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    Les deux morceaux de cire

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    Rowlando

    Messages : 13
    Date d'inscription : 02/05/2013

    Les deux morceaux de cire

    Message  Rowlando le Dim 5 Mai 2013 - 20:44

    S’il y a un topos qui illustre au mieux les changements dans les manières de penser s’opérant au sein de la philosophie, entre l’antiquité et l’époque moderne, c’est bien le rapport que peuvent entretenir les hommes avec les choses ; car, en plus d’être acceptées par tous, ces perspectives manifestent leurs différences dans le langage philosophique : on a tendance, de coutume, à définir la pensée moderne comme une philosophie du sujet et de l’objet, alors que la pensée grecque se définit, ainsi qu’on a pu le dire d’une manière à première vue étrange, comme une philosophie sans objet (1), substituant par là à notre héritage latin de l’objectum, le mot grec ἀντικείμενα (2). Mais si le changement nous paraît manifeste, cela ne signifie pas pour autant que l’on a compris, non seulement sa portée, mais aussi ses raisons.
    Il faudrait même tout d’abord s’étonner de tels changements. Que l’on parle de rapport aux choses ou de corrélation entre sujet et objet, on se situe dans le domaine de la sensation ou de la perception. Or, si l’on place au milieu d’une pièce une balle rouge, et autour de cette même balle, à égale distance, deux hommes normalement constitués, l'on doit considérer que ces deux hommes sentent de la même manière cette balle. Dès lors, comment comprendre qu’à partir d’un même phénomène qu’est celui de la sensation, des philosophes comme Aristote et Descartes, qui usent du même exemple illustratif du morceau de cire (3), considèrent ce même phénomène de manière différente ? La raison en est qu’il s’agit de penser la sensation en général et plus précisément de penser ce qui s’engendre à partir de cette rencontre entre un sentant et un senti, la connaissance.
    Mais, poser que ces manières de penser la sensation sont différentes, ce n’est encore là, rien dire. Il faut rendre explicites ces différences, non en montrant en quoi elles diffèrent seulement, mais pourquoi elles diffèrent, en ceci que, exprimant plus clairement les raisons de cette polémique, on pourra mieux comprendre par elles-mêmes en quoi ces perspectives divergent et donc, en quoi on peut dire qu'il y a un changement dans la manière de penser. Ainsi, on pourrait reformuler la question de cette façon : pour quelles raisons peut-on dire qu’entre Aristote et Descartes, il y a une manière différente de penser le rapport aux choses ?


    (1) Cf. Dictionnaire Européen de vocabulaire philosophique, article « objet »
    (2) La traduction par « objet » de ἀντικείμενα est un anachronisme dans la version de Barbotin ; on préférera la traduction donnée par J. Brunschwig de 'corrélat objectif' dans son article « En quel sens le sens commun est-il commun ? » dans Corps et âme, p.192
    (3) Cf. De Anima, II, 12, 424a17-23, & l’exemple du morceau de cire de la 2nd Méditation Métaphysique, AT, IX, 23-27

    Tridox

    Messages : 9
    Date d'inscription : 11/11/2014

    Re: Les deux morceaux de cire

    Message  Tridox le Mar 11 Nov 2014 - 6:18

    Historiquement, la perception serait fixée par les conditions à la naissance, et l'influence affective et intellectuelle du milieu. La perception évolue suivant les concepts affectifs, mentaux, que l'on a de soi et du monde en général. Bien sûr que la Réalité en elle-même ne change pas, mais que la perception subjective évolue jusqu'à une perception "objective"et totale de la réalité. Ce n'est pas qu'un concept, une vue, c'est quasiment un régime. Un régime biologique et mental, harmonique, et autant le régime humain personnel change de "fréquence" humaine et intellectuelle, autant la perception de la réalité change. On tend vers l'harmonie, qui n'est pas qu'une idée, mais bien un fait en rapport à l'harmonie mathématique de la Création de l'univers, et donc la conception de ce qui est "Divin", c'est-à-dire en rapport avec la Création. Selon Deleuze, on pourrait (et on a) un nouveau rapport avec les métaux, les animaux, la nature. C'est une adéquation avec la Création. Pas un point de vue purement théologique, mais naturel, total vis-à-vis du Monde créé. Dans toutes ses facettes, le carbone, la matière, le vivant. Un rapport total avec l'inanimé et le vivant, ainsi que la lumière elle-même, et le régime particulier du corps, forment toutes les différences de perceptions que l'on peut avoir avec la réalité. Un régime harmonique et ascétique dans le sens de ne privilégier que l'essentiel offre la meilleure perception dans le sens où l'on se rapproche de la Réalité totale. Le rapport avec le vivant, l'inanimé, l'humain, l'intellectuel et la chair elle-même autant que la pierre nous rapproche de la réalité harmonique totale de la Création. Si harmoniquement, dans tous nos rapports avec l'univers, nous incarnons ce rapport dans la chair et la sensation, avec un régime mental, humain, et conceptuel dans le sens "connecté" et non que "représentatif", mais aussi tout en connaissant objectivement le Monde, cette culture particulière rend son plein au monde et nous amène vers une objectivité et une liberté plus totales. Notre culture personnelle et notre connaissance absorbant de plus en plus de choses matérielles et sensitives du monde, qui sont pareilles quand on voit leur traduction en verbe par la poésie, où l'on retrouve exactement les mêmes univers, perceptions et situations pour des vies similaires, on peut dire que la perception évolue par paliers, et aussi on pourrait dire que la mémoire a son mot à dire. Plus la mémoire est rappelée à notre conscience, plus notre rapport au monde est riche et structuré. C'est l'histoire même qui se recomplète. Une histoire recousue de partout est un rapport riche au réel, et la perception tend vers la Réalité totale.

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