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    Foucault et la guerre

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    Zingaro
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    Foucault et la guerre

    Message  Zingaro le Lun 20 Aoû 2012 - 3:40

    Dans Figures du pouvoir, Yves Charles Zarka en vient à évoquer la conception du pouvoir par Foucault. J'ai du mal à saisir où se situe exactement la réflexion du philosophe.
    Foucault reproche à Hobbes, et Zarka lui donne raison, d'avoir pensé la guerre théoriquement et d'être par là un philosophe de la paix. Foucault lui-même pense la politique comme continuation de la guerre. Il explique la politique et l'exercice du pouvoir comme une guerre souterraine plus ou moins dissimulée, dans laquelle le victorieux, en s'appropriant le droit de vie et de mort, s'approprie la régulation de la vie. Ce que je ne comprends pas c'est comment Foucault pense la paix. Est-ce qu'il la pense à un moment ? Si oui, alors elle est totalement étrangère au pouvoir ?
    Parce que s'il n'y a jamais de paix, son approche a-t-elle un sens ? Sans paix, la guerre perd de sa réalité ; Foucault évolue dans une guerre théorique et peut être, au même titre que Hobbes, considéré comme un philosophe de la paix...

    Est-ce que la conception de Foucault est à comprendre comme une attaque à l'intérieur des fondements de la philosophie politique ? Est-ce une exhortation à penser le pouvoir autrement et qui n'a finalement de pertinence que dans la continuité de la tradition de la philosophie politique ? Je crois comprendre qu'il veut par là faire basculer l'appareil conceptuel avec lequel on pense le pouvoir, mais ce sur quoi il débouche a-t-il vraiment un sens ? J'ai le sentiment qu'il s'agit plus d'une croisade intellectuelle que d'une conception à même de rendre compte de la réalité politique, mais il me semblerait étrange que le philosophe ne se soit pas rendu compte de la contradiction que contient sa pensée.

    J'aurai Zarka comme professeur l'année prochaine et j'aimerai être au point, si quelqu'un peut m'éclairer...
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    Desassocega

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Desassocega le Lun 20 Aoû 2012 - 4:10

    @Zingaro a écrit:Foucault reproche à Hobbes, et Zarka lui donne raison, d'avoir pensé la guerre théoriquement et d'être par là un philosophe de la paix.
    Je ne comprends pas bien cette affirmation. Pourriez-vous expliciter ?
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    Zingaro
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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Zingaro le Lun 20 Aoû 2012 - 4:13

    Figures du pouvoir, Yves Charles Zarka (puf) p.153

    On croit en effet généralement que, en raison de son concept d'état de guerre, Hobbes pense la politique en fonction de la guerre. Or il n'en est rien ; au contraire, selon Foucault - qui a parfaitement raison sur ce point -, Hobbes est par excellence le penseur de la paix. Pour montrer que la guerre n'a qu'une fonction seconde, voire rhétorique, chez Hobbes, Foucault souligne deux points philologiquement exacts. Premièrement la mise sur le même plan des trois modes d'acquisition de la souveraineté (l'institution, l'acquisition et l'engendrement), ce qui ne peut se faire que parce que l'établissement de la souveraineté suppose toujours un contrat (explicite ou tacite). Deuxièmement, la guerre de tous contre tous signifie en vérité que le politique n'est pas fondé sur la guerre : la politique ne s'instaure qu'avec la suspension de la guerre, l'arrêt de la guerre. Hobbes est donc un penseur pour lequel on peut arrêter la guerre, un penseur pour lequel c'est précisément la tâche du pouvoir politique de mettre fin à l'état de guerre. La guerre hobbesienne n'est donc pas une guerre réelle où il y aurait des vainqueurs réels et des vaincus réels, mais une guerre théorique, une guerre de philosophe. En outre, la fin de cette guerre n'est nullement la victoire ou la conquête des uns par les autres. Au contraire, cette guerre ne peut avoir d'issue, de sorte qu'il est impossible de fonder sur elle, c'est-à-dire sur le rapport de force, la domination politique, et qu'il faut au fondement de cette domination autre chose, à savoir un acte juridique : la convention sociale


    Dernière édition par Zingaro le Lun 20 Aoû 2012 - 12:12, édité 1 fois

    Silentio

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Silentio le Lun 20 Aoû 2012 - 12:10

    Pour Foucault, le pouvoir c'est à la fois des relations et des rapports de force. Mais la guerre terminée, il reste encore du pouvoir. Il ne s'agit plus d'une domination explicite, mais d'un pouvoir positif, c'est-à-dire productif. Il produit des rapports entre individus en les affectant (affecter et être affecté), le plus gros du pouvoir consistant à conduire la conduite d'autrui. Il va y avoir, dans la société, de nombreuses stratégies de pouvoir. Là où la domination et l'assujettissement des sujets est explicite dans le modèle du Leviathan, la démocratie pseudo-pacifiée n'en est pas moins problématique dans la formation des modes de vie et dans la limitation de ce que peuvent les individus : ainsi, la biopolitique, cette politique sociale qui organise et gère le corps social en vue de la puissance étatique et de sa santé, peut mettre, par le biais de normes, de savoirs ou de discours, et également par des disciplines, les forces du corps social au service de l'économie. Le pouvoir ne se voit pas, il est pourtant ce qui gronde souterrainement au quotidien dans tous nos échanges et rapports. Mais il peut autant nous mettre en position de passivité qu'utiliser notre activité en nous incitant à faire ou ne pas faire certaines choses qui sont valorisées, utiles ou non. La liberté est permise mais elle est régulée, restreinte, etc.

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Silentio le Lun 20 Aoû 2012 - 12:31

    Maintenant que vous avez posté l'extrait en question, pouvez-vous nous dire précisément ce que vous ne comprenez pas ? Le texte me semble assez clair : Hobbes n'est pas un penseur de la guerre parce que le but de sa politique est l'établissement de la paix au moyen d'un "prétexte", à savoir l'état de nature guerrier qui menace la survie des uns et des autres. Seule la raison et la répression des passions peuvent permettre l'accord politique sur une base juridique. Ainsi, en dépeignant un homme violent, Hobbes nous incite, par la peur de ce chaos, à bien consentir au pouvoir existant. Le souverain est légitime car il est le garant de l'ordre social et politique. Le pacte de soumission à son autorité est justifié. Mais Foucault dit au contraire que penser la guerre, le conflit, c'est penser les rapports de force ou de pouvoir. La guerre ne l'intéresse pas en tant que telle, elle n'existe pas vraiment chez Hobbes de toute façon, ce qui l'intéresse, en généalogiste, c'est de comprendre comment les institutions se rendent légitimes et ce que cela implique. Pour lui, la convention et la loi reposent sur le rapport de force qui ne peut perdurer que par des savoirs dominants, des stratégies, etc., qui maintiennent cette légitimité et cette force. Ainsi, il y a peut-être eu des guerres, lesquelles ont permis aux vainqueurs d'écrire l'histoire et de s'imposer. Dans la société, il y a donc des mécanismes qui assurent structurellement la hiérarchie et font même accepter leur légitimité et leur soumission aux vaincus qui sont en bas de l'échelle sociale. Mais le conflit n'est pas absent de la société, le pouvoir s'exerce des deux côtés, entre les minorités et la domination majoritaire, entre la marge et les institutions. Mais ces institutions elles-mêmes peuvent "gérer" le pouvoir, les rapports de force, les relations, etc. De sorte que, comme chez Marx (même s'ils ont une conception différente du pouvoir), il y a quelque chose comme une lutte des classes qui ne dit pas son nom.
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    Zingaro
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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Zingaro le Lun 20 Aoû 2012 - 13:40

    @Silentio a écrit:Maintenant que vous avez posté l'extrait en question, pouvez-vous nous dire précisément ce que vous ne comprenez pas ? Le texte me semble assez clair : Hobbes n'est pas un penseur de la guerre parce que le but de sa politique est l'établissement de la paix au moyen d'un "prétexte", à savoir l'état de nature guerrier qui menace la survie des uns et des autres. Seule la raison et la répression des passions peuvent permettre l'accord politique sur une base juridique. Ainsi, en dépeignant un homme violent, Hobbes nous incite, par la peur de ce chaos, à bien consentir au pouvoir existant. Le souverain est légitime car il est le garant de l'ordre social et politique. Le pacte de soumission à son autorité est justifié. Mais Foucault dit au contraire que penser la guerre, le conflit, c'est penser les rapports de force ou de pouvoir. La guerre ne l'intéresse pas en tant que telle, elle n'existe pas vraiment chez Hobbes de toute façon, ce qui l'intéresse, en généalogiste, c'est de comprendre comment les institutions se rendent légitimes et ce que cela implique. Pour lui, la convention et la loi reposent sur le rapport de force qui ne peut perdurer que par des savoirs dominants, des stratégies, etc., qui maintiennent cette légitimité et cette force. Ainsi, il y a peut-être eu des guerres, lesquelles ont permis aux vainqueurs d'écrire l'histoire et de s'imposer. Dans la société, il y a donc des mécanismes qui assurent structurellement la hiérarchie et font même accepter leur légitimité et leur soumission aux vaincus qui sont en bas de l'échelle sociale. Mais le conflit n'est pas absent de la société, le pouvoir s'exerce des deux côtés, entre les minorités et la domination majoritaire, entre la marge et les institutions. Mais ces institutions elles-mêmes peuvent "gérer" le pouvoir, les rapports de force, les relations, etc. De sorte que, comme chez Marx (même s'ils ont une conception différente du pouvoir), il y a quelque chose comme une lutte des classes qui ne dit pas son nom.

    Vous avez à peu près répondu à mes interrogations. C'est-à-dire qu'avec la manière dont Zarka présente la pensée de Foucault (que je ne connais pas encore) l'approche de Foucault n'est pas vraiment claire. On ne sait pas vraiment à quel niveau Foucault organise sa conception du pouvoir, s'il considère réellement la politique et l'exercice du pouvoir comme un état de guerre ou s'il préconise de penser l'objet du pouvoir comme le prolongement d'une activité guerrière. Il me semble après vous avoir lu qu'il s'agit plus de la seconde proposition.

    L'extrait ne concernait pas vraiment mon questionnement mais répondait à une question de Desassossego.

    Silentio

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Silentio le Lun 20 Aoû 2012 - 13:57

    Ou la guerre est un moment parmi d'autres, le conflit prenant d'autres formes et se masquant sous les traits de la culture au sens large (par exemple du droit). En ce sens c'est la paix qui n'existe pas vraiment, elle est le nom d'autres configurations, jeux et relations de pouvoir.
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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Zingaro le Lun 20 Aoû 2012 - 14:18

    Oui mais sans paix qu'est-ce que la guerre ? C'est là que je trouve que Foucault n'est pas réaliste, la guerre semble purement théorique. A moins qu'il s'agisse de conflits dans un cadre de paix, mais ça ne me semble pas être le cas d'après ce que vous dites.

    Silentio

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Silentio le Lun 20 Aoû 2012 - 14:27

    C'est une modalité de pouvoir, la domination explicite, le pouvoir conçu comme négatif, donner la mort... Mais la question se pose, même si comme je l'ai dit elle n'intéresse pas Foucault. Vous avez raison de trouver que concevoir l'histoire comme une suite de conflits d'ordres différents empêche la compréhension de la singularité de la guerre. Mais il faudrait penser la guerre dans le cadre du pouvoir et considérer plusieurs types de pouvoir dont le plus grossier est celui de la violence étatique. Après, on peut aussi penser la guerre moderne comme une stratégie biopolitique de l'État moderne pour défendre la société et augmenter sa puissance (les Guerre mondiales sont le prolongement du racisme d'État lié à la notion de souveraineté, comme si, au fond, la guerre avait quelque de sanitaire pour le corps social conçu sous l'angle de la population et du biologique : il faut éliminer l'Autre pour satisfaire l'expansion du Même).

    Un problème semblable se pose dans la critique foucaldienne du libéralisme : quelle différence entre le libéralisme et le totalitarisme ?

    roulio

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  roulio le Lun 20 Aoû 2012 - 14:53

    Les analyses de Silentio sur cette question passionnante sont tout à fait pertinentes. Il faut comprendre également que cette question du retournement de la formule de Clausewitz est fondamentale puisqu'elle marque le passage des études localisées d'agencements de pouvoir (asile, hôpitale, prison,...), à un effort pour tirer des conclusions globales de l'ensemble de ses travaux disséminés ( début du cours "Il faut défendre la société"). Il fallait pour cela à Foucault un schème de pensée lui permettant de renforcer son analyse du pouvoir comme dynamique des rapports de force. Ce schème il le trouve dans la guerre et bien entendu ce n'est pas elle qui intéresse Foucault comme "guerre effective" mais bien l'idée que la guerre est justement présente au sein même de la paix (dans les lois et institutions qui la reconduise sans cesse, que toute politique même, et peut être surtout, pacificatrice cache toujours une guerre : celle qui a établit les rapports de force effectifs d'une société donnée, rapport de force qui ne pourront à leur tout être transformé que par une nouvelle guerre, effective cette fois si). Le premier penseur de la guerre par excellence pour Foucault ce n'est ainsi ni Hobbes ni même Machiavel, mais Boulainvillier qui réalise une analyse de l'histoire de France (destiné au dauphin...) dans l'optique de la perte progressive de pouvoir de l'aristocratie, dont il est un membre éminent, au profit de la bourgeoisie. Ainsi, le titre de ce cour au collège de France : "Il faut défendre la société" est en réalité provocatrice au plus haut point, puisque tirée de Boulainvillier où la "société" est le nom donné à l'aristocratie...
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    Zingaro
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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Zingaro le Lun 20 Aoû 2012 - 15:00

    @Silentio a écrit:
    Un problème semblable se pose dans la critique foucaldienne du libéralisme : quelle différence entre le libéralisme et le totalitarisme ?

    Sur quelle conception du totalitarisme Foucault s'appuie-t-il ? Comment s'articule son questionnement ?

    Silentio

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Silentio le Lun 20 Aoû 2012 - 15:12

    Je ne crois pas me souvenir qu'il en ait développé une, justement. Mais on peut identifier, via certains articles de Foucault et les apports d'Agamben, le totalitarisme et la thanatopolitique (retournement de la biopolitique, qui fait vivre et laisse mourir, au lieu de donner la mort et de laisser vivre, en politique de mort ; l'État social, gestionnaire, devient une bureaucratie en vue des camps). Mais ça ne rendrait compte que du nazisme, je pense. Reste que pour Foucault, contrairement à ses amis, on ne peut critiquer Israël, par exemple, en prétendant que ce serait la même chose que le nazisme. Foucault est un penseur rigoureux de la différence, un nominaliste exigeant. Mais je crois que malgré ça la question de la différence entre libéralisme et totalitarisme se pose vraiment, c'est en tout cas là-dessus que j'ai buté dans mes recherches : bien que la gouvernementalité libérale implique la liberté des acteurs, le système normalise, surveille et contrôle tellement les conduites qu'on peut se demander si la biopolitique libérale (dans cette vision paranoïaque du pouvoir finalement négatif puisqu'il normalise, produit des sujets hétéronomes, au sens de Castoriadis, et des conditions de vie dégradées), même si elle n'est pas une thanatopolitique (un hobbisme assumé ?), ne masque pas un pouvoir d'autant plus pernicieux qu'il est justement masqué.
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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Zingaro le Lun 20 Aoû 2012 - 16:08

    Oui je suis aussi d'avis que la question se pose. En fait, il me semble que le marcher mondial se trouve parasité par une idéologie du profit économique qui contraint l'ensemble des structures sociales à s'adapter à des exigences qui ne sont pas les leurs et qui ne devraient pas l'être, jusqu'à prendre une dimension quasi totale. Il est intéressant d'étudier la manière dont la politique des nations à été influencée par les spécialistes des banques (Pompidou en France si je ne me trompe pas). Par exemple, il n'y a aucune explication cohérente au fait que les emprunts des états soient faits auprès de banques privées à des taux exorbitants alors que ces banques elles-même se financent auprès de la banque centrale européenne, à des taux à peu près nuls. A l'époque il s'agissait de contenir l'inflation, ce qui était déjà illégitime à l'époque et l'est d'autant plus dans le contexte actuel. Toutefois la comparaison doit être mesurée à mon avis, le totalitarisme correspond à des phénomènes bien précis et le phénomène qu'on connaît actuellement nécessite probablement d'autres outils conceptuels pour être pensé. Considérez vous que le vice se trouve dans "l'essence" du libéralisme, ou n'est-il qu'un symptôme d'une crise plus vaste ? Si vous avancez dans cette comparaison je serais très heureux de connaître vos résultats.
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    Euterpe

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    Re: Foucault et la guerre

    Message  Euterpe le Jeu 8 Nov 2012 - 0:06

    @Zingaro a écrit:Foucault reproche à Hobbes, et Zarka lui donne raison, d'avoir pensé la guerre théoriquement et d'être par là un philosophe de la paix.
    @Zingaro a écrit:Figures du pouvoir, Yves Charles Zarka (puf) p.153

    On croit en effet généralement que, en raison de son concept d'état de guerre, Hobbes pense la politique en fonction de la guerre. Or il n'en est rien ; au contraire, selon Foucault - qui a parfaitement raison sur ce point -, Hobbes est par excellence le penseur de la paix. Pour montrer que la guerre n'a qu'une fonction seconde, voire rhétorique, chez Hobbes, Foucault souligne deux points philologiquement exacts. Premièrement la mise sur le même plan des trois modes d'acquisition de la souveraineté (l'institution, l'acquisition et l'engendrement), ce qui ne peut se faire que parce que l'établissement de la souveraineté suppose toujours un contrat (explicite ou tacite). Deuxièmement, la guerre de tous contre tous signifie en vérité que le politique n'est pas fondé sur la guerre : la politique ne s'instaure qu'avec la suspension de la guerre, l'arrêt de la guerre. Hobbes est donc un penseur pour lequel on peut arrêter la guerre, un penseur pour lequel c'est précisément la tâche du pouvoir politique de mettre fin à l'état de guerre. La guerre hobbesienne n'est donc pas une guerre réelle où il y aurait des vainqueurs réels et des vaincus réels, mais une guerre théorique, une guerre de philosophe. En outre, la fin de cette guerre n'est nullement la victoire ou la conquête des uns par les autres. Au contraire, cette guerre ne peut avoir d'issue, de sorte qu'il est impossible de fonder sur elle, c'est-à-dire sur le rapport de force, la domination politique, et qu'il faut au fondement de cette domination autre chose, à savoir un acte juridique : la convention sociale
    Foucault n'a absolument pas raison sur ce point, quoi qu'en dise Zarka. Hobbes pense la société (le contrat, le contractualisme) contre la nature (absence de contrat). De là à transposer la chose sous la forme d'une opposition entre la paix et la guerre, il y a un pas qu'on ne franchit guère sans risquer un fâcheux contresens. Non, Hobbes n'a pas une vue "théorique" de la guerre, comme un philosophe de cabinet. La guerre civile n'a rien de comparable avec la guerre "normale". Dans la première, le droit n'existe pas : c'est le chaos ; dans la deuxième, nous sommes encore dans l'ordre politique. Il est temps que l'histoire de l'Angleterre soit rendue obligatoire dans les cursus universitaires où l'on s'occupe de "penser" le politique... Que nos théoriciens confectionnent une machine à remonter le temps et parcourent le XVIIe siècle anglais, ils comprendront ce qu'est la réalité d'une guerre civile. Cf. The dissolute condition of masterless men : "la condition dissociée des hommes lorsqu'ils n'ont pas de maître" (trad. Manent), voilà ce qu'on appelle la "nature", chez Hobbes, i. e. la guerre civile.

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