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    Pourquoi faire de la philosophie ?

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    Euterpe

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    Pourquoi faire de la philosophie ?

    Message  Euterpe le Sam 19 Jan 2013 - 10:52

    Comment et par où entrer dans la philosophie ? Elle est née d'une question : la question de l'être, avec Socrate. La question du « qu'est-ce que c'est que ? » est l'acte de naissance de la philosophie comme activité de la pensée chez ceux qui veulent atteindre la sagesse, en réglant sa vie (l'action) sur ce qui est. La question principale est donc moins la vérité que la justice (la politique), criterium par excellence pour mesurer, proportionner l'action des hommes (c'est le thème de la liberté) à ce qui est, l'Être (la métaphysique). Voilà pour ce qu'on pourrait appeler le "programme" initial de la philosophie.

    Ce nonobstant, ce programme a été quelque peu modifié avec l'avènement des temps modernes. D'abord, la métaphysique a été subdivisée en deux : théologie d'un côté, onto(théo)logie de l'autre ; la morale se substituant à la vertu, la sainteté se substituant à la sagesse. Ensuite, avec la science, le savant s'est substitué au philosophe, qui n'eut d'abord plus que la liberté à se mettre sous la dent. Pour concevoir une action qui ait un sens, sans pouvoir recourir, ni à la vertu, ni à la morale, Kant a eu l'idée géniale de donner à la raison le rôle autrefois dévolu à la justice. Mais le tribunal de la raison, au moins aussi lourd que les tables mosaïques, n'a pas eu le succès attendu au box office démocratique. On a préféré cette autre idée géniale de Kant, d'inventer les sciences anthropologiques, sur le modèle de la science, à commencer par l'histoire. Les sciences anthropologiques ont le double avantage de n'être pas morales et de laisser ouverte la possibilité de trouver du sens à la vie des hommes, leur permettant ainsi, espérait-on, de régler leurs actions sur ce qui est, exhaussant par la même occasion le rêve philosophique. Les historiens de métier s'étant révélés plus raisonnables et compétents que les philosophes, on a jugé bon de les mettre au chômage. Depuis, le développement des sciences humaines ayant tenu (relativement) toutes ses promesses, ne leur reste plus qu'à méditer tout ça (joyeusement ou tristement, selon l'humeur, qui leur tient lieu de baromètre cosmique - dont la fiabilité a quelque chose du tragi-comique).

    Comme on pouvait s'y attendre en pareille situation, ils ressassent et ressassent encore (ressentiment ?) ; c'est à qui aura le plus de talent pour dévoiler enfin le sens du monde. Il faut bien reconnaître que peu ont le talent qu'on était en droit d'exiger de leur part. Les nietzschéens, par exemple, se reproduisent plus vite que des bactéries, sans le génie du père. Les avatars du nihilisme essaiment avec fracas (déconstructionnisme, etc.), pourvu que ce soit post-apocalyptique, eucalyptique, ou toute autre fantaisie. Pourvu enfin qu'ils nous fassent croire que, n'ayant aucune compétence en fait, ils les ont toutes en droit.

    La seule question aujourd'hui, pour qui veut entrer en philosophie, c'est : est-ce pour construire ou pour déconstruire ?


    Dernière édition par Euterpe le Mar 21 Nov 2017 - 18:08, édité 4 fois
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    Desassocega

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    Re: Pourquoi faire de la philosophie ?

    Message  Desassocega le Sam 19 Jan 2013 - 11:33

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:La seule question aujourd'hui, pour qui veut entrer en philosophie, c'est : est-ce pour construire ou pour déconstruire ?

    C'est éclairant de le voir posé ainsi... Mais peut-on seulement faire l'un ou l'autre, à notre époque où, j'ai l'impression, nous sommes plongés dans une sorte d'immobilisme philosophique : on ne sait ni quoi faire, ni comment ? De plus, dans votre message, vous vous êtes arrêté à Nietzsche : je ne nie évidemment pas la rupture entre avant et après lui, mais que fait-on par exemple d'un Heidegger, qui prend littéralement la tradition en amont. Peut-on dire qu'il construit, lui ? Ou fait-il autre chose ?

    Silentio

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    Re: Pourquoi faire de la philosophie ?

    Message  Silentio le Sam 19 Jan 2013 - 11:44

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:[la philosophie] est née d'une question : la question de l'être, avec Socrate. La question du "qu'est-ce que c'est que ?" est l'acte de naissance de la philosophie comme activité de la pensée chez ceux qui veulent atteindre la sagesse, en réglant sa vie (l'action) sur ce qui est. La question principale est donc moins la vérité que la justice (la politique), le criterium par excellence pour mesurer, proportionner l'action des hommes (c'est le thème de la liberté) à ce qui est, l'Être (la métaphysique). Voilà pour ce qu'on pourrait appeler le "programme" initial de la philosophie.
    C'est exactement pour ça que je recommande Alcibiade. A-t-on vraiment besoin d'autre chose en philosophie ?
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Les sciences anthropologiques ont le double avantage de n'être pas morales et de laisser ouverte la possibilité de trouver du sens à la vie des hommes, leur permettant ainsi, espérait-on, de régler leurs actions sur ce qui est, exhaussant ainsi le rêve philosophique.
    D'où la question de l'autonomie, mais aussi celle d'une liberté excessive qui se nie elle-même en se dissolvant dans le relativisme des opinions ou valeurs. En fait, on ne sait pas être autonome, on sait juste choisir ce qui nous plaît, ou plutôt on croit choisir et c'est là que l'on est le moins libre (cf. passions et opinions).
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    Euterpe

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    Re: Pourquoi faire de la philosophie ?

    Message  Euterpe le Sam 19 Jan 2013 - 19:06

    Desassossego a écrit:vous vous êtes arrêté à Nietzsche : je ne nie évidemment pas la rupture entre avant et après lui, mais que fait-on par exemple d'un Heidegger, qui prend littéralement la tradition en amont. Peut-on dire qu'il construit, lui ? Ou fait-il autre chose ?
    Les philosophes se divisent sur la question. Honnêtement, je ne crois pas qu'il y ait une réponse incontestable à propos de la place à accorder à Heidegger. D'un côté, il faut tout reprendre depuis les présocratiques, parce que le "concept" occulte le réel (c'est le Heidegger qu'on peut associer à la quête poétique des poètes qui en appellent au retour à la terre, au réel, au singulier). De l'autre, j'ai du mal à croire qu'il faille tout reprendre (après tout, Kant, Hegel, Nietzsche, pour le moins, ont tout repris depuis le début...) S'il faut tout reprendre en permanence, pourquoi pas ? Mais pourquoi, comment, à quelles conditions, etc. ? S'il ne s'agit que de "jouer à", je n'y trouve plus rien de philosophique.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Les sciences anthropologiques ont le double avantage de n'être pas morales et de laisser ouverte la possibilité de trouver du sens à la vie des hommes, leur permettant ainsi, espérait-on, de régler leurs actions sur ce qui est, exhaussant ainsi le rêve philosophique.
    D'où la question de l'autonomie, mais aussi celle d'une liberté excessive qui se nie elle-même en se dissolvant dans le relativisme des opinions ou valeurs. En fait, on ne sait pas être autonome, on sait juste choisir ce qui nous plaît, ou plutôt on croit choisir et c'est là que l'on est le moins libre (cf. passions et opinions).
    D'où les difficultés de l'institution du sujet (j'ai cité un passage important de Heidegger à ce sujet dans le fil sur la subjectivité) : être à soi-même sa propre autorité (autonomie), ça marche beaucoup plus mal que ça ne marche bien.

    Edit :
    Je reprends ce que j'ai pu dire ailleurs :
    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:Dans ses "Compléments à L'époque des « conceptions du monde »", Heidegger se livre précisément à l'émergence historique du sujet cartésien comme émancipation hors de la tutelle autoritaire de la pensée chrétienne, pour forger sa propre autorité, sa propre législation.
    Mais comment les choses en viennent-elles à ce que ne soit pas sans attirer l'attention sur lui que l'étant se propose comme sujet et qu'à partir de là le subjectif acquière une préséance ? Car jusqu'à Descartes, et encore chez lui, sujet est la dénomination banale de tout étant comme tel, sub-jectum (ύπο-κείμενον), ce qui gît là-devant à partir de soi-même et qui en même temps est le fond de ses qualités constantes et de ses états changeants. La prééminence d'un sub-jectum insigne, parce que, d'un point de vue essentiel, inconditionnel (en tant que faisant fond comme fondement), a son origine dans l'exigence, chez l'homme, d'un fundamentum absolutum inconcussum veritatis (d'un fondement reposant en soi et inébranlable de la vérité au sens de la certitude). Pourquoi et comment cette exigence a-t-elle pu acquérir son autorité décisive ? C'est que cette exigence provient de l'émancipation par laquelle l'homme se libère de l'obligation normative de la vérité chrétienne révélée et du dogme de l'Église, en vue d'une législation reposant sur elle-même et pour elle-même. Par cette libération, l'essence de la liberté, c'est-à-dire être maintenu dans les liens d'une obligation, est posée de façon renouvelée. Cependant, comme avec cette liberté, l'homme qui se libère pose lui-même ce qui a pouvoir d'obligation, cet « obligatif » peut désormais être déterminé différemment. L'obligatif peut être la Raison humaine et sa loi, ou bien l'étant, établi et ordonné sur le mode de l'objectivité à partir d'une telle raison, ou bien ce chaos non encore ordonné qui, restant justement à maîtriser par objectivation, exige, en une époque, la domestication.
    Il faudrait citer les pages suivantes, auxquelles je renvoie le lecteur (pp. 126-146 de l'éd. Tel Gall.), car ce passage suffit. D'abord, Heidegger précise que le sujet cartésien est encore le sub-jectum latin : un être (point de vue métaphysique). Ensuite et surtout, il dit deux choses conjointes : le sujet est une nouvelle autorité qui se fonde elle-même ; rien d'autre ne la fonde ; avec cette conséquence que le sujet fait ce qu'il veut avec ce qu'il veut (cf. l'obligatif). Or
    l'obligatif est un lien, et se l'approprier en l'intériorisant implique de se couper de l'être, en tant que désormais on en fait un objet, en tant qu'il ne pourra guère être autre chose ni mieux que cela, toujours soumis au subjectum autoproclamé premier des subjecta.

    Notez que le subjectum heideggerien n'est pas réductible à l'individu logique de la philosophie aristotélicienne.

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:pour quelle raison quelqu'un devrait-il s'intéresser à ce domaine, en quoi cela peut-il le rendre meilleur ? Aussi, quel est le but cerné par la philosophie, qu'est-ce qu'elle permet de faire que la science ne peut pas faire ? (Répond-elle à des questions ou ce n'est que de la spéculation ?)
    La philosophie pose la question du sens, ce que la science ne fait pas. Rigoureusement, il n'y a pas de vérité scientifique au sens où on entend ce terme en philosophie. La science peut être exacte, énoncer des propositions vraies (qui répondent à certaines conditions), vérifier des hypothèses ; la vérité philosophique concerne, ou bien le champ de la métaphysique (l'Être), ou bien le champ de l'expérience vécue (l'action, i. e. la liberté, la politique). Dans les deux cas, la question du sens (qui n'est pas réductible à une question téléologique) est ce qui anime l'activité philosophique.

    Sképtomai, en grec, signifie regarder (skopéô, un dérivé, signifie, regarder attentivement) ; le speculor des latins, qui en est une traduction, signifie regarder d'en haut (la specula désigne un mirador). Il s'agit donc de porter une attention soutenue à quelque chose. D'où les significations suivantes : réfléchir profondément, méditer, raisonner, compter sur quelque chose. Vous n'utilisez donc pas correctement le terme "spéculation", que vous employez dans un sens péjoratif et pour le moins imprudent. En outre, qu'est-ce qu'une question ? La plupart des dialogues dits socratiques sont des dialogues aporétiques, autrement dit, ils posent des questions, mais ne proposent pas de réponses. C'est ça, la philosophie : apprendre à poser des questions ; apprendre à réfléchir profondément.


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    Euterpe

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    Re: Pourquoi faire de la philosophie ?

    Message  Euterpe le Lun 28 Jan 2013 - 9:55

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:pour quelle raison quelqu'un devrait-il s'intéresser à ce domaine, en quoi cela peut-il le rendre meilleur ? Aussi, quel est le but cerné par la philosophie, qu'est-ce qu'elle permet de faire que la science ne peut pas faire ? (Répond-elle à des questions ou ce n'est que de la spéculation ?)
    La philosophie pose la question du sens, ce que la science ne fait pas. Rigoureusement, il n'y a pas de vérité scientifique au sens où on entend ce terme en philosophie. La science peut être exacte, énoncer des propositions vraies (qui répondent à certaines conditions), vérifier des hypothèses ; la vérité philosophique concerne, ou bien le champ de la métaphysique (l'Être), ou bien le champ de l'expérience vécue (l'action, i. e. la liberté, la politique). Dans les deux cas, la question du sens (qui n'est pas réductible à une question téléologique) est ce qui anime l'activité philosophique.

    Sképtomai, en grec, signifie regarder (skopéô, un dérivé, signifie, regarder attentivement) ; le speculor des latins, qui en est une traduction, signifie regarder d'en haut (la specula désigne un mirador). Il s'agit donc de porter une attention soutenue à quelque chose. D'où les significations suivantes : réfléchir profondément, méditer, raisonner, compter sur quelque chose. Vous n'utilisez donc pas correctement le terme "spéculation", que vous employez dans un sens péjoratif et pour le moins imprudent. En outre, qu'est-ce qu'une question ? La plupart des dialogues dits socratiques sont des dialogues aporétiques, autrement dit, ils posent des questions, mais ne proposent pas de réponses. C'est ça, la philosophie : apprendre à poser des questions ; apprendre à réfléchir profondément.

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