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    Le pragmatisme de James

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    NOU-JE

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    Le pragmatisme de James

    Message  NOU-JE le Lun 30 Jan 2012 - 18:32

    Je vais tenter ici de vous faire l'exposé le plus clair possible de ce qui constitue une philosophie peu considérée malheureusement, à partir d'un cours et de ma lecture du Pragmatisme de James, de ce qui constitue, selon les mots de James "le corridor" de l'hôtel philosophie par lequel toutes les philosophies qui l'habitent doivent passer pour entrer ou sortir, entreprendre leur méditation métaphysique au cours d'une marche dans l'hôtel, ou dans la rue : mais il faut passer par le corridor, par le pragmatisme : c'est ce que James nous dit, et c'est ce que nous allons tenter de démontrer. C'est en cela que le pragmatisme de James est "d'abord une méthode, ensuite une théorie génétique de ce qu'on entend par vérité".

    I) L'empirisme anglais et le pragmatisme américain : une œuvre de continuation

    Je vais d'abord parler de l'empirisme anglais pour faire ce rapprochement avec le pragmatisme américain, cela afin que ceux qui ne connaissent rien au pragmatisme de James, et mieux l'empirisme dont il s'inspire, puissent se retrouver plus facilement.
    Il nous faut donc parler des accords entre James et Peirce, de leur héritage quant à leur lecture de Locke, J. S. Mill, Hume, Berkeley, qu'ils entendent continuer et dépasser. L'approche philosophique et empiriste nouvelle de Peirce, James et Dewey est la suivante : le fait et sa valeur. Le pragmatisme est clairement une philosophie post-kantienne, une philosophie proprement empiriste et analytique. Le concept de pratique du pragmatisme n'est pas kantien. Le pragmatisme s'intéresse à l'effet pratique d'une idée mais aussi d'une action. On s'oppose aussi à l'idée telle que Descartes la définit. Pour James, une idée ne devient claire et distincte que dans ses effets pratiques. Hume ne propose que la connaissance par habitude, ce qui est une analyse proprement empiriste que James dépasse. Pour Kant, nos connaissances viennent en partie de l’expérience et aussi de ce que nous permettent nos jugements a priori, soit notre structure transcendantale, telle que Kant la conceptualise. Hume réveille Kant de son sommeil dogmatique. L'empirisme anglais est encore celui du sensible, des sens. James écrit être "heureux que les philosophes anglais soient les premiers à introduire cette idée de l'habitude dans l'acte d'interpréter la signification."
    Le pragmatisme américain n'est pour James que l'empirisme anglais rendu conscient de ses principes et de sa mission critique. C'est Berkeley qui amorce ce mouvement empiriste/pragmatiste. Par empirisme, de Berkeley jusqu'à Mill, il s'agit d'une forme de nominalisme auquel James oppose finalement son "réalisme". Il s'agit d'un réalisme original, qui se définit par la reconnaissance de l'existence réelle d'objets généraux. Le sens de la "dureté" du diamant réside dans les effets observables dans l’expérience (frotter, rayures ?) mais, écrit Peirce, il n'en reste pas moins que nous ne concevons pas qu'il ait commencé à être dur quand on a frotté contre lui une autre pierre, au contraire, nous disons qu'il est réellement dur, tout le temps et l'a été dès qu'il a commencé à être un diamant. Autrement dit, la dureté du diamant est une propriété générale qui ne dépend pas pour exister du test individuel ou même de la série des tests individuels qu'on met en pratique. Ainsi, pour Peirce on ne peut réduire la signification d'un concept à un expérience individuelle ou même à une série d’expériences individuelles puisqu'on manquerait alors l'existence réelle du général : ce qui est le PROPRE du nominalisme primaire. C'est la thèse de l'existence d'objets généraux chez Peirce. Ce n'est pas tant l’extériorité de la pensée qui est importante, mais l'interdépendance des opinions individuelles. A l'image de la communauté des savants, les individus peuvent tous individuellement se conduire vers la même conclusion finale à propos de l'objet de recherche.
    Le principe de dérivation de Locke et Hume qui leur servait à éliminer comme dénués de sens les concepts métaphysiques et théologiques, faisait résider la signification des idées dans leur origine sensible ; James sur ce point les dépasse, même s'ils formulaient déjà un point de vue qui allait à l'encontre de la métaphysique traditionnelle.

    Le pragmatisme se présente ainsi comme une extension de l'empirisme anglais, historique, avec une différence marquante : "on insiste plus ici sur les phénomènes antécédents, mais surtout sur les phénomènes conséquents, non plus sur les précédents mais sur les possibilités de l'action et ce changement de point de vue est, dans ses conséquences, Révolutionnaire." Dewey dans "Le développement du pragmatisme américain", Révue de métaphysique et de morale (1922).

    II) Le pragmatisme comme méthode utile à toute philosophie : la double notion de Vérité (Satisfaction et Vérification)

    Il faut donc l'entendre d'abord comme une méthode rigoureuse de clarification des idées. Dans une conférence donnée en 1898, Conceptions philosophiques et résultats empiriques, où James, sous l'inspiration de Peirce, énonce les principes de sa méthode pour rendre les idées claires, il n'est pas encore question de vérité, et James se garde bien de se prononcer à son propos car il ne cherche encore qu'à en clarifier la signification. Peirce écrit la chose suivante : "Le pragmatisme n'est, en soi, ni une doctrine de métaphysique, ni une tentative pour déterminer quelque vérité que ce soit des choses. C'est simplement une méthode pour établir les significations des mots difficiles et des concepts abstraits". On n'impose pas de résultat. Il s'agit d'une méthode. Un moyen pour rendre les idées claires, les concepts et chacun a intérêt de l'entreprendre au profit de sa pensée. James veut permettre à toutes les philosophies de rendre claire la signification des concepts qu'elles mettent en avant pour s'opposer entre elles ; il veut mettre un terme aux débats métaphysiques sans fin qui n'ont de continuité que dans la mésentente des significations mutuelles et différentes des concepts en jeu.

    Ainsi, le pragmatisme est une méthode de clarification des concepts : "Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l'objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l'objet."
    Cette méthode est une théorie de la signification. Clarifier le sens d'un concept s'assimile donc à une opération de traduction ou à une opération de change, comme le dit James, de l'abstrait vers le concret. Ainsi la dureté de ce diamant, qui est son concept abstrait, signifie en réalité selon Peirce que le diamant ne sera pas rayé par de nombreuses autres substances ; la signification de ce concept est déterminée par la possibilité d'effectuer certaines opérations concrètes (prendre un instrument pour frotter sur le diamant) d'où s'écoulent des résultats pratiques observables par un individu raisonnable.

    Dans le même genre de réflexion sur la signification d'un concept, James demande ce que veut dire "UN" dans l'affirmation des philosophes monistes que le "monde est un". Pour James, cela signifie seulement que "l'on peut passer d'une partie à l'autre du monde selon une même relation sans être interrompu" : par exemple il est possible d'aller de n'importe quel endroit à n'importe quel autre sans sortir de l'espace, alors, le monde est "UN" d'un point de vue spatial.
    Si le monde est d'un point de vue électrique, alors de même, il est possible de passer d'un corps à n'importe quel autre corps sans jamais rencontrer d'isolant ; si le monde est d'un point de vue postal, alors je peux envoyer de n'importe où et à n'importe qui une lettre qui arrivera à destination sans être bloquée quelque part.
    Il s'agit de déterminer les conditions concrètes à partir desquelles on pourrait dire que telles affirmations, tels concepts, seraient vrais ou faux ; le pragmatisme ne propose pas tant l'augmentation de notre sens pratique mais bien plutôt une pratique du sens.

    Autre postulat du pragmatisme : la signification n'est pas une propriété interne des concepts, à laquelle on aurait accès par une sorte d'intuition immédiate ; de même que la vérité n'est pas une propriété interne des idées, mais qu'elle dépend de certaines opérations aboutissant à certains résultats pratiques (la vérification). Aucune idée n'est claire en elle-même ou par elle-même mais elle le devient si on la développe au travers de ses conséquences pratiques. C'est la fonction et non le contenu d'un concept qui est le plus important dans sa signification, James exprime par là qu'il faut sortir du concept pour l'élucider. C'est une théorie de l'anti-concept en tant que théorie de la signification et de la vérification.

    Je disais plus haut que la conception complète des effets pratiques fournissait la signification intégrale du concept étudié. Il est de plus compliqué d'imaginer arriver à la conception complète des effets pratiques d'un concept, puisqu'on peut toujours les concevoir sous la forme d'une série infinie d'opérations et de résultats. Cette possibilité a sa valeur négative nous dit Peirce : "Si on peut définir avec précision tous les phénomènes expérimentaux concevables que l'affirmation ou la négation d'un concept pourraient impliquer, on y trouvera une définition complète du concept, et il n'y a absolument rien de plus dans ce dernier".
    Cette "garantie de complétude" est bien le corollaire de la théorie extrinsèque de la signification, là où en effet je disais que la vérité et la signification n'étaient pas des propriétés internes aux idées, aux concepts ==> les conséquences épuisent la signification du concept. Tout ce qui peut être clairement énoncé d'un concept est énonçable en termes de conséquences pratiques ; dans le concept, il n'y a pas PLUS. La signification n'est pas une propriété interne du concept et ne détermine pas ses conséquences : un concept n'a pas telle ou telle conséquence pratique parce qu'il a tel ou tel sens ; c'est l'inverse, son sens s'identifie à l'ensemble de ces conséquences pratiques. Une idée n'est pas vraie de manière intrinsèque parce qu'elle peut se vérifier, mais c'est parce qu'elle est vérifiable qu'elle est vraie : une idée vraie, ce n'est rien d'autre qu'une idée vérifiée pour James. C'est le tangible et le pratique comme racine de toute distinction réelle de pensée écrit Peirce. Toute différence théorique débouche sur une différence pratique.

    Extrait de mon cours, pris à l'ordinateur pendant un cours magistral, qui résume ce que nous venons de dire et le poursuit un peu :

    A. Une vérité qui intéresse

    La première façon de la comprendre est qu'il propose une définition de la vérité qui intéresse. Il introduit donc une notion subjective qui est habituellement évacuée lorsque l'on parle de vérité. Subjective puisqu'elle relève nécessairement d'un sujet. Si on parle d'objectivité d'une vérité c'est qu'elle est vraie sans dépendre de nous. Donc une idée vraie est une idée bonne pour l'homme qui la possède. Il y a donc des raisons subjectives, un intérêt à rechercher une vérité. Pour James ce n'est pas un problème s'iil y a un moment subjectif dans la construction de la vérité. Cette première définition est pour James une « définition humaniste ». Autrement dit encore, la vérité n'est pas quelque chose de désintéressé. La notion d'intérêt est très importante dans le pragmatisme.

    B. Une idée est vraie si elle est utile

    Une idée est vraie si elle est utile donc, thèse qui a été beaucoup critiquée. Ça signifie qu'il engage une définition dynamique de la connaissance et de la vérité. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de vérité en soi, c'est en fait un processus actif. Et dire qu'une idée est vraie si elle est utile, finalement ça revient à dire que la vérité ne concerne pas toutes les idées, non dans le sens que certaines sont fausses. Les idées ne sont pas, en elle-mêmes, vraies ou fausses : elles existent, c'est ça l'important. Ainsi dire qu'une vérité est vraie si elle est utile, c'est dire d'abord qu'une idée devient vraie pour qui elle change quelque chose, pour qui s'y intéresse. C'est donc une conception de la vérité qui considère la vérité comme quelque chose de rare.

    C. La vérité est relative

    En effet, dire qu'une idée est vraie si elle est bonne, c'est dire qu'elle est relative, au sens ou elle n'est pas vraie en soi, pour tous, de toute éternité. Il faut distinguer relatif et relativiste. C'est-à-dire que pour lui est relatif ce qui est en relation avec quelque chose d'autre. Et dit relativiste, dire que tout ce vaut. On ne choisit pas de manière aléatoire si telle ou telle idée est vraie ou pas.

    Pour James, il y a DEUX CAS D'ANALYSE :

    - La méthode s'applique à un seul concept et il s'agit de vérifier si la différence théorique qu'il soit vrai ou faux fait une différence réelle dans la pratique : "si en demandant si un certain concept est vrai ou faux, vous ne pouvez penser à absolument rien qui différerait pratiquement dans les deux cas, vous pouvez supposer que l'alternative est dépourvue de sens et que votre concept n'est pas une idée distincte" c'est-à-dire clairement séparée des autres. Il en va ainsi des concepts de "matière" et "d'âme" pour James.

    - La méthode s'applique à deux conceptions opposées, comme dans le débat/dilemme métaphysique. Retraçant les conséquences pratiques des concepts opposés, la méthode permet alors, soit de clarifier L'OPPOSITION THÉORIQUE en dégageant la différence de ces conséquences pratiques respectives, soit de montrer que ces conséquences s'avérant être les mêmes, le dilemme est apparent et non réel. On trouvera un exemple dans le dilemme entre théisme et matérialisme que James analyse dans sa troisième leçon. Un concept donc, dont on ne peut tirer de conséquences pratiques, est non pas faux, mais dénué de sens.

    Le pragmatisme comme théorie de la signification permet à la fois une critique de la métaphysique et de la théologie : "presque toutes les propositions de la métaphysique ontologique sont soit du charabia sans signification - un mot étant défini par d'autres mots et ceux-ci par d'autres encore, sans qu'une conception réelle ne soit jamais atteinte - soit foncièrement absurdes" (Peirce)
    Qu'un concept soit vrai ou faux ne change rien dans la pratique. Les adversaires d'un débat métaphysique n'arrivent souvent pas à fixer une croyance commune et restent sur leurs positions respectives.
    Tant que l'on parlera de "Réalité", de "Liberté", de "l'Esprit", de "Dieu", de la "Matière"... sans indiquer un moyen de mettre ces concepts à l'épreuve de l’expérience, le débat métaphysique sera un dialogue de sourd interminable.

    James propose donc deux définitions de la vérité : on y retrouve sa lutte contre les rationalistes et leur conception dogmatique de la vérité, ainsi que son humanisme et sa philosophie pluraliste.

    - La vérité en terme de vérification
    - La vérité en terme de satisfaction

    James a exprimé très tôt de son côté une définition de la vérité en terme de satisfaction et une autre en terme de connaissance représentative en terme de transition vers une expérience immédiate. Sous le nom de connaissance, James appelle une connaissance vérifiée car vérifiable : donc vraie. Et il écrit ceci :
    Les pragmatistes sont incapables de voir ce que vous pouvez bien vouloir dire en qualifiant une idée de vraie, à moins que vous ne vouliez dire par là qu'entre l'idée comme terminus a quo dans l'esprit de quelqu'un et une certaine réalité particulière comme terminus ad quem, de tels mécanismes concrets interviennent ou peuvent intervenir. leur direction constitue la référence de l'idée à la réalité, leur caractère satisfaisant constitue son adaptation à cette réalité, et les deuc choses ensemble constituent la vérité de l'idée pour son possesseur.
    James tente de faire fusionner les deux conceptions de la vérité en un concept synthétique de "Workability" ou de "workings" qui renvoie à la fois à la réussite que peut connaître une idée ou une hypothèse (elle marche, elle fonctionne) et à la fonction qu'accomplissent toutes les idées dans un monde d’expérience pure (mener, guider, conduire, à un terminus ad quem.). Une idée est vraie si elle fonctionne bien et elle fonctionne bien si elle remplit bien ou si elle peut bien remplir sa fonction de nous mener à l’expérience de son objet ou de son voisinage.

    III) L'humanisme et le pluralisme de la philosophie de James

    Le pragmatisme propose donc, par ce concept synthétique de la vérité, qui rassemble deux définitions de celle-ci, un humanisme. Le pragmatisme est un humanisme pour reprendre l'expression à Sartre qui du reste se rapproche de James dans la mesure où Husserl en faisait l'éloge pour l'absence de psychologisme actif dans sa philosophie, bien que ce soit tout de même sa formation de psychologue qui permette à James d'élaborer en partie sa philosophie. Cet humanisme se retrouve dans la phrase suivante : "La vérité est une espèce de bien pour celui qui la possède, non comme on se le représente communément, une catégorie bien distincte du bien et de même importance car le vrai c'est tout ce qui se révèle bon dans le domaine de la croyance".

    Dès lors, on ne voit plus seulement si une différence théorique donne une différence pratique, comme sus-dit, mais on compare les différentes conséquences pratiques pour voir si certaines sont MEILLEURES que d'autres : c'est à la notion de "meilleur" à laquelle nous devons prêter attention, tout l'humanisme de James s'y trouve, ainsi que sa formation en psychologie. "Intégrer la psychologie parmi les sciences naturelles comme c'est l'objet de James dans le pragmatisme, signifie que les fonctions de l'esprit sont expliquées par l'avantage qu'elles procurent à l'homme dans ses rapports à l’extériorité." (Samama)
    connaître est une fonction permise par le "résultat adaptatif" de l'homme au cours de l'évolution. Cette approche darwinienne de la connaissance s’appuierait sur le "principe de continuité" suivant : le cerveau n'est qu'un développement de la moelle épinière, si bien que sa fonction est la même, même s'il l'accomplit de manière plus complexe, déterminer quelles réactions Y déclencher en réponse à une excitation sensorielle X. Toutes nos actions, y compris les plus volontaires et délibérées "suivent le modèle de l'action réflexe" : d'où mon idée, dans un autre post, selon laquelle nous subissons nos idées, au sens où nous n'en faisons pas la construction pièce par pièce pour chacune d'elles, mais qu'une argumentation ou un raisonnement procèdent par concaténation de plusieurs idées qui ne nous appartiennent en rien, de même que la transformation de la matière dans notre cerveau ne dépend pas de ce que, sensiblement, nous appelons la volonté : c'est la loi de la corrélation psychophysiologique. (James). "On ne forme pas des concepts pour le plaisir", cette loi en est la cause fondamentale. Du point de vue téléologique donc, que James adopte, nous pouvons, d'une part remarquer son "humanisme" (pas au sens moral du terme évidemment) mais aussi, d'autre part, concevoir les souvenirs, les concepts, les raisonnements comme des instruments téléologiques qui "offrent à l'individu le moyen d'augmenter ses chances de survie", de stabiliser le devenir, de rendre le monde intelligible plus certain du point de vue de la raison et de l’intelligence sensori-motrice ; comprendre l'environnement, telle est la fonction fondamentale de la théorie.

    IV) Une rupture considérable dans l'histoire de la pensée dans la distinction entre Théorie et Pratique

    C'est dans cette "finalisation de l'activité intellectuelle", ce renversement "théorie-pratique", humaniste, pluraliste, téléologique, que James se distingue, par son pragmatisme, des rationalistes et des empiristes que nous appellerons alors "classiques". Les premiers pensent le moment de l'abstraction comme trouvant en lui-même son sens et sa valeur et les seconds cherchent dans la seconde phase, celle des sensations passivement reçues, le sens et la valeur de l'abstraction.
    Euterpe me le faisait bien comprendre dans un post précédent : les concepts permettent à leur manière deux grands avantages vitaux (et l'on pourrait souligner un "vitalisme" chez James) permis par la fonction cognitive : résumer l’expérience passée, stabiliser l'avenir.

    On va donc, au passage, analyser des concepts classiques, tel que la "chose" ; le "sujet" ; ou l'attribut" ; le "Temps" ; ou "L'espace"... Les comprendre dans ce qu'ils peuvent traduire dans la pratique, au moment où ils sont pensés : "Une loi scientifique est à la fois un résumé économique, sous un unique symbole, d'un nombre immense de faits empiriques, mais également une méthode de reconstruction faite à notre usage en vue de prédication d'expériences futures" (Peirce).

    Résumons un peu :

    - Conception instrumentale ou téléologique de la pensée : la carte n'est pas le territoire (utilité de la fonction cognitive sus-dite)
    - La vérité-satisfaction
    - Les idées ne sont pas formées pour le plaisir (en conséquence des deux définitions de la vérité et de la psychologie de James, la loi psychophysiologique)
    - La vérité-vérification
    - Un humanisme, un pluralisme (en conséquence)

    V) Venons en maintenant aux objections connues

    Elles ont été faites à l'encontre du pragmatisme, notamment par Horkheimer et Adorno qui la qualifient de philosophie du business man (sur ce forum Euterpe, me semble t-il, sans lui en vouloir bien évidemment ;) m'a fait part du même genre d'objections que je vais tenter d'expliquer.

    On pourrait en effet accuser le pragmatisme de "RELATIVISME" ou de "SUBJECTIVISME" quant à ses deux définitions de la vérité. Il s'agit là de la critique lancée à l'époque de James ; il ne s'agit pas encore de celle de L'école de Francfort (d'Adorno et Horkheimer).
    James dirait que ce qui est vrai est ce qui satisfait, d'un point de vue téléologique et instrumental, et il me semble que nous avons besoin de cette conception de la vérité, mais sans la dogmatiser, sans dire que "la vérité c'est cela un point c'est tout."

    Non, comme je le disais plus haut en effet, il s'agit d'une méthode. Il est bon pour toute pensée de, disons, se "purifier" en passant par ce genre de conception quitte à en sortir après coup... C'est une réflexion utile. Le critère de la vérité est donc subjectif ; une croyance tenue correspond à une saisie de l'état objectif des choses. Le pragmatisme oublierait ce simple fait qu'il y a des erreurs satisfaisantes et des illusions bénéfiques. Mais non, justement, il le souligne et en sort. C'est un dynamisme. On accuse James de tenter de ruiner la catégorie même de Vérité en la dissolvant dans sa perspective téléologique, son humanisme, dans quelque chose ne relevant que de l'intérêt individuel qui serait dans la vie pratique, l'action, alors qu'il ne faut pas oublier la seconde définition de la vérité, celle en terme de vérification, qui a trait aux objets généraux sus-dits. On l'accuse de nier la vérité au profit d'une vie purement utilitaire, désintéressée, et ce serait par là une négation qu'on lui prêterait, à savoir celle qui consiste à nier toute pensée théorique au profit d'une vie purement utilitaire, et ainsi, le pragmatisme se nierait-il lui-même.

    Pour ce qui est d'Adorno et Horkheimer, auteur de la Théorie Critique, généralement critiques envers la société capitaliste administrée, le pas est donc vite franchi pour faire de la philosophie pragmatiste celle d'un business man, celle du capitaliste, en tant qu'expression idéologique du système économique-marchand libéral américain, une philosophie pour hommes d'affaires. Citons Horkheimer à partir de son Éclipse de la Raison : "Leur philosophie reflète avec une candeur presque désarmante, l'esprit de la culture des affaires alors dominante et précisément cette même attitude du "soyons pratiques" à l'opposé de quoi l'on avait conçu la méditation philosophique proprement dite." Mais aussi Russell : "L'amour de la vérité est obscurci en Amérique par l'esprit du commerce, dont l'expression philosophique est le pragmatisme."

    James offre une réponse, que je trouve tout à fait satisfaisante : il explique bien que la qualité "satisfaction" doit être mesurée à différentes échelles, compte tenu du fait qu'il y a plusieurs types d'intérêts : la satisfaction qui correspond à une intellection X est à la fois liée à la résolution du problème Y devant mener au final à l'obtention d'une stabilisation dans le devenir, par le passé, toute cette stratégie étant absolument d'ordre cognitif, elle est d'ordre intellectuel. Nous l'avons avancé plus haut, dès l'introduction : le pragmatisme est une philosophie du fait et de sa valeur.

    Je vais vous citer le passage d'un texte écrit par un petit essayiste qui a parfaitement bien synthétisé le rapport entre Bergson et le pragmatisme que je ne pense pas que nous pourrons évoquer ici, le post serait trop long... Il s'agit de Claude Raphael Samama :
    Les facteurs incontournables d’une description prégnante du réel y sont bien présents : le temps rapporté à la durée, l’espace pensable comme articulation de l’intelligence à la matière, la vie affirmée dans sa présence animale comme instinct, humaine dans celle de l’intelligence fabricante de l’homo faber. La mémoire, faculté majeure, se donne quant à elle selon des degrés. Elle se manifeste en des états plus ou moins détendus de la matière où l’élan vital originaire a ici perdu toute force où là fait trace, résiste à sa retombée et perdure dans la conscience et le sentiment de la durée. Le langage, lui, indispensable à l’action, infiltre le vécu de concepts et par l’intelligence rationnelle, substitue au monde un univers spatial, utile, efficient, performant. L’action intelligente et différée pour cause d’efficace ne serait pas sans lui, même si sa convention fait perdre la spontanéité de la durée immédiate et d’autres formes de conscience, plus proches de l’essence d’une réalité préservée.
    Enfin, pour en revenir aux objections il faudrait dire la chose suivante :

    Pour James, toutes les critiques qui se sont abattues sur sa méthode ne l'ont justement pas considérée comme une méthode ; elles ont vu un dogmatisme, une doctrine figée, chacune d'elles rapportant à sa manière un élément transcendant ou a prioridont on ne peut rendre compte en terme d’expériences nous dit James. En cela, nier l'une des définitions pragmatistes de la vérité, celle de la vérité-vérification ne constitue pas la vérité, mais qu'elle n'en n'est qu'une simple conséquence (la vérification ne ferait que prouver qu'une idée est déjà vraie) présuppose que la vérité est une propriété intrinsèque à l'idée.
    Mais comment pouvons-nous savoir si elle est vraie aussi bien a priori qu’après sa vérification ? D'où nous vient cette certitude ? Ainsi James nous répond que les rationalistes sont obligés de postuler cet élément "inconnaissable", ce fait que nous ne pouvons savoir véritablement si une idée est vraie avant sa vérification, parce qu'invérifiable en réalité. En cela, la démarche rationaliste est typiquement métaphysique et par voie de conséquence, dénuée de signification.

    Toutes les objections ont oublié le caractère double de la Théorie de la Vérité pour le pragmatiste. C'est parce qu'elle est "si peu commune" (pour reprendre l'expression de Descartes qui souligne là la rupture révolutionnaire, métaphysique, qu'il introduit avec le Doute et le Cogito) que la philosophie pragmatiste n'est pas comprise en tant qu'elle parvient à lier le versant objectif et subjectif du réel dans sa définition double de la vérité unie dans un concept synthétique. C'est une rupture dans la distinction en pensée et en pratique de la Théorie et de la Pratique.

    VI) La formation psychologique de James

    Dans un post de ce forum, intitulé La vérité Sensible, me semble-t-il, j'ai fait part de ma conception du métaphysique. Je ne parle pas de La métaphysique, mais du métaphysique, cela au même titre que James parle de la loi psycho-physiologique : les flux matériels (sonores, visuels, sensibles) entrent justement en tant que flux matériels par mes sens qui les traitent, les mènent au cerveau, pour en faire des flux d'informations cohérents, logiques, méta-physiques.

    C'est grâce à sa formation de psychologue (James, Précis de psychologie, La volonté de croire, Considérations sur l'éducation) que James peut avoir une conception plus élargie de l’expérience, soit dans le prolongement de sa psychologie. James distingue implicitement deux fonctions, deux types de concepts :

    - Une fonction cognitive : une conception mène à des sensations particulières
    - Une fonction morale et spirituelle : une conception trouve sa signification positive dans des émotions

    Le positivisme s'intéresse évidemment particulièrement à la première fonction, cela semble aller de soi, tant et si bien que la seconde, jamais il ne l'étudie, ou très rarement, d'une manière marginale. Nous touchons là au problème fondamental du rationalisme et du positivisme pour le pragmatisme. En effet, le positivisme n'accorde à la seconde fonction (à l'ontologie du "devoir-être" selon Giorgio Agamben) aucun crédit, il élimine toutes les conceptions métaphysiques et religieuses comme dénuées de sens alors même qu'elles ne sont pas dénuées, en réalité, de conséquences pratiques. Ainsi, toutes les conceptions sont dignes de l’intérêt d'un examen pour James, même les conceptions de la théologie. Il faut avoir en tête les expériences sensorielles, pratiques, qui vérifient. Pour lui, une croyance religieuse ne peut permettre de satisfaction que si elle s'accorde avec d'autres conceptions pour former un système de représentation-croyance cohérent et unifié, d'autres conceptions initialement "tenues pour vraies". En outre, James considère que les émotions et les attitudes pratiques qui découlent d'une croyance métaphysique ou religieuse ne sont pas d'égale valeur : les émotions et le crédit que James leur accorde comme issues d'une croyance métaphysique reflète son vitalisme et son pluralisme.

    Par son pluralisme, James n'est surtout pas déterministe, au même titre qu'un Leibniz, ou un Spinoza. Il se rapproche en cela de Bergson et cela tient à leur conception de la conscience : l'intelligence sensori-motrice.

    Contre le déterminisme : l'essentiel de sa position, selon James, consiste en une négation de la pluralité des possibles : l'actuel n'est que le potentiel actualisé si bien que le futur est "déjà" nécessaire dès aujourd'hui. En prenant position en faveur de la nécessité des futurs, le rationalisme ne traduit que son ignorance, le possible a priori n'étant qu'à l'image de l'ignorance d'une conscience qui se pro-jette : le possible n'est que le mirage du présent passé (Bergson). L'indéterminisme de James et Bergson justement propose une conception de la réalité comme "hétérogénéité persistante" en elle-même et aussi par rapport à la conscience qui créait du nouveau, par elle-même, relativement à une rencontre avec un flux du réel dans une portion du réel Temps-Espace-Subjectivité en action. Les événements de l'univers ne forment pas un tout solidaire. L'actuel n'est pas le potentiel actualisé. Il y a du nouveau, de la création, de l'indéterminé, de l'intempestif.
    La conception d'un univers où tous les événements seraient le produit d'une unité déterminante est emprunt, sans l'afficher officiellement, d'une conception religieuse, quasi cosmogonique (L'esprit supérieur chez Laplace) ou l'Absolu des idéalistes hégéliens, notamment de Droite. Tout le pluralisme est là chez James. C'est Bergson qui est influencé par James. James par Renouvier et son indéterminisme.
    De sa philosophie, James tire des conséquences morales qui auront trait à un certain méliorisme, à distinguer d'une simple philanthropie optimiste.

    VII) En cela, je conclurais par les suppositions suivantes que vous pouvez comprendre comme des propositions d'ouvertures et de comparaisons.

    Le pragmatisme définit la vérité d'un point de vue subjectif (satisfaction) et d'un point de vue objectif, empiriste (vérification pratique) ; c'est là même que se trouve le renversement Théorie-Pratique qui lui est propre, par là même qu'il introduit une rupture dans la pensée. Il s'agirait selon moi du même renversement matérialiste que nous avons qualifié plus haut, selon les mots de Peirce, de Révolutionnaire (pour l'histoire de la pensée), ce renversement dans la distinction Théorie-Pratique que Marx introduisait déjà dans L'idéologie allemande : comprendre l'homme dans la dimension de son activité sensible, pratique.
    Aussi, pour donner ma seconde supposition en guise de conclusion, le pragmatisme permet d'inaugurer ce que finalisera la théorie husserlienne et sartrienne de l'intentionnalité, où là encore, on assiste à un perfectionnement des nouvelles pensées qui réussissent à lier la constitution du subjectif à son versant réel, le versant objectif, que nous ne percevons selon Kant qu'à partir de notre structure transcendantale, selon Sartre par le pour-soi et son désir en tant que manque d'être, ou selon James, qu'à partir de la loi psycho-physiologique.
    Enfin, plus de l'ordre de l'esthétique, j'aimerais faire résonner le pragmatisme de James et la théorie esthétique des Situationnistes quant à leur abord de la réalité pratique et de la poésie. Guy Debord écrit en Septembre 1953 un texte intitulé Manifeste pour une construction des situations (je vous rapporte au post La pensée de Guy Debord présent sur ce forum que j'ai précédemment ouvert, vous chercherez "situation" dans la barre de recherche que vous obtiendrez en tapant Ctrl F). Je vais citer le texte original, ce sera plus simple :
    Depuis un siècle, toute démarche artistique part d'une réflexion sur sa matière, aboutit à une réduction plus extrême de ses moyens (explosion finale du mot ou de l'objet pictural et quant au cinéma, il a suivi le même processus, accéléré par le précédent des arts plus anciens).
    L'isolement de quelques mots de Mallarmé sur le blanc dominant d'une page, la fuite qui souligne l'œuvre météorique de Rimbaud, la désertion éperdue d'Arthur Cravan à travers les continents, ou l'aboutissement du Dadaïsme dans la partie d'Échecs de Marcel Duchamp sont les étapes d'une même négation dont il nous appartient aujourd'hui de déposer le bilan (...).
    Les œuvres en marche (le cinéma conceptuel de Wolman, le roman quadridimensionnel de Gilles Ivain) sont seulement des recherches pour une action directe dans la vie quotidienne.
    Dans un univers pragmatique, l'intention profonde de l'Esthétique a été bien moins de survivre que de vivre absolument.
    Avec nous vraiment, la poésie doit avoir pour but la vérité pratique."
    Je vous demanderais de porter attention, si vous ne l'avez déjà fait, aux expressions suivantes de cette citation et de sa fin :

    - " Action directe dans la vie quotidienne "
    - " Univers pragmatique "
    - " Intention profonde de l'Esthétique "
    - " Vérité pratique "

    On retrouve les traces du pragmatisme de James, Debord mentionne lui-même la démarche pragmatiste de la compréhension des situations quotidiennes et de construction, création de nouvelles situations, selon le libre choix des individus. La subversion individuelle passera avant le changement de conditions d'existences à l'origine des situations de la vie quotidienne. L'esthétique permettra la médiation symbolique de l'action, cette activité pratique subversive, critique, esthétique, intellectuelle. Debord, dans ce même texte, dérive son argumentation sur une critique de l'urbanisme et de l'architecture : "Une nouvelle conception de l'ameublement de l'espace et de la décoration pour l'environnement de la ville, la nouvelle architecture doit tout conditionner" car l'urbanisme, en lui-même dans son actualité, n'est que le capitalisme qui s'approprie pratiquement l'espace afin de réguler ses flux d'échanges, notamment. Le concept d'urbanisme, tel que Debord en fait la détermination théorique se réfère fondamentalement à la pratique, à ce qui est déjà là ; je veux dire que la détermination debordienne du concept d'urbanisme est pragmatique (Voir Pour une construction des situations, le passage sur l'urbanisme et l'architecture).
    ==> Cliquez ici : il s'agit d'un lien à propos de ce texte et de la définition du concept de "situation" et d'urbanisme chez Debord pour les curieux.


    Dernière édition par NOU-JE le Lun 30 Jan 2012 - 23:49, édité 2 fois
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    IMPLICATIONS PRAGMATISTES DANS LE DOMAINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION

    Message  NOU-JE le Lun 30 Jan 2012 - 19:55


    L’expérience religieuse : un empirisme élargi

    La religion est totalement incompatible avec l’empirisme, au 19e siècle, contrairement au rationalisme. James a le projet d’une philosophie empiriste et spiritualiste. James se sait coincé dans un dilemme tout à fait classique pour l’époque. C’est ce dilemme là que James souhaite dépasser. Il aimerait bien concilier l’empirisme et la religion de façon à montrer que le premier est un meilleur allié que le rationalisme (...modéré : pas de familiarités... Euterpe). Lutter, donc, contre le matérialisme spontané des empiristes et contre le rationalisme des philosophes religieux.

    D’abord, James va justifier d’un point de vue pragmatique les croyances religieuses (La volonté de croire, 1897)
    Puis entreprendre une démonstration empirique de l’existence de Dieu (Les formules types de l’expérience religieuse, 1902)


    La justification pragmatique des croyances religieuses

    On y trouve une forme de filiation kantienne, vis-à-vis des propositions de Kant dans la Critique de la raison pratique : l’existence de Dieu peut être postulée pour des raisons pratiques, qui chez Kant, le terme de pratique, signifie ce qui ne relève pas de la raison théorique, comme le domaine de la politique, du droit et de la religion (Kant parle d'idéal de la raison, merci de vérifier vos sources et de consulter ce que Kant appelle raison pure pratique, ainsi que les faits non empiriques - cf. le faktum... Euterpe). La raison a le droit de croire ce qu’elle ne peut pas connaître. James va alors naturaliser cet argument, par la psychologie.


    L’argument rationnel : selon la définition de la vérité chez James (L’argument moral de Kant)
    L’argument de la volonté de croire : hypothèses vivantes, hypothèses mortes, dilemmes forcés, dilemmes capitaux, dilemme triviaux
    L’argument pragmatique : certaines conceptions, pour James, alors même que l’expérience ne peut les vérifier jusqu’au bout, pourraient être considérées comme vraies, au sens de bonnes, si elles nous aident à vivre.

    La question de croire ou non en l’existence de Dieu est un dilemme véritable, pour James. Pour lui, c’est un dilemme forcé.


    Démonstration empirique de l’existence de Dieu

    Par induction et analogie, partant des faits de l’expérience de pensée. Il existe beaucoup de formes d’expériences, certaines sont rares, comme l’expérience religieuse. C’est là une différence de la preuve de l’existence de Dieu par les effets : pour en arriver à s’intéresser de manière empirique à la religion, il faut élargir cet empirisme ; l’erreur, selon James, de la preuve classique de l’existence de Dieu par les effets, c’est de croire que toute expérience pouvait le prouver ; tandis qu’il y a des expériences très particulières (hypnose, rêve, psychologie de la religion, de la guerre et pathologique, les recherches psychiques…) ; autrement dit, ce sont les expériences du « fou », du « medium », du « saint » et du « héros ». Il distingue alors les expériences religieuses volontaires des expériences dites « subies ».


    Des expériences extraordinaires et les formes multiples de l’expérience

    On parle d’altération de la conscience : hystérie, hypnose, différents états de la conscience… L’inconscient est perçu comme une sorte d’énergie psychique ; mais ce n’est pas l’inconscient freudien.

    James classe la multiplicité des expériences religieuses d’un point de vue psychologique (psychologisme) : il propose une démonstration empirique de l’existence de Dieu.


    Un panthéisme pluraliste

    Traité dans Philosophie de l’expérience : un univers pluraliste

    Pour James, Dieu n’est pas en dehors de l’expérience, il en fait partie. L’argument par analogie de James : de même que notre corps,
    par ses sens, est ouvert à la pénétration des phénomènes du monde extérieur, de même, on ne devrait pas exclure que notre âme, notre moi subconscient, puisse être pénétré par un être spirituel extérieur, si ce dernier existe. James rend la croyance en Dieu probable.


    Les contraintes du relativisme moral

    James, La volonté de croire, « Les moralistes »
    Dewey, La formation des valeurs

    Les pragmatistes utilisent encore le terme de morale, ils ne la rejettent pas mais revoient pleinement sa conception.


    Principes versus dilemme moraux

    « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation
    universelle », Kant. Décider d’un point de vue moral qui puisse valoir en toute situation, autrement dit selon un moyen universel.

    Voir texte de Kant, Du prétendu droit de mentir par Humanité, réponse à la critique de Benjamin Constant.

    La morale pragmatique n’est pas une morale des fondements ; il ne s’agit ni pour James ni pour Dewey de fonder la morale, ni de faire émerger des principes ou des règles à appliquer dans différentes situations particulières pour savoir comment agir moralement…

    Point de vue pragmatique : une décision morale est relative à un contexte, une situation particulière.

    La philosophie pragmatique est une philosophie des dilemmes, des problèmes ; elle s’oppose à la philosophie morale de Kant. Donc pas de mal ni de bien en soi chez les pragmatistes.


    Principes VS Dilemmes moraux


    Un relativisme moral

    Pour James et Dewey, une chose n’est bonne que pour quelqu’un. Elle désigne alors une pluralité de bien. Un problème morale n’existe que là
    où il y a un désaccord sur les choix à faire, d’un point de vue moral. Dire qu’une chose est bonne pour quelqu’un, ce n’est pas dire que tout se vaut : c’est considérer qu’il existe une pluralité de biens (donc contre l’utilitarisme). Il n’existe pas, en morale, de choix a priori meilleur qu’un autre. C’est aussi une façon pour James de considérer que derrière l’accusation de relativisme moral, quand c’est pris encore une fois dans un
    terme négatif, il y a certes une crainte légitime, mais il y a surtout la non-acceptation de devoir se battre pour que tel choix soit accepté plutôt que tel autre. Le choix de Kant (l’universalité) c’est son choix, qui ne justifie cependant pas qu’il soit valable pour tous (La justification de la "morale" kantienne n'est pas chez Kant homme privé, mais dans l'universalité de sa "morale" ; vous ne pouvez donc invalider celle-ci par celui-là. Simple règle de bon sens... Euterpe.)

    Le dilemme entre Kant et Constant : pour James, sur cette question de sacrifier une personne et de choisir si l’on ment ou pas à l’occasion de savoir s’il faut la dénoncer ou non, il n’y a pas de choix a priori et universel.

    Il n’y a pas de choix moral meilleur que les autres

    Il y a tout de même un choix à faire, dans une situation où une réponse morale s’impose. Autrement dit, le fait de prendre très au sérieux le
    fait d’une pluralité de biens moraux a pour James une conséquence sur la façon d’envisager nos choix futurs. Puisque a priori, il n’y aurait pas de choix meilleurs qu’un autre, objectivement, on tombe dans le tragique de l’existence. Ce n’est pas pour des raisons théoriques que des choix vont se faire (le droit/devoir de mentir ?).

    C’est parce qu’elle est pluraliste que la méthode pragmatiste est humaniste.


    Pragmatisme et utilitarisme

    John Stuart Mill et Jeremy Bentham. La position morale utilitariste, la maxime : maximiser le Bonheur des personnes concernées et par extension, le Bonheur du plus grand nombre. C’est le principe d’utilité. Pour la morale utilitariste, le critère d’action est celui du choix du plus grand nombre, ou de l’action bonne envers le plus grand nombre. La morale utilitariste est aussi conséquentialiste ; la morale Kantienne est celle de la déontologie.

    Une action n'est bonne, tant pour les pragmatistes que pour les utilitaristes, qu’en évaluant ses conséquences ; tandis que chez Kant, il serait bon en soi de ne pas mentir, indépendamment des conséquences.

    Il n'y a pas de justification morale isolée d’une situation particulière, donc pas de morale universelle (contresens dans la référence à Kant : la justification est donnée dans l'impératif, en raison de son universalité ; d'une manière générale, se justifier, c'est tergiverser avec la raison, d'où sa réponse à Benjamin Constant). Sauf pour les utilitaristes, justifiant moralement au nom du « bonheur » du plus grand nombre. On fera un choix, de toute façon, en toute situation, même ne pas choisir, c’est encore choisir : le tout est de savoir, pour le pragmatiste, comment faire ce choix.

    Le pragmatique se fiche du bonheur du plus grand nombre ; il s’agit de rendre les idées claires, distinctes, avant de faire un choix,
    qui de toute façon, s’imposera, devra inéluctablement intervenir.


    Experiments

    Comme en morale, en politique… il s’agit d’expérimenter : faire l’expérience, enquêter, rechercher positivement. La philosophie pragmatiste ne raisonne pas sur des exemples abstraits, elle s’intéresse à des problèmes moraux réels.

    Si on s’intéresse de manière pragmatiste à des questions morales, il faut faire des enquêtes, des efforts particuliers qui ne sont pas forcément soulignés dans d’autres philosophies. La chose à faire est d’enquêter sur les positions morales des uns et des autres, des différents partis en présence, opposés, etc. Comprendre de quelle façon le problème moral se pose à eux. Pour faire un choix moral, conséquent et sérieux, il faut prendre en compte les "pour" et les "contres"…


    La dimension casuistique de la philosophie morale pragmatique

    Casuistique : casus, signifie un événement fortuit, imprévu.

    La casuistique, c’est pour James l’intermédiaire parfait entre le cas particulier et la règle, qui cherche à établir au cas par cas, en fonction de principes accommodants, un choix moral empirique et expérimenté. Ce n’est pas que du cas particulier, mais ce n’est pas non plus que de la règle.

      La date/heure actuelle est Mer 23 Aoû 2017 - 12:03