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    La pensée de Guy Debord

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    NOU-JE

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    La pensée de Guy Debord

    Message  NOU-JE le Ven 27 Jan 2012 - 2:26

    A la demande d'un de nos camarades, en tant que lecteur de cet auteur auquel je peux faire référence, je vais essayer de vous faire part de la pensée de Guy Debord au prisme de l'intérêt dont peut témoigner chacune de ses œuvres, qui ne sont pas bien nombreuses. Je souhaiterais préciser que l'auteur est sans doute en train de se renverser dans sa tombe s'il sait que je fait part, selon ma lecture, de sa pensée, dans la rubrique philosophe. C'est un penseur que je recommande à tous, bien qu'il ne soit pas suffisant. Je vous recommande, si vous ne comptez pas lire les œuvres, la page de Wikipédia consacrée à l'œuvre de Guy Debord, qui est particulièrement bien écrite. Je ne sais pas qui l'a écrite, mais elle est vraiment bien fournie, plusieurs personnes me l'avaient déjà confirmé.

    Rapportez-vous à ce lien au fur et à mesure de ce dont je parle. Je citerai des idées et des passages. Une fois sur ce lien (pour ceux qui ne savent pas) pressez sur votre clavier, en même temps, les touches "control" + "F" afin d'ouvrir en haut à droite de votre fenêtre une option de recherche de "mots clés" dans le document de cette page : il s'agit de La société du spectacle en version intégrale. Ainsi, lorsque je dirais "thèse 200" vous taperez son nom dans cette barre de recherche. Ces thèses sont rapides à lire très souvent, à la manière des aphorismes nietzschéens, mais il ne s'agit pas d'une poésie, mais bien d'une philosophie et de son littérateur.

    La société du spectacle - Texte libre

    D'inspiration hégéliano-marxiste principalement, il ne se considérait pas comme philosophe : il critiquait les philosophes. Cette attitude, sans doute la tenait-il de ses lectures de Marx, plus particulièrement de l'une de ses premières œuvres qui traite de l'idéologie des philosophes, L'idéologie allemande. Mais Marx tout comme Debord, bien qu'ils critiquassent les philosophes et ne se dissent pas eux-mêmes philosophes, cela n'empêche pas qu'ils puissent avoir recours tout le long de leur œuvre à la philosophie, aux concepts des auteurs qui les ont inspirés. Guy Debord est principalement inspiré par Novalis, Sade, Hegel, Marx, Gunther Anders, Sartre et par lui-même. Il dira sans sa Critique de la séparation qu'il a ses mots, ses idées, ses concepts, ses phrases, au même titre que Montaigne avait les sien(ennes) ; il ajoutera dans la seconde édition de La société du spectacle, qu'il n'est pas le genre de personne à se contredire, à se relire, à reformuler ou nier ses propos d'avant.

    Le champ d'application de la pensée de Debord est extrêmement grand : économique, politique, social, moral, philosophique, psychologique, artistique, cinématographique en particulier. Il récupère les théories révolutionnaires de Marx, qu'évidemment il adapte en fonction de l'actualisation épocale du capital. La pensée de Guy Debord, néanmoins, part d'une pensée de l'esthétique pour aller vers une pensée du politique. Il fonde un mouvement d'avant-garde dans les années 1950 et pour divers conflits d'idées avec les membres, vis-à-vis du cinéma notamment, en fondera un autre, qui aura plus trait à la politique. C'est le passage de L’internationale Lettriste à L’internationale Situationniste. Guy Debord n'a cessé de faire de la critique, qu'elle soit politique, esthétique, littéraire, philosophique, économique, sociale, cinématographique. Wikipedia donnera des informations plus précises quant au contexte de ces mouvements d'avant-garde, propres à la période de vie de Guy Debord au demeurant, période qui commence sans doute avec les surréalistes.

    Ses œuvres majeures sont les suivantes et je tâcherais d'en parler brièvement, mais je vous invite à les lire si vous voulez vraiment en savoir plus :

    - La société du spectacle (œuvre principalement littéraire, adaptée dans une version cinématographique)
    Extrait de La société du Spectacle
    - In girum imus nocte et consumimur igni (œuvre cinématographique)
    Extrait : In girum Imus Nocte et consumimur igni
    - Critique de la séparation (œuvre cinématographique)
    Extrait : Critique de la séparation
    - Hurlement en faveur de Sade (œuvre cinématographique)
    [/quote]Hurlements en faveur de Sade

    Incontestablement, c'est la première que nous venons de citer qui est la plus importante en vue de sa réception. Je ne vais pas développer trop longuement sur son œuvre, je vous invite vivement à la lire, mais je vais dire quelque chose en guise d'introduction. Le concept de "spectacle", central dans cette œuvre et dans l'ensemble de celle de Debord, est repris de Marx, mais élargi à la sphère du social, dans la pratique. Le spectacle désigne l'ensemble de l'appareil de propagande du capital, chez Marx, comme chez Debord. Mais pour ce dernier, le spectacle est surtout "un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images". Le concept d'image quant à lui est surtout repris de Gunther Anders, un écrivain allemand, notamment politicien il me semble, qui écrit sur la fonction de l'image dans la propagande idéologique du mode de vie capitaliste. Nous ne pensons qu'à travers les images du spectacle disons, parce que nous vivons dans un monde d'images où "ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît" (Thèse 12). Dans la société de la fausse abondance, le manque est créé illusoirement. Le désir est fixe, c'est celui de consommer. Et il est produit en tant que désir conforme à la production et à sa reproduction. Le manque est une illusion qu'on lui superpose. Ce n'est pas le désir qui manque, mais le sujet. Il ne trouve pas ce qu'il désire, mais il désire ce qu'il trouve (Thèse 21).

    La critique de la société du spectacle est la critique d'une vision du monde qui s'est objectivée. Nous ne sommes plus à l'époque où il fallait des forts, et leurs intérêts de classe pour maintenir l'idéologie, comme par exemple l'idéologie du Souverain Roi, du bourgeois gentilhomme, du labour protestant et franklinien. L'idéologie, à notre époque, s'est matérialisée. Cette matérialisation a été permise par l'idéologie elle-même, il était dans la destinée, dans la puissance de cette idéologie, de se matérialiser, par exemple dans la division sociale du travail, dans la financiarisation : on parle d'un long processus d'établissement matériellement organisé de l'idéologie. L'idéologie, c'est l'usine elle-même, les raisons pour lesquelles, peu à peu, on en vient à la formation d'un système de travail en particulier, comme le salariat actuellement, avec tout ce qu'il comporte en Droits des travailleurs aussi.

    Le spectacle est pour Debord considéré comme une caractéristique essentielle de la société contemporaine. Ainsi, la première thèse de La société du spectacle détourne la première phrase du Capital, où l'immense accumulation de marchandises déjà constatée par Marx comme réduction de la vie humaine et de son environnement aux critères purement quantitatifs s'est encore aggravée dans le cadre d'une société qui ne peut plus proposer la qualité, que de manière purement abstraite c'est-à-dire sur le plan de l'image, cette qualité ayant été, depuis longtemps, éliminée de la vie empirique des hommes (Wikipedia).

    "Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation" ; personnellement, cette phrase a bouleversé ma pensée ; je rencontre Debord avant de rencontrer Marx et Hegel... La représentation est cette accumulation d'images, qui correspondent à une époque, un stade historique du social et du capital.

    Debord reprend à Sartre le concept de situation, et lui donne une connotation plus politique, plus sociale, moins individualiste et existentielle. Ce sont les "situations" de la vie quotidienne organisées par les impératifs de la production, du capital. Ces situations organisent les rapports entre les hommes, notre vie quotidienne. Le but serait de permettre aux individus la maîtrise de leur situation : permettre la libre création de situations qui ne sont pas imposées. Debord rejoint alors les théories marxistes de la réification, de l'idéologie, de l'actualisation du capital (Dernier chapitre)...

    Guy Debord crée, avec d'autres, L'internationale Situationniste. Qu'est-ce que le situationnisme ? Pour donner un exemple pratique, nous allons donner un exemple d'une des actions que mène un "sittu". Dans les années 60, Guy Debord rapporte le récit de ce genre d'individu. Son but est de renverser une situation par sa subversion pratique et collective. Renverser une situation, dans sa dimension pratique et surtout collective, c'est permettre la compréhension de son organisation. Ainsi, les sittus chamboulent les horaires du tableau d'affichage des arrivées et des départs de trains, ou se font passer pour prêtres et font la messe en lisant le Crépuscule des idoles, annonçant la mort de Dieu... Pour donner un autre exemple, moins humoristique, qui a toujours trait à la subversion, qui concerne le cinéma et l'œuvre cinématographique. Debord propose de dépasser le cinéma idéologique, de la production, le cinéma d'industrie, en détournant les images de ses films pour faire un film meilleur, un film de critique (In girum imus nocte et consumimur igni est une œuvre cinématographique où Debord a détourné des images de films pour les mettre en relation quasi métaphorique avec son texte, sa critique). Dans Critique de la séparation, il fait de même. Guy Debord ne fait pas de cinéma en employant des acteurs, un scénario classique. Il détourne des images de films, parfois des choses qu'il a filmées ou fait filmer.

    Comment sur-passer le cinéma ? En détruisant son essence, la photographie, en manquant de respect à la pellicule et aux normes de production et de réalisation : je vous recommande le film suivant, réalisé par Isidore Isou, traitant de la critique letriste du cinéma. Guy Debord ajoutera que le cinéma est le principal véhicule artistique de l'idéologie du spectacle.



    Plus généralement, la pensée de Guy Debord est une pensée du détournement et demande d'entreprendre le détournement dans nos formes d'expression artistique et intellectuelle. VOIR : LA DIALECTIQUE PEUT-ELLE CASSER DES BRIQUES ?
    C'est à la fois à plier de rire et ça illustre parfaitement cette entreprise conceptuelle, artistique, critique, intellectuelle.

    Guy Debord fait donc une critique de l'image spectaculaire, de la marchandise, notamment culturelle, artistique. Il demeure profondément marxiste mais perd confiance à la fin de sa vie en la théorie du mouvement réel chez Marx, en témoignent les conclusions de La société du spectacle à propos de l'idéologie matérialisée, de la production d'une univocité de l'être, où le sujet souffre d'une pathologie sociale, une schizophrénie (pas au sens clinique, rassurez-vous) : rapportez-vous aux thèses 200 à 217 notamment, à propos de la schizophrénie, 217.

    Rapportez vous à la thèse 207 où Debord d'une technique d'écriture subversive : le remplacement du sujet par le prédicat. Cette technique ne s'emploie pas n'importe comment, elle a ses moments adéquats, comme ses moments inadéquats. Un exemple : Proudhon écrivait Philosophie de la misère, quand Marx, son plus grand critique, lui rétorquait brillamment l'un de ses chef d'œuvres, Misère de la philosophie. Debord parle de style insurrectionnel. Il ne suffit pas que la pensée cherche sa réalisation, il faut que la réalité recherche la pensée, pouvons-nous lire dans De la misère en milieu étudiant, écrit en 68 par des Sittu qui entrèrent par effraction dans les locaux de l'UNEF durant les manifestations pour imprimer leur explosif pamphlet de critique du mouvement étudiant, de sa critique et de sa condition. Je vous conseille sa lecture, c'est toujours enrichissant et plein de vérité ; même si la condition étudiante a changé depuis, les carences de la conscience de cette condition restent les mêmes dans le milieu universitaire. A Nanterre, là où je suis, les enragés et le totos ne font preuve que d'un snobisme périmé...

    Voici le texte : De la misère en milieu étudiant

    Un extrait : Considérée en elle-même, la "Jeunesse" est un mythe publicitaire déjà profondément lié au mode de production capitaliste, comme expression de son dynamisme. Cette illusoire primauté de la jeunesse est devenue possible avec le redémarrage de l'économie, après la Deuxième Guerre mondiale, par suite de l'entrée en masse sur le marché de toute une catégorie de consommateurs plus malléables, un rôle qui assure un brevet d'intégration à la société du spectacle. Mais l'explication dominante du monde se trouve de nouveau en contradiction avec la réalité socio-économique (car en retard sur elle) et c'est justement la jeunesse qui, la première, affirme une irrésistible fureur de vivre et s'insurge spontanément contre l'ennui quotidien et le temps mort que le vieux monde continue à secréter à travers ses différentes modernisations. La fraction révoltée de la jeunesse exprime le pur refus sans la conscience d'une perspective de dépassement, son refus nihiliste. Cette perspective se cherche et se constitue partout dans le monde. Il lui faut atteindre la cohérence de la critique théorique et l'organisation pratique de cette cohérence.
    Mais l'économie autonome se sépare à jamais du besoin profond dans la mesure même où elle sort de l'inconscient social qui dépendait d'elle sans le savoir » ; « Au moment où la société découvre qu'elle dépend de l'économie, l'économie, en fait, dépend d'elle. Cette puissance souterraine, qui a grandi jusqu'à paraître souverainement, a aussi perdu sa puissance. Là où était le "ça" économique doit venir le "je". Thèse 52

    La théorie du spectacle de Debord est donc une description de l'étape ultérieure du développement de l’abstraction réelle, ou de la forme-marchandise. Elle est dans la continuité de celle de Marx, elle s'adapte à l'évolution du capital, du mode de production lui-même. C'est une analyse principalement économique et politique.

    L'économie marchande se présente comme le successeur de la nature et la bourgeoisie comme son gestionnaire. Le fait que le vrai fondement de l'histoire soit l'économie, c'est-à-dire un produit de l'homme, doit demeurer dans l'inconscient ; et donc la possibilité d'une histoire consciente et vécue par tous doit rester dans l'ombre. C'est dans ce sens que Debord interprète la célèbre parole de Marx dans Misère de la philosophie, selon laquelle la bourgeoisie, après avoir pris le pouvoir, pense qu' "il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus" (La société du spectacle, thèse 143).
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    Re: La pensée de Guy Debord

    Message  Invité le Dim 29 Jan 2012 - 21:11

    J'ai plusieurs questions à vous poser.
    Comment expliquez-vous l'engouement pour La société du spectacle de Debord ? Même aujourd'hui il continue d'être une référence pour les intellectuels sur les plateaux de télévision. En regardant attentivement l'on se rend finalement compte que ce sont toujours les mêmes citations, formules (issues de cet ouvrage) qui sont répétées sans cesse par ces derniers. Du coup, on peut se poser la question de savoir si il n'est pas question ici de "prêt-à-penser" (avec des tournures élégantes, certes). C'est-à-dire que les reproches adressés aux médias, à la "société de consommation", etc., sont aujourd'hui plus que convenus. Que peut-on retenir de Debord aujourd'hui (je parle d'un point de vue cognitif) sachant qu'à la même époque une pléthore d'auteurs développaient déjà les mêmes thèmes (avec les mêmes idées) ? Par exemple, on a parfaitement retenu, actuellement, que l'on interprète le "monde" à travers des représentations.
    Honnêtement, je l'admets non sans honte, je n'ai jamais rien compris au concept de spectacle. Que signifie-t-il, concrètement ?
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    NOU-JE

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    Re: La pensée de Guy Debord

    Message  NOU-JE le Dim 29 Jan 2012 - 22:16

    Vous faites bien de me poser une question, parce que j'ai fait une maigre description plus haut, qu'il serait bon de développer ainsi.

    Je pense qu'il y a deux raisons, par rapport à ce que vous me demandez. Pourquoi cette réception apparemment si tardive et si grotesque ?

    D'abord, première raison, qui tient à la création même de l'œuvre.
    La seconde tient à sa réception.
    J'en viendrai à la question du concept de Spectacle à la fin de ma réponse.

    L'œuvre se présente comme un ensemble de thèses, organisées, selon des chapitres eux-mêmes organisés. La première thèse n'est pas la première pour rien, de même pour le premier chapitre. Ce sont des thèses très élaborées, très complexes, qui ne livrent pas toutes leurs sources, toutes leurs informations, sous entendues, présupposées. Il peut s'agir d’événements historiques, d'idées passées (Révolution, théorie révolutionnaire et devenir de la révolution, devenir de la théorie révolutionnaire), de critique unitaire du capitalisme, qui ne sont pas mentionnées à la manière des citations bibliographiques que l'on pourra trouver chez les universitaires... Nietzsche voulait que son lecteur face preuve d'un effort individuel particulier, il ne voulait pas rendre compréhensible ses thèses aphoristiques : le lecteur, chez Nietzsche, comme chez Debord, doit faire preuve de "probité intellectuelle". Nietzsche pour la volonté de puissance. Debord pour sa "subjectivité radicale". La subjectivité radicale, terme situationniste, est cette subjectivité qui ne sent et com-prend le monde extérieur, de la ville, de l'organisation marchande, spectaculaire, médiatique, qu'en tant qu'organisation marchande, spectaculaire... et rien d'autre. Tous les phénomènes particuliers de la vie quotidienne sont dialectiquement rapportés à la totalité, l'organisation spectaculaire, au Tout dont ils dépendent, duquel ils sont partiellement l'expression. C'est la pensée dialectique marxiste, qui exige que les ouvriers deviennent dialecticiens, selon les mots de Debord.

    Je dis donc que cela dépend des thèses elles-mêmes, riches de sens, dont on n'a pas fini de trouver d'où elles peuvent provenir. Debord fait référence à des pensées qu'ils ne cite pas toujours : qu'il les adopte ou les critique. S'il les adopte, il tend le plus souvent à citer (Novalis, Hegel, Marx, Lukács...) ; sinon, il se réapproprie, détourne au profit de son argumentation, montre l'idéologie... Je dis donc que cet engouement dont vous parlez vient de cette complexité, il est à retardement, comme beaucoup d'autres réceptions d'œuvres majeures.

    Aussi du fait qu'il présente des conclusions vis-à-vis du développement capitaliste de son époque qui sont toujours valables aujourd'hui, tant pour les marxistes que pour les non-marxistes, certes pour ces derniers, pas tous, il reste actuellement exploitable pour la théorie critique... La différence entre "spectaculaire concentré" (URSS) et "spectaculaire diffus" (Occident) n'est certes pas reprise dans les termes, mais énormément dans les idées. Deleuze reprend lui aussi les conclusions de la Société du spectacle pour L'anti-Oedipe et sa critique de la valeur d'échange.

    Deuxième facteur, après la création de l'œuvre, sa réception : il ne fit pas l'objet de grandes admirations, ni même jusqu'à sa mort. Il écrit même à la fin de sa vie un livre à propos de cette mauvaise réputation... Il meurt de polynévrite alcoolique... C'est dire le passé avec l'alcool et les stupéfiants de l'internationale situationniste qui au regard de la gente bourgeoise-gaullienne ne devait en effet pas faire l'objet d'éloges à propos de la vertu. Mais vis-à-vis de la production intellectuelle, colossale, de Debord et son mouvement d'avant-garde, cette histoire n'est qu'un ersatz qualitatif, rien de plus. Mauvaise réputation, manque d'attention quant à la forme même du livre La société du spectacle qui au regard d'une analyse qui n'est pas, d'un point de vue marxiste, avertie, se contentera de dire : "Mais qu'est-ce que c'est que ce livre fait à la va-vite avec des thèses empilées les unes sur les autres ? Et ce mec qui ne cite pas ses sources ! Et qui bois, et qui fume ! Et qui prône l'érotisation de toute la personne dans ses théories libertaires !"... Il a aussi beaucoup été dénoncé pour son écriture.

    Trop subversif, il ne développe pas, il a une phraséologie qui lui permettait de faire des pirouettes.

    Lorsque je parle de personnes qui font apparemment l'éloge de Debord, du moins lui donnent du crédit, soit en le citant littéralement comme vous en donnez l'exemple, soit en écrivant selon la même phraséologie situationniste, mais qui en fait en deviennent, par leur mauvaise interprétation, les "policiers" comme aurait dit Debord : Nos premiers ennemis, écrit-il, sont les tenants de la fausse critique.

    Du point de vue de l'université, la production de Guy Debord est on ne peut plus marginale ; mais vous avez raison, moins depuis quelques années. Quoique...

    En regardant attentivement l'on se rend finalement compte que ce sont toujours les mêmes citations, formules (issues de cet ouvrage) qui sont répétées sans cesse par ces derniers. Du coup, on peut se poser la question de savoir si il n'est pas question ici de "prêt-à-penser" (avec des tournures élégantes, certes).
    Rappelez-vous de ce que j'ai dit à propos de la probité intellectuelle. Le fait est, et c'est un vrai problème, que les gens qui lisent Debord, n'en sont que très rarement de bons lecteurs, ou exégètes. Je ne suis pas un grand lecteur, ni exégète de Debord. Mais je vois toute la richesse qu'il peut y avoir ne serait-ce que dans les premières thèses. Je sais aussi ce que c'est qu'un pro-situationniste qui a compris l'œuvre de Guy Debord.

    Or, si on a compris son œuvre, et que l'on veut aller dans sa continuité, on ne cite rien "en bloc". D'abord, l'IS et Guy Debord lui-même demandent à ce qu'après leur mort, ils soient dépassés, justement parce que l'état de la société ne sera plus le même ou que leur œuvre elle-même fait l'objet de quelques obscurités, et eux-mêmes le reconnaissent : parfois ils justifient avoir laissé volontairement une zone d'ombre, parfois non. Debord ne veut pas être compris par n'importe qui. Cela il faut bien l'avoir en tête. Et dans ma réponse, je sais pertinemment et je dois me l'avouer, qu'il réussit encore son tour...

    Guy Debord ne voulait pas se présenter en prêt-à-penser.

    Il voulait être l'amorce d'une critique, celle de la société spectaculaire, en tant que spectaculaire. Notre société. Il veut être l'amorce d'une histoire du spectacle et de sa critique. Ce sont des gens comme Deleuze, Castoriadis, Vaneigem, Semprun, Anselm Jappe et toute la critique allemande de la valeur, qui sont les parfaits héritiers de l'œuvre de Guy Debord, Jappe ayant lui-même consacré un ouvrage qui en fait à la fois la critique, et l'éloge, pas béat, pas fayot, mais en tant qu'il souligne son importance dans l'histoire de la pensée de la critique du capitalisme. Socialisme et Barbarie ne dépassera jamais l'IS dans cette critique. Socialisme et Barbarie ont pris une autre direction : celle de la démocratie, de la politique des partis démocratiques, d'une démocratie qui selon leur mot "se fait, doit se construire par la responsabilité des citoyens qui doivent se l'approprier". L'IS ne tient jamais ce genre de discours. On a souvent tort de trop les rapprocher, et Guy Debord ne reste pas seulement 6 mois à Socialisme et Barbarie pour rien. Claude Lefort le suppliera de ne pas présenter sa démission au club de bon gauchistes. Guy Debord se bat contre les syndicats eux-mêmes, ils considèrent que sa critique a dépassé celle de l'internationale syndicale.

    Le concept de Spectacle a quant à lui fait l'objet de beaucoup d'attaques. Il serait trop abstrait, trop sombre par endroit, il comprendrait trop d'éléments. Je pense que là encore, il s'agit de mauvaise interprétation.

    Le concept de Spectacle, tel que Debord l'élabore, veut lui-même être dépassé, ré-élaboré, éclairci. Il y a des tentatives, chez Vaneigem, Jalpe.

    Pour bien le saisir, il faut d'abord avoir en tête d'où il vient : de Marx, évidemment... C'est l'ensemble de l'appareil de propagande du pouvoir. Ce pouvoir, c'est celui de l'économie autonomisée, qui est l'idéologie matérialisée. Le fonctionnement même de l'économie actuelle est cette matérialisation effective de l'idéologie. Nul besoin de faire de la propagande idéologique pour défendre les bienfaits de la société capitaliste. Avant oui. Le cinéma, historiquement permet une propagande américaine. Mais il faut savoir que parallèlement à cela, il y a un Capital qui ne cesse de s'accumuler et de s'actualiser dans le monde entier. Qui se mondialise. La production n'a plus besoin d'être soutenue par une idéologie qui viendrait de l’extérieur (comme le fascisme, les cultes de la personnalité) ; parce que la production en est elle-même arrivée à un stade de sa formation qui ne le nécessite plus, elle est autonome. Quant à l'individu, pendant ce temps, Debord nous dit qu'il s'est éloigné, qu'il s'est perdu dans l'éloignement de sa conscience historique, qu'il manque de dehors pour le critiquer ; puisqu'en effet il ne connaît que cela, n'a pas l’expérience d'une révolution, de quelque chose qui lui permettrait de se sortir la tête de l'eau disons, de voir du paysage, de prendre du recul, de devenir en somme dialecticien, soit réunir la multiplicité dans une unité qui seront toutes les deux bien saisies.

    - Autonomie de la société
    - Éloignement de l'individu
    - La société est administrée

    Mais Marx parle d'appareil de propagande à son époque à propos du Spectacle. Et je viens de dire que le Capital n'avait plus besoin de propagande, d'idéologie, justement parce qu'à notre époque, la production et l'économie sont autonomes, ne le nécessitent plus, ne demandent plus l'appui d'une main de fer bureaucratique, totalitaire (URSS - CHINE).

    Alors qu'est-ce que le spectacle si ce n'est plus un appareil de propagande ?

    Le Spectacle, c'est le règne des images, pas en tant qu'accumulation simple, mais en tant qu'elles médiatisent (sont l'intermédiaire de) les rapports entre les personnes. Nous sommes éloignés de la réalité, de nous-mêmes, et de l'autre. J'ai donné plus haut une raison historique. Elle englobe celle-ci, à propos de l'image : l'image est une production historique, ainsi que leur accumulation. Le style vestimentaire par exemple correspond à un moment de l'accumulation et à une image dirons-nous. Nous sommes perdus dans l'accumulation historique de ces images, historique parce qu'elle s'est faite dans l'histoire ("La séparation fait elle-même partie de l'unité du monde" en tant qu'elle permet cette unité de la domination).

    Par exemple, on a parfaitement retenu, actuellement, que l'on interprète le "monde" à travers des représentations.
    Non, cela on le sait depuis bien plus longtemps, même si les "images" dont parle Debord sont des "représentations". L'image chez Guy Debord est celle de Baudrillard, sauf que la sienne est plus claire, mais comprend néanmoins les propos de Guy Debord de toute évidence.

    L'image est aussi à entendre au sens positif, comme l'a dit Lacan, en tant qu'elle prédomine, qu'elle domine le symbole, le complète dirons-nous. L'image chez Debord, en tant que concept, lui vient de Gunther Anders, essayiste politicien allemand, d'abord "l'image télévision" ; pas tant l'image DE la télévision ; mais une image marquée, déterminée, structurée, par le format télévisuel et cinématographique plus généralement. L'image cinématographique est le paroxysme de l'image psychique de toute façon, en tant qu'elle est photographique et que l'image photographique et cinématographique, d'autant plus parce qu'il y a illusion du mouvement, sont fondamentalement "psychiques", autrement qu'un texte.

    Qu'est-ce que l’effroi du public face à L'entrée du train en Gare de la Ciota, de ce public médusée, ébranlé dans son principe même de réalité, si ce n'est la conscience qui se trouve face à un phénomènes éminament familier ? La projection du mouvement sur un écran ? Cet effroi vient du fait que le phénomène cinématographique est à la fois familier et étranger à la conscience. Etranger parce qu'une image photographique qui donne l'illusion du mouvement, sur une surface plane, c'est du jamais vu dans la pratique, l'activité sensible pratique de la vie quotidienne. Familier : c'est parce qu'elle est familière qu'elle est éminemment étrangère. C'est l'image photographique, absolument psychique, plus qu'un texte, où la conscience, par un jeu d'ombre et de lumière, trouve du sens dans une image. L'image photographique est la réalité artistique, technique, technologique (donc pratique) de l'image psychique et visuelle.
    Pour ceux qui ne connaissent pas l'anecdote, je parle en effet de la première projection publique de cinéma. On peut voir un train arriver de face, face à la caméra. Pour ce public encore inhabitué au phénomène cinématographique, ce train va leur foncer dessus. Et effectivement, il y a eu un sporadique vent de panique quand le train s'est approché de plus en plus prés. Cela tient à la réception même de l'image cinématographique et nous voyons qu'elle effet elle peut avoir dans l'histoire de la pensée, lors même que cette image qui donne l'illusion du mouvement percute , (historiquement pour la première fois), la sensibilité d'une conscience non-spécialiste quant à ce nouvel Art qu'est le cinéma.

    L'image de Guy Debord est celle qui se caractérise par l'ère industrielle : la production en série d'images, la prédominance de la série.
    Il n'est pas bon de parler de "représentation" seulement, mais il faut aussi parler d'une "simulation".
    Quand par exemple, je me demande : "qu'elle image ai-je de moi même" ? Je me demande, comment est-ce que je me représente dans le fond. L'image, en tant que mot qui exprime une idée, est une métaphore ici, à comprendre par ce sens métaphorique. L'image est fixe, figée, régulière. Quant à nous, vis-à-vis du pouvoir, nous sommes fixes, figés, réguliers, policés (d'où le mot police d'ailleurs...). Fondamentalement, une image fonctionne comme celle de l'exemple que je viens de donner, à propos de la police. Un citoyen, un bon citoyen est celui sur qui la police ne justifie pas la nécessité juridique, constitutionnelle, républicaine, de revenir frotter un coup (comme on polit une pierre).

    L'image vient défendre les intérêts de la domination, même s'ils ne sont pas le produit d'une idéologie, telle l'image de Staline en 60m par 100m sur la façade du kremlin. Ce n'est plus cette idéologie (même si je caricature un peu là...). Maintenant, nous nous sommes chargés de la surveillance comme dirait Foucault et ce fait même a sa raison dans son époque, dans l'histoire.

    En l'occurrence, pourquoi est-ce que je parle de Foucault ? Pour moi, avec Deleuze, ils ont à peu près tous la même idée, ainsi qu'avec Nietzsche du reste, qui les concerne tous les trois... L'idée de Nietzsche, c'est que nous nous sommes chargé du fardeau, nous portons le cadavre de Dieu en tant que nous nous interdisons à nous-mêmes ce que nous croyions être interdit pas Dieu... Chez Foucault, c'est encore l'idée de se charger de quelque chose, de se charger de la surveillance. Chez Deleuze, c'est le désir lui-même qui est fondamentalement répressif. Chez ces trois, c'est l'idée que c'est le sujet qui se charge de sa propre servilité (reproduction des rapports sociaux de domination, justification grossière du système marchand, vote FN... ) à partir des droits mêmes qu'on lui a "accordé" avec les droits de l'homme et du travailleur...

    Le spectacle, c'est le monde renversé, non dans notre conscience, mais renversé dans la réalité, il est lui-même l'expression d'un monde renversé. Ce renversement réel est historique. Il est un abus social de la vision. "Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux".

    "La réalité surgit dans le spectacle et le spectacle est réel."

    "Partout où il y a représentation indépendante, le spectacle se reconstitue."

    "Il est la reconstruction matérielle de l'illusion religieuse." ==> fétichisme de la marchandise - omniprésence de cette dernière ne sont que les effets de cette reconstruction matérielle.
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    Re: La pensée de Guy Debord

    Message  Vangelis le Mar 29 Nov 2016 - 15:33

    [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] a écrit:
    Le Spectacle, c'est le règne des images, pas en tant qu'accumulation simple, mais en tant qu'elles médiatisent (sont l'intermédiaire de) les rapports entre les personnes.

    Cf. Thèse n° 4 du premier chapitre :

    Guy Debord a écrit:Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.

    Le film, ici :

      La date/heure actuelle est Sam 19 Aoû 2017 - 1:56