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    Que change le musée à notre rapport à l'art, à la culture et au temps ?

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    Intemporelle

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    Que change le musée à notre rapport à l'art, à la culture et au temps ?

    Message  Intemporelle le Ven 5 Juil 2013 - 8:36

    Les musées existent depuis tellement longtemps qu'ils sont devenus LE moyen par excellence d'aller voir des œuvres d'art. L'étymologie renvoie aux muses, mais le conseil international des musées donne cette autre définition à ces lieux :

    « Un musée est une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d'études, d'éducation et de délectation. »
     
    Le point de départ de ma réflexion est un texte de Heidegger, L'origine de l’œuvre d'art, mis en regard avec l'Esthétique de Hegel. Heidegger expose comment l’œuvre d'art antique, parce qu'elle s'insérait dans l'espace public avait une véritable fonction de manifestation de la vérité et de façonnement du monde. Or aujourd'hui, l’œuvre d'art enfermée dans les musées ne façonne plus véritablement notre monde, mais ne sert plus qu'à provoquer des émotions esthétiques chez les spectateurs des musées, ce qui rejoint d'une certaine façon la pensée de Hegel. En effet, alors que Hegel affirme que l'art est quelque chose de passé (Die Kunst ist ein Vergangenes) - en ce que nous ne lui donnons plus une fonction de configuration de notre monde contrairement à d'autres civilisations passées, et que c'est à la science et aux institutions juridiques que nous donnons pour tâche désormais de configurer notre monde - Heidegger lui, reprenant cette analyse y ajoute l'idée que si l'art est quelque chose de passé, c'est parce qu'il est entré dans l'horizon de l'esthétique (esthétique ayant le sens ici de ce qui provoque un sentiment de plaisir esthétique). Pour nous modernes, le mot "art", serait devenu synonyme d'esthétique.

    Il y a un très beau passage de l'Origine de l’œuvre d'art où Heidegger montre comment une œuvre d'art modifie notre perception de l'espace et du temps, et façonne notre perception, il le dit notamment à propos du temple grec, ce qui rejoint une autre analyse de Hegel à propos des pyramides égyptiennes comme art symbolique participant d'une configuration du monde de la civilisation égyptienne.
    Je me posais du coup la question de ce que le musée change dans notre manière d'appréhender l'art, n'est-il pas la confirmation par excellence d'un art qui n'aurait plus qu'une fonction esthétique, susciter un sentiment de beau, et qui n'aurait plus aucune prétention à coloniser l'espace public non pas dans un simple but "décoratif", mais dans le but de manifester la manière dont une culture se rapporte au monde, à la manière des pyramides égyptiennes, et également dans le but tout simplement de donner à penser. L'art semble d'une certaine manière avoir déserté notre espace public en étant confiné dans les musées, où ne rester dans l'espace public que sous forme de relique coupée de son sens, puisque n'étant plus regardé que sous l'angle de l'esthétique ou du patrimoine culturel, comme les cathédrales par exemple.

    Par ailleurs, le musée change grandement notre perception du temps, en témoigne cette mode du "patrimoine", puisque le musée transforme ce qu'il expose en monument, au sens étymologique du terme, ce qui nous enjoint à nous souvenir du passé, à conserver ce qui mérite de rester, alors que c'était rarement la vocation originelle de ce qui est exposé. Notre rapport aux œuvres d'art du passé ne se vit plus que dans l'horizon du souvenir, ce n'est plus un art qui se vit au présent, précisément parce que ces œuvres témoignent d'une époque où l'art configurait un monde, et qu'elles ne nous parlent plus en termes de configuration de notre monde, mais en termes de plaisir esthétique, et de témoignage culturel d'un passé plus ou moins prestigieux.

    Il y a une certaine idéalisation de la Grèce et de l'Egypte antique dans la vision que Hegel ou Heidegger en livrent, cependant, je trouve que leur réflexion a le mérite de questionner l'existence même du musée, comme institution n'allant pas de soi, et il suffit de se tourner vers d'autres cultures, pour constater le caractère spécifiquement occidental du musée. Maintenant il ne s'agit pas de faire une critique manichéenne du musée, mais de voir en quoi il modifie notre rapport à la culture, à l'art et au temps, que ce soit en bien ou en mal. Par exemple, on n'a jamais aussi bien conservé les œuvres d'art que depuis l'invention du musée. Cependant, s'agit-il de conserver simplement des œuvres d'art matérielles, ou l'esprit et la vie de ces œuvres ? Je pense ici au Musée du Quai Branly, où - souvent par le pillage culturel - on a pu conserver des œuvres d'art d'Afrique ou d'Amérique latine, ce qui donne une connotation pseudo morale à ce pillage culturel sous prétexte que sans cela, une grande partie de ces œuvres n'auraient pas pu être conservées. Mais j'ai l'impression ici qu'on a conservé des objets matériels, mais pas l'esprit de l’œuvre, puisque ces objets sont totalement détachés de leur contexte, de leur identité culturelle, de leur fonction sociale, et ce ne sont pas les petits encarts des musées qui peuvent réellement retranscrire tout cela.

    Le musée apparaît donc comme un espace profondément traversé par des contradictions :
    - d'une part il permet un large accès aux œuvres d'art en les regroupant dans un lieu ; d'autre part, ce faisant, il restreint la fonction de l'art à l'horizon esthétique, l'espace public étant désormais déserté par l'art au sens élevé que lui donne Heidegger et non pas au sens d'art décoratif
    - d'autre part il permet de conserver des œuvres qui sans lui étaient vouées à l'usure, mais d'autre part il coupe ces œuvres de tout un environnement culturel qui leur donnait sens du fait même des conditions d'appropriation de ces œuvres (pillage, colonisation...) de sorte que dans les musées, nous rendons finalement hommage à des civilisations que nous avons assassinées, c'est particulièrement frappant aux États-Unis, avec par exemple à New York le Musée national des Indiens d'Amérique...
    - d'autre part enfin, le musée vise à une démocratisation de l'art, d'autre part, en tant qu'institution, le musée légitime une certaine histoire officielle de l'art, de sorte que l'ouverture culturelle et artistique est moins ouverture que parcours balisé dans une certaine représentation de l'art

    En tant que la culture s'y fige, les musées sont-il les nécropoles de l'art, ou une nouvelle vie des œuvres d'art, une vie différente, y est-elle possible ?
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    Euterpe

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    Re: Que change le musée à notre rapport à l'art, à la culture et au temps ?

    Message  Euterpe le Jeu 31 Oct 2013 - 17:04

    Intemporelle a écrit:Je me posais du coup la question de ce que le musée change dans notre manière d'appréhender l'art, n'est-il pas la confirmation par excellence d'un art qui n'aurait plus qu'une fonction esthétique, susciter un sentiment de beau, et qui n'aurait plus aucune prétention à coloniser l'espace public non pas dans un simple but "décoratif", mais dans le but de manifester la manière dont une culture se rapporte au monde, à la manière des pyramides égyptiennes, et également dans le but tout simplement de donner à penser. L'art semble d'une certaine manière avoir déserté notre espace public en étant confiné dans les musées, où ne rester dans l'espace public que sous forme de relique coupée de son sens, puisque n'étant plus regardé que sous l'angle de l'esthétique ou du patrimoine culturel, comme les cathédrales par exemple.
    Vous connaissez sans doute le début du Musée imaginaire, dans lequel Malraux propose une réflexion qui ne peut que vous intéresser :
    Un crucifix roman n'était pas d'abord une sculpture, la Madone de Cimabué n'était pas d'abord un tableau, même l'Athéna de Phidias n'était pas d'abord une statue.
    Intemporelle a écrit:- d'autre part enfin, le musée vise à une démocratisation de l'art, d'autre part, en tant qu'institution, le musée légitime une certaine histoire officielle de l'art, de sorte que l'ouverture culturelle et artistique est moins ouverture que parcours balisé dans une certaine représentation de l'art
    Soit, mais le musée est lieu privilégié d'expositions dont certaines ont renouvelé notre connaissance de l'histoire de l'art, de tel artiste ou de telle œuvre. On ne peut faire l'économie de la recherche. Chastel a écrit des choses intéressantes sur les questions de patrimoine, de conservation et de recherche. La question des catalogues également a son importance.

    Intemporelle a écrit:En tant que la culture s'y fige, les musées sont-il les nécropoles de l'art, ou une nouvelle vie des œuvres d'art, une vie différente, y est-elle possible ?
    Si j'ai bien compris la thèse de Malraux, c'est le musée qui a converti en œuvres d'art des choses qui n'en étaient pas : crucifix, portraits, etc. L'art est-il la nécropole du religieux, ou bien notre nouvelle religion (laïque) ?

    Un livre qui pourrait vous intéresser : http://books.google.fr/books?id=7W1gzXtbnyoC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false
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    Laërte

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    Re: Que change le musée à notre rapport à l'art, à la culture et au temps ?

    Message  Laërte le Mar 26 Nov 2013 - 18:28

    Le musée change nécessairement la vie d'une œuvre, elle la modifie, voire l'instrumentalise comme vous l'avez justement dit au sujet du musée du Quai Branly. Cependant le musée occupe plusieurs fonctions.

    Il est en charge d'une muséographie propre à chaque musée. Il crée une chronologie et des mises en parallèle qui peuvent éclairer les œuvres entre elles. L'œuvre est donc vue comme un vestige, le musée a une charge historique évidente. Est-il préférable de voir une civilisation s'effondrer avec son patrimoine ou, pour la mémoire, conserver ce patrimoine culturel en essayant de se l'approprier ? Ceci est une autre question, le Quai Branly a choisi de réaliser des mises en scène intelligentes malgré des reconstitutions très fragmentaires des cultures des quatre coins du monde. 

    Ensuite, chose évidente mais un peu oublié par certains, le musée est un lieu public, un lieu de discussions et de débats. L'œuvre est un objet de réflexion et le musée est propice à cette réflexion (j'occulte les problèmes d'affluence) car sa fonction première est bien celle de la monstration.

    Toutefois cette monstration, cette fonction décorative, engrange une décontextualisation de l'œuvre. Elle quitte son environnement et ne garde que sa fonction esthétique (voire décorative), le rapport homme-objet est faussé et l'œuvre étant un vestige de notre monde c'est le rapport homme-monde qui est directement faussé. Cependant il est difficile (infaisable ?) de réinsérer l'art dans l'espace public. L'art contemporain urbain essaye toutefois aujourd'hui de réaliser des œuvres inaliénables par les musées ou le marché de l'art, cette tentative est quasiment vaine car on a malheureusement vu des murs se faire découper pour se retrouver chez les commissaires-priseurs mais c'est un signe que l'idée est toujours d'actualité parmi les jeunes artistes.

    Finalement le musée c'est surtout l'opportunité d'accéder facilement à l'art et à la culture des quatre coins du monde. Et même si ce n'est pas un accès complet ou s'il n'apporte que des connaissances fragmentaires c'est au moins une vitrine de la culture en général. Ensuite, tout dépend de la politique muséal. Soit il adopte une politique de vulgarisation pour sensibiliser les spectateurs de tout horizon, soit il adopte un discours scientifique par conséquent, plus élitiste. Le Muséum d'Histoire Naturelle de Paris est un bon exemple car il fusionne une expérience sensible avec des mises en scène, des métaphorisations et un discours développé sur la faune, la flore la minéralogie... avec des connaissances chiffrées qui ravissent les amateurs de la discipline. 

    Si le musée modifie notre rapport avec l'art, parfois dans le mauvais sens et qu'il n'apporte que des connaissances parcellaires, on peut lui faire la concession de donner la chance à chacun de découvrir l'art, la culture et les civilisations. Ensuite, cela tient de la volonté du spectateur d'approfondir personnellement ou non ses connaissances. Quand l'artiste crée il a conscience qu'il est potentiellement en train d'écrire l'histoire, l'œuvre gardera donc toujours son esprit, son sens, son symbolisme et sa portée, elle est seulement déconnecté de son contexte.

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