles. Ainsi, le traité Des Parties des animaux serait réservé aux gens cultivés, et pas seulement aux biologistes. Mais si n'importe quel homme cultivé doit être capable de répondre à ces questions de méthode, c'est en philosophe qu'Aristote y répond.

    Dans tous les phénomènes, dans tout devenir naturel, nous pouvons apercevoir plusieurs causes, celles qui expliquent en vue de quoi et celles qui expliquent à partir de quoi se produit le mouvement. On trouve au moins ces deux causes dans tout phénomène naturel, la question étant de savoir laquelle est de nature première, et laquelle de nature seconde, laquelle privilégier. Cette compétence méthodologique est celle de l'homme cultivé (plus large que celle du savant lui-même), et c'est comme tel qu'Aristote intervient dans les Parties des animaux.

    2. Les affaires humaines et la science

    La pensée politique d'Aristote s'inspire de la même méthode (un bon exemple dans Éthique à Nicomaque, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). Cette démarche n'est pas empiriste, mais pour ainsi dire "expérimentaliste", en ce sens qu'avant de théoriser, le philosophe recense les faits. Dans le Livre I, 1, en [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], il recense les questions qui sont l'objet de la politique et constate qu'elles donnent lieu à de telles incertitudes, à de tels désaccords dans les prises de position, qu'on a pu croire qu'elles existaient par convention, mais pas par nature (allusion aux sophistes). Le conventionnalisme est cependant incapable de rendre compte de l'obligation où l'on est d'obéir à la loi.
    On constate la même incertitude à propos des biens : qu'est-ce qui est véritablement avantageux ? (cf. 2e section des [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : le bonheur est un idéal de l'imagination ; aucune réflexion ne permet d'en trouver le contenu, ni le moyen de le trouver).
    Lorsqu'on étudie des questions de ce type, il faut se contenter d'approcher la vérité de manière grossière et approximative. Il y a une part inévitable de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] dans les affaires humaines. Or on doit partir de principes constants, et on doit aboutir à des conclusions démontrées. Et l'homme cultivé (le philosophe) est capable de comprendre qu'on ne peut exiger de démonstration rigoureuse que d'un mathématicien. Certes, dans chaque domaine spécialisé, c'est évidemment à l'homme spécialisé qu'il incombe de juger. Mais quant à la façon même d'argumenter de tel ou tel, c'est à l'homme cultivé de la déterminer. Pourquoi ? Parce qu'il est capable de voir qu'il y a des principes propres à une science, et des principes communs à chaque science.

    Mais quelles sont les caractéristiques accordées à l'homme cultivé ?
    - l'universalité de sa "compétence",
    - l'universalité de sa fonction critique,
    - le caractère formel de son travail,
    - son ouverture à la totalité (mettre les différents spécialistes à leur place).

    De telles caractéristiques montrent tout à la fois que la "culture générale" n'est pas une science, mais qu'elle n'est pas un bavardage [1]. Sur le terrain de la méthode, le savant se voit soumis à la juridiction de l'homme cultivé. On ne peut pas à la fois faire œuvre de savant et de spécialiste de la méthode.

    Ces propos tenus concernant la culture générale coïncident avec ce qui est dit de la dialectique dans les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. Même si la critique n'est qu'une partie de la dialectique, elle en est le principal usage. Mais cet usage n'est-il pas essentiel à la dialectique ?

    Par la maîtrise qui est la sienne, le dialecticien peut montrer que celui qui prétend savoir ne sait pas. Il peut aussi exploiter l'ignorance de l'adversaire. Mais il peut établir une conclusion fausse. La dialectique réfute réellement, mais ne démontre qu'en apparence. Dans ce qu'elle nie, ou en tant qu'elle nie, elle est légitime. Mais dans ce qu'elle affirme, si elle n'est qu'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], elle est l'héritière des sophistes.
    Contrairement à Socrate, Aristote accorde une certaine valeur à cet usage sophistique de la dialectique qui exploite l'ignorance des autres (cf. Réfutations sophistiques, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) :
    Organon VI, Traduction Tricot, Vrin, 1995, p. 135 a écrit:mais comme on demande en outre à la dialectique, en raison de sa parenté avec la sophistique, non seulement d'être capable d'éprouver la valeur de l'adversaire d'une manière dialectique, mais aussi de paraître connaître la chose en discussion
    Le premier de ces deux usages est légitime en lui-même. Aristote ne récuse pas entièrement le second, car il peut être légitime, à la condition de se donner pour ce qu'il est : un art de l'apparence.



    [1]Les positions d'Aristote sont manifestement différentes du platonisme :
    - Si le philosophe exerce une fonction critique, cette fonction n'est pas une compétence
    - La science suprême du platonisme (qu'Aristote tient pour impossible) est détrônée au profit d'une science formelle.


    Dernière édition par Euterpe le Lun 21 Aoû 2017 - 22:09, édité 3 fois
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    Euterpe

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Jeu 25 Aoû 2016 - 10:47

    3. Le rapport entre la fonction critique de la dialectique et son universalité :

    La critique n'est universelle que parce qu'elle ne constitue pas un savoir. Du reste, on n'a pas besoin d'être aussi savant pour interroger que pour répondre. On peut, là encore, se référer aux Réfutations sophistiques, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] [ou [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]] : la dialectique, qui est en même temps aussi une critique, procède par interrogations. Or on peut critiquer, interroger sans posséder la science (le savoir). La critique n'est la science d'aucun objet déterminé, c'est pourquoi elle peut se rapporter à toute chose.

    Nier le particulier semble bien renvoyer à l'universel ; et, lorsque l'universalité dépasse l'unité d'un genre, nous sortons de la science pour entrer dans la dialectique. L'impossibilité d'une science universelle, chez Aristote, trouve ainsi sa contrepartie dans cette conviction qu'on ne peut parler de la totalité que dialectiquement, i. e. négativement. Par exemple, le plus universel des principes logiques, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], ne peut être formulé que négativement.

    Au total, s'il est fréquent qu'Aristote affirme que la dialectique est vide, s'il lui reproche d'envisager trop souvent des principes trop larges, cette insuffisance a aussi son avantage : lorsque le raisonnement conclut en vertu de principes qui ne sont pas des principes propres, on peut dire qu'ils sont impropres ou communs (selon le point de vue adopté) [pour bien comprendre la distinction entre principes propres et principes communs, outre l'Organon, cf. Michel Siggen, L'expérience chez Aristote, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] ; Sylvain Roux, La recherche du principe chez Platon, Aristote et Plotin, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]]. Si la dialectique est scientifiquement illégitime, elle est méthodologiquement indispensable.

    De ce point de vue, on peut lire dans l'œuvre d'Aristote une promotion du négatif, comme si la négation était la médiation même de la réalité. Le négatif a sa positivité dans la mesure où la négation est une voie vers l'unité (ici, négatif = dialectique). Or les principes communs sont comme des négations, et c'est cela qui leur permet d'accéder à l'universalité. Tandis que l'exactitude de chaque science est comme enfermée dans un genre (le genre dont elle s'occupe). Mais il ne faut pas hégélianiser la conception aristotélicienne de la dialectique. Aristote insiste surtout sur son côté négatif (la plupart du temps, il caractérise la dialectique comme vide).
    Encore une fois, la dialectique n'est pas une connaissance. Une méthode permettant de manifester la nature de quelque chose ne procède pas par interrogation (caractéristique essentielle de la dialectique, chez Aristote). Ni le dialogue, ni la division (cf. dichotomie) ne mène au savoir (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], Livre I, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). Démontrer, ce n'est pas demander, c'est poser. Même en supposant que deux interlocuteurs parviennent à saisir une essence, et que dans ce cas ils tombent d'accord, la distance qui les sépare des essences rend leur dialogue inutile. Et, s'ils ne parviennent pas à tomber d'accord, le dialogue est vain. De même, la division est sans principe, parce qu'elle s'effectue à l'aveugle, et qu'elle ne contient aucun principe de progression.

    On peut varier indéfiniment les dichotomies platoniciennes, aucune n'est pertinente tant qu'on ne dispose pas du moyen de trouver un principe de progression (il faudrait un moyen terme). Or la méthode dichotomique manque la cause, autrement dit le moyen terme, autrement dit encore l'essence elle-même. La dialectique manque la médiation. Elle se meut au delà des essences déterminées, ce qui lui permet certes d'élargir ses vues ; mais c'est en même temps ce qui la prive d'un point d'appui pour progresser ou pour aboutir.
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    Euterpe

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Jeu 25 Aoû 2016 - 18:34

    Descartes :

    Rappel : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] appartient à la période dite de la 'philosophie classique'. Or, elle est radicalement a-dialectique et théologique.
    Bien sûr, on peut dire par exemple que les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] sont dialectiques, dans la mesure uniquement où l'on cherche à montrer que Descartes s'interroge lui-même, s'adresse des objections, etc.

    Descartes considère que la philosophie des anciens est inutile pour qui veut constituer la vraie science. Cf. son [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. Le cartésianisme opère une rupture avec la dialectique, laquelle a dégénéré en scolastique. A l'idée de dialectique, Descartes substitue la méthode.

    Comment Descartes énonce-t-il sa position ? On peut se référer à la préface ("Lettre de l'auteur à celui qui a traduit le livre, laquelle peut ici servir de préface") des [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (1644), p. 565 de l'éd. Gallimard, Pléiade, dans laquelle il explique la façon dont on doit se former intellectuellement.

    1. Avant même de se mettre au travail, il s'agit :
    de se former une morale qui puisse suffire pour régler les actions de sa vie
    (Précisons que cette morale est provisoire... la vraie morale vient après. Cf. Le Discours de la méthode).
    2. Après cela :
    [on] doit aussi étudier la logique, non pas celle de l'École, car elle n'est, à proprement parler, qu'une dialectique qui enseigne les moyens de faire entendre à autrui les choses qu'on sait, ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant celles qu'on ne sait pas, et ainsi elle corrompt le bon sens plutôt qu'elle ne l'augmente
    La logique de l'École désigne ici la logique scolastique dérivée de l'aristotélisme. Ce que Descartes vise précisément, c'est la [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] aristotélicienne. Tout se passe comme s'il négligeait la distinction que le Stagirite avait établie entre dialectique et analytique, entre le syllogisme (démonstratif et scientifique) et la déduction dialectique.
    Pour Descartes, toute la logique d'Aristote, qu'elle soit syllogistique ou dialectique, est une sorte de verbalisme coupé de la vérité, et qui s'avère stérile. Mettre en forme, même démonstrative, ce que l'on sait déjà, c'est au mieux inutile, au pire, c'est substituer à la connaissance une espèce de formalisme verbal qui corrompt l'esprit. Descartes oppose à cette logique scolastique la véritable logique, autrement dit, la méthode ou art de conduire sa pensée.
    3. Enfin, il s'agit de s'appliquer à la vraie philosophie (cf. la fameuse comparaison entre l'arbre et la philosophie : les racines représentent la métaphysique, le tronc la physique, et les branches les sciences - les 3 principales étant la médecine, la mécanique et la morale).

    Dans la première partie de son Discours de la méthode (1637), p. 129 de la Pléiade, lorsqu'il emploie le terme de "logique", on peut considérer que la philosophie qu'on lui a enseignée n'est rien d'autre que la dialectique ("parler vraisemblablement de toutes choses" - c'est presque littéralement [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]), dialectique entendue dans un sens péjoratif ("se faire admirer des moins savants"). Dans la 2e partie (pp. 136-137), il précise :
    J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, à l'analyse des géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme l'art de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] [1], à parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre. Et bien qu'elle contienne, en effet, beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché.

    On constate non seulement qu'entre ses Principes et son Discours, Descartes emploie presque la même formulation à propos de la logique et de la logique de l'École, mais le 16 avril 1648, dans son [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], s'expliquant sur l'emploi du terme "logique" dans son Discours, il opère une distinction qu'il n'avait jamais explicitement faite, mais qui confirme le rapprochement avec les Topiques plus haut (p. 1397, Pléiade) :
    C'est la dialectique, puisqu'elle nous enseigne à traiter de toutes choses, plutôt que la logique qui donne des démonstrations de toutes choses. Elle ruine ainsi le bon sens plus qu'elle ne le constitue, car tandis qu'elle nous détourne et nous égare dans ces lieux communs et divisions qui sont extérieures à la chose, elle nous détourne de la nature même de la chose.
    Ainsi, la logique dont il parlait dans la 2e partie du Discours est désormais assimilée à la dialectique elle-même. La logique dont il parle dorénavant n'est donc pas la même.

    En conclusion, la dialectique est certes un art du raisonnement, mais coupé de la réalité. C'est une façon générale d'argumenter, qui est entièrement séparée du vrai. Ce qui explique pourquoi Descartes la tient pour un formalisme, un verbalisme, une logique de l'apparence. C'est pourquoi, enfin, il s'agit de substituer la méthode à la dialectique (Kant distinguera entre la logique de l'apparence [la dialectique] et la logique de la vérité [l'analytique]).

    [1] Raymond Lulle est un philosophe et alchimiste espagnol né en 1235, connu pour avoir inventé le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : méthode générale destinée à déterminer toutes les formes et combinaisons possibles de la pensée. Son projet était de pouvoir répondre de façon convaincante à toutes les objections possibles de tous les infidèles pour les convertir à la religion, et ainsi de pouvoir parvenir à l'union de tous les hommes. C'est précisément à cet art que Descartes compare la logique aristotélicienne (logique appelée "dialectique" à partir de l'entretien avec Burman). Descartes reconnaît que parmi l'ensemble de la logique d'Aristote, il y a de bonnes choses, mais, au fond, on ne peut rien en faire.
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Ven 26 Aoû 2016 - 10:44

    Kant :

    I. La distinction kantienne entre analytique et dialectique

    Chez Kant, la dialectique désigne deux choses :
    - une logique de l'apparence
    - la critique de cette logique de l'apparence

    Kant, Critique de la raison pure, I. Théorie transcendantale des éléments, 2e partie : Logique Transcendantale, Intro., III a écrit:
    III
    DE LA DIVISION DE LA LOGIQUE GÉNÉRALE EN
    ANALYTIQUE ET DIALECTIQUE

    L'ancienne et célèbre question par laquelle on prétendait pousser à bout les logiciens, en cherchant à les obliger ou à se laisser forcément surprendre dans un pitoyable diallèle ou à reconnaître leur ignorance et, par suite, la vanité de tout leur art, est celle-ci : Qu'est-ce que la vérité ? La définition nominale de la vérité qui en fait l'accord de la connaissance avec son objet est ici admise et présupposée ; mais on veut savoir quel est l'universel et sûr critère de la vérité de toute connaissance.
    C'est déjà une grande et nécessaire preuve de sagesse et de lumières que de savoir ce que l'on doit raisonnablement demander. Car, si la question est en soi extravagante et appelle des réponses oiseuses, outre l'humiliation de celui qui la soulève, elle a quelquefois cet inconvénient : de porter l'auditeur imprudent à des réponses absurdes et de donner ainsi le spectacle ridicule de deux hommes dont l'un (comme disaient les anciens) trait le bouc pendant que l'autre présente un tamis.
    Si la vérité consiste dans l'accord d'une connaissance avec son objet, il faut, par là même que cet objet soit distingué des autres ; car une connaissance est fausse, quand elle ne concorde pas avec l'objet auquel on la rapporte, alors même qu'elle renfermerait des choses valables pour d'autres objets. Or, un critère universel de la vérité serait celui qu'on pourrait appliquer à toutes les connaissances sans distinction de leurs objets. Mais il est clair, — puisqu'on fait abstraction en lui de tout le contenu de la connaissance (du rapport à son objet) et que la vérité vise précisément ce contenu, — qu'il est tout à fait impossible et absurde de demander un caractère de la vérité de ce contenu des connaissances, et que, par conséquent, une marque suffisante et en même temps universelle de la vérité ne peut être donnée. Comme nous avons déjà appelé plus haut le contenu d'une connaissance sa matière, on devra dire qu'on ne peut désirer aucun critère universel de la vérité de la connaissance quant à sa matière, parce que c'est contradictoire en soi.
    Mais pour ce qui regarde la connaissance, quant à sa forme simplement (abstraction faite de tout contenu), il est également clair qu'une logique, en tant qu'elle traite des règles générales et nécessaires de l'entendement, doit exposer, dans ces règles mêmes, les critères de la vérité. Car ce qui les contredit est faux, puisque l'entendement s'y met en contradiction avec les règles générales de sa pensée et, par suite, avec lui-même. Mais ces critères ne concernent que la forme de la vérité, c'est-à-dire de la pensée en général et, s'ils sont, à ce titre, très justes, ils sont pourtant insuffisants. Car une connaissance peut fort bien être complètement conforme à la forme logique, c'est-à-dire ne pas se contredire elle-même, et cependant être en contradiction avec l'objet. Donc le critère simplement logique de la vérité, c'est-à-dire l'accord d'une connaissance avec les lois générales et formelles de l'entendement et de la raison est, il est vrai, la condition sine qua non et, par suite, la condition négative de toute vérité ; mais la logique ne peut pas aller plus loin ; aucune pierre de touche ne lui permet de découvrir l'erreur qui atteint non la forme, mais le contenu.
    La logique générale résout donc en ses éléments tout le travail formel de l'entendement et de la raison et présente ces éléments comme principes de toute appréciation logique de notre connaissance. Cette partie de la logique peut donc être appelée Analytique et elle est par là même la pierre de touche au moins négative de la vérité, puisqu'il faut tout d'abord examiner et apprécier toute connaissance, quant à sa forme, d'après ces règles, avant de l'éprouver quant à son contenu, pour établir si, par rapport à l'objet, elle renferme une vérité positive. Mais, comme la simple forme de la connaissance, aussi d'accord qu'elle puisse être avec les lois logiques, est bien loin par là de suffire à établir la vérité matérielle (objective) de la connaissance, personne ne peut se risquer à l'aide de la logique seule, à juger des objets et à en affirmer la moindre des choses, sans en avoir entrepris auparavant une étude approfondie, en dehors de la logique, pour rechercher ensuite simplement leur utilisation et leur liaison en un tout systématique d'après des lois logiques, ou, mieux encore, pour les éprouver simplement suivant ces lois. Il y a, toutefois, quelque chose de si séduisant dans la possession d'un art si spécieux de donner à toutes nos connaissances la forme de l'entendement, quoique par rapport à leur contenu on puisse être encore très vide et très pauvre, que cette logique générale, qui est simplement un canon pour l'appréciation critique, est employée également comme un organon qui sert à produire réellement — du moins on s'en fait l'illusion — des assertions objectives ; et, par conséquent, en réalité, l'usage qu'on en fait est abusif. Or, la logique générale, comme prétendu organon, s'appelle Dialectique.
    Quelque diverse que soit la signification que les Anciens donnaient à ce terme dont ils se servaient pour désigner soit une science, soit un art, on peut cependant conclure avec sûreté de l'usage qu'ils en faisaient que la dialectique n'était pas autre chose pour eux que la logique de l'apparence : art sophistique de donner à son ignorance, et même aussi à ses illusions (Blendwerken) préméditées, l'apparence de la vérité, en imitant la méthode de construction basée sur des principes que prescrit la logique en général et en se servant de la topique pour colorer les plus vaines allégations. Or, on peut remarquer, comme un avertissement sûr et utile, que la logique générale, considérée comme organon, est toujours une logique de l'apparence, c'est-à-dire dialectique. En effet, étant donné qu'elle ne nous apprend rien sur le contenu de la connaissance, mais qu'elle ne fait qu'enseigner simplement les conditions formelles de l'accord avec l'entendement, conditions qui, du reste, par rapport aux objets, sont totalement indifférentes, si l'on veut s'en servir comme d'un instrument (organon) pour étendre et accroître ses connaissances — au moins suivant son idée préconçue (wenigstens dem Vorgeben nach) — on ne peut donc aboutir à rien de plus qu'à un verbiage par lequel on affirme, avec quelque apparence, ou l'on conteste, suivant son humeur (nach Belieben), tout ce qu'on veut.
    Un tel enseignement n’est d’aucune manière conforme à la dignité de la philosophie. C’est pourquoi l’on s’est décidé à ranger ce qu’on appelle la Dialectique, considérée comme une Critique de l'apparence dialectique, dans la Logique, et c'est aussi comme telle que nous voudrions la savoir comprise.

    Trad. Tremesaygues & Pacaud, Alcan, Paris, 1905

    C'est par une invincible apparence que la raison s'égare (cf. 2e appendice à la dialectique transcendantale : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). Il faut distinguer :
    - les concepts de l'entendement (y compris [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien])
    - les idées de la raison : elles ne peuvent jamais être en elles-mêmes dialectiques, mais seulement par un usage abusif (cf. les 3 idées de la raison : le monde, moi, dieu).

    1. L'analytique :
    - logique de la vérité ;
    - étude du pouvoir humain de connaître

    2. La dialectique :

    - a. logique de l'apparence ; raisonnements trompeurs de la raison lorsque, usant des idées, elle déborde le champ de l'expérience possible (dieu : théologie rationnelle ; monde : cosmologie rationnelle ; moi : psychologie rationnelle)
    - b. critique philosophique de cette apparence, qui consiste à montrer que les prétentions de la raison sont invalides, à comprendre ce qui la conduit à ces illusions. La raison constitue elle-même les objets de ses idées et croit qu'à partir de ses exigences, elle peut constituer des connaissances. Elle prend ses exigences pour des lois de la réalité. La dialectique comme critique a deux objectifs :
    - essayer d'éviter de retomber dans ces errements, lorsqu'on les a détectés
    - comprendre quel est l'usage légitime de ces idées de la raison.

    Quant à la dialectique transcendantale, c'est l'une des parties constitutives de la logique transcendantale :

    Kant, ib., IV a écrit:
    IV
    DE LA DIVISION DE LA LOGIQUE TRANSCENDANTALE EN
    ANALYTIQUE ET DIALECTIQUE TRANSCENDANTALES

    Dans une Logique transcendantale nous isolons l'entendement (comme, plus haut, la sensibilité dans l'Esthétique transcendantale) et nous n'y considérons dans notre connaissance que cette partie de la pensée qui a uniquement son origine dans l'entendement. Mais l'usage de cette connaissance pure repose sur cette condition, que des objets auxquels elle puisse être appliquée nous soient donnés dans l'intuition : car sans intuition toute notre connaissance manque d'objets (Objecten) et demeure alors complètement vide. Donc la partie de la logique transcendantale qui traite des éléments de la connaissance pure de l'entendement et des principes sans lesquels aucun objet ne peut jamais être pensé, est l'Analytique transcendantale, qui est, en même temps, une Logique de la Vérité. En effet, aucune connaissance ne peut être en contradiction avec cette Logique sans perdre aussitôt tout contenu, c'est-à-dire tout rapport à un objet (Object) quelconque, par suite, toute vérité. Mais, comme c'est une chose très séduisante et très engageante que de se servir de ces seules connaissances pures de l'entendement et de ces principes purs — et même en dépassant les bornes de l'expérience, qui seule cependant peut nous fournir la matière (les objets (Objecte)) à laquelle ces concepts purs de l'entendement peuvent être appliqués, — l'entendement court alors le risque de faire, par de vains sophismes (Vernunfteleien), un usage matériel des simples principes formels de l'entendement pur et de juger, sans distinction, des objets qui, cependant, ne nous sont pas donnés et qui ne peuvent peut-être même nous être donnés d'aucune façon. Donc, puisque la logique ne saurait être proprement qu'un canon pour apprécier l'usage empirique (de l'entendement), on en abuse quand on lui donne la valeur d'un organon d'un usage général et illimité, et quand on se hasarde, avec le seul entendement pur, à juger, à affirmer et à décider synthétiquement sur des objets en général. L'usage de l'entendement pur serait donc alors dialectique. La seconde partie de la logique transcendantale doit, par conséquent, être une critique de cette apparence dialectique et s'appeler Dialectique transcendantale, non en tant qu'art de susciter dogmatiquement une telle apparence (art, malheureusement trop répandu, des différentes jongleries (Gaukelwerk) métaphysiques), mais en qualité de critique de l'entendement et de la raison par rapport à son usage hyperphysique, critique qui doit dévoiler la trompeuse apparence des prétentions sans fondement de cette faculté et rabaisser son ambition, qui se flatte de découvrir et d'étendre la connaissance uniquement au moyen de principes transcendantaux, pour lui laisser cette simple fonction de contrôler l'entendement et de le prémunir contre les illusions sophistiques.
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Ven 26 Aoû 2016 - 11:54

    II. La distinction kantienne entre entendement et raison.

    La distinction kantienne entre analytique et dialectique implique une distinction entre entendement et raison.

    3 textes sources ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) :
    - [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (de I. à IV. inclus) [pp. 811-822 de l'éd. Gallimard en Pléiade]
    - [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] [pp. 1012-1024 en Pléiade]
    - [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] [pp. 1266-1291 en Pléiade]

    Kant définit l'entendement comme le pouvoir de connaître par concepts, grâce auxquels se constituent les connaissances. Les concepts se forment par l'expérience, mais cela n'est possible que parce qu'il y a des concepts a priori : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].

    Il définit la raison comme faculté des principes ("La raison est une faculté des principes et dans sa plus haute exigence elle tend à l'inconditionné", [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). C'est elle qui organise l'ensemble du travail intellectuel. C'est le tribunal suprême de tous les droits et prétentions intellectuelles de la raison humaine : - totalisation ; - universalisation ; - cohérence (en somme, exigence de systématisation). Le vrai est système (idée que reprendra Hegel).
    Pour cela, la raison est constituée d'idées, qui sont l'équivalent des concepts (concepts = moyens de penser l'expérience), à ceci près qu'elles ne sont le moyen de rien penser. Ces idées sont des règles qu'elle fixe pour orienter le travail de l'entendement. "[La raison] étudie la nature comme si elle était l'œuvre d'un être intelligent" ; "Elle étudie la nature comme si elle était un monde" ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]).

    Au total, l'idée n'est pas un objet possible de connaissance, mais une règle pour l'orientation du travail de l'entendement. De ce point de vue, les idées n'ont pas de valeur objective par rapport aux concepts.
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Ven 26 Aoû 2016 - 13:41

    III. La dialectique dans la Critique de la raison pratique

    Dans la [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], le 2e livre est consacré à la [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] [pp. 738-788 en Pléiade]. Dans le premier des deux chapitres de cette partie : D'une dialectique de la raison pure pratique en général [pp. 738-742], Kant réduit le concept de dialectique :
    - Il y a dialectique lorsque la raison se mêle d'exiger la totalité, alors que rien de ce qui est accessible à l'homme n'est susceptible de la lui donner. Par conséquent, la raison entre dans des conflits avec elle-même.
    - Ici, l'antinomique tend à devenir le tout de la dialectique. Dans les deux autres Critiques, la dialectique consiste surtout à examiner les contradictions de la raison.

    Les 3 idées de la raison (moi, monde, dieu) équivalent à une exigence constitutive, celle de se constituer en sciences rationnelles (psychologie, cosmologie, théologie). Dans chacun de ces 3 domaines, les illusions de la raison ont leur spécificité. Kant les caractérise respectivement de la manière suivante :
    - le paralogisme de la raison (psychologie) désigne un raisonnement erroné quant à la forme
    - l'idéal de la raison (théologie) désigne la prétention de la raison à déduire l'existence de Dieu de son concept
    - l'antilogie de la raison (cosmologie) désigne les conflits de la raison avec elle-même (ses contradictions). Ici, la forme logique de l'apparence dialectique est la contradiction (idée de monde). Il ne s'agit pas de résoudre cette contradiction, mais de comprendre ce qui nous y fait tomber.

    Lorsque la raison cède dialectiquement à son aspiration naturelle à une totalité, l'apparence inévitable qui en résulte nous trahirait si elle ne se trahissait elle-même dans le conflit intérieur de la raison (on parle d'antinomie).

    Kant, Critique de la raison pratique, Livre II, chap. 1, éd. Pléiade a écrit:La raison pure a toujours sa dialectique, qu'on la considère dans son usage spéculatif ou dans son usage pratique, car elle exige la totalité absolue des conditions pour une condition donnée, et cette totalité ne peut absolument se trouver que dans des choses en soi. Mais, comme tous les concepts des choses doivent être rapportés à des intuitions qui, pour nous autres hommes, ne peuvent jamais être que sensibles et qui par conséquent ne nous font pas connaître les objets comme choses en soi mais seulement comme phénomènes dont la série faite de conditionnés ou de conditions ne permet jamais de rencontrer l'inconditionné, l'application de cette idée rationnelle de la totalité des conditions (par conséquent de l'inconditionné) à des phénomènes, pris pour des choses en soi (car en l'absence d'une mise en garde de la critique, on les prend toujours pour tels), produit une apparence inévitable, dont on n'apercevrait jamais le caractère trompeur si elle ne se trahissait elle-même par un conflit de la raison avec elle-même dans l'application à des phénomènes de son principe qui consiste à supposer l'inconditionné pour tout conditionné.

    Dans la Critique de la raison pure, Kant emploie l'expression au pluriel : "les idées de la raisons" ; ici, on la trouve au singulier : "cette idée"="l'idée de la raison". "Les exigences" deviennent "l'exigence" de la raison ("elle exige la totalité absolue des conditions") : connaître la totalité absolue des conditions (donc l'inconditionné) pour quelque donné que ce soit. Mais jamais nous ne pouvons y accéder par la connaissance. Nous ne pouvons connaître que des phénomènes, jamais des choses en soi. Nous n'avons que des séries causales, jamais la totalité des causes.
    Tant que nous n'avons pas été mis en garde par la critique, nous donnons à cette exigence de notre raison une valeur objective et nous tombons ainsi dans la dialectique dans le sens restreint que lui donne Kant dans sa Critique de la raison pratique, i. e. dans une antinomie (dans la Critique de la raison pure, la dialectique, c'est au moins l'antinomique et le paralogique).

    La totalité des conditions correspond au Souverain Bien (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). En matière pratique, la raison exige que la totalité s'effectue, la totalité du bonheur, la vertu [attention : pour Kant, la liaison entre bonheur et vertu n'est pas causale, mais synthétique]. Mais cette exigence est contredite par la réalité. On postule par conséquent la durée de l'âme au-delà de la vie. Sauf que les exigences de la raison pratique ne conduisent qu'à formuler des postulats, sans augmenter les connaissances.
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Ven 26 Aoû 2016 - 14:20

    IV. La dialectique dans les Fondements de la métaphysique des mœurs.

    Ici, Kant n'utilise pas le terme de dialectique en un sens aussi systématisé que dans la Critique de la raison pure.
    Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (fin de la première section) a écrit:C’est une belle chose que l’innocence ; le malheur est seulement qu’elle sache si peu se préserver, et qu’elle se laisse si facilement séduire. Voilà pourquoi la sagesse même qui — consiste d’ailleurs bien plus dans la conduite que dans le savoir — a cependant encore besoin de la science, non pour en tirer des enseignements, mais pour assurer à ses prescriptions l’influence et la consistance. L’homme sent en lui-même, à l’encontre de tous les commandements du devoir que la raison lui représente si hautement respectables, une puissante force de résistance, elle est dans ses besoins et ses inclinations, dont la satisfaction complète se résume à ses yeux sous le nom de bonheur. Or, la raison énonce ses ordres, sans rien accorder en cela aux inclinations, sans fléchir, par conséquent, avec une sorte de dédain et sans aucun égard pour ces prétentions si turbulentes et par là même si légitimes en apparence (qui ne se laissent supprimer par aucun commandement). Mais de là résulte une dialectique naturelle, c’est-à-dire un penchant à sophistiquer contre ces règles strictes du devoir, à mettre en doute leur validité, tout au moins leur pureté et leur rigueur, et à les accommoder davantage, dès que cela se peut, à nos désirs et à nos inclinations, c’est-à-dire à les corrompre dans leur fond et à leur faire perdre toute leur dignité, ce que pourtant même la raison pratique commune ne peut, en fin de compte, approuver.

    Ainsi la raison humaine commune est poussée, non par quelque besoin de la spéculation (besoin qui ne lui vient jamais, tant qu’elle se contente d’être simplement la saine raison), mais par des motifs tout pratiques, à sortir de sa sphère et à faire un pas dans le champ d’une philosophie pratique, et cela pour recueillir sur la source de son principe, sur la définition exacte qu’il doit recevoir en opposition avec les maximes qui s’appuient sur le besoin et l’inclination, des renseignements et de claires explications, de sorte qu’elle se tire d’affaire en présence de prétentions opposées et qu’elle ne coure pas le risque, par l’équivoque où elle pourrait aisément tomber, de perdre tous les vrais principes moraux. Ainsi, se développe insensiblement dans l’usage pratique de la raison commune, quand elle se cultive, une dialectique qui l’oblige à chercher secours dans la philosophie, comme cela lui arrive dans l’usage théorique ; et, par suite, pas plus dans le premier cas sans doute que dans le second, elle ne peut trouver de repos nulle part ailleurs que dans une critique complète de notre raison.

    Dans son usage pratique, la raison énonce ses ordres sans rien accorder aux penchants, aux inclinations. Or, nous avons des penchants, des aspirations, des désirs. Nous sentons en nous-mêmes des résistances aux injonctions du devoir. Nous sommes divisés entre les exigences de la raison (déterminant le devoir) et les aspirations de notre sensibilité, qui résiste à ces exigences. Face à cela, nous essayons de ruser, en inventant des biais pour tenter de concilier l'inconciliable ; nous sophistiquons contre les règles strictes du devoir, nous les remettons en cause. Cette propension naturelle en nous à ruser, par des raisonnements tordus, Kant l'appelle 'dialectique' (penchant à sophistiquer dans le domaine moral). Cela constitue un obstacle considérable pour l(action morale des hommes.
    Pour Kant, la philosophie n'invente pas le devoir, et il est convaincu que, dans l'ensemble, tout le monde agit approximativement de manière convenable (cf. la raison commune). Le problème, c'est que nous avons tendance à vouloir sauvegarder nos désirs. Or, la raison commune n'en a qu'une conscience plus ou moins claire.

    Ici, le risque de confusion entre devoir et désir est caractéristique de la dialectique, que Kant assimile dans ce texte à une sophistication. Il appelle 'philosophie' l'entreprise consistant à résoudre le problème de cette sophistication. On reconnaît là une allusion explicite à la Critique de la raison pure. En distinguant philosophie et dialectique, il distingue, en fait, critique et logique de l'apparence.


    Conclusion

    Cf. l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], où Kant opère plusieurs distinctions :

    1. Sur le plan de la logique, distinction entre :

    a. logique générale : elle étudie les règles absolument nécessaires de la pensée, sans avoir égard à la diversité des objets auxquels la pensée peut s'appliquer. Elle fait abstraction de tout contenu de pensée déterminée, pour ne s'intéresser qu'à la forme de la pensée. La logique générale est une logique formelle (cf. supra).
    b. logique(s) de l'usage particulier : celle qui met à jour les règles qui servent à penser exactement, de façon valide, sur une espèce d'objets. C'est ce que Kant appelle organon, les instruments intellectuels de telle ou telle science.

    2. Sur le plan de la logique générale, distinction entre :

    a. logique pure
    b. logique appliquée

    3. Sur le plan de la logique pure, distinction entre :

    a. logique transcendantale
    b. logique formelle

    Cf. également Critique de la raison pure, Appendice [p. 1274 en Pléiade], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : on peut faire un mauvais usage des catégories (i. e. des concepts a priori de l'entendement), bien qu'elles aient un usage constitutif de la connaissance. Or l'analytique est l'étude des conditions d'usage légitime de ces catégories. Quant aux idées, qui ne sont pas objectives en soi, elles manifestent toutefois un besoin, une aspiration de la raison qui oriente le travail de l'entendement.

    Il n'y a de dialectique que parce qu'il nous arrive de confondre entre un usage constitutif et un usage régulateur. C'est parce que nous prenons nos idées pour des réalités que nous les prenons pour des concepts, que nous prenons leur usage régulateur pour un usage constitutif. Dans un être vivant, tout se passe comme s'il s'inscrivait dans une fin (finalité, téléologie). Or Kant applique cette idée à la dialectique de la raison humaine. Les idées ne sont pas dialectiques en elles-mêmes. Dès lors que nous n'en mésusons pas, elles ont une destination positive et finale dans la destination naturelle de la raison.

    L'idée n'est proprement qu'un [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (qui concerne, qui favorise, qui oriente la recherche), ce n'est pas un [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (qui montre, qui a valeur d'objet de connaissance). Elle montre, non pas comment un objet est constitué, mais comment, sous sa direction (direction de l'idée), nous devons chercher la constitution et l'enchaînement des objets de l'expérience en général.

    L'enchaînement systématique que la raison peut donner (c'est l'apport de la raison pour orienter la connaissance dans la recherche d'une systématicité - cohérence, unité - des lois que trouve l'entendement) à l'usage empirique de l'entendement n'en favorise pas seulement l'extension [attention : qu'elle la favorise ne signifie pas qu'elle la permet, qu'elle la rend possible], mais en garantit aussi la justesse (que nous parvenions au système nous assure de sa validité).
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Ven 26 Aoû 2016 - 17:11

    Poursuivons avec les philosophes qui sont favorables à la dialectique.



    Platon

    Introduction

    La question de la dialectique, chez Platon, constitue un énorme corpus, aussi est-il préférable de subdiviser le plus possible cette question de manière à la rendre accessible et digeste. Quelques remarques à propos du terme lui-même (mais le terme devra être reconsidéré un peu plus loin).

    En principe, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] correspond à l'emploi de l'adjectif [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] au féminin. Or Platon est le premier à substantiver le terme (la dialectique). Le verbe [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], souvent traduit par 'dialoguer', se traduit de préférence par 'discuter', qui a le double avantage de signifier : dialoguer avec quelqu'un et discuter une question. Dans le terme "dialogue", le préfixe διά peut être traduit par : 'qui divise', 'qui se divise' ; 'qui sépare', 'qui se sépare'. Pour qu'il y ait "dialogie", il faut qu'il y ait [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. Il n'y a de dialogue que lorsque la parole tenue devient une affaire d'hommes, lorsque le discours s'autonomise par rapport à la parole révélatrice, celle du [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] du devin, du poète. Or le λόγος, comme capacité humaine a le même double pouvoir qu'avait le μῦθος : celui de révéler, de dévoiler l'être ; celui de persuader autrui. Peut-on et a-t-on le droit de dissocier les deux ? C'est le débat entre les sophistes et Platon (cf. aussi les enjeux politiques de l'époque à Athènes). Au départ, la dialectique est une certaine façon d'user du λόγος (le discours). Le combat entre les sophistes et Platon est le combat entre l'éristique et la dialectique. C'est dans cette perspective qu'il faut étudier la dialectique platonicienne.
    La dialectique peut désigner une certaine façon de pratiquer le dialogue, la science suprême, la philosophie elle-même au sens général, tout recours à la discussion.

    Chez Platon, le recours au dialogue marque un certain nombre de refus. Il s'amuse par exemple à pasticher le jeu des sophistes. Cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. Socrate refuse le discours sophistique, l'affirmation qui déborde les capacités de la mémoire (crainte de la mémoire à élucider). Les longs discours sophistiques entortillent ; s'ils ont les dehors de la cohérence, cette cohérence peut n'être que de langage. Ils ont pour cible la sensibilité humaine. Or, quand on se propose de chercher la vérité, il faut accorder le droit d'interrompre son interlocuteur pour y voir plus clair, et discuter chaque point successivement, ce que le discours sophistique interdit. Socrate préfère le questionnement au discours. Mais peut-on vraiment prendre au sérieux ce que Socrate met en avant ici (refus du discours, problème de la mémoire) ? Comment expliquer ce refus, compte tenu de la cohérence de ses conversations (il met certains points de côté avant de les reprendre parfois longtemps après, par exemple). Il sait qu'il est difficile de connaître la vérité, ce qui implique au moins deux exigences essentielles :
    - l'exigence définitionnelle d'unité (c'est ce qui lui permet de torpiller les définitions avec la question : "qu'est-ce que ?"),
    - il faut connaître quelque chose de l'essence pour réussir à la connaître.
    Or les sophistes méconnaissent ces exigences.

    Dans l'œuvre de Platon, l'aporie d'un dialogue a une signification philosophique. La fausse humilité de Socrate, qui se déclare souvent inférieur à la tâche, est expressive d'une véritable humilité. Les sophistes sont amenés à faire des discours pour briller, ce qui est puéril ; ils prétendent en user pour parvenir à "l'emporter sur". C'est justement l'habileté de Socrate que de montrer que l'important, pour accéder au vrai, c'est de renoncer à vouloir discourir pour battre quelqu'un, car la réfutation et l'acceptation de la réfutation sont le signe d'un progrès dans le dialogue. Mettre quelqu'un dans l'embarras par la définition l'amène à progresser, et évite le recours au discours sophistique. Le discours suivi a de réels inconvénients : il rend difficile, voire impossible la contestation. L'échange de monologues fait que chaque interlocuteur reste dans sa position initiale. La pratique socratique, plutôt que de montrer de façon didactique les contradictions de quelqu'un, consiste à lui faire vivre ses propres contradictions. En effet, si on en fait soi-même l'expérience, on en tire plus efficacement les leçons. Cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : comment éduquer le futur philosophe ? Il faut certaines contraintes, mais pas trop décourageantes car dans l'âme, aucune étude forcée ne s'établit durablement. Il ne faut pas séparer le résultat de l'investigation et la démarche elle-même.

    Enfin, et toutefois, peut-on vraiment parler d'écoute, dans le dialogue socratique ? Socrate est attentif à son interlocuteur, à ses difficultés, cela est indéniable. Le dialogue a pour mission de faire que s'exprime l'opinion, de permettre à l'âme de chacun d'exprimer les opinions qui sont les siennes, non pas parce que Socrate en attend un profit, mais parce qu'il faut justement dépasser l'opinion, à cause de ses carences. Mais seul le dialecticien est compétent, Socrate est par exemple capable de tirer des réalités de l'opinion de ses interlocuteurs, grâce au travail de la contradiction.


    Dernière édition par Euterpe le Ven 26 Aoû 2016 - 22:09, édité 2 fois
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Ven 26 Aoû 2016 - 18:58

    I. διαλεκτική


    1. La dialectique : une science architectonique ?

      Dans l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (ou de l'Éristique), se pose la question de savoir ce que l'on peut bien raconter à un jeune homme pour le convaincre de devenir philosophe et vertueux. Le débat entre Socrate et Euthydème est un échec, et révèle l'impossibilité de communiquer entre le dialecticien et le sophiste. Comment peut-on apprendre ? Est-ce l'ignorant, ou bien celui qui dispose déjà d'un peu de savoir, qui peut apprendre ? Socrate part de ce constat : tous les hommes cherchent le bonheur (accomplissement de soi, excellence de l'humanité). Mais pour y parvenir, il faudrait atteindre la vertu et le savoir. (Le bonheur dont parle Socrate est l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], le bon-heur, la bonne fortune, la chance, la réussite.) Cela ne dépend que d'une chose : de la compétence, du savoir. Mais qu'est-ce que cette compétence et ce savoir ? Compétence et savoir de quoi ?

      Ne peut rendre heureux qu'une compétence qui porte non seulement sur l'effet, mais aussi et surtout sur les fins. Qu'est-ce ? La stratégie ? (Euthydème et son frère Dionysodore enseignent l'art du combat.) Ceux qui ne le savent pas eux-mêmes doivent se confier au dialecticien. Ce que capturent les généraux, ils ne sont pas eux-mêmes capables de l'utiliser convenablement, ils le remettent donc aux hommes politiques. De la même façon, les scientifiques qui capturent les idéalités ne savent pas les utiliser, ils les remettent aux dialecticiens (s'ils sont sensés). [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. Dans [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], on peut lire que certains arts reçoivent des ordres des autres arts (l'art du maçon reçoit par exemple ses instructions de l'art de l'architecte). Il y a donc des arts [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (expression qui ne fut forgée qu'après Platon toutefois, par Aristote), autrement dit qui sont dans le même rapport que l'art de l'architecte avec celui du maçon.
      Mais y a-t-il dans la série des fins une fin qui soit exclusivement une fin et pas un moyen ? Selon Aristote, l'élan qui nous pousse vers quelque chose s'arrête forcément quelque part, sinon les désirs humains seraient vides, sans objet. C'est l'idée d'un Bien final, d'un bien suprême qui permettrait d'élaborer la science architectonique (celle qui porte sur les fins le plus éminemment). La politique serait-elle cette science architectonique ? Or, l'acte 2 de l'Euthydème s'arrête sur cette question, car elle contient d'énormes difficultés.

      [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] y définit la dialectique comme l'art capable d'utiliser ce que trouvent ou produisent d'autres arts. Un art dont il n'est pas évident qu'il produise quoi que ce soit, mais qui, en tout cas, a un domaine ou une portée générale : c'est l'art d'utiliser à bon escient les autres arts. Cette définition de Clinias est étonnante, car il l'énonce comme si elle allait de soi. Elle est étonnante pour 2 raisons :
      - D'abord, c'est un dialogue socratique. Or un dialogue socratique pose la question du "qu'est-ce que ?" ("quelle est la nature de ?"), puis les interlocuteurs de Socrate proposent des définitions qu'il met en pièces. Ces dialogues sont aporétiques : on débouche sur un échec. Il est donc difficile de s'y mettre au niveau de l'essence, car ce sont des dialogues préparatoires, antérieurs aux dialogues qui mettent en place la théorie des Formes, des Idées, de l'Essence.
      - Ensuite, cette définition est énoncée par Clinias, pas par Socrate. Or Clinias n'a pas une formation philosophique suffisante. De plus, le texte ne fournit aucune explication à l'énoncé du jeune homme. Pourquoi la dialectique aurait-elle le privilège qu'il lui attribue ? Tout se passe comme si nous nous trouvions devant une conception déjà constituée de la dialectique : la dialectique comme art suprême. Mais cette conception est dérivée.

    2. Les origines de la dialectique

      Quand Aristote parle de la dialectique, il ne semble ni vouloir introduire une conception nouvelle, ni se référer à l'usage platonicien, mais plutôt systématiser, théoriser une pratique commune ou suffisamment connue pour qu'il soit superflu de la définir. Dans ses Réfutations sophistiques, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], on peut lire que la rhétorique a été fondée depuis longtemps et qu'elle est donc parvenue à un point avancé de son développement. En revanche, pour la dialectique ou le raisonnement, Aristote dit qu'il a dû innover, car rien n'existait en cette matière, et il n'y avait rien à citer : "antérieurement, il n'y avait absolument rien". Il n'y avait pas d'ouvrage théorique, mais une pratique. Les sophistes enseignaient non pas l'art de la dialectique, mais les résultats de cet art. Dans d'autres textes, pourtant, par exemple dans le livre A de la Métaphysique ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]), il affirme que Platon est l'inventeur de la dialectique. Mais dans le livre M, il affirme que la dialectique existait déjà bien avant Socrate, quoique insuffisamment élaborée.

      On pense que [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] est l'inventeur de la pratique, mais pas du mot (cf. Léon Robin, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). Zénon était disciple de Parménide. C'est le créateur de ce qu'on appelle l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (discours tenu contre), qui consiste à réfuter les réfutations des ennemis de Parménide. De là est née l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (un des genres de l'antilogie). [Précisons que Platon essaie de distinguer la pratique éristique et le discours philosophique. La réfutation philosophique n'est pas de même nature que la réfutation des sophistes.] C'est de cette pratique (la dialectique) qu'Aristote essaie de faire la théorie : lorsqu'il parle de la dialectique, il ne se réfère pas à l'usage platonicien, mais à un usage antérieur à Platon, et supposé déjà connu.

    3. En quoi consistait cet ancien usage de la dialectique ?

      La dialectique est l'art d'interroger. Le dialecticien est l'homme capable de formuler des propositions et de faire des objections. C'est aussi l'art de soutenir par le raisonnement aussi bien le pour que le contre. C'est l'art de conclure les contraires. Mais quelle théorie en propose Aristote ? Elle aurait un caractère universel, globalisant. Son but : trouver une méthode grâce à laquelle nous pouvons raisonner sur tout problème proposé, en partant de thèses probables (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], 'opinement', 'jugement', neutre pluriel de l'adj. ἔνδοξος, qui signifie, entre autres choses, 'probable'). On distingue donc 2 caractéristiques de la dialectique : - l'universalité de son domaine ; - la probabilité de son point de départ.

      a. Son universalité :
      En ce sens, elle s'oppose à la science (selon Aristote), puisque la science porte nécessairement sur un genre déterminé de l'être, et sur un seul. Il n'y a pas de science stricto sensu de l'universel, mais seulement d'un domaine déterminé de l'être. Pourtant, la dialectique prétend raisonner sur tout. Si la science s'appuie sur des principes qui lui sont propres, ses principes premiers (qui lui sont propres = génériques), la dialectique s'attache à des principes communs à toutes les sciences. Certes, toutes les sciences communiquent entre elles par des principes communs, ceux qui jouent le rôle de bases dans la démonstration, on doit cependant distinguer cette base et les objets qui leur sont spécifiques, et sur lesquels portent les démonstrations. La dialectique communique avec toutes les sciences, comme le ferait toute science qui tenterait de démontrer des principes généraux (comme celui d'égalité, par exemple). Mais la dialectique n'a pas d'objet déterminé, elle n'est pas limitée à un seul genre. C'est pourquoi elle procède par interrogations, au contraire de la démonstration (quelqu'un qui interroge ne démontre pas).

      b. La probabilité :
      Dans les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], Aristote dit que : "L'examen des réfutations, qui procède des principes connus et qui ne tombe sous aucun art particulier, relève de la compétence du dialecticien". Cette seconde caractéristique de la dialectique, à savoir partir d'ἔνδοξα, découle de la première. La probabilité de la thèse dialectique est la contrepartie de sa généralité. La probabilité s'oppose strictement à la nécessité des prémisses du syllogisme démonstratif.
      Ainsi, pour Aristote, on peut opposer :
      - dialectique et science
      - dialectique et analytique
      - supputatif et démonstratif
      - universel et genre
      - principes communs et principes propres
      - probable et nécessaire.


    Dernière édition par Euterpe le Mar 30 Aoû 2016 - 18:51, édité 1 fois
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Sam 27 Aoû 2016 - 10:51

    4. Syllogismes démonstratifs vs thèses probables

    A. La démonstration :

    Elle s'opère par le recours au [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], raisonnement qui enchaîne 3 propositions. Le syllogisme est doublement démonstratif parce qu'il y a une nécessité formelle, les prémisses étant données, de la conclusion. Ex :

    - Tous les A sont B
    - Or C est A
    - Donc C est B

    1. Les 2 premières propositions s'appellent [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] ; la 3e s'appelle conclusion. La première prémisse est la majeure ; la deuxième est la mineure. La majeure contient le terme qui est [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] dans la conclusion. L'enchaînement des propositions a pour fonction de mettre des termes en rapport. Il faut 3 termes pour que cet enchaînement soit possible. Un terme figure dans les deux prémisses (A) : c'est le moyen terme, le moyen de la conclusion. Il est cause, il met en rapport (C) et (B).

    On appelle prédicat une proposition de la forme [A est B]. On appelle assertion une proposition qui se présente comme un jugement de réalité (sa modalité est la réalité, le quelque chose qu'elle énonce est énoncé comme quelque chose qui est). Le prédicat s'intéresse à une proposition du point de vue de sa forme ; l'assertion s'intéresse à une proposition du point de vue de sa modalité. Enfin, dans la proposition [A est B], B est le prédicat de A.

    2. La nécessité est liée à la vérité (pour Aristote, le démonstratif s'identifie au syllogisme : le syllogisme, c'est ce en quoi consiste la démonstration). La nécessité formelle ne suffit pas, car on ne peut se contenter de dire :

    - si P1 est vraie,
    - et si P2 est vraie,
    - alors P3 est vraie.

    Dans ce cas, P3 n'est vraie que si P1 et P2 sont vraies ; or, on n'en est pas sûr.
    Il y a aussi nécessité des prémisses elles-mêmes : elles doivent être vraies. Mais de quoi dépend leur vérité ? D'une démonstration syllogistique antérieure. Pour être identifié à la science, le syllogisme suppose un savoir qui a un commencement naturel. Le syllogisme est un procédé déductif (descendant), qui part des principes ; la dialectique ne part pas des principes, mais les cherche. La science est de l'ordre de la démonstration à partir de principes ; la dialectique est de l'ordre de la recherche des principes.

    B. Les thèses probables :

    On ne peut démontrer les principes premiers de chaque science, encore moins les principes communs à toute science. Ces principes communs, qui sont les fondements de toute démonstration, ne sont pas démontrables. Mais alors, quel est le critère d'acceptabilité ? Ce critère, c'est la probabilité même des thèses qui ont cours au sujet de ces principes.

    Cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] [Saint-Hilaire] :
    Aristote, pp. 20-21, traduction Tricot, Vrin a écrit:[En] ce qui regarde les principes premiers de chaque science, il est, en effet, impossible de raisonner sur eux en se fondant sur des principes qui sont propres à la science en question, puisque les principes sont les éléments premiers de tout le reste ; c'est seulement au moyen des opinions probables qui concernent chacun d'eux qu'il faut nécessairement les expliquer. Or c'est là l'office propre ou le plus approprié, de la Dialectique : car en raison de sa nature investigatrice, elle nous ouvre la route aux principes de toutes les recherches

    Que faut-il entendre par 'probable' (ἔνδοξα) ?
    Ce terme polysémique réfère principalement à 2 éléments : - la conformité de l'opinion ; - ce qui est connu de l'opinion, ce dont on a bonne opinion.
    Cette notion, au moins dans l'usage qu'en fait Aristote, n'est pas seulement péjorative (comme chez Platon), mais dépréciative si on la compare à la nécessité des prémisses d'un syllogisme démonstratif. Mais elle est valorisante si on la réfère à la thèse simplement postulée. Le probable n'est pas une affirmation arbitraire et gratuite. Cf. Topiques, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] [Saint-Hilaire] :
    Aristote, id. p. 17 a écrit:Les thèses probables sont celles qui correspondent à l'opinion de tous les hommes, ou de la plupart d'entre eux, ou des sages ; et, parmi ces derniers, soit de tous, soit de la plupart, soit enfin des plus notables ou des plus reconnus
    On trouve chez Aristote la quête d'un consensus acceptable. Si les thèses probables sont celles qui correspondent à l'opinion de tous les hommes, Aristote les considère comme le critère d'acceptabilité suffisant pour admettre un principe.
    Les thèses probables confirment l'universalité de la thèse dialectique. (Il faut veiller ici à bien différencier la généralité de la thèse dialectique et la généricité de la science.) On peut parler d'une généralité universalisante de la dialectique. Comme telle, elle est certes inférieure à la démonstration, mais sa valeur tient à ceci qu'on peut la faire intervenir quand une démonstration est impossible. Tel est le but d'Aristote, du reste : si la démonstration est impossible, on peut tout de même se soucier d'un mode d'établissement qui ait de la valeur. Chaque fois que le discours s'universalise au point de perdre tout point d'appui réel, la dialectique corrige notre éloignement des choses par le recours à l'autorité et au consentement des hommes.

    Selon Aristote, le dialecticien n'est pas un savant, ce n'est pas un spécialiste (la science réfère nécessairement à un domaine spécifique). Le dialecticien n'a pas de domaine de compétence qui lui soit propre, la dialectique n'a pas d'objet propre. Sa compétence s'étend à tous les domaines. En tant que tel, le dialecticien communique avec toutes les sciences et, d'une certaine façon, les domine, puisqu'il permet à chacune d'elles de remonter à ses principes communs. En ce sens, c'est lui qui assigne au discours spécifié et partiel des sciences sa place générale.
    Mais, si le dialecticien a des clartés sur tout, il n'a que des clartés. Il est moins savant que cultivé. Il ne sait rien par lui-même. Il répète ce qui se dit. Il est obligé de se satisfaire de l'acquiescement qu'il obtient de ses interlocuteurs. Or, à procéder ainsi, on n'est jamais certain d'aller jusqu'au bout de ce qui est le savoir possible. En tant que "spécialiste des généralités", le dialecticien peut paraître supérieur au savant. En réalité, il est inférieur aux savants, dans leur domaine propre.
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Sam 27 Aoû 2016 - 11:34

    5. Une toute puissance du λόγος ?

    Cette prétention ou cette ambition d'une toute puissance par le logos, c'est dans le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] qu'elle apparaît le plus clairement. Pour [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], la rhétorique est l'art suprême, car : - elle n'a pas d'objet propre ; - mais elle impose son commandement à tous les arts. (La rhétorique est l'art de faire valoir les autres arts, elle donne son efficacité réelle aux autres arts ; cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].) La tradition philosophique a été très sévère à l'égard de la rhétorique. Le sophiste et le rhéteur sont tenus pour des marchands d'illusions. C'est la compétence qui domine, d'après Platon, et non l'art de persuader. Mais dire que le médecin doit se doubler d'un rhéteur, comme l'affirme Gorgias, n'est-ce pas rappeler que le rapport médecin/malade est un rapport de compétence ? Faire place à la rhétorique, n'est-ce pas aussi reconnaître que le rapport médecin/malade est également un rapport humain ? Le médecin est impuissant sans la confiance d'un malade ; le savoir ne confère d'autorité que si le médecin est reconnu compétent. Toutefois, la rhétorique n'est-elle pas qu'un art parmi d'autres ?
    Elle n'a pas d'objet propre. Dans ce cas, s'agit-il d'une [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (polymathie : compétence universelle, encyclopédique) ? Cette capacité à parler de toutes choses correspond à ce que l'on entend par 'culture générale'. La technique de la rhétorique est purement formelle : elle ne suppose aucun savoir des choses, mais une certaine maîtrise de la langue, une expérience des hommes dans leurs relations. Si la rhétorique est un art de persuasion, c'est qu'elle intègre une expérience des hommes. Sur ce point, Aristote se sent plus proche des rhéteurs que de Platon. Or, quelle serait la position platonicienne ici ?

    Platon affirme une opposition radicale entre rhétorique et philosophie (dialectique). La rhétorique se détache de la vérité du discours. Pourtant, on trouve dans [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] l'hypothèse de 2 rhétoriques différentes :
    - celle des sophistes, routine fondée sur l'opinion
    - celle entièrement normée par la dialectique (et qui ne se confond pas avec elle)
    Or, suffit-il d'énoncer le vrai pour convaincre ? La dialectique comme science de la réalité n'a-t-elle pas besoin d'une rhétorique ? Socrate recourt à la psychologie (étude des différents types d'âmes). A partir d'une science de la diversité des âmes et des discours, il serait possible de faire correspondre différents types de discours aux différents types d'âmes pour les faire accéder au vrai. Mais cette hypothèse ne sera jamais reprise. Aristote rejette l'idée même d'une rhétorique 'scientifique' : il n'y a pas d'autre rhétorique que celle des rhéteurs. Le rhéteur ne peut être un homme de science, parce que la science spécialise et isole. Elle sépare l'homme de lui-même, le morcelle ; elle ne permet pas de trouver en soi la plénitude de l'humanité (cf. Gorgias : le rhéteur l'emporte sur le savant, en tant qu'homme ; à la transcendance de ceux qui savent, il substitue la fraternité de ceux qui touchent aux opinions). Aristote réhabilite cette démarche de la pensée qui prend pour objet l'opinion.

    3 questions doivent être posées, ici :

    - Quelle est la valeur respective de la polymathie (de la culture générale) et de la compétence ?
    - Quel rapport envisager entre science et opinion ?
    - Qu'en est-il de cette question à la fois philosophique et politique entre universalité et commandement (cf. l'architectonique) ?

    Ces 3 questions sont liées à cette question fondamentale, posée plus haut (cf. Euthydème) :
    Quel est l'art ou la science que l'homme doit posséder pour être heureux ?
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    Euterpe

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Sam 27 Aoû 2016 - 14:45

    6. Quel art ou science l'homme doit-il posséder pour être heureux ?

    Un fait : les hommes aspirent au bonheur (mais les Grecs ne se demandent pas si le bonheur est un idéal légitime ; c'est Kant qui se demandera s'il faut ou non récuser cet idéal).

    Le bonheur dépendrait de la possession, par les hommes, d'une science, d'un art qui leur permettrait d'y accéder. C'est la sagesse. Mais qu'est-ce que cette sagesse ? Comment la concevoir ? Quel est l'art, quelle est la science qui mène à la sagesse ? Cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : quelles sciences rentrent dans la constitution de la vie bonne pour l'homme ? C'est cette même question qu'Aristote se propose d'étudier dans [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : quelle est la science capable de satisfaire l'aspiration des hommes ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]) ?

    Si l'on s'en réfère à l'expérience, l'homme vise une pluralité de fins (santé, richesse, etc.). Pour cela, l'humanité a construit des techniques appropriées. Mais est-ce que ces fins empiriques sont divergentes, voire opposées ? Selon Aristote, elles ne le sont pas : toute fin particulière visée est moyen pour une autre fin plus haute. Mais quelle est la fin suprême, qui n'est qu'une fin, et pas un moyen ? Quelle est la science architectonique par excellence ? Selon lui, c'est la politique. Réponse traditionnelle à une question non moins traditionnelle (cf. Euthydème, encore). Pourtant, à la fin de l'Éthique à Nicomaque, ou bien au début de la [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], c'est à la sagesse elle-même qu'Aristote accorde ce privilège. Mais, encore une fois, comment définir la sagesse ? A quelle science doit-on accorder la primauté sur les autres ? Laquelle est architectonique ? Laquelle, en somme, est la plus apte à commander ? (cf. Métaphysique, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].)

    Le présupposé commun à Platon et Aristote : l'accès au bonheur est affaire de science, de connaissance. Mais quelle science posséder, quelle compétence, quel savoir, pour accéder au bonheur ?

    A. Quelles sont, dans les traditions intellectuelles grecques, les positions en présence à propos de cette question ?

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], par exemple, se réfère aux [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], dialogue postérieur à Platon, mais qui en recueille la tradition. Ce dialogue nous renseigne sur ce qu'est devenue la tradition platonicienne.
    Qu'est-ce que philosopher ? Quelles sont les sciences constitutives de la philosophie ? Dans ce dialogue, 3 réponses sont proposées :
    - la philosophie est la science de toute chose
    - la philosophie n'est la science que d'une seule chose, mais d'une chose qui prévaut sur toutes les autres : ce qui a trait à l'excellence de l'homme, l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
    - une certaine culture générale, entre compétence universelle et spécialisation (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]), qui permet à l'homme cultivé :
    Les Rivaux, Éd. Gallimard, Pléiade, p. 1277 a écrit:[sans] avoir de chacun de ces arts une connaissance aussi exacte que celui qui en possède la technique ; [...] d'être capable de suivre, mieux que tous les assistants, les propos de l'homme de métier, et d'apporter la contribution de son avis personnel, de manière à passer pour être, de tous ceux qui chaque fois assistent soit à un entretien sur tel ou tel art, soit à l'exécution d'une œuvre de cet art, le plus fin connaisseur et le plus averti
    Cette description ne va pas sans ambiguïté. Quoique positive, puisque même un non spécialiste peut comprendre l'art du technicien, le non spécialiste n'est pas compétent : il paraît seulement compétent.

    Évaluons ces 3 hypothèses :
    - la première correspond à la polymathie
    - la deuxième à une compétence éminente (science universelle parce que première)
    - la troisième à la culture générale (qui ne confère qu'une primauté apparente)

    Elles correspondent à 3 types :
    - l'érudit
    - le philosophe (au sens restreint)
    - l'homme libre et cultivé

    B. L'érudit, le philosophe et l'homme cultivé

    a. Le polymathe, l'érudit, renvoie à [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], "polytechnicien", dont la compétence était réputée être universelle. Cf. également [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], qui se vantait d'avoir fabriqué la totalité de ce qu'il portait sur lui. Il appartient à la première génération de sophistes, qui prétend accéder à la polymathie, à la polytechnicité (à toutes les spécialités). Signalons également que dans l'Euthydème, Platon oppose aux sophistes de la deuxième génération (ceux de l'éristique), les grands anciens, les "tout savants", les pansophoi.
    b. Le philosophe au sens restreint ne connaît pas tout, mais le principe du tout. C'est le philosophe du principe.
    c. L'homme cultivé, sans être compétent en rien, peut parler de beaucoup de choses. C'est la caricature du rhéteur.

    Le dialogue élimine l'homme cultivé pour ne s'occuper que des deux autres. Pourquoi ? En tant qu'athlète, par exemple, Socrate était supérieur, dans l'ensemble, aux autres athlètes, mais inférieur, dans chaque discipline particulière. C'est le cas de l'homme cultivé. On ne peut être le premier en tout genre. Il faut trouver un homme qui soit le premier dans l'ensemble, sans être le dernier dans le détail, et qui soit vraiment compétent. La science que nous recherchons est-elle la science de toute chose, ou bien la science d'une chose unique mais privilégiée ?

    Partons de la polymathie (cf. Démocrite - dont [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] précise, en se référant au catalogue de Thrasyllus, qu'il est l'interlocuteur anonyme des Rivaux - commence son traité sur La nature en affirmant : "Je vais parler de tout"). Spontanément, les premiers penseurs de la Grèce auraient été polymathes, et les sophistes furent les premiers théoriciens conscients de la polymathie, de la polytechnicité. Mais, disait déjà [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : "Un savoir universel n'instruit pas l'intellect" (frag. 40 [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] | [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). A la polymathie spontanée, reprise et théorisée par les sophistes, Héraclite oppose la qualité d'un savoir en raison inverse de son extension : à vouloir tout savoir, on ne sait rien de manière réelle. Mais si la philosophie ne peut pas tout savoir, que lui reste-t-il à savoir pour se distinguer des autres sciences ? ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], dans son [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], affirme que le sage demeure, dans la pensée hegelienne, l'homme omnicompétent, omniscient. On peut lire par ailleurs, de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], "[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]".)

    Selon Gorgias, l'art suprême n'est pas cet art universel, omnicompétent, mais l'art qui met en valeur les autres arts (cf. Euthydème), autrement dit, selon lui, la rhétorique. C'est l'art des arts ; elle donne, dans tous les domaines spécifiés, le pouvoir d'autorité. Et c'est Socrate qui, le premier, dénonce la prétention des rhéteurs à une telle puissance, à la sagesse. Cette dénonciation est distincte de celle de Platon. Socrate dénonce en effet, dans la rhétorique, une "imposture morale" qui lui paraît sacrifier la vérité sur l'autel de la puissance. Mais, ce faisant, il apporte un appui aux thèses rhétoriques, puisque dans un procès, il ne suffit pas de dire la vérité pour convaincre.

    C. De l'ignorance socratique à la dialectique platonicienne

    Mais cette dénonciation n'épuise pas la réflexion socratique sur la rhétorique. Il a repris et régularisé un thème cher aux rhéteurs : le désaveu des savoirs particuliers. En critiquant le spécialiste, au motif qu'il est enfermé dans son domaine, son étroitesse et l'ignorance où il est des fondements de sa spécialité, Socrate met en évidence la polymathie. La science suprême, architectonique, n'est à chercher ni dans la compétence toujours fragmentaire du spécialiste, ni dans l'apparente compétence à laquelle prétend la sophistique (cf. le "connais-toi toi-même", qui est une exhortation à la reconnaissance de nos limites). Si la science suprême n'est à chercher ni dans la compétence, ni dans l'apparence de la compétence, il ne reste qu'un savoir qu'on peut dire universel et premier : c'est le savoir du non savoir. Socrate découvre par là le seul pouvoir qui soit légitimement universel, celui de la question, l'art de poser des questions dans le dialogue : la dialectique. Ce savoir du non savoir a un apport positif qui consiste à mettre chacun à sa place particulière, lui évitant ainsi de se prendre pour quelqu'un d'universel.

    Mais si la position de Platon diffère de celle de Socrate, quelle est-elle ?
    A cette dévalorisation de la compétence, dévalorisation rhétorique d'abord (méthode éristique), socratique ensuite (méthode dialectique), qui fait du premier venu le juge de la compétence, Platon oppose une conception aristocratique. Il s'oppose à la fois à Gorgias et à Socrate. Il revendique certes une filiation socratique dans la dénonciation de ce qui devient pour lui une fausse compétence ou une compétence insuffisante (et ce, au point de s'approprier la dialectique) ; mais il se démarque aussi de la dialectique socratique pour élaborer une philosophie qui débouche sur une science suprême, qu'il appellera διαλεκτική : dialectique (d'où la multiplicité des dialectiques platoniciennes).
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    Euterpe

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Sam 27 Aoû 2016 - 15:14

    Conclusion du chapitre

    Pour Platon, en tant qu'elle se confond avec la sagesse même, la politique est l'art suprême. (Mais il faut distinguer entre la politique comme compétence, et la politique comme pratique.) La raison de cette supériorité réside dans le savoir.

    Sa thèse implique une opposition radicale avec [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] à ses yeux, par exemple la pratique des tirages au sort pour l'accès aux fonctions publiques, ou encore le risque démagogique. Cela lui paraît devoir renforcer sa dénonciation de la rhétorique. Contre les dérives politiques d'une Athènes pourtant fière de sa démocratie, Platon considère que la chose politique n'est pas du domaine public. Elle ne relève pas de l'opinion, principale victime du rhéteur, qui a les moyens de l'infléchir. La politique relève d'une technique particulière, et cette technique est elle-même fondée sur une science.

    Une telle conception est opposée à celle de Gorgias. Dire en effet que la politique est un art parmi d'autres, c'est méconnaître ce que cet art a de particulier : sa visée d'universalité. Gorgias pensait que la politique n'a pas d'objet propre ; Platon considère que le dirigeant politique est celui qui saisit l'idée du tout pour assigner à chacun la place qui lui est propre. Il y a donc un point commun à Gorgias et Platon : la politique exclut la spécialisation. Mais pour Gorgias, comme c'est la science en tant que telle qui spécialise, la politique ne peut être une science, elle relève seulement du domaine de l'opinion.

    Or Platon estime qu'il est possible d'unir la compétence et l'universalité. Pour désigner cette science universelle, il emploie paradoxalement le terme même qui résumait l'impossibilité de cet idéal d'universalité du savoir aussi bien aux yeux de Gorgias que de Socrate : la dialectique. Ainsi, Platon est le seul philosophe pour qui la dialectique ne s'oppose pas à la science. (Cf. République, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : chez les rhéteurs, la dialectique est une technique de persuasion et de réfutation. Chez Socrate, c'est un instrument de critique. Dans les deux cas, comme chez Aristote, elle s'oppose à la compétence des doctes, elle constitue une culture générale, se distinguant de la science de la chose.)

    Pourquoi Platon choisit-il de désigner cette compétence suprême, qui est celle du philosophe, du même nom de dialectique, qui désigne et désignera chez ses successeurs une pratique dont les règles excluent le savoir ? Platon renverse la signification du terme. Il l'associe à l'idée de science. Entre la pratique socratique de la dialectique et la compétence suprême, Platon essaie de mettre à jour une continuité.
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    Euterpe

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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Sam 27 Aoû 2016 - 19:07

    II. Les dialectiques platoniciennes ?

    Remarques liminaires

    a. Remarques complémentaires à propos du terme de dialectique.

    Le terme η διαλεκτική est extrêmement rare dans le discours platonicien. Le plus souvent, les termes employés sont au pluriel, et on pourrait tous les traduire par : 'dialectique'. Quelques précisions toutefois sur les occurrences qu'on trouve dans l'œuvre :
    - substantivation de l'infinitif : το διαλέγεσθαι (le 's'entretenir', le 'discuter', le 'dialoguer'). C'est le fait de pratiquer le dialogue d'une certaine façon, d'une façon dialectique
    - ἡ διαλεκτική τέχνη : savoir-faire, compétence de type pratique (habileté dialectique). Compétence qui porte sur la technique du dialogue.
    - [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : faculté d'user du dialogue de façon dialectique
    - το διαλεκτικόν : le 'dialogué' (qui concerne le dialogue, une thèse qui est dialoguée, discutée)
    - η διαλεκτική μέθοδοσ : la méthode dialectique
    - η πορεἱα διαλεκτική : le débouché dialectique

    b. On doit faire face à une double difficulté.

    La philosophie platonicienne s'est élaborée progressivement, avec des remaniements. Dès lors, y a-t-il une cohérence (à parler) des thèses platoniciennes ? Quelle est la part de son enseignement écrit et celle de son enseignement oral ?
    - hypothèse qu'il y aurait 2 conceptions successives de la dialectique chez Platon. La philosophie de Platon ne se donne pas sous la forme d'un système
    - la terminologie platonicienne : la conceptualisation s'élabore au fil même de l'œuvre. Dans les dialogues, coexistent plusieurs acceptions pour un même mot grec. Il n'y a pas de système de concepts qui serait défini une bonne fois pour toutes. L'œuvre doit sens cesse être interprétée ; et on risque de manquer la "bonne" interprétation.

    c. Recourir à l'entretien, discuter :

    Le terme est pris au moins en 2 sens qui sont liés :
    - le dialoguer : cela désigne tout recours à la discussion, l'échange d'idées, d'arguments. Mais ce recours peut avoir lieu à tort et à travers. Donc, le dialoguer ne caractérise pas entièrement la dialectique.
    - l'entretien questionnant et dialogué, pour se mettre en quête du vrai. Est dialecticien celui qui a recours, de cette manière, au dialogue, et qui sait en user de façon féconde. Ce dialecticien, c'est déjà le philosophe.

    d. Pourquoi le recours au dialogue ?

    Ce recours exprime la distance prise avec d'autres pratiques communément utilisées à l'époque, comme la sophistique notamment. Le "dialoguer" s'oppose au discours d'apparat des sophistes (l'επίδειξις, autrement dit un discours argumentatif, persuasif, qui prétend prouver telle ou telle thèse), façon dont les sophistes dispensaient leur enseignement. Le but de ce discours est d'apprendre à l'élève à en faire par lui-même, de persuader, d'établir des thèses souvent novatrices (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). Pourquoi Socrate refuse-t-il ce discours d'apparat ? Il prétend manquer de mémoire. Lorsqu'on est soumis à un long discours, on ne parvient pas, à la fin, à retenir l'ensemble de ce qui a été dit. De ce point de vue, le recours au dialogue comme façon de philosopher s'explique par :
    - le refus de l'exposé
    - le refus du discours sophistique

    [On retrouve cette question de la mémoire chez Descartes : la temporalité de l'esprit est la marque même de sa finitude, et une cause fondamentale de l'erreur]


    1. Le dialecticien-philosophe

    Les longs discours entortillent, leur cohérence n'est le plus souvent que verbale ; leur majesté oratoire s'adresse au moins autant à la sensibilité qu'à la raison. Elle fait même violence à la raison. Le dialogue, en revanche, permet de s'interrompre, de poser des questions, et d'être amené à un accord avec les interlocuteurs.

    C'est en s'instruisant auprès de ceux qui savent ou qui disent savoir, en les questionnant, en s'interrogeant avec eux sur ce que valent leurs réponses, que l'on peut progresser. Les sophistes réagissent souvent mal et estiment que Socrate essaie de ruser, de les manipuler. Mais il parvient presque toujours à imposer ses exigences dialectiques aux sophistes. Pour autant, obtenir d'eux le recours au dialogue, c'est souvent le résultat d'un rapport de force ; comme s'il n'allait pas de soi de convaincre l'autre d'y recourir (cf. l'entretien emblématique à cet égard entre Socrate et Thrasymaque dans [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] de la République). Le dialogue ne peut toutefois avoir de valeur intellectuelle que si les interlocuteurs ne sont pas complaisants. Cependant, l'accord entre interlocuteurs n'a pas, comme tel, une valeur incontestable (c'est la principale critique adressée par Aristote). Cela n'enlève rien à sa fécondité dans la mesure où, dans la pratique dialectique, il se passe quelque chose en l'autre, dans son âme.

    Dans les dialogues platoniciens, Socrate est le porte-parole de Platon. Dès lors, doit-on penser que pendant la première période de sa vie intellectuelle, Platon voulait rendre hommage à Socrate ? Cette façon de pratiquer le dialogue, au début de sa carrière philosophique, caractérise le premier élément constitutif de la dialectique. En l'état, la dialectique ne constitue pas exactement un savoir. Elle constitue plutôt un travail préparatoire (l'interrogation, l'ignorance) [dialectique 1], et se distingue en cela de 3 autres caractéristiques :
    - la dialectique comme cheminement même de l'esprit vers la connaissance (dialectique ascendante) [dialectique 2]
    - la dialectique comme résultat de ce cheminement (accès au vrai, contemplation) [dialectique 3]
    - la dialectique comme art de découper, de diviser, comme dichotomie (dialectique descendante) [dialectique 4]

    Les dialogues platoniciens nous apprennent que l'on n'ira pas plus loin tant qu'on ne se soumettra pas à cette étape [dialectique 1]. C'est dire son importance.

    Remarque à propos de l'ignorance socratique, à propos du défaut de savoir : elle s'inscrit dans le problème de la distinction entre le Socrate véridique et le Socrate comme personnage des dialogues. Assurément, Socrate en sait plus sur l'essentiel que les sophistes :
    - il sait que connaître la vérité, ce n'est pas spontané, et que "tout le monde" (l'opinion) n'est pas capable de nous l'apprendre, contrairement à ce que prétend Alcibiade lorsqu'il affirme avoir appris de tout le monde ce qu'est la justice.
    - il sait que le dialogue implique de satisfaire des exigences essentielles, qui sont à la fois des exigences logiques et morales. Or les opinions nous cachent ces exigences.


    A. L'entretien questionnant et dialogué [dialectique 1]

    Cette pratique répond à deux types d'exigences : des exigences logiques et des exigences morales.

    1. Les exigences logiques :

    - reconnaissance du [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (ce qui caractérise le sensible et l'opinion, c'est que la contradiction y règne ; or la meilleure façon de montrer cette contradiction aux interlocuteurs, c'est de les faire parler).
    - exigence définitionnelle d'unité et d'universalité (mais l'essence, contrairement à ce que proposaient les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], n'est pas le concept, n'est pas le mot. Cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : il ne faut pas partir des mots. Cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], où se pose la question de savoir si la vertu peut être enseignée. Est-ce une science ? Qu'est-ce que la vertu ? La vertu n'est pas un essaim de vertus. Il faut voir s'il existe un caractère commun à toutes les vertus : c'est l'unité et l'universalité de désignation linguistique que mentionne Socrate. Cependant, l'essence n'est pas seulement ce caractère commun désigné par un mot, c'est aussi la cause, ce qui fait qu'un être est ce qu'il est). L'exigence définitionnelle n'est pas simple à faire comprendre.

    2. les exigences morales :

    Elles portent sur le travail à effectuer quand il s'agit de connaître les valeurs. Avant de rechercher l'essence de quelque chose, il faut déjà savoir quelque chose de cette essence, quelque chose de sa valeur (un minimum est de savoir qu'une valeur a de la valeur). Cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] de la République : la moralité, c'est la vertu même de l'humanité, l'excellence de l'humanité. La justice est une valeur, l'injustice un vice, et la justice est supérieure à l'injustice.
    Selon Platon, il y aurait donc un "appel" moral (comme il y a un "appel" érotique vers la beauté, appel qu'effectue en nous la perception sensible du beau, cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], la beauté formelle à laquelle nous sommes sensibles est une façon de nous appeler vers la forme même de la beauté ; comme il y a aussi un "appel" rationnel, cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], avec l'idée que la mesure est le chiffre même de l'essence).

    Telles sont les exigences sur lesquelles s'appuie Socrate pour réfuter les réponses de ses interlocuteurs. Or il sait que les sophistes méconnaissent ces exigences.

    3. L'ignorance et l'inventivité dialectique :

    On trouve chez Platon cette idée que le cheminement et le débouché dialectique ne sont pas fixés par avance. Le bon dialecticien est celui qui est capable d'inventer ce cheminement, cheminement qui permettrait d'accéder au monde intelligible des Idées, de l'Être. Dans le Discours de la méthode ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]), Descartes dit qu'il faut bien prendre parti et faire tout ce qui est possible pour déterminer le bon chemin ; et il donne l'exemple d'une situation où je n'ai pas le savoir pour juger, mais qui exige de moi que je prenne parti, même si je me trompe (ce qui ne doit pas m'amener à avoir des jugements faux). L'invention exigée par le dialecticien est plus complexe encore. Ce problème de l'invention dialectique est comparable à quelqu'un qui se trouverait sur l'océan sans boussole : dans sa quête du vrai, l'esprit ne trouve aucun chemin. Inventer la voie, c'est justement la capacité dialectique (et c'est pourquoi la pratique dialectique est difficile et décourageante).

    L'aveu d'ignorance de Socrate comporte une part de fausse humilité : il est faux qu'il ne sache rien. Mais il y a aussi une part authentique d'humilité, car l'exposition du vrai pose un problème. Cet exposé ne consiste pas à l'emporter sur quelqu'un, mais à réfuter pour progresser et débarrasser les interlocuteurs de leurs opinions fausses et qui les encombrent. A l'inverse, les sophistes cherchent à l'emporter sur, à prendre dans les filets du discours. D'où les affrontements entre sophistes et dialecticiens. Mais il y a aussi les filets du discours dialectique, qui consistent à dérouter, à utiliser des "trucs" pour éviter les pièges des sophistes. Dialectique et sophistique s'opposent en ceci que la première vise le vrai, quand la deuxième ne vise que le succès.

    Le discours suivi a de graves inconvénients car il rend et la recherche, et la contestation et l'accord difficiles. Le monologue permet à chacun de camper sur ses positions. Or, l'important est d'accepter de débattre de ce que l'on affirme pour résoudre le désaccord initial. D'autant qu'un désaccord irréductible (ou qui semble tel, entre deux thèses opposées) laisse penser que ni l'une ni l'autre ne sont vraies. Un tel désaccord est souvent la marque d'une ignorance (cf. Kant, qui voulait résoudre cette difficulté dans le domaine de la métaphysique, où les désaccords étaient persistants).

    4. λόγον διδόναι :

    Cela explique l'exigence platonicienne de rendre compte de ce que l'on affirme. Cf. le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], institution athénienne, pratique politique qui consiste dans la reddition de compte, et qui est directement transposée par Platon pour traduire l'exigence de la philosophie, de la raison : il faut argumenter, ne pas faire violence à l'esprit (au libre examen de l'esprit qui reconnaît les fondements de la thèse énoncée).
    Le travail socratique consiste à soumettre les affirmations de ses interlocuteurs à une telle reddition de compte. L'opinion n'y parvient jamais, sans se contredire au bout du compte. Et justement, le dialogue est une façon de porter la contradiction du discours de l'autre, de tester sa capacité à se défendre. Laisser parler l'autre, c'est aussi, quand le discours qu'il tient est celui de l'opinion, l'amener à une contradiction inévitable. Tandis que le discours suivi peut avoir une cohérence verbale suffisante pour masquer ses contradictions.
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    Re: Qu'est-ce que la dialectique ?

    Message  Euterpe le Dim 28 Aoû 2016 - 17:48

    B. L'enseignement de la philosophie

    1. La dialectique face à l'opinion

    On ne peut pas enseigner la philosophie, on peut  seulement en faire, ou en faire faire. Si Socrate refuse de commencer par le discours didactique, c'est parce qu'un tel discours a toujours quelque chose de l'exposé dogmatique, et représente une forme de violence pour l'esprit, même en lui enseignant des vérités. Cf. ce passage du [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (536e) de la République, dans lequel Platon distingue la formation du corps et celle de l'âme :
    Platon, La République, Livre VII, 536e a écrit:que les exercices corporels soient pratiqués par contrainte, le corps ne s'en trouve pas plus mal, mais les leçons qu'on fait entrer de force dans l'âme n'y demeurent point.
    Platon met l'accent sur l'inefficacité de l'énoncé didactique, même quand cet énoncé est vrai.

    Comment former intellectuellement quelqu'un dès lors que l'ignorance est esclavage et dès lors que la vie même de l'esprit est liberté ? Déjà, dans un de ses premiers dialogues, l'[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], Platon écrivait que chacun se convainc d'abord de ses propres affirmations. Le dialogue requiert un certain nombre de qualités morales de la part de l'interlocuteur, et une certaine bienveillance, une certaine attention à l'autre, de la part de celui qui conduit le dialogue. Le dialogue exige aussi de la sincérité. Il reste stérile si on ne s'engage pas dans l'exigence du vrai (exigence, pour chacun, qu'il dise au moins ce qu'il pense, contrairement à Thrasymaque et Calliclès). Sans cela, le dialogue philosophique perd ce qu'il a de fondamental, et qui consiste à débarrasser l'autre de ce qui l'encombre, de ses contradictions. On ne doit pas séparer l'aboutissement d'une recherche et l'activité intellectuelle qui y conduit. Il ne faut pas séparer le vrai des chemins qui y conduisent. Le dogmatique tue la vie de l'esprit. Philosopher, c'est, pour chacun, accomplir ce chemin intérieur que personne ne peut effectuer à sa place.

    Mais peut-on dire que, dans le dialogue socratique, l'interlocuteur soit réellement écouté ? Que Socrate soit attentif, c'est incontestable. Le discours, le questionnement philosophique doit être capable de s'adapter, sinon à chaque interlocuteur, du moins à chaque type d'interlocuteur. Encore une fois, il ne suffit pas de dire le vrai pour persuader, il convient donc d'adapter le discours aux différents types d'âme (empiriquement constatables chez les hommes). Il faut faire en sorte que l'autre s'exprime, c'est aussi une nécessité dialectique incontournable. Tout simplement, c'est l'idée qu'il y a quelque chose de positif à écouter l'autre, avec cet enjeu moral du respect.

    Le dialogue est une étape nécessaire pour récuser les opinions, l'opinion de chaque interlocuteur. Il s'agit donc de délivrer l'autre, de le faire accoucher de ses contradictions ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]). C'est en laissant l'opinion s'exprimer qu'il est possible de la mettre en pièce. Mais dans chaque opinion, quelque chose de la réalité se dit, Socrate le sait. Quoi qu'il en soit, l'opinion est le premier obstacle à franchir dans l'exigence du vrai et dans l'enseignement de la philosophie. Or le dialogue est la meilleure façon de détacher petit à petit chaque opinion à laquelle un interlocuteur adhère.

    Car on parle bien d'une adhésion. L'opinion fonctionne en effet subjectivement comme vérité. Il y a, entre l'homme et ses opinions, une connivence intime qui ne s'exprime que par le terme d'adhérence, d'adhésion. Tout le travail préalable du dialecticien consiste à aider l'autre à se détacher de ses contradictions. Selon Platon, peu d'hommes peuvent parvenir, seuls, à s'en débarrasser. (Tandis que pour Descartes, l'esprit qui se débarrasse de ses préjugés, moyennant le doute, c'est l'esprit qui se retrouve lui-même ; il insiste en effet sur l'influence des préjugés dans l'enfance, donc dans la confusion intellectuelle). L'adhérence, telle que Platon l'analyse, est caractérisée par 3 choses :
    - le désir (les opinions sont l'expression de nos désirs)
    - nos intérêts
    - la pression du groupe, de la foule (pour Platon, la sophistique est l'art de caresser la foule dans le bon sens du poil. La foule est une bête monstrueuse de force, avec laquelle la sophistique entretient une complicité)
    Parvenir à détacher l'interlocuteur des opinions auxquelles il adhère, cela n'est pas possible sans qu'en lui se passe quelque chose. Or lui seul peut effectuer cette espèce de conversion intérieure, et non le dialecticien. Mais, de son côté, le dialecticien doit l'y aider. Le mieux, pour y parvenir, ce n'est pas de contredire l'autre, de pratiquer l'antilogie, mais de laisser, dans le mouvement même du dialogue, s'exprimer les contradictions de l'autre pour qu'il parvienne à s'en déprendre (cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]).

    Étudions un exemple, à partir du [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].

    2. Le flottement d'Alcibiade ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien])

    Gardons d'abord à l'esprit que la pratique dialectique est ce qui doit faire surgir, en l'autre, ses contradictions.

    Le contexte : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a l'ambition de jouer un rôle politique important. Il se sait bien né et doué. Socrate va lui démontrer qu'il a besoin de la philosophie. Il va parvenir à lui faire admettre que pour devenir un dirigeant politique digne de ce nom, il ne suffit pas d'être approuvé par l'opinion. Ce qui est requis, en politique, c'est de s'y connaître en matière de justice et d'injustice, et Socrate fait bien vite constater à Alcibiade qu'il n'y connaît rien. Mais, selon Alcibiade, quand l'homme politique essaie de déterminer ce qui est bon pour la cité, ce n'est pas au sens moral, mais au sens où ce qui est bon est utile. Il distingue donc justice et utilité. Cependant, Socrate va lui démontrer que la véritable utilité est la justice. Il va conduire Alcibiade, au terme d'un questionnement serré, à confesser que la véritable utilité est la justice. Pourtant, Alcibiade reste encore convaincu que la justice et l'utilité diffèrent. Il a donc l'impression d'un flottement.

    Le flottement est souvent le premier résultat de la pratique du dialogue tel que le conduit Socrate. Or ce flottement embarrasse Alcibiade, de deux points de vue :
    - intellectuellement, il est inconfortable de penser à la fois une chose et son contraire
    - il ne comprend pas la contradiction dans laquelle il se trouve
    (C'est un peu le flottement auquel conduit le discours sophistique, mais au contraire du flottement provoqué par Socrate, il n'est pas fécond.)
    Qu'est-ce qui est fécond, ici ? Ce flottement permet de faire la différence entre deux modalités de l'ignorance :
    - lorsqu'en l'âme, il y a le savoir, il n'y a pas de flottement
    - mais lorsqu'en l'âme, il y a une ignorance complète et consciente d'elle-même, il n'y a pas de flottement non plus

    Il n'y a flottement que parce qu'il y a à la fois ignorance et ignorance (inconscience, méconnaissance) de cette ignorance. Cette espèce de crise qui se produit dans l'âme d'Alcibiade l'introduit, au fond, à cette découverte qu'il y a deux formes d'ignorance, celle qui se connaît elle-même et celle qui ne se connaît pas elle-même. Or, ce qui caractérise l'opinant, c'est de croire savoir alors qu'il ne sait pas.
    Ce qu'il se passe, dans cette contradiction intérieure, chez Alcibiade, c'est une ouverture de l'esprit qui, reconnaissant son ignorance, va pouvoir se mettre en chemin vers le vrai, vers la connaissance. Il suffit d'une crise de ce type pour que les choses soient une bonne fois résolues. Mais à peine cette ignorance est-elle reconnue qu'une autre opinion surgit, opinion qu'il faudra soumettre, elle aussi, à un examen dialectique.

    La conversation, le dialogue en tant qu'il exclut le simple affrontement dogmatique et le monologue, constitue le point de départ obligé du travail de l'intelligence. Mais il ne suffit pas d'user du dialogue, c'est la façon d'en user qui compte. Justement, le Socrate des dialogues socratiques de Platon est le modèle de cette façon de pratiquer la dialectique. Au contraire, la dialectique sophistique est principalement soucieuse de mettre l'autre en difficulté, de porter la contradiction pour l'emporter sur lui. Au yeux de Platon, c'est là un défaut dans lequel tombent souvent les jeunes. Il développe l'idée que si cet usage sauvage de la dialectique est souvent de leur fait, on ne saurait leur en tenir rigueur : les sophistes en portent seuls la responsabilité. La conséquence qu'il en tire, c'est qu'il faut attendre que l'on soit d'un âge plus mûr pour pratiquer la dialectique.

    [Lire par ailleurs : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]]

    3. L'éducation

    Dans le [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (537e - 539d) de la République, Platon aborde la question des dangers de la dialectique mal pratiquée (ou pratiquée trop tôt).

    Le contexte : la situation de celui qui recourt à la dialectique est comparée à la situation d'un jeune homme découvrant que ses parents ne sont pas ses vrais parents. Le jeune homme fait l'expérience d'avoir cru et d'avoir été trompé. Or, nous sommes le lieu d'une double sollicitation :
    - sollicitation parentale (Elle s'efforce de nous fournir une éducation morale. Les parents essaient de donner à leurs enfants des principes pour conserver les traditions du groupe. Cette formation est conformiste, mais elle a le mérite d'apprendre à l'enfant à pratiquer la vertu.)
    - sollicitation des flatteurs (Ils affirment qu'il ne faut pas se laisser avoir par ses parents. La voie de la vertu qu'ils enseignent n'est pas la bonne. Invitation à une vie qui ne sacrifie rien à la vertu, mais tout au plaisir.)
    Il y a donc, dès l'enfance, 2 sollicitations opposées : - la vertu ; - le jouir (le plaisir). Lorsque Socrate achève cette comparaison, son interlocuteur ne voit pas le rapport avec la dialectique.

    Nous avons, sur la justice et l'honnêteté par exemple, des maximes qui, comme des parents, nous ont appris à respecter autrui et à pratiquer la vertu. Il y a des traditions morales, une formation à laquelle un groupe social soumet chacun de ses membres, et que nous avons progressivement apprises. Mais nous avons aussi des sollicitations qui nous disent que ce conformisme n'est pas la bonne voie. Si on invite quelqu'un de conformiste, ayant reçu une bonne éducation, à s'interroger sur cette éducation reçue, à en rendre compte, il ne parvient pas le plus souvent à dire pourquoi il faudrait une telle éducation. Dès lors, il peut se sentir trahi par ses "premiers parents". Apparaissent en lui la défiance, le doute, l'ignorance. Il est susceptible de se laisser séduire par la dialectique, sans la comprendre. Or, c'est précisément le mal de la dialectique que de pratiquer l'éristique (façon querelleuse de pratiquer l'entretien) ou l'antilogique (user du discours, de l'argumentation, pour s'amuser à contredire). Dans les deux cas, nous avons affaire à un verbalisme qui se fait passer pour la pensée elle-même, d'autant plus séduisante et dangereuse que nos habitudes sociales et morales sont incapables de rendre compte de l'éducation reçue.

    Platon n'accepte pas une telle éducation, aussi correcte soit-elle, car il s'interroge sur ce qui fonde la règle morale. Certes, il préfère la valeur des traditions au nihilisme des sophistes. Mais, puisque les victimes de la "dialectique" (du mal dialectique) sont incitées à ne plus croire à grand chose, à ne plus respecter les règles morales, puisqu'il y a une insuffisance rationnelle dans l'éducation des parents et du groupe (dans les traditions), il faut combler cette insuffisance rationnelle - l'enjeu étant aussi d'apprendre aux Athéniens à faire la différence entre la dialectique (la philosophie) et la sophistique.

    Le dialecticien ne réfute pas pour le plaisir. La réfutation n'a de valeur que si elle est 'conductrice'. Il ne faut pas détacher les êtres trop jeunes de leurs convictions morales, ni les laisser dans l'aporie. Or Socrate ouvre d'emblée à Alcibiade la voie morale à laquelle il faut s'attacher, lorsque ce dernier fait l'expérience du flottement ; tandis que les sophistes en restent au niveau destructeur de la réfutation. Une éducation suffisante doit ainsi impérativement précéder la pratique de la dialectique. La dialectique est ce qui achève l'éducation.

      La date/heure actuelle est Ven 20 Oct 2017 - 20:01