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    Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

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    Elodie64

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    Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Elodie64 le Ven 19 Avr 2013 - 9:05

    J'aime beaucoup ce sujet, l'art et la culture sont des thèmes très intéressants !

    J'ai déjà réfléchi à la question, et je pense que l'on doit effectivement être cultivé pour apprécier une œuvre d'art, mais que l'art ne vise pas seulement les gens cultivés, mais aussi les personnes ayant des sentiments, une imagination. L'art touche les sentiments. Cependant, je pense aussi qu'on peut apprendre beaucoup de l'art. Par exemple, si on va au Guatemala ou en Chine, on va apprendre de l'art les modes de vie des anciennes civilisations, des tribus ayant existé auparavant... Puis le problème de l'art, c'est qu'on peut très bien être cultivé en musique, mais ne rien connaître de la peinture ! Donc là, l'art vise le beau, l'imagination du spectateur. Cependant, quand on regarde une œuvre telle que Le Bœuf écorché de Rembrandt, on peut se demander où est le beau... Ce sujet est donc vraiment vaste !

    Hippiecure

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    Re : Faut-il être cultivé pour apprécier l'art?

    Message  Hippiecure le Mer 24 Avr 2013 - 22:54

    L'art, que ce soit la musique ou encore la peinture, ne touche pas les sentiments ni quoi que ce soit que nous connaissons, il touche quelque chose au delà de cela. Je pense qu'on ne doit donc pas forcément être cultivé (il faudrait déjà s'entendre à quoi correspond le fait d'être cultivé, ou non) pour apprécier l'art. Cela peut certes parfois aider, mais ressentir un "sentiment", une sensation en admirant ou écoutant une œuvre est possible, même si nous ne la comprenons pas.

    Elodie64

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Elodie64 le Jeu 25 Avr 2013 - 10:35

    Donc vous pensez qu'il y a quelque chose de transcendantal ? Nous croyons que l'art touche les sentiments mais en fin de compte il touche quelque chose de supérieur... Mais quoi ? La religion ? Mais la religion impose déjà une forme de culture. Selon Hume, on comprend une œuvre d'art seulement si on a de la culture, du bon sens et de la délicatesse de goût (exemple du vin dans les Essais Esthétiques).

    Hippiecure

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art?

    Message  Hippiecure le Ven 26 Avr 2013 - 21:39

    Pourquoi donc l'art toucherait-il la religion ? Non, je pense juste qu'en admirant une œuvre d'art, nous ne ressontons pas nécessairement un sentiment (même si cela peut être le cas), mais quelque chose qui nous dépasse, qu'on ne peut expliquer tout simplement... Au delà des sentiments. Il ne faut pas toujours chercher à comprendre l'incompréhensible, à rationaliser, il faut parfois reconnaître que certaines choses nous dépassent. Tel est mon point de vue.

    wentzinger alix

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    faut-il Être cultivé pour apprécier une œuvre d'art ?

    Message  wentzinger alix le Lun 29 Avr 2013 - 21:43

    Quand on n'est pas cultivé, l'art peut parfois avoir quelque chose de violent, il provoque de l'étonnement, et de cette interrogation initiale naît un sentiment poétique et philosophique. Par exemple, j'avais un copain africain qui venait de Côte d'Ivoire, la première fois qu'il a vu la cathédrale noire de Clermont-Ferrand, ça lui a fait un choc. La cathédrale de Clermont-Ferrand est noire, car elle est bâtie avec des pierres de Volvic. Cet ami africain, Raoul, a eu peur en voyant les gargouilles gothiques de la cathédrale. Il a cru que c'était le temple du Diable. Ça lui faisait peur, un peu comme si c'était des masques africains. C'était intéressant de voir cette réaction, car l'individu en question a regardé la cathédrale sans présupposés préalables, sans culture de l'art gothique occidental. Il appréhendait la cathédrale avec un regard vierge, et il n'a pas éprouvé le sentiment du Beau, ni l'émerveillement ; mais vraiment il est brave, et il a éprouvé sincèrement un sentiment de terreur.
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    Zingaro
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Zingaro le Lun 29 Avr 2013 - 22:54

    @wentzinger alix a écrit: Quand on n'est pas cultivé, l'art peut parfois avoir quelque chose de violent, il provoque de l'étonnement, et de cette interrogation initiale naît un sentiment poétique et philosophique.
    Pourquoi ? Qu'est-ce qui interpelle tellement dans l’œuvre bien que nous n'en connaissions pas les significations ? A mon avis c'est précisément, dans le cas du néophyte, l'intuition de significations lui échappant. L’œuvre d'art "bouge", elle veut dire quelque chose. Ce qui nous frappe, ce sont les traces de l'esprit humain dans la création, en même temps que son effacement, comme l’œuvre semble tenir "par elle-même". Nous n'en connaissons pas les significations, et pourtant nous sentons qu'elle déborde de significations.

    Mais l’œuvre d'art, pour être comprise en tant qu’œuvre d'art (objet culturel (ce qui ne signifie pas mort...)), doit être replacée dans le réseau de significations dans lequel la création est prise. Elle-même s'élabore souvent comme une articulation de symboles, mais il n'est jamais "fermé" : les œuvres se répondent ; non seulement les contemporaines mais également à travers le temps.

    Et notons que l'on retrouve parfois cette sensation d'une surabondance de signification dans des spectacles naturels. Regarder la voie lactée dans la nuit noire des océans par exemple peut donner cette sensation qu'il y a là quelque chose à saisir.
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    nnikkolass

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  nnikkolass le Mar 30 Avr 2013 - 10:14

    bonjour,

    Je me pose déjà la question de savoir ce qu'est l'art.
    Pour Socrate, il consiste dans une compétence, un savoir faire dans un domaine, ainsi il définit la justice comme le médecin de nos institutions, et il l’érige en art...
    Marcel Duchamp avec sa pissotière exposée au musée nous interpelle sur cette question fondamentale : est-ce qu'une pissotière (qui représente à la fois un objet de la vie quotidienne, mais aussi quelque chose de franchement pas très propre et pas très beau) peut être un objet d'art ?
    Est-ce qu'un cercle ou un gribouillis est une œuvre d'art ?
    Est-ce que l'art doit toucher nos sentiments ? Doit-il nous interroger sur le monde qui nous entoure ?
    Et une dernière question, quand je regarde la Nature comme Spinoza (je crois qu'il est panthéiste) Deus sive Natura, on y découvre des merveilles, est-ce que ces phénomènes naturels sont comparables à une œuvre d'art ?
    J'ai été saisi d'une grande émotion lorsque j'ai visité la grotte de Font de Gaume, une sorte de choc, je me suis mis à la place des premiers hommes (-25000 av. J.-C.) qui ont pénétré cet endroit magique et j'ai été pris de vertige tellement c'est magnifique...
    Qu'en pensez-vous ?

    tontondab

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  tontondab le Mar 25 Juin 2013 - 23:44

    L'art est avant tout un acte signifiant. Pour atteindre ce but, il faut que celui qui reçoit l'œuvre d'art partage un minimum de références communes avec l'artiste. C'est en ce sens qu'il est important d'être cultivé pour recevoir une œuvre d'art. Notamment parce que ça permet d'apprécier le jeu avec les références, avec les conventions que doit nous proposer un artiste.

    Quant à une éventuelle émotion déclenchée, même en l'absence de références communes, il apparaît, et notamment au cours de cette discussion, qu'une émotion peut survenir devant un paysage. Or le paysage n'est pas en soi signifiant : seul le regard qu'on lui porte peut lui donner une signification. Et donc être ému par une œuvre d'art sans que l'on partage la moindre référence avec son auteur, c'est manquer l'intention signifiante de l'auteur. Et sûrement ne pas voir l'œuvre d'art.
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    nnikkolass

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  nnikkolass le Sam 27 Juil 2013 - 12:06

    @tontondab a écrit:L'art est avant tout un acte signifiant. Pour atteindre ce but, il faut que celui qui reçoit l'œuvre d'art partage un minimum de références communes avec l'artiste. C'est en ce sens qu'il est important d'être cultivé pour recevoir une œuvre d'art.

    Notamment parce que ça permet d'apprécier le jeu avec les références, avec les conventions que doit nous proposer un artiste.

    Quant à une éventuelle émotion déclenchée, même en l'absence de références communes, il apparaît, et notamment au cours de cette discussion, qu'une émotion peut survenir devant un paysage. Or le paysage n'est pas en soi signifiant : seul le regard qu'on lui porte peut lui donner une signification. Et donc être ému par une œuvre d'art sans que l'on partage la moindre référence avec son auteur, c'est manquer l'intention signifiante de l'auteur. Et sûrement ne pas voir l'œuvre d'art.
    Très intéressant, voulez-vous dire que l'artiste projette obligatoirement une signification symbolique à son œuvre plus ou moins cachée ?
    Juste un petit détail : il me semble qu'il faut préférer dans le contexte de votre message le mot sentiment à émotion. Les émotions sont innées, "pré-inscrites" en nous et donnent naissance à des sentiments lorsque nous sommes confrontés à des expériences empiriques. Il me semble que l’œuvre d'Art fait partie d'une expérience vécue et qu'elle suscite ou fait naître, plus particulièrement, différents types de sentiments.
    La reconnaissance de ce qu'est une œuvre d'art s'effectuerait, à la fois, par une quête de sens et des sentiments ressentis ? Mais si l'on croit en Dieu ou aux mystères de la Nature, ne pourrait-on pas penser qu'un beau paysage aurait une signification liée à son créateur (que ce soit Dieu ou la Nature) ? Ne pourrait-il pas y avoir une "intention signifiante" dans la beauté de la nature ? Et du coup ne pourrait-on pas la qualifier d’œuvre d'Art ? (c'est peut-être un peu "tiré par les cheveux" ?)
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    Laërte

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Laërte le Sam 30 Nov 2013 - 21:31

    Le terme "Art" a aujourd'hui une définition si vaste qu'il est extrêmement délicat de donner un semblant de réponse.
    Chaque période, chaque mouvement, chaque artiste a sa conception de l'art. Pour l'un il doit être l'apanage d'une élite intellectuelle (le maniérisme italien par exemple) alors que pour l'autre l'art doit être dénué de signification (John Cage...). Le savoir est un outil, utile mais à mon avis pas indispensable, pour apprécier une œuvre. Malheureusement sans le savoir on ne peut apprécier une œuvre à son plus haut point, c'est pour cela qu'une branche de l'art contemporain essaye de désacraliser, ou plutôt de démythifier, cette légende d'un art réservé aux gens cultivés. Le musée est un lieu public, chacun a accès à l'art et à la culture, et c'est là que la magie de l'art opère : on peut pleurer devant un Rothko juste par "l’énergie" qu'il nous envoie à travers sa couleur comme on peut pleurer devant un Rothko en pensant à la signification philosophique et infinie de l'œuvre. 

    L'art reste une entité qui s'adapte au spectateur, au regard qu'il y pose, chacun l’interprète à sa façon, et, au contraire nous n'avons pas besoin de partager des références avec l'artiste car c'est l'œuvre qui s'adapte à nos références. Si l'art parvient réellement à transcender alors il brise toutes les barrières, qu'elles soient culturelles, contextuelles, intellectuelles, bien que finalement sa portée soit émoussée, il touche toujours.
    D'ailleurs même les plus savants se frotteront toujours à des énigmes insolubles : qui arrivera à pénétrer l'œuvre de Dali, de Dürer, et j'en passe... Si l'œuvre peut avoir une signification première dans la tête de l'artiste, l'œuvre finie agit comme un prisme où cette "signification première", tant recherchée par certains, se décompose en une infinité de significations.
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    Phi-Lousphie

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Phi-Lousphie le Mer 26 Fév 2014 - 21:07

    Tout ce que je souhaite dire et pense est parfaitement formulé par Laërte, c'est fichtrement beau.
    Toutefois, cette question me dérange dans sa simple formulation. Comme si l'art devait être réservé à un groupe de personnes supérieures. Que seul le savoir et la culture peuvent mener à la satisfaction déclenchée par une œuvre d'art est une idée pour le moins orgueilleuse. Je considère plutôt l'art comme ce qui, justement, nous apportera la culture et donc le savoir. C'est bien dans les livres et à travers les mots qu'on apprécie peu à peu la sensibilité, la réflexion et la beauté. C'est bien en fixant une photographie qui nous accroche que quelque chose au fond de nous remue et qu'une larme coule. Et ce sentiment ne provient pas vraiment de la culture, ou rarement, mais plutôt de l'individu et de son vécu.
    De plus, la culture, au contraire, n'enlève-t-elle pas la beauté d'une œuvre d'art ?
    La signification est parfois dérangeante. La culture peut troubler la simple beauté de l'art.
    Et puis, les gens cultivés - que je ne critique en aucun cas, ont tendance à apprécier telle œuvre car elle s'avère parfaite techniquement, parce qu'elle représente avec force un événement dans toute sa vérité, parce qu'elle détone de figures de style très bien utilisées. C'est important certes, mais comme vous dites l'art touche quelque chose au-delà de ce que nous connaissons.
    Vous est-il déjà arrivé de vous sentir vous perdre dans une œuvre d'art, littéraire ou picturale, sans comprendre pourquoi ? Ce sentiment n'est-il pas plus beau que le rationnel raisonnement cultivé face à l'œuvre ?

    En somme, la culture pour moi, peut aller jusqu'à empêcher l'être de ne ressentir que la beauté d'une œuvre d'art.
    Les sentiments inexpliqués sont souvent les plus beaux, et la culture peut être un frein.
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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Desassocega le Mer 26 Fév 2014 - 22:34

    @Phi-lousphie a écrit:Je considère plutôt l'art comme ce qui, justement, nous apportera la culture et donc le savoir. C'est bien dans les livres et à travers les mots qu'on apprécie peu à peu la sensibilité, la réflexion et la beauté. C'est bien en fixant une photographie qui nous accroche que quelque chose au fond de nous remue et qu'une larme coule. Et ce sentiment ne provient pas vraiment de la culture, ou rarement, mais plutôt de l'individu et de son vécu. 
    De plus, la culture, au contraire, n'enlève-t-elle pas la beauté d'une œuvre d'art ?
    La signification est parfois dérangeante. La culture peut troubler la simple beauté de l'art. 
    Et puis, les gens cultivés - que je ne critique en aucun cas, ont tendance à apprécier telle œuvre car elle s'avère parfaite techniquement, parce qu'elle représente avec force un événement dans toute sa vérité, parce qu'elle détone de figures de style très bien utilisées. C'est important certes, mais comme vous dites l'art touche quelque chose au-delà de ce que nous connaissons.
    Vous est-il déjà arrivé de vous sentir vous perdre dans une œuvre d'art, littéraire ou picturale, sans comprendre pourquoi ? Ce sentiment n'est-il pas plus beau que le rationnel raisonnement cultivé face à l'œuvre ? 
    Le problème ici, c'est que vous réduisez le beau aux sentiments qu'une œuvre provoque chez un individu. Or, c'est se tromper de sens, puisqu'en prétendant juger de la qualité d'une œuvre d'art, vous vous tournez non par vers elle, mais vers vous. Pour se remettre sur le chemin de la philosophie et du bon jugement, rien de plus efficace que Kant. 


    Kant, Critique de la faculté de juger a écrit:
    §. II.
    La satisfaction, qui détermine le jugement de goût, est pure de tout intérêt.
    La satisfaction se change en intérêt lorsque nous la lions à la représentation de l'existence d'un objet. Dès lors aussi, elle se rapporte toujours à la fa­culté de désirer ou comme son motif, ou comme nécessairement unie à ce motif. Or quand il s'agit de savoir si une chose est belle, on ne cherche pas si soi-même ou si quelqu'un est ou peut être inté­ressé à l'existence de la chose, mais seulement com­ment on la juge dans une simple contemplation (in­tuition ou réflexion). Quelqu'un me demande-t-il si je trouve beau le palais qui est devant moi, je puis bien dire que je n'aime pas ces sortes de choses faites uniquement pour étonner les yeux, ou imiter ce sachem iroquois à qui rien dans Paris ne plaisait plus que les boutiques de rôtisseurs ; je puis encore gourmander, à la manière de Rousseau, la vanité des grands qui dépensent la sueur du peuple en choses aussi frivoles ; je puis enfin me persuader aisément que si j'étais dans une île déserte, privé de l'espoir de revoir jamais les hommes, et que j'eusse la puissance magique de créer par le seul effet de mon désir un semblable palais, je ne me donnerais même pas cette peine, pourvu que j'eusse déjà une cabane assez commode. On peut m'accorder et approuver tout cela, mais ce n'est pas ce dont il s'agit ici. On veut uniquement savoir si la simple représentation de l'objet est accompagnée en moi de satisfaction, quelque indifférent que je puisse être d'ailleurs à l'existence de cet objet. Il est clair que pour dire qu'un objet est beau et montrer que j'ai du goût, je n'ai point à m'occuper du rapport qu'il peut y avoir entre moi et l'existence de cet objet, mais de ce qui se passe en moi-même au sujet de la représentation que j'en ai. Chacun doit reconnaître qu'un juge­ment sur la beauté dans lequel se mêle le plus léger intérêt est partial, et n'est pas un pur jugement de goût. Il ne faut pas avoir à s'inquiéter le moins du monde de l'existence de la chose, mais rester tout à fait indifférent à cet égard pour pouvoir jouer le rôle de juge en matière de goût.
    Mais nous ne pouvons mieux mettre en lumière cette vérité capitale, qu'en opposant à la satisfaction pure et désintéressée, propre au jugement de goût, celle qui est liée à un intérêt, surtout si nous sommes assurés qu'il n'y a pas d'autres espèces d'intérêt que celles dont nous allons parler.

    §. III.
    La satisfaction attachée à l'agréable est liée à un intérêt.
    L'agréable est ce qui plaît aux sens dans la sensation. C'est ici l'occasion de signaler une con­fusion bien fréquente, résultant du double sens que peut avoir le mot sensation. Toute satisfaction, dit-on ou pense-t-on, est elle-même une sensation (la sensation d'un plaisir). Par conséquent toute chose qui plaît, précisément parce qu'elle plaît, est agréable (et suivant les divers degrés, ou ses rapports avec d'autres sensations agréables, elle est charmante, délicieuse, ravissante, etc.). Mais si on accorde cela, les impressions des sens qui dé­terminent l'inclination, les principes de la raison qui déterminent la volonté, et les formes réflexives de l'intuition qui déterminent le Jugement, sont identiques quant à l'effet produit sur le sentiment du plaisir. En effet, il n'y aurait là rien autre chose que ce qui est agréable dans le sentiment même de notre état ; et comme en définitive nos facultés doi­vent diriger tous leurs efforts vers la pratique et s'unir dans ce but commun, on ne pourrait leur at­tribuer une autre estimation des choses, que celle qui consiste dans la considération du plaisir promis. La manière dont elles arrivent au plaisir ne fait rien ; et comme le choix des moyens peut seul établir ici une différence, les hommes pourraient bien s'ac­cuser de folie et d'imprudence, mais jamais de bas­sesse et de méchanceté : tous en effet, chacun suivant sa manière de voir les choses, courraient à un même but, le plaisir.

    Lorsqu'il désigne un sentiment de plaisir ou de peine, le mot sensation a un tout autre sens que quand il sert à exprimer la représentation que j'ai d'une chose (au moyen des sens considérés comme une réceptivité inhérente à la faculté de connaître). En effet, dans ce dernier cas, la représentation est rapportée à son objet ; dans le premier, elle n'est rapportée qu'au sujet et ne sert à aucune connaissance, pas même à celle par laquelle le sujet se connaît lui-même.
    Dans cette nouvelle définition du mot sensation, nous entendons une représentation objective des sens ; et, pour ne pas toujours courir le risque d'être mal compris, nous désignerons sous le nom d'ailleurs usité de sentiment ce qui doit toujours rester purement subjectif et ne constituer aucune espèce de représentation d'un objet. La couleur verte des prairies, en tant que perception d'un objet du sens de la vue, se rapporte à la sensation objective, et ce qu'il y a d'agréable dans cette per­ception, à la sensation subjective par laquelle aucun objet n'est représenté, c'est-à-dire au sentiment dans lequel l'objet est considéré comme objet de satisfaction (ce qui n'en constitue pas une connaissance).
    Maintenant il est clair que le jugement par le­quel je déclare un objet agréable exprime un intérêt attaché à cet objet, puisque par la sensation ce jugement excite en moi le désir de semblables objets, et qu'ici, par conséquent, la satisfaction ne suppose pas un simple jugement sur l'objet, mais une relation entre son existence et mon état, en tant que je suis affecté par cet objet. C'est pourquoi on ne dit pas simplement de l'agréable qu'il plaît, mais qu'il donne du plaisir. Il n'obtient pas de moi un simple assentiment, il y produit une inclination, et pour décider de ce qui est le plus agréable, il n'est besoin d'aucun jugement sur la nature de l'objet : aussi ceux qui ne tendent qu'à la jouissance (c'est le mot par lequel on exprime ce qu'il y a d'intime dans le plaisir) se dispensent volontiers de tout jugement.
    Se fier à ses sentiments, à ce qui est subjectif, n'aide en rien à connaître l'objet que l'on contemple. En art et comme ailleurs, ce qu'on nomme un avis n'est pas un jugement, et il faut bien se garder de penser que tout n'est qu'affaire de sentiment, de ressenti, d'émotion. Cela ne vaut rien, au sens où ce ne sera jamais qu'un avis subjectif, qui comme le dit Kant "ne sert à aucune connaissance".  

    Si cela vous paraît un peu trop abstrait, tentez l'expérience de lire des critiques, comme Diderot, Baudelaire ou Valéry. Vous comprendrez la différence entre une opinion et un véritable jugement. Le premier énonce sans cesse ce qui est beau ou laid ; le second s'attache à dire quelque chose sur l'objet. Pour le premier, ce qui compte c'est soi-même ; pour le second, c'est l'objet. 

    Du reste, n'hésitez pas à lire les paragraphes suivants de la Critique de la faculté de juger.
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    Phi-Lousphie

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Phi-Lousphie le Mer 26 Fév 2014 - 23:16

    D'abord merci, j'apprends beaucoup.
    Mais quelque chose dérange mon esprit attaché à la beauté pure et sans nom, sans signification. Mais il est vrai que le sentiment n'est pas utile à la connaissance et au jugement. Difficile de l'admettre tout de même.

    Silentio

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Silentio le Dim 9 Mar 2014 - 15:36

    Dans certaines cultures, dans les sociétés dites primitives par exemple, l'art est partout : en ce sens, il n'est nulle part. Tout objet que nous considérerions, nous Européens, comme de l'art, c'est-à-dire comme quelque chose appartenant à une sphère séparée et distincte des autres sphères du social, n'y est pas reconnu comme tel. Dès lors, il faut bien certaines conditions pour apprécier l'art : d'abord des conditions historiques qui permettent l'autonomisation de l'œuvre d'art à l'égard du social, du religieux, du sacré, de l'artisanat, de l'utile, etc. (Même si ces délimitations sont encore les nôtres : tout semble confondu dans ces sociétés, sous le prisme du social recouvert d'une couche de sacralité, de religiosité : le social, bien qu'il leur soit immanent, c'est le lien qui transcende les individus, pourrait-on dire. Et l'objet social quotidien, à signification religieuse, peut d'ailleurs n'avoir aucune utilité au sens où nous nous la comprenons.)

    Maintenant, que les œuvres ne soient pas considérées indépendamment, cela ne signifie pas que l'on ne fait pas l'expérience du beau, du sublime, etc. Mais ces catégories esthétiques sont-elles le propre de l'art ? Par ailleurs, si l'art est synonyme d'une sphère sociale indépendante du reste, il faut l'interroger sur sa fonction dans la société (dont en réalité elle n'est pas si séparée que cela, contrairement au discours que l'art tient sur lui-même). Penser cela, cela permettrait peut-être de savoir quel est le rôle de la culture, et ce qu'implique le fait d'être cultivé, car si l'accès à l'art implique une restriction, cela impacte forcément le statut ou la place de l'art lui-même. Par ailleurs, reconnaître une œuvre d'art implique socialisation et éducation : celui qui n'est pas cultivé (au sens de posséder un nombre significatif de connaissances) sait pourtant repérer une œuvre (sauf, peut-être, l'œuvre contemporaine qui implique, pour le coup, un bagage culturel important). Ce n'est peut-être pas le cas d'un "primitif" (mais en reste-t-il aujourd'hui ? La mondialisation a uniformisé nos modes de vie). Au fond, l'art est en partie un langage dont il faut maîtriser les codes ou plutôt l'alphabet.

    Bien entendu, il s'agit de dire ici que l'œuvre est une production sociale, ce qui pour beaucoup de gens ne va pas de soi, préférant se contenter d'une expérience esthétique qui les ferait accéder à l'éternel (à cet égard, l'œuvre serait asociale, intemporelle). Ce n'est peut-être pas faux, mais c'est parce que l'œuvre est l'expérience d'une singularité : en même temps qu'elle est ancrée dans le social, elle est aussi une percée vers son "dehors". Elle est surgissement d'une trouée du sens, de l'ordre symbolique qui compose la réalité sociale, ce pour quoi on parle de transcendance, d'expérience extatique, etc. Effectivement, elle manifeste comme l'envers du décor, une présence indicible et irréductible au langage. Mais faire cette expérience (certes du réel : c'est-à-dire d'une singularité, un objet "impossible" et a-sensé, "insensé", qui est justement cette absence de sens même), n'est-ce pas revenir à l'expérience du social lui-même, telle qu'elle structure la société dite primitive ?

    D'une certaine manière, être trop cultivé, intellectualiser l'art, c'est croire qu'il existe une œuvre en soi, une signification en soi. C'est encore se couper du social. Je dirais donc que, paradoxalement, si l'art n'existe que par ce que nous avons fait de notre culture, qui va de pair avec le développement de la réflexivité, l'art n'existe que comme abstraction, tandis qu'apprécier l'art, c'est être suffisamment cultivé pour se défier de sa culture et revenir à l'art comme une expérience du sacré, qui n'est autre qu'une façon de toucher au phénomène social lui-même, constitutif de notre réalité (qui n'est jamais qu'une "grimace du réel").


    Dernière édition par Silentio le Mar 24 Fév 2015 - 15:43, édité 1 fois
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    lameàuser

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  lameàuser le Lun 10 Mar 2014 - 14:08

    Je pense que ce qu'il faut pour apprécier une œuvre d'art, c'est un décodeur. 

    Plus on connaîtra les contours d'une œuvre, plus on sera à même d'en juger le cœur.
    C'est-à-dire qu'il faut se renseigner le plus possible sur : le contexte d'élaboration, à quelle période a-t-elle été produite, où, par qui, pour qui, quel était son but, son sens, quelle est la vie de l'auteur, comment a-t-il connu son art, qui sont ses maîtres, ses références, etc. 

    Et ce que l'on doit faire également, c'est user nos sens, expérimenter un maximum, décrire nos impressions, les comparer avec celles des autres, dans le but de travailler nos jugements et de construire notre goût.

    Je pense qu'on ne peut pas apprécier réellement une œuvre sans cela.
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    cyr

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  cyr le Sam 15 Mar 2014 - 15:51

    L'art n'a de cesse de casser ses propres codes car ses seuls codes fondamentaux qui puissent tenir relèvent de notre vie primitive, de nos origines, ce sont ceux que le philosophe s'évertue à saisir.

    Il faut être sincère pour apprécier l'art - mais ce n'est pas l'art que l'on apprécie, ce sont les œuvres d'art. Apprécier une œuvre c'est vouloir l'inscrire, ou l'inscrire d'une manière aussi frappante ou confuse soit-elle, dans sa propre vérité, et « sentir » qu'elle y prend part.
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    JimmyB

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  JimmyB le Mer 19 Mar 2014 - 23:10

    Pourriez-vous préciser avec des arguments cyr car votre message est joli, mais je n'y entends rien de construit.
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    cyr

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  cyr le Jeu 20 Mar 2014 - 20:15

    Les codes artistiques sont « l'ensemble des règles et préceptes, à respecter pour produire une œuvre d'art ». Chaque époque, culture, et courant artistique estiment un ensemble de règles pour produire ses chefs d’œuvres. Cela va de considérations qu'on peut considérer tout à fait pratique : comment tenir son pinceau, comment préparer sa peinture ; jusqu'au travail sur soi : comment dois-je regarder cette eau qui coule, la considérer, la transcrire en moi-même ? Faut-il pour bien peindre, chercher à deviner le « corps des choses » ou au contraire oublier les objets et les significations, s'efforcer de ne voir qu'une image dépourvue de sens ?

    Peut-être, quand le philosophe se demande comment réaliser une œuvre d'art, se penche-t-il surtout sur ce que cela implique pour l'homme qui rêve, pense, imagine ; et à quoi cela tient-il qu'une œuvre artistique soit reconnue ou non ? Et c'est peut-être là précisément, à supposer qu'on puisse trouver la réponse, que celle-ci ne change pas, parce qu'elle est inhérente à l'homme ou alors elle ne l'est pas ou pas complètement. Il y a une part culturelle, où l'on entretient l'idée qu'une œuvre est artistique, parce que d'autres l'entretiennent, la reconnaissance est pour beaucoup le fait de notre attention, de notre volonté de « trouver-là quelque chose » puisqu'on nous a dit que c'était possible, et de notre volonté d'être estimé nous-mêmes socialement, de part ce que nous estimons ?

    Être capable de produire des chefs-d’œuvre et de les comprendre cela nécessiterait peut-être d'abord, alors, de saisir ses règles ou ses nécessités recherchaient par le philosophe qui sont autant nécessaire à leur production et leur reconnaissance (mais la reconnaissance peut-être considérée comme faisant partie de la production de l’œuvre d'art).

    dites-moi, si je ne m'égare pas trop ?

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Commissaire le Dim 23 Mar 2014 - 8:57

    Bonjour,

    Parallèlement à l'interrogation vaste sur l'art, je me pose celle concernant le "goût".
    Qu'est-ce qu'avoir du "goût" ?
    La personne qui n'écoute que du Bach, du Mozart ou du Brahms, a-t-elle nécessairement plus de "goût" que celle qui n'écoute que la variété la plus "commerciale" ?
    Comment expliquer que des personnes qui passent leurs journées dans des musées et des galeries d'exposition et à parler d'art, puissent parfois donner l'impression de "manquer de goût" quand il s'agit de s'habiller ou décorer leur intérieur ?
    N'avez-vous jamais été frappé par ce que vous avez estimé être une "faute de goût" chez l'un de vos proches ?
    N'avez-vous jamais pensé ou prononcé vous-mêmes des phrases telles que "elle/il a du goût (du "chic") pour s'habiller" ou au contraire "elle/il n'a vraiment aucun goût" ?

    Petitevoixcrasse

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    Re: Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ?

    Message  Petitevoixcrasse le Mar 24 Fév 2015 - 15:30

    Je ne crois pas qu'il faille être cultivé pour l'apprécier, mais je pense que certaines œuvres d'aujourd'hui, surtout celles s'inscrivant dans l'art « contemporain », un peu comme le Ready Made ou encore celles qui viennent interroger l'histoire de l'art, peuvent être mille fois plus appréciées et bien regardées avec un peu plus d'histoire et de culture. 

    - P.V.C

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