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    Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

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    Elodie64

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    Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Elodie64 le Ven 19 Avr 2013 - 9:05

    J'aime beaucoup ce sujet, l'art et la culture sont des thèmes très intéressants !

    J'ai déjà réfléchi à la question, et je pense que l'on doit effectivement être cultivé pour apprécier une œuvre d'art, mais que l'art ne vise pas seulement les gens cultivés, mais aussi les personnes ayant des sentiments, une imagination. L'art touche les sentiments. Cependant, je pense aussi qu'on peut apprendre beaucoup de l'art. Par exemple, si on va au Guatemala ou en Chine, on va apprendre de l'art les modes de vie des anciennes civilisations, des tribus ayant existé auparavant... Puis le problème de l'art, c'est qu'on peut très bien être cultivé en musique, mais ne rien connaître de la peinture ! Donc là, l'art vise le beau, l'imagination du spectateur. Cependant, quand on regarde une œuvre telle que Le Bœuf écorché de Rembrandt, on peut se demander où est le beau... Ce sujet est donc vraiment vaste !

    Hippiecure

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    Re : Faut-il être cultivé pour apprécier l'art?

    Message  Hippiecure le Mer 24 Avr 2013 - 22:54

    L'art, que ce soit la musique ou encore la peinture, ne touche pas les sentiments ni quoi que ce soit que nous connaissons, il touche quelque chose au delà de cela. Je pense qu'on ne doit donc pas forcément être cultivé (il faudrait déjà s'entendre à quoi correspond le fait d'être cultivé, ou non) pour apprécier l'art. Cela peut certes parfois aider, mais ressentir un "sentiment", une sensation en admirant ou écoutant une œuvre est possible, même si nous ne la comprenons pas.

    Elodie64

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Elodie64 le Jeu 25 Avr 2013 - 10:35

    Donc vous pensez qu'il y a quelque chose de transcendantal ? Nous croyons que l'art touche les sentiments mais en fin de compte il touche quelque chose de supérieur... Mais quoi ? La religion ? Mais la religion impose déjà une forme de culture. Selon Hume, on comprend une œuvre d'art seulement si on a de la culture, du bon sens et de la délicatesse de goût (exemple du vin dans les Essais Esthétiques).

    Hippiecure

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art?

    Message  Hippiecure le Ven 26 Avr 2013 - 21:39

    Pourquoi donc l'art toucherait-il la religion ? Non, je pense juste qu'en admirant une œuvre d'art, nous ne ressontons pas nécessairement un sentiment (même si cela peut être le cas), mais quelque chose qui nous dépasse, qu'on ne peut expliquer tout simplement... Au delà des sentiments. Il ne faut pas toujours chercher à comprendre l'incompréhensible, à rationaliser, il faut parfois reconnaître que certaines choses nous dépassent. Tel est mon point de vue.

    wentzinger alix

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    faut-il Être cultivé pour apprécier une œuvre d'art ?

    Message  wentzinger alix le Lun 29 Avr 2013 - 21:43

    Quand on n'est pas cultivé, l'art peut parfois avoir quelque chose de violent, il provoque de l'étonnement, et de cette interrogation initiale naît un sentiment poétique et philosophique. Par exemple, j'avais un copain africain qui venait de Côte d'Ivoire, la première fois qu'il a vu la cathédrale noire de Clermont-Ferrand, ça lui a fait un choc. La cathédrale de Clermont-Ferrand est noire, car elle est bâtie avec des pierres de Volvic. Cet ami africain, Raoul, a eu peur en voyant les gargouilles gothiques de la cathédrale. Il a cru que c'était le temple du Diable. Ça lui faisait peur, un peu comme si c'était des masques africains. C'était intéressant de voir cette réaction, car l'individu en question a regardé la cathédrale sans présupposés préalables, sans culture de l'art gothique occidental. Il appréhendait la cathédrale avec un regard vierge, et il n'a pas éprouvé le sentiment du Beau, ni l'émerveillement ; mais vraiment il est brave, et il a éprouvé sincèrement un sentiment de terreur.
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    Zingaro
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Zingaro le Lun 29 Avr 2013 - 22:54

    @wentzinger alix a écrit: Quand on n'est pas cultivé, l'art peut parfois avoir quelque chose de violent, il provoque de l'étonnement, et de cette interrogation initiale naît un sentiment poétique et philosophique.
    Pourquoi ? Qu'est-ce qui interpelle tellement dans l’œuvre bien que nous n'en connaissions pas les significations ? A mon avis c'est précisément, dans le cas du néophyte, l'intuition de significations lui échappant. L’œuvre d'art "bouge", elle veut dire quelque chose. Ce qui nous frappe, ce sont les traces de l'esprit humain dans la création, en même temps que son effacement, comme l’œuvre semble tenir "par elle-même". Nous n'en connaissons pas les significations, et pourtant nous sentons qu'elle déborde de significations.

    Mais l’œuvre d'art, pour être comprise en tant qu’œuvre d'art (objet culturel (ce qui ne signifie pas mort...)), doit être replacée dans le réseau de significations dans lequel la création est prise. Elle-même s'élabore souvent comme une articulation de symboles, mais il n'est jamais "fermé" : les œuvres se répondent ; non seulement les contemporaines mais également à travers le temps.

    Et notons que l'on retrouve parfois cette sensation d'une surabondance de signification dans des spectacles naturels. Regarder la voie lactée dans la nuit noire des océans par exemple peut donner cette sensation qu'il y a là quelque chose à saisir.
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    nnikkolass

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  nnikkolass le Mar 30 Avr 2013 - 10:14

    bonjour,

    Je me pose déjà la question de savoir ce qu'est l'art.
    Pour Socrate, il consiste dans une compétence, un savoir faire dans un domaine, ainsi il définit la justice comme le médecin de nos institutions, et il l’érige en art...
    Marcel Duchamp avec sa pissotière exposée au musée nous interpelle sur cette question fondamentale : est-ce qu'une pissotière (qui représente à la fois un objet de la vie quotidienne, mais aussi quelque chose de franchement pas très propre et pas très beau) peut être un objet d'art ?
    Est-ce qu'un cercle ou un gribouillis est une œuvre d'art ?
    Est-ce que l'art doit toucher nos sentiments ? Doit-il nous interroger sur le monde qui nous entoure ?
    Et une dernière question, quand je regarde la Nature comme Spinoza (je crois qu'il est panthéiste) Deus sive Natura, on y découvre des merveilles, est-ce que ces phénomènes naturels sont comparables à une œuvre d'art ?
    J'ai été saisi d'une grande émotion lorsque j'ai visité la grotte de Font de Gaume, une sorte de choc, je me suis mis à la place des premiers hommes (-25000 av. J.-C.) qui ont pénétré cet endroit magique et j'ai été pris de vertige tellement c'est magnifique...
    Qu'en pensez-vous ?

    tontondab

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  tontondab le Mar 25 Juin 2013 - 23:44

    L'art est avant tout un acte signifiant. Pour atteindre ce but, il faut que celui qui reçoit l'œuvre d'art partage un minimum de références communes avec l'artiste. C'est en ce sens qu'il est important d'être cultivé pour recevoir une œuvre d'art. Notamment parce que ça permet d'apprécier le jeu avec les références, avec les conventions que doit nous proposer un artiste.

    Quant à une éventuelle émotion déclenchée, même en l'absence de références communes, il apparaît, et notamment au cours de cette discussion, qu'une émotion peut survenir devant un paysage. Or le paysage n'est pas en soi signifiant : seul le regard qu'on lui porte peut lui donner une signification. Et donc être ému par une œuvre d'art sans que l'on partage la moindre référence avec son auteur, c'est manquer l'intention signifiante de l'auteur. Et sûrement ne pas voir l'œuvre d'art.
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    nnikkolass

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  nnikkolass le Sam 27 Juil 2013 - 12:06

    @tontondab a écrit:L'art est avant tout un acte signifiant. Pour atteindre ce but, il faut que celui qui reçoit l'œuvre d'art partage un minimum de références communes avec l'artiste. C'est en ce sens qu'il est important d'être cultivé pour recevoir une œuvre d'art.

    Notamment parce que ça permet d'apprécier le jeu avec les références, avec les conventions que doit nous proposer un artiste.

    Quant à une éventuelle émotion déclenchée, même en l'absence de références communes, il apparaît, et notamment au cours de cette discussion, qu'une émotion peut survenir devant un paysage. Or le paysage n'est pas en soi signifiant : seul le regard qu'on lui porte peut lui donner une signification. Et donc être ému par une œuvre d'art sans que l'on partage la moindre référence avec son auteur, c'est manquer l'intention signifiante de l'auteur. Et sûrement ne pas voir l'œuvre d'art.
    Très intéressant, voulez-vous dire que l'artiste projette obligatoirement une signification symbolique à son œuvre plus ou moins cachée ?
    Juste un petit détail : il me semble qu'il faut préférer dans le contexte de votre message le mot sentiment à émotion. Les émotions sont innées, "pré-inscrites" en nous et donnent naissance à des sentiments lorsque nous sommes confrontés à des expériences empiriques. Il me semble que l’œuvre d'Art fait partie d'une expérience vécue et qu'elle suscite ou fait naître, plus particulièrement, différents types de sentiments.
    La reconnaissance de ce qu'est une œuvre d'art s'effectuerait, à la fois, par une quête de sens et des sentiments ressentis ? Mais si l'on croit en Dieu ou aux mystères de la Nature, ne pourrait-on pas penser qu'un beau paysage aurait une signification liée à son créateur (que ce soit Dieu ou la Nature) ? Ne pourrait-il pas y avoir une "intention signifiante" dans la beauté de la nature ? Et du coup ne pourrait-on pas la qualifier d’œuvre d'Art ? (c'est peut-être un peu "tiré par les cheveux" ?)
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    Ronin

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Ronin le Sam 27 Juil 2013 - 19:03

    @Hippiecure a écrit:Pourquoi donc l'art toucherait-il la religion ? Non, je pense juste qu'en admirant une œuvre d'art, nous ne ressontons pas nécessairement un sentiment (même si cela peut être le cas), mais quelque chose qui nous dépasse, qu'on ne peut expliquer tout simplement... Au delà des sentiments. Il ne faut pas toujours chercher à comprendre l'incompréhensible, à rationaliser, il faut parfois reconnaître que certaines choses nous dépassent. Tel est mon point de vue.
    J'aime bien ce que je lis là, une expression peut toucher au-delà de nos savoirs, de nos compréhensions, de nos pensées, pour tout dire.
    Un message qui s'adresse à l'inconscient.
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    Laërte

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Laërte le Sam 30 Nov 2013 - 21:31

    Le terme "Art" a aujourd'hui une définition si vaste qu'il est extrêmement délicat de donner un semblant de réponse.
    Chaque période, chaque mouvement, chaque artiste a sa conception de l'art. Pour l'un il doit être l'apanage d'une élite intellectuelle (le maniérisme italien par exemple) alors que pour l'autre l'art doit être dénué de signification (John Cage...). Le savoir est un outil, utile mais à mon avis pas indispensable, pour apprécier une œuvre. Malheureusement sans le savoir on ne peut apprécier une œuvre à son plus haut point, c'est pour cela qu'une branche de l'art contemporain essaye de désacraliser, ou plutôt de démythifier, cette légende d'un art réservé aux gens cultivés. Le musée est un lieu public, chacun a accès à l'art et à la culture, et c'est là que la magie de l'art opère : on peut pleurer devant un Rothko juste par "l’énergie" qu'il nous envoie à travers sa couleur comme on peut pleurer devant un Rothko en pensant à la signification philosophique et infinie de l'œuvre. 

    L'art reste une entité qui s'adapte au spectateur, au regard qu'il y pose, chacun l’interprète à sa façon, et, au contraire nous n'avons pas besoin de partager des références avec l'artiste car c'est l'œuvre qui s'adapte à nos références. Si l'art parvient réellement à transcender alors il brise toutes les barrières, qu'elles soient culturelles, contextuelles, intellectuelles, bien que finalement sa portée soit émoussée, il touche toujours.
    D'ailleurs même les plus savants se frotteront toujours à des énigmes insolubles : qui arrivera à pénétrer l'œuvre de Dali, de Dürer, et j'en passe... Si l'œuvre peut avoir une signification première dans la tête de l'artiste, l'œuvre finie agit comme un prisme où cette "signification première", tant recherchée par certains, se décompose en une infinité de significations.
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    Phi-Lousphie

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Phi-Lousphie le Mer 26 Fév 2014 - 21:07

    Tout ce que je souhaite dire et pense est parfaitement formulé par Laërte, c'est fichtrement beau.
    Toutefois, cette question me dérange dans sa simple formulation. Comme si l'art devait être réservé à un groupe de personnes supérieures. Que seul le savoir et la culture peuvent mener à la satisfaction déclenchée par une œuvre d'art est une idée pour le moins orgueilleuse. Je considère plutôt l'art comme ce qui, justement, nous apportera la culture et donc le savoir. C'est bien dans les livres et à travers les mots qu'on apprécie peu à peu la sensibilité, la réflexion et la beauté. C'est bien en fixant une photographie qui nous accroche que quelque chose au fond de nous remue et qu'une larme coule. Et ce sentiment ne provient pas vraiment de la culture, ou rarement, mais plutôt de l'individu et de son vécu.
    De plus, la culture, au contraire, n'enlève-t-elle pas la beauté d'une œuvre d'art ?
    La signification est parfois dérangeante. La culture peut troubler la simple beauté de l'art.
    Et puis, les gens cultivés - que je ne critique en aucun cas, ont tendance à apprécier telle œuvre car elle s'avère parfaite techniquement, parce qu'elle représente avec force un événement dans toute sa vérité, parce qu'elle détone de figures de style très bien utilisées. C'est important certes, mais comme vous dites l'art touche quelque chose au-delà de ce que nous connaissons.
    Vous est-il déjà arrivé de vous sentir vous perdre dans une œuvre d'art, littéraire ou picturale, sans comprendre pourquoi ? Ce sentiment n'est-il pas plus beau que le rationnel raisonnement cultivé face à l'œuvre ?

    En somme, la culture pour moi, peut aller jusqu'à empêcher l'être de ne ressentir que la beauté d'une œuvre d'art.
    Les sentiments inexpliqués sont souvent les plus beaux, et la culture peut être un frein.
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Desassocega le Mer 26 Fév 2014 - 22:34

    @Phi-lousphie a écrit:Je considère plutôt l'art comme ce qui, justement, nous apportera la culture et donc le savoir. C'est bien dans les livres et à travers les mots qu'on apprécie peu à peu la sensibilité, la réflexion et la beauté. C'est bien en fixant une photographie qui nous accroche que quelque chose au fond de nous remue et qu'une larme coule. Et ce sentiment ne provient pas vraiment de la culture, ou rarement, mais plutôt de l'individu et de son vécu. 
    De plus, la culture, au contraire, n'enlève-t-elle pas la beauté d'une œuvre d'art ?
    La signification est parfois dérangeante. La culture peut troubler la simple beauté de l'art. 
    Et puis, les gens cultivés - que je ne critique en aucun cas, ont tendance à apprécier telle œuvre car elle s'avère parfaite techniquement, parce qu'elle représente avec force un événement dans toute sa vérité, parce qu'elle détone de figures de style très bien utilisées. C'est important certes, mais comme vous dites l'art touche quelque chose au-delà de ce que nous connaissons.
    Vous est-il déjà arrivé de vous sentir vous perdre dans une œuvre d'art, littéraire ou picturale, sans comprendre pourquoi ? Ce sentiment n'est-il pas plus beau que le rationnel raisonnement cultivé face à l'œuvre ? 
    Le problème ici, c'est que vous réduisez le beau aux sentiments qu'une œuvre provoque chez un individu. Or, c'est se tromper de sens, puisqu'en prétendant juger de la qualité d'une œuvre d'art, vous vous tournez non par vers elle, mais vers vous. Pour se remettre sur le chemin de la philosophie et du bon jugement, rien de plus efficace que Kant. 


    Kant, Critique de la faculté de juger a écrit:
    §. II.
    La satisfaction, qui détermine le jugement de goût, est pure de tout intérêt.
    La satisfaction se change en intérêt lorsque nous la lions à la représentation de l'existence d'un objet. Dès lors aussi, elle se rapporte toujours à la fa­culté de désirer ou comme son motif, ou comme nécessairement unie à ce motif. Or quand il s'agit de savoir si une chose est belle, on ne cherche pas si soi-même ou si quelqu'un est ou peut être inté­ressé à l'existence de la chose, mais seulement com­ment on la juge dans une simple contemplation (in­tuition ou réflexion). Quelqu'un me demande-t-il si je trouve beau le palais qui est devant moi, je puis bien dire que je n'aime pas ces sortes de choses faites uniquement pour étonner les yeux, ou imiter ce sachem iroquois à qui rien dans Paris ne plaisait plus que les boutiques de rôtisseurs ; je puis encore gourmander, à la manière de Rousseau, la vanité des grands qui dépensent la sueur du peuple en choses aussi frivoles ; je puis enfin me persuader aisément que si j'étais dans une île déserte, privé de l'espoir de revoir jamais les hommes, et que j'eusse la puissance magique de créer par le seul effet de mon désir un semblable palais, je ne me donnerais même pas cette peine, pourvu que j'eusse déjà une cabane assez commode. On peut m'accorder et approuver tout cela, mais ce n'est pas ce dont il s'agit ici. On veut uniquement savoir si la simple représentation de l'objet est accompagnée en moi de satisfaction, quelque indifférent que je puisse être d'ailleurs à l'existence de cet objet. Il est clair que pour dire qu'un objet est beau et montrer que j'ai du goût, je n'ai point à m'occuper du rapport qu'il peut y avoir entre moi et l'existence de cet objet, mais de ce qui se passe en moi-même au sujet de la représentation que j'en ai. Chacun doit reconnaître qu'un juge­ment sur la beauté dans lequel se mêle le plus léger intérêt est partial, et n'est pas un pur jugement de goût. Il ne faut pas avoir à s'inquiéter le moins du monde de l'existence de la chose, mais rester tout à fait indifférent à cet égard pour pouvoir jouer le rôle de juge en matière de goût.
    Mais nous ne pouvons mieux mettre en lumière cette vérité capitale, qu'en opposant à la satisfaction pure et désintéressée, propre au jugement de goût, celle qui est liée à un intérêt, surtout si nous sommes assurés qu'il n'y a pas d'autres espèces d'intérêt que celles dont nous allons parler.

    §. III.
    La satisfaction attachée à l'agréable est liée à un intérêt.
    L'agréable est ce qui plaît aux sens dans la sensation. C'est ici l'occasion de signaler une con­fusion bien fréquente, résultant du double sens que peut avoir le mot sensation. Toute satisfaction, dit-on ou pense-t-on, est elle-même une sensation (la sensation d'un plaisir). Par conséquent toute chose qui plaît, précisément parce qu'elle plaît, est agréable (et suivant les divers degrés, ou ses rapports avec d'autres sensations agréables, elle est charmante, délicieuse, ravissante, etc.). Mais si on accorde cela, les impressions des sens qui dé­terminent l'inclination, les principes de la raison qui déterminent la volonté, et les formes réflexives de l'intuition qui déterminent le Jugement, sont identiques quant à l'effet produit sur le sentiment du plaisir. En effet, il n'y aurait là rien autre chose que ce qui est agréable dans le sentiment même de notre état ; et comme en définitive nos facultés doi­vent diriger tous leurs efforts vers la pratique et s'unir dans ce but commun, on ne pourrait leur at­tribuer une autre estimation des choses, que celle qui consiste dans la considération du plaisir promis. La manière dont elles arrivent au plaisir ne fait rien ; et comme le choix des moyens peut seul établir ici une différence, les hommes pourraient bien s'ac­cuser de folie et d'imprudence, mais jamais de bas­sesse et de méchanceté : tous en effet, chacun suivant sa manière de voir les choses, courraient à un même but, le plaisir.

    Lorsqu'il désigne un sentiment de plaisir ou de peine, le mot sensation a un tout autre sens que quand il sert à exprimer la représentation que j'ai d'une chose (au moyen des sens considérés comme une réceptivité inhérente à la faculté de connaître). En effet, dans ce dernier cas, la représentation est rapportée à son objet ; dans le premier, elle n'est rapportée qu'au sujet et ne sert à aucune connaissance, pas même à celle par laquelle le sujet se connaît lui-même.
    Dans cette nouvelle définition du mot sensation, nous entendons une représentation objective des sens ; et, pour ne pas toujours courir le risque d'être mal compris, nous désignerons sous le nom d'ailleurs usité de sentiment ce qui doit toujours rester purement subjectif et ne constituer aucune espèce de représentation d'un objet. La couleur verte des prairies, en tant que perception d'un objet du sens de la vue, se rapporte à la sensation objective, et ce qu'il y a d'agréable dans cette per­ception, à la sensation subjective par laquelle aucun objet n'est représenté, c'est-à-dire au sentiment dans lequel l'objet est considéré comme objet de satisfaction (ce qui n'en constitue pas une connaissance).
    Maintenant il est clair que le jugement par le­quel je déclare un objet agréable exprime un intérêt attaché à cet objet, puisque par la sensation ce jugement excite en moi le désir de semblables objets, et qu'ici, par conséquent, la satisfaction ne suppose pas un simple jugement sur l'objet, mais une relation entre son existence et mon état, en tant que je suis affecté par cet objet. C'est pourquoi on ne dit pas simplement de l'agréable qu'il plaît, mais qu'il donne du plaisir. Il n'obtient pas de moi un simple assentiment, il y produit une inclination, et pour décider de ce qui est le plus agréable, il n'est besoin d'aucun jugement sur la nature de l'objet : aussi ceux qui ne tendent qu'à la jouissance (c'est le mot par lequel on exprime ce qu'il y a d'intime dans le plaisir) se dispensent volontiers de tout jugement.
    Se fier à ses sentiments, à ce qui est subjectif, n'aide en rien à connaître l'objet que l'on contemple. En art et comme ailleurs, ce qu'on nomme un avis n'est pas un jugement, et il faut bien se garder de penser que tout n'est qu'affaire de sentiment, de ressenti, d'émotion. Cela ne vaut rien, au sens où ce ne sera jamais qu'un avis subjectif, qui comme le dit Kant "ne sert à aucune connaissance".  

    Si cela vous paraît un peu trop abstrait, tentez l'expérience de lire des critiques, comme Diderot, Baudelaire ou Valéry. Vous comprendrez la différence entre une opinion et un véritable jugement. Le premier énonce sans cesse ce qui est beau ou laid ; le second s'attache à dire quelque chose sur l'objet. Pour le premier, ce qui compte c'est soi-même ; pour le second, c'est l'objet. 

    Du reste, n'hésitez pas à lire les paragraphes suivants de la Critique de la faculté de juger.
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    Phi-Lousphie

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Phi-Lousphie le Mer 26 Fév 2014 - 23:16

    D'abord merci, j'apprends beaucoup.
    Mais quelque chose dérange mon esprit attaché à la beauté pure et sans nom, sans signification. Mais il est vrai que le sentiment n'est pas utile à la connaissance et au jugement. Difficile de l'admettre tout de même.

    Silentio

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Silentio le Dim 9 Mar 2014 - 15:36

    Dans certaines cultures, dans les sociétés dites primitives par exemple, l'art est partout : en ce sens, il n'est nulle part. Tout objet que nous considérerions, nous Européens, comme de l'art, c'est-à-dire comme quelque chose appartenant à une sphère séparée et distincte des autres sphères du social, n'y est pas reconnu comme tel. Dès lors, il faut bien certaines conditions pour apprécier l'art : d'abord des conditions historiques qui permettent l'autonomisation de l'œuvre d'art à l'égard du social, du religieux, du sacré, de l'artisanat, de l'utile, etc. (Même si ces délimitations sont encore les nôtres : tout semble confondu dans ces sociétés, sous le prisme du social recouvert d'une couche de sacralité, de religiosité : le social, bien qu'il leur soit immanent, c'est le lien qui transcende les individus, pourrait-on dire. Et l'objet social quotidien, à signification religieuse, peut d'ailleurs n'avoir aucune utilité au sens où nous nous la comprenons.)

    Maintenant, que les œuvres ne soient pas considérées indépendamment, cela ne signifie pas que l'on ne fait pas l'expérience du beau, du sublime, etc. Mais ces catégories esthétiques sont-elles le propre de l'art ? Par ailleurs, si l'art est synonyme d'une sphère sociale indépendante du reste, il faut l'interroger sur sa fonction dans la société (dont en réalité elle n'est pas si séparée que cela, contrairement au discours que l'art tient sur lui-même). Penser cela, cela permettrait peut-être de savoir quel est le rôle de la culture, et ce qu'implique le fait d'être cultivé, car si l'accès à l'art implique une restriction, cela impacte forcément le statut ou la place de l'art lui-même. Par ailleurs, reconnaître une œuvre d'art implique socialisation et éducation : celui qui n'est pas cultivé (au sens de posséder un nombre significatif de connaissances) sait pourtant repérer une œuvre (sauf, peut-être, l'œuvre contemporaine qui implique, pour le coup, un bagage culturel important). Ce n'est peut-être pas le cas d'un "primitif" (mais en reste-t-il aujourd'hui ? La mondialisation a uniformisé nos modes de vie). Au fond, l'art est en partie un langage dont il faut maîtriser les codes ou plutôt l'alphabet.

    Bien entendu, il s'agit de dire ici que l'œuvre est une production sociale, ce qui pour beaucoup de gens ne va pas de soi, préférant se contenter d'une expérience esthétique qui les ferait accéder à l'éternel (à cet égard, l'œuvre serait asociale, intemporelle). Ce n'est peut-être pas faux, mais c'est parce que l'œuvre est l'expérience d'une singularité : en même temps qu'elle est ancrée dans le social, elle est aussi une percée vers son "dehors". Elle est surgissement d'une trouée du sens, de l'ordre symbolique qui compose la réalité sociale, ce pour quoi on parle de transcendance, d'expérience extatique, etc. Effectivement, elle manifeste comme l'envers du décor, une présence indicible et irréductible au langage. Mais faire cette expérience (certes du réel : c'est-à-dire d'une singularité, un objet "impossible" et a-sensé, "insensé", qui est justement cette absence de sens même), n'est-ce pas revenir à l'expérience du social lui-même, telle qu'elle structure la société dite primitive ?

    D'une certaine manière, être trop cultivé, intellectualiser l'art, c'est croire qu'il existe une œuvre en soi, une signification en soi. C'est encore se couper du social. Je dirais donc que, paradoxalement, si l'art n'existe que par ce que nous avons fait de notre culture, qui va de pair avec le développement de la réflexivité, l'art n'existe que comme abstraction, tandis qu'apprécier l'art, c'est être suffisamment cultivé pour se défier de sa culture et revenir à l'art comme une expérience du sacré, qui n'est autre qu'une façon de toucher au phénomène social lui-même, constitutif de notre réalité (qui n'est jamais qu'une "grimace du réel").


    Dernière édition par Silentio le Mar 24 Fév 2015 - 15:43, édité 1 fois
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  lameàuser le Lun 10 Mar 2014 - 14:08

    Je pense que ce qu'il faut pour apprécier une œuvre d'art, c'est un décodeur. 

    Plus on connaîtra les contours d'une œuvre, plus on sera à même d'en juger le cœur.
    C'est-à-dire qu'il faut se renseigner le plus possible sur : le contexte d'élaboration, à quelle période a-t-elle été produite, où, par qui, pour qui, quel était son but, son sens, quelle est la vie de l'auteur, comment a-t-il connu son art, qui sont ses maîtres, ses références, etc. 

    Et ce que l'on doit faire également, c'est user nos sens, expérimenter un maximum, décrire nos impressions, les comparer avec celles des autres, dans le but de travailler nos jugements et de construire notre goût.

    Je pense qu'on ne peut pas apprécier réellement une œuvre sans cela.
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    cyr

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  cyr le Sam 15 Mar 2014 - 15:51

    L'art n'a de cesse de casser ses propres codes car ses seuls codes fondamentaux qui puissent tenir relèvent de notre vie primitive, de nos origines, ce sont ceux que le philosophe s'évertue à saisir.

    Il faut être sincère pour apprécier l'art - mais ce n'est pas l'art que l'on apprécie, ce sont les œuvres d'art. Apprécier une œuvre c'est vouloir l'inscrire, ou l'inscrire d'une manière aussi frappante ou confuse soit-elle, dans sa propre vérité, et « sentir » qu'elle y prend part.
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    JimmyB

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  JimmyB le Mer 19 Mar 2014 - 23:10

    Pourriez-vous préciser avec des arguments cyr car votre message est joli, mais je n'y entends rien de construit.
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    cyr

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  cyr le Jeu 20 Mar 2014 - 20:15

    Les codes artistiques sont « l'ensemble des règles et préceptes, à respecter pour produire une œuvre d'art ». Chaque époque, culture, et courant artistique estiment un ensemble de règles pour produire ses chefs d’œuvres. Cela va de considérations qu'on peut considérer tout à fait pratique : comment tenir son pinceau, comment préparer sa peinture ; jusqu'au travail sur soi : comment dois-je regarder cette eau qui coule, la considérer, la transcrire en moi-même ? Faut-il pour bien peindre, chercher à deviner le « corps des choses » ou au contraire oublier les objets et les significations, s'efforcer de ne voir qu'une image dépourvue de sens ?

    Peut-être, quand le philosophe se demande comment réaliser une œuvre d'art, se penche-t-il surtout sur ce que cela implique pour l'homme qui rêve, pense, imagine ; et à quoi cela tient-il qu'une œuvre artistique soit reconnue ou non ? Et c'est peut-être là précisément, à supposer qu'on puisse trouver la réponse, que celle-ci ne change pas, parce qu'elle est inhérente à l'homme ou alors elle ne l'est pas ou pas complètement. Il y a une part culturelle, où l'on entretient l'idée qu'une œuvre est artistique, parce que d'autres l'entretiennent, la reconnaissance est pour beaucoup le fait de notre attention, de notre volonté de « trouver-là quelque chose » puisqu'on nous a dit que c'était possible, et de notre volonté d'être estimé nous-mêmes socialement, de part ce que nous estimons ?

    Être capable de produire des chefs-d’œuvre et de les comprendre cela nécessiterait peut-être d'abord, alors, de saisir ses règles ou ses nécessités recherchaient par le philosophe qui sont autant nécessaire à leur production et leur reconnaissance (mais la reconnaissance peut-être considérée comme faisant partie de la production de l’œuvre d'art).

    dites-moi, si je ne m'égare pas trop ?

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Commissaire le Dim 23 Mar 2014 - 8:57

    Bonjour,

    Parallèlement à l'interrogation vaste sur l'art, je me pose celle concernant le "goût".
    Qu'est-ce qu'avoir du "goût" ?
    La personne qui n'écoute que du Bach, du Mozart ou du Brahms, a-t-elle nécessairement plus de "goût" que celle qui n'écoute que la variété la plus "commerciale" ?
    Comment expliquer que des personnes qui passent leurs journées dans des musées et des galeries d'exposition et à parler d'art, puissent parfois donner l'impression de "manquer de goût" quand il s'agit de s'habiller ou décorer leur intérieur ?
    N'avez-vous jamais été frappé par ce que vous avez estimé être une "faute de goût" chez l'un de vos proches ?
    N'avez-vous jamais pensé ou prononcé vous-mêmes des phrases telles que "elle/il a du goût (du "chic") pour s'habiller" ou au contraire "elle/il n'a vraiment aucun goût" ?

    Petitevoixcrasse

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Petitevoixcrasse le Mar 24 Fév 2015 - 15:30

    Je ne crois pas qu'il faille être cultivé pour l'apprécier, mais je pense que certaines œuvres d'aujourd'hui, surtout celles s'inscrivant dans l'art « contemporain », un peu comme le Ready Made ou encore celles qui viennent interroger l'histoire de l'art, peuvent être mille fois plus appréciées et bien regardées avec un peu plus d'histoire et de culture. 

    - P.V.C

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Silentio le Mar 24 Fév 2015 - 15:46

    Pourquoi cela ne serait-il pas également nécessaire pour l'art classique ?
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Mar 24 Fév 2015 - 16:06

    @Petitevoixcrasse a écrit:Je ne crois pas qu'il faille être cultivé pour l'apprécier, mais je pense que certaines œuvres d'aujourd'hui, surtout celles s'inscrivant dans l'art « contemporain », un peu comme le Ready Made ou encore celles qui viennent interroger l'histoire de l'art, peuvent être mille fois plus appréciées et bien regardées avec un peu plus d'histoire et de culture. 
    N'oublions pas que l'art, pour une grande part, est fonction de son époque. Comprendre un graph' de Bansky peut sembler facile, puisque les références sont contemporaines ; décrypter un tableau de Raphaël implique de bien connaître la Renaissance. Comme pour une œuvre littéraire, il faut connaître le contexte de "création". Et cette connaissance ne vient qu'avec la culture.

    kercoz

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  kercoz le Mar 24 Fév 2015 - 23:19

    @Impero a écrit:
    @Petitevoixcrasse a écrit:Je ne crois pas qu'il faille être cultivé pour l'apprécier, mais je pense que certaines œuvres d'aujourd'hui, surtout celles s'inscrivant dans l'art « contemporain », un peu comme le Ready Made ou encore celles qui viennent interroger l'histoire de l'art, peuvent être mille fois plus appréciées et bien regardées avec un peu plus d'histoire et de culture. 
    N'oublions pas que l'art, pour une grande part, est fonction de son époque.

    L'art est aussi fonction d'une culture.
    Parler de "culture" au singulier c'est parler du singulier de la culture. Comme le dit Lévi-strauss (Race et histoire), je pense que les cultures évoluent de façon indépendante et ces évolutions induisent des langages artistiques qu'il serait illusoire de prétendre pouvoir faire communiquer entre eux.

    Silentio

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Silentio le Mar 24 Fév 2015 - 23:26

    Voulez-vous dire qu'on ne peut comparer un Michel-Ange à un Jeff Koons, voire qu'on ne saurait juger du second avec les codes culturels propres au premier (et vice versa) ?
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Mer 25 Fév 2015 - 0:22

    @Silentio a écrit:Voulez-vous dire qu'on ne peut comparer un Michel-Ange à un Jeff Koons
    Je parle seulement de compréhension de l'œuvre - pas des qualités intrinsèques supposées ou réelles.

    @Silentio a écrit:on ne saurait juger du second avec les codes culturels propres au premier 
    Il fut aisé pour un italien de la Renaissance de comprendre un tableau de Mantegna, de la même manière que les références d'un Bansky sont évidentes. Pour remarquer l'arbuste qui pousse en bas à gauche de mon avatar - et voir qu'il s'agit d'un figuier - il faut de l'exercice. Par contre, comprendre que Bansky retourne l'image de Mac Donald en l'associant à deux G.I., c'est évident. 
    Donc oui, pour juger d'une œuvre, il faut la (re)contextualiser. Le risque est sûrement de tomber dans l'excès ou abracadabrantesque, ce dont les historiens de l'art sont (souvent) friands.  

    @Kercoz a écrit:Comme le dit Lévi-strauss (Race et histoire), je pense que les cultures évoluent de façon indépendante et ces évolutions induisent des langages artistiques qu'il serait illusoire de prétendre pouvoir communiquer entre eux.
    Comment expliquer la diffusion de la "Renaissance" en Europe, et les innombrables variantes qui en résultent ? Le syncrétisme est-il une illusion (qu'importe le domaine, religieux, artistique) ?


    Dernière édition par Euterpe le Mar 26 Juil 2016 - 17:53, édité 3 fois

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Silentio le Mer 25 Fév 2015 - 0:31

    Je m'adressais à kercoz, mais cela vous a permis d'expliciter votre propos.
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Mer 25 Fév 2015 - 0:45

    Au temps pour moi... j'ai inversé l'ordre des deux messages.

    kercoz

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  kercoz le Mer 25 Fév 2015 - 9:06

    @Silentio a écrit:Voulez-vous dire qu'on ne peut comparer un Michel-Ange à un Jeff Koons, voire qu'on ne saurait juger du second avec les codes culturels propres au premier (et vice versa) ?

    Tout à fait.
    De même qu'il y a aussi un glissement culturel historique du même ordre : La caractéristique essentielle des statues Grecques de la première période (qui  peut être majoritaire), est l'absence totale d'expression des visages (et l'absence de recherche d'une quelconque ressemblance avec la personne représentée). Alors que cette expression apparaît vers les derniers siècles (le buste d'Alexandre est, je crois, l'un des premiers à rechercher le réalisme).
    L'art n'est qu'un média, un langage et la différence que je mentionne me semble montrer qu'aussi bien le signifiant que le signifié sont, dans les deux périodes, totalement différents.
    De plus l'interprétation actuelle de cette notion d' "art", largement surinterprétée (en tant qu'outil social de pouvoir) en plus d'être subjectivée, nous interdit tout jugement objectif sur le message porté par le média.
    Ce genre de débat aboutit généralement à différencier "Art" et "Esthétique".
    Le "message" artistique de la coiffe bretonne, différente pour chaque village, est un message de "distinction" locale, d'appartenance, d'exclusion, caché de façon plus ou moins inconsciente sous l'esthétique. Mais cela reste un message d'agressivité.

    @Impero :
    Le Syncrétisme n'est pas une illusion, mais il me semble très faible. Je penche, comme le suggère Lévi Strauss, pour l'hypothèse de "cultures" très peu "miscibles". J'ajouterai que pour ma part, l'agglomération de 2 ou plusieurs cultures s'obtient (comme toute hybridation) par une régression des caractères "acquis", même si cette régression permet de développer un des caractères ou d'offrir un avantage sélectif sur une spécificité (en l'occurrence culturelle).
    Pour l'art de la Renaissance, on peut expliquer sa diffusion par le fait que ces cultures autrefois distinctes, s'étaient asservies (plutôt que fusionnées) depuis assez longtemps. On devrait remarquer que celle qui est diffusée provient, tout comme Walt Disney, de la culture dominante. Elle est d'ailleurs acceptée quasi exclusivement par les classes dominantes des pays dominés et ignorée sinon repoussée par les classes populaires qui vont se réfugier dans leur "Folklore" toléré et méprisé.


    Dernière édition par kercoz le Mer 25 Fév 2015 - 10:59, édité 1 fois
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Mer 25 Fév 2015 - 10:49

    Il y a donc bien « hybridation » ;) . S’ajoute que vont émerger des styles très particuliers – et géographiquement localisés – comment l’expliquer ? L’architecture vénitienne n’a rien de comparable à celle qui a lieu en Espagne – par exemple.

    @Kercoz a écrit:On devrait remarquer que celle qui est diffusée provient, tout comme Walt Disney, de la culture dominante. Elle est d'ailleurs acceptée quasi exclusivement par les classes dominantes des pays dominés et ignorée sinon repoussée par les classes populaires qui vont se réfugier dans leur "Folklore" toléré et méprisé.
    C’est caricatural. Comment peut-on parler de culture de masse si le « plus grand nombre » (les classes dominées) refusent la production culturelle ? Justement, l'anoblissement d'une forme d'art ne se trouve-t-elle pas dans l'appropriation par les classes dites "dominantes" ? Ce qui implique un échange.

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  kercoz le Mer 25 Fév 2015 - 11:13

    Je caricature pour surligner le modèle.
    Bourdieu disait (Questions de Sociologie) que lorsqu'on interrogeait les "gens d'en bas" sur leurs choix musicaux, ils citaient Brel, Brassens, Mozart, alors qu'ils écoutaient majoritairement Dalida et Pétula Clark. Ce qui indique une volonté d'apparaître "cultivé" et une soumission à la classe dominante par la reconnaissance implicite de la supériorité de son "expression" artistique.
    Pour Disney, c'est bien plus pragmatique. La démarche (opportuniste plus que machiavélique) a un simple but commercial. C'est une dynamique économique qui coïncide mais s'amplifie avec la dynamique de domination culturelle.

    Pour l'Hybridation, et par exemple l'architecture, la dynamique actuelle montre une uniformité radicale, du moins pour la mondialisation des classes dominantes.
    C'est à mon sens une catastrophe. Toujours comme Lévi Strauss, je pense que si l'altérité culturelle est nécessaire à une évolution civilisationnelle, cette altérité s'épuise quand on l'utilise trop vite. Notre procédure est carrément de supprimer cette altérité, ce qui est suicidaire.
    Les structures des modèles "naturels", en conservant la structure morcelée, permettent à l'altérité de se régénérer.

    Strauss dit dans Race et Histoire, que cette "altérité", du fait de l'hypertrophie des groupes, pourrait réapparaître par "strates". Il avait raison ! c'est ce qui se passe : l'individu, isolé, cherche à se re-grouper et le fait par affinités, et non localement. Mais, contrairement à Strauss, je ne pense pas que cette rétroaction soit vertueuse : le regroupement par affinités supprime les rétroactions courtes (entre individus), pour les repousser entre groupes (Hooligans). Si des millénaires ont permis d'inhiber les agressivités entre individus d'un groupe et même entre groupes locaux, il serait illusoire de croire que des processus vertueux puissent se mettre en place en quelques décennies.
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Mer 25 Fév 2015 - 19:59

    @Kercoz a écrit:Bourdieu disait (Questions de Sociologie) que lorsqu'on interrogeait les "gens d'en bas" sur leurs choix musicaux, ils citaient Brel, Brassens, Mozart ,alors qu'ils écoutaient majoritairement Dalida et Pétula Clark. Ce qui indique une volonté d'apparaître "cultivé" et une soumission à la classe dominante par la reconnaissance implicite de la supériorité de son "expression" artistique.
    Vous disiez le contraire juste avant :
    Kercoz (page précédente) a écrit: Elle (i.e la culture dominante) est d'ailleurs acceptée quasi exclusivement par les classes dominantes des pays dominés et ignorée sinon repoussée par les classes populaires qui vont se réfugier dans leur "Folklore" toléré et méprisé.

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Silentio le Mer 25 Fév 2015 - 20:03

    Ce n'est pas forcément contradictoire si la pratique et le discours diffèrent : on cite Brel mais on continue d'écouter Dalida.
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Mer 25 Fév 2015 - 20:44

    Comment peut-on parler de culture de masse - si l'adhésion n'est que du discours ? Brel et Brassens auront un succès qui ne s'est pas démenti pendant une période non négligeable. Quid de la réciproque ? Les classes sociales "dominantes" n'écoutent pas de Dalida ?

    Si l'on rejoint Bourdieu, en allant jusqu'à dire que cette volonté d'adhésion se manifeste par la consommation - le passage à l'acte - la seconde proposition de Kercoz devient caduque.

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  kercoz le Mer 25 Fév 2015 - 22:01

    @Impero a écrit:Comment peut-on parler de culture de masse - si l'adhésion n'est que du discours ?
    Ce que je voudrais dire (comme Bourdieu, je pense) c'est qu'il y a très peu d'hybridation. Quand elle se fait, c'est en réduction. La totalité me semble inférieure à la somme des parties et le résultat est majoritairement calqué sur la culture du dominant. Je pense que vous pourriez trouver un tas d'exemples sur la domination Romaine. Il n'est nul besoin d'imposer une culture, la soumission (ou veulerie) du dominé suffit à la transfusion : de la culture du dominant vers l'élite du dominé puis de cette élite vers la plèbe. L'art suit le même chemin que la langue, les habits, l'architecture, etc., mais il y a perte du fait que n'ayant pas suivi l'évolution culturelle du dominant, il me semble que le dominé comme le pays dominé vont donner une autre "impression" à l'expression qu'elle ne peut déchiffrer correctement.
    Comment regarder le plus abouti de l'art grec : ces statues indépassables mais inexpressives ?
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Mer 25 Fév 2015 - 22:22

    @Kercoz a écrit:Je pense que vous pourriez trouver un tas d'exemples sur la domination Romaine.
    Vous amalgamez deux situations qui me semblent différentes. La domination d’une culture sur une autre a des conséquences qui ne sont pas comparables à la domination d’une classe sociale et de ses codes, sur une autre. Je m’explique.
    Pour le premier cas : la céramique sigillée gauloise, de la Graufesenque, conserve des motifs typiques – qui sont facilement différenciables de ceux romains – et vont exporter leurs production dans la quasi-totalité de l’empire. C’est de l’ordre du détail, on parle d’une romanisation de l’empire. Nous sommes d’accord. On va observer une véritable acculturation des Américains vis-à-vis de la culture espagnole (cf. S. Gruzinski, « La colonisation de l’imaginaire »). Très bien, le syncrétisme reste une chose relativement anecdotique – et c’est ce qui la rend particulièrement visible aux yeux de l’historien.

    Par contre, au sein d‘une même société, je vous renvoie à mes précédentes questions :
    @Impero a écrit:Comment peut-on parler de culture de masse - si l'adhésion n'est que du discours ? Brel et Brassens auront un succès qui ne s'est pas démenti pendant une période non négligeable. Quid de la réciproque ? Les classes sociales "dominantes" n'écoutent pas de Dalida ?
    Si on a pu parler, à certaines époques, d’une culture populaire, celle-ci n’est-elle pas en train de triompher partout (cf. Ortega y Gasset) ? Pour en revenir au sujet, l’affaissement du niveau des références culturelles implique-t-il un affaissement du niveau de l’art ?


    Dernière édition par Euterpe le Sam 16 Juil 2016 - 18:29, édité 2 fois

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Silentio le Jeu 26 Fév 2015 - 18:31

    @Impero a écrit:Si on a pu parler, à certaines époques, d’une culture populaire, celle-ci n’est-elle pas en train de triompher partout (cf. Ortega y Gasset) ?
    Pourriez-vous expliciter l'enjeu qui se trouve derrière cette question ? Parce que, très naïvement, j'ai à l'idée que la culture populaire a toujours existé, été majoritaire et que ce qui est vulgaire, aujourd'hui, ce n'est pas une culture populaire (que j'imagine composée d'artisanats, de chants, de contes, etc.) mais plutôt une culture de masse (où l'art ne relève plus d'un savoir-faire inscrit dans la vie quotidienne mais de l'objet de consommation, lequel fausse notre rapport au monde, parce qu'au fond il n'est de nulle part et ne s'inscrit dans aucun monde, étant obsolescent).
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Impero le Jeu 26 Fév 2015 - 18:47

    Vous avez raison. J'ai fait un amalgame (populaire/masse) qui n'a pas lieu d'être. 
    Pour abonder en ce sens, on pourrait même relever que la culture populaire tend à disparaître sous le poids d'une culture de masse qui flirte avec la standardisation. C'est ce qui explique le renouveau des régionalismes (écossais, catalans...), et la reconnaissance par l'État d'autres mouvements moins virulents (breton, basque), parce qu'axés sur la reconnaissance d'une identité particulière, justement. Cette standardisation touche l'art, qui perd ses traits caractéristiques régionaux. Pour faire une analogie qui défrisera n'importe quel historien, dans les conditions actuelles, un mouvement comme le Renaissance ne serait plus la source d'une réelle diversité.
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    Emmanuel_

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Emmanuel_ le Jeu 7 Jan 2016 - 11:20

    Je me permets d'y aller de mon expérience, quitte à remonter ce fil vieux d'un an pour y apporter ma pierre.

    Comprendre ce que peut être l'art en 2015 est une tâche ardue, autant pour l'artiste que pour le spectateur. Pour l'un, il est le combat contre l'art, contre la nécessité de créer, passion la plus dévorante de toutes. Pour l'autre, il peut être tout, et rien.

    Je ne participerai pas (jamais !) à un débat visant à définir ce qui est de l'art, et ce qui n'en est pas, ou alors à un débat visant à définir l'art : le premier me semble futile et trop représentatif des dérives de la socio-culture, le deuxième me semble être une tâche herculéenne pour laquelle ne pourrait être qualifié qu'un hypothétique demi-Dieu, vivant plus longtemps que nous, pensant plus que nous. Lire Kant est toujours une bonne idée ; mais aussi le livre de Kandinsky - Du spirituel dans l'art, et dans la peinture en particulier, le livre de Paul Klee - Théorie de l'art moderne et d'autres essais avisés, que ce soit par des artistes ou des profanes, je pousserai même jusqu'à dire que lire Deleuze & Guattari quand ils parlent de création (Qu'est-ce que la philsophie ?) peut être une bonne idée, encore faut-il apprécier le style.

    L'art est une faille que l'artiste a en soi et par laquelle il vomit ce qui lui semble absolument nécessaire. J'utilise le mot vomir car, non, ce n'est pas qu'agréable. C'est une éternelle peur, un éternel combat contre la pression sociale, contre la nécessité de subvenir à ses besoins, contre ce que les mœurs en vigueur ont défini comme étant de l'art. Un artiste peut naître en décalage total avec son époque, ou alors, par chance, en harmonie avec elle, ce qui lui rendra la tâche un peu moins ardue, car il pourra, toujours s'il a de la chance, subvenir à ses besoins par son art ; encore que, pour certains, ce n'est pas de la chance mais un sacrilège, vendre son art étant comparable à vendre son âme.

    Sans être aussi extrême, je dirais que le confort de l'art subventionné est en décalage total avec la substance quasi-divine qu'apporte la nécessité de créer envers et contre tout, dans l'inconfort.

    Pour poser un début de compréhension de l'art, je pense qu'il est nécessaire d'être sensible aux problématiques de l'artiste. Et surtout, des artistes. Pas tous, bien sûr. Mais prenons, par exemple, Francesca Woodman :

    http://www.espritsnomades.com/artsplastiques/woodman/woodman.html

    Décédée à 22 ans de la meilleure des façons si l'on a le bagage pour le concevoir : par choix, et avec quel panache ! Elle s'est jetée du haut d'un immeuble.

    Elle a même laissé une note avant sa première tentative, moins éclatante et ratée, pour ne pas laisser d'inconnue à l'équation de sa vie.


    "J'ai finalement réussi, à essayer d'en finir avec moi-même, d’une manière aussi ordonnée et concise que possible .... Je préfère mourir jeune en laissant diverses réalisations, un certain travail, mon amitié avec vous, et quelques autres objets intacts, au lieu de l'effacement pêle-mêle de toutes ces choses délicates."

    A partir du moment où la nécessité de vivre l'avait quitté, chaque jour de vie supplémentaire aurait été inutile, creux, n'aurait rien produit de majeur, elle le savait, et plutôt que de sacrifier à l'intégrité de son art, elle a choisi la mort.

    L'artiste se subit, ne vit pas une vie merveilleuse. Au mieux, il pourra, s'il en a envie, harmoniser au moins pire sa vie et son art, bricoler pour subvenir à ses besoins primaires, créer à l'aide de matériel de seconde main.

    Mon argumentaire et mon exemple, tous deux drastiques, ont été choisis avec soin : si l'on veut avoir autre chose que des opinions à propos de l'art, si l'on veut le vivre, c'est à mon sens par là qu'il faut commencer, et pas avec des œuvres comme celles de Banksy, trop dépendantes de la culture et du contexte en elles-mêmes pour être vécues comme un déchirement : le déchirement étant le sentiment premier de l'artiste qui tente, cahin-caha, de vivre à la fois sa vie et son art, il est à mon sens nécessaire pour concevoir les enjeux de son œuvre et être à même de juger ce que l'art signifie pour vous, individuellement.

    Je rédige ce post, on pourrait le dire, dans les règles de l'art : avec une intransigeance totale. C'est la seule règle qui, à mon sens, prévaut sur toutes les autres : en comprenant cela, en examinant chaque œuvre de chaque artiste avec cette même intransigeance, c'est alors qu'on pourra peut-être avoir un début d'idée qui pourrait contribuer, sans doute, à un essai hypothétique de définition du mot "art".

    Mais, comme je l'ai dit plus haut, je ne m'y essaierai jamais.

    Je pourrais néanmoins recommander de commencer par des œuvres dures, presque insoutenables, et dont vous ne connaissez pas le moindre enjeu, biographique ou socio-culturel. Par exemple, je ne connais que peu de choses à propos de la Russie et du cinéma des années 60 ; je ne suis absolument pas à même d'user de mes réflexes de jugement concernant quelque chose qui fût fait à cette époque. C'est donc tout naturellement que, récemment, je me suis mis en tête de visionner l'intégrale de Tarkovski. Loin d'être insoutenable, il n'en est pas moins essentiel, pour moi, à ce moment de ma vie. J'en suis à "L'enfance d'Ivan", son premier long-métrage : l'on saisit ce que l'on peut pendant, et c'est a posteriori que l'on peut intellectualiser les coups de poings de chaque choix esthétique, de chacune de ces vies entremêlées, de chaque bruit. Mais pendant, je l'avoue, j'ai été en terrain inconnu, j'ai donc dû préalablement surmonter ma peur d'entrer dans une contrée que je ne connais pas, où le danger guette.

    C'est à mon sens ce danger, cette peur, qui entretient le renouveau quotidien de ce que l'on connaît, et qui nous permet au fur et à mesure que l'on découvre des œuvres et les artistes les ayant produites, de vivre l'art, loin de toute intellectualisation excessive, de toute opinion, de toute connaissance.

    L'art, c'est, avant toute chose, la relation que vous tissez avec.
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    Euterpe

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Euterpe le Mar 26 Juil 2016 - 17:56

    Édition complète du topic (orthographe, syntaxe et mise en page), et de tous ceux de la rubrique dédiée à l'art.

      La date/heure actuelle est Mar 22 Aoû 2017 - 13:19