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    L'angoisse

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    benfifi

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    L'angoisse

    Message  benfifi le Mar 24 Jan 2012 - 21:46

    Bonjour,
    Qu'est-ce qui fait naître l'angoisse ?
    Merci.
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    Euterpe

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    Re: L'angoisse

    Message  Euterpe le Jeu 26 Jan 2012 - 22:56

    Pour vous donner un cadre à partir duquel envisager la question, on peut rapporter l'angoisse à l'inquiétude. On sait toujours pourquoi on est inquiet : l'inquiétude a un objet, est toujours rapportée à un objet (ma fille est malade : je suis inquiet ; ma fille guérit : je ne suis plus inquiet). On ne sait jamais pourquoi on est angoissé : l'angoisse ne peut être rapportée à aucun objet (je me promène, tranquillement, sur les quais d'une ville et, au détour d'une rue, sans savoir pourquoi, l'angoisse m'étreint). L'angoisse est métaphysique : dire qu'on est angoissé, c'est dire que l'angoisse est ce qui détermine essentiellement ce qu'on est. C'est un mal être ; être, c'est être mal. En ce sens, on n'est pas inquiet. L'inquiétude consiste à penser à quelque chose ou à quelqu'un avec lequel on entretient un rapport, vital ou pas, qui peut donner une pensée fondamentalement triste, mais qui tient à l'importance ou à la valeur de ce à quoi on est rapporté. L'inquiétude nous vient du dehors ou de l'autre, parce que c'est à l'autre qu'on pense. L'angoisse nous vient du dedans : c'est cet autre qui est en nous, et qui, dès lors qu'il s'est présenté à nous, ne nous quittera plus jamais.

    L'inquiétude, on le voit, est rationnelle, et on trouve aisément bien des parades, bien des manières de s'en accommoder, quand on a une tendance prononcée à l'inquiétude. L'angoisse vous rive à l'aliénation, à la folie, à la création. On peut vivre avec un inquiet, c'est autrement plus compliqué de se taper un angoissé.

    Évidemment, je n'ai pas répondu à votre question. Je ne sais pas si on peut. D'autres peut-être pourront vous proposer des points de vue plus éclairants.
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    benfifi

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    Re: L'anngoisse

    Message  benfifi le Ven 27 Jan 2012 - 2:33

    Euterpe a écrit:L'angoisse vous rive à l'aliénation, à la folie, à la création.
    Je vous suis concernant les deux premiers éléments. Je bloque sur le dernier.
    Pouvez-vous expliciter, s'il vous plaît ?
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    Euterpe

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    Re: L'angoisse

    Message  Euterpe le Ven 27 Jan 2012 - 2:56

    Bonsoir,

    la création est souvent et prioritairement considérée comme une activité extra-ordinaire, a-normale, etc. Même sans devenir des artistes géniaux (et après tout, en quoi cela serait-il nécessaire ?), on constate que les natures angoissées (qui, sans être rares, ne sont pas si fréquentes qu'il y paraît), sont plus enclines que les autres à l'activité artistique (au sens le plus large : littérature, peinture, musique, etc.). Ce qui est passionnant dans la création artistique, c'est qu'elle donne l'être à ce qui n'existe pas. Créer, c'est faire être ce qui, sinon, n'existerait pas. Comme si la création d'une œuvre était aussi la (re)création de soi-même ou la figuration de cet autre qui habite l'angoissé, et même la figuration de l'angoisse, cet autre-que-soi qui habite certaines personnes au point de se substituer à elles. Or c'est le propre de l'aliénation : la dépossession de soi. Être aliéné, c'est ne plus s'appartenir soi-même, mais appartenir à quelqu'un ou à quelque chose d'autre (cf. l'alien, du reste).

    On peut s'intéresser à la création, d'une part comme à l'instauration d'un dialogue avec cet autre qu'on a réussi à figurer, qu'il fallait coûte que coûte figurer, pour le voir, pour se le représenter, peut-être même pour commencer à le contrôler, et ainsi espérer ré-habiter en soi-même, se ré-habituer à soi-même (exorciser son mal, se "rapatrier", sortir d'un exil intérieur et d'autant plus destructeur qu'il n'est pas choisi)) ; d'autre part comme à ce qui permet de convertir sa folie (l'angoisse) en création.

    L'angoissé est plus réceptif que les autres. Son "absence" apparente, au milieu des autres, n'est qu'apparente. Il est plus émotif et plus sensible. Plus profond. Plus difficile à comprendre. Il faut donc employer les grands moyens, pour ainsi dire, s'il veut espérer se comprendre lui-même, et devenir accessible aux autres. Prenons l'exemple de Van Gogh. Faisons disparaître ses œuvres. Que nous reste-t-il pour le comprendre ? Rien. Pourquoi ? Parce qu'il ne reste rien de la "langue" qu'il a dû inventer pour être au monde.

    Liber

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    Re: L'angoisse

    Message  Liber le Ven 27 Jan 2012 - 12:55

    Euterpe a écrit:Même sans devenir des artistes géniaux (et après tout, en quoi cela serait-il nécessaire ?), on constate que les natures angoissées (qui, sans être rares, ne sont pas si fréquentes qu'il y paraît), sont plus enclines que les autres à l'activité artistique (au sens le plus large : littérature, peinture, musique, etc.).
    L'œuvre d'art serait donc pour vous prioritairement l'expression d'émotions contraignantes (y compris l'angoisse métaphysique, l'angoisse d'être) dans un but de libération. Parlant de moi-même, je place l'ennui comme la motivation première de la création artistique. L'ennui finit par créer l'angoisse, la création artistique est alors un excellent moyen de la dissiper en inventant un autre monde plus émouvant que le monde réel, plus vibrant, plus chaud.

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    Re: L'angoisse

    Message  Silentio le Ven 27 Jan 2012 - 14:06

    L'angoisse et l'ennui sont liés, en effet, parce que dans l'ennui je suis confronté à la pure présence (silencieuse) du monde et à moi-même, j'éprouve le temps, la vacuité des choses et de moi-même, la contradiction ou distance entre le monde et moi, etc. L'art, au contraire, est un divertissement qui a l'avantage de permettre à l'individu, en tant qu'acteur, de ne pas subir le monde, mais de le remodeler et de l'acter de sa propre signature, de sorte que l'objet ou œuvre coïncide avec le sujet créateur, ce qui permet, par l'artifice, une unité ou harmonie.

    Pour compléter Euterpe, l'angoisse peut engendrer l'inquiétude parce que dans cet état il n'y a pas de confiance et d'harmonie, et les autres (la société) sont en trop. Ils peuvent nous éloigner de notre angoisse un temps, mais ils nous éloignent aussi de ce souci fondamental qui amène toujours à rester concentré sur soi-même. Ils sont donc à la fois un remède temporaire (j'oublie ou je mets de côté mon angoisse un temps, même si elle reste là, en profondeur) et un problème de plus recouvrant le problème primordial qui nous anime et qui est en nous. Dans ce dernier cas, les autres sont une source de danger, ils empiètent sur nous et nous empêchent de nous consacrer à nous-même, ce qui ajoute un mal moral à l'angoisse et rend l'extérieur hostile.

    Liber

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    Re: L'angoisse

    Message  Liber le Ven 27 Jan 2012 - 15:29

    Silentio a écrit:L'art, au contraire, est un divertissement qui a l'avantage de permettre à l'individu, en tant qu'acteur, de ne pas subir le monde, mais de le remodeler et de l'acter de sa propre signature, de sorte que l'objet ou œuvre coïncide avec le sujet créateur, ce qui permet, par l'artifice, une unité ou harmonie.
    Oui, mais alors je dirais plus simplement : de faire fi de la rigueur de la nature, de sa naïveté aussi. Schopenhauer nous dit qu'elle fait tout clairement, sans se cacher. Or, l'art introduit la ruse ("l'enfance de l'art", disait Nietzsche, il me semble) dans la nature. Il suffit de regarder combien nous apprécions les aurores boréales, les dessins que l'eau fait sur les roches au cours des millénaires, spectaculaires par leur étrangeté et leur diversité, pour comprendre ce besoin que nous avons de briser le continuum à l'œuvre dans la nature. Et en nous-mêmes aussi, par exemple, qui voudrait lire comme roman le récit d'une histoire banale, où tout est prévu d'avance ? Raison pour laquelle la moralité a si peu d'intérêt en art, car la civilisation bien réglée tend à ressembler à la rigoureuse nature.
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    benfifi

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    Re: L'angoisse

    Message  benfifi le Sam 28 Jan 2012 - 20:27

    Merci pour les éclairages.

    Cependant, il me semble que, du fait de son caractère inhibant, quand l'empire de l'angoisse est supérieur à la force de création, il n'y a pas création.

    Maintenant, j'aimerais aborder le sujet sous son angle comportemental. Et exposer ma dernière lubie.
    Pourquoi ne pas envisager l'angoisse comme une réponse. Celle que l'individu adopte dans certains cas critiques. Vu de l'extérieur, il ne se passe rien. Le temps passe. Et justement, comme rien n'est éternel, le danger lui-même finit par s'éloigner. Il est temps de sortir de l'angoisse. J'établirais une analogie avec la stratégie animale qui consiste à faire le mort. J'imagine aisément que devant un prédateur potentiellement mortel, faire le mort, me remplirait d'angoisse. Évidemment cette situation extrême n'est pas comparable avec les difficultés, parfois quotidiennes, qui peuvent nous angoisser. Sauf à considérer certains facteurs aggravants de la vie comme la solitude ou la violence.
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    Re: L'angoisse

    Message  Euterpe le Dim 29 Jan 2012 - 1:11

    Liber a écrit:L'œuvre d'art serait donc pour vous prioritairement l'expression d'émotions contraignantes (y compris l'angoisse métaphysique, l'angoisse d'être) dans un but de libération.
    En ce genre de choses, les différences d'un individu à l'autre sont trop importantes pour se contenter de certaines observations même récurrentes. D'abord, si l'angoisse incline plus vers la création, rien ne permet de dire que la majorité des angoissés s'orientent vers l'activité artistique (cf. le vieux débat sur la folie et le génie). Ensuite, l'inhibition opère principalement au niveau du langage, or même un inhibé a besoin de s'exprimer, il le fait par des moyens dissimulés, discrets, par toutes les voies qu'il juge propres à le protéger des autres. Les activités artistiques supposent de la solitude, du silence, de la concentration, etc. Elles sont donc favorables. Enfin, je suis toujours sceptique avec la thèse de l'exutoire libérateur. Si elle était absolument vraie, une fois libéré, un artiste renoncerait à son activité artistique. Ce n'est presque jamais le cas. L'art procure un plaisir et des "satisfactions" dont le prix implique de ne pas y renoncer. Surtout, on ne sort pas de l'angoisse. On la surmonte, on apprend à vivre avec. C'est tout ce qu'on peut espérer. L'inquiétude disparaît avec son objet ; l'angoisse étant sans objet, elle est condamnée à s'en inventer (paranoïa, création, dandysme, etc.). Après tout, les angoissés se complaisent aussi dans leur mal-être : ils s'en nourrissent, ça les fait être.

    benfifi a écrit:Pourquoi ne pas envisager l'angoisse comme une réponse. Celle que l'individu adopte dans certains cas critiques. Vu de l'extérieur, il ne se passe rien. Le temps passe. Et justement, comme rien n'est éternel, le danger lui-même finit par s'éloigner. Il est temps de sortir de l'angoisse.
    C'est impossible. L'angoisse ne se commande pas. Elle vous étreint sans vous avertir. Cette stratégie suppose autre chose, et d'abord un calcul qu'on ne trouve pas chez l'angoissé, qui peut tomber dans certaines perversions, mais qui, quand il est calculateur, montre que son calcul est symptomatique de son angoisse.

    benfifi a écrit:J'établirais une analogie avec la stratégie animale qui consiste à faire le mort. J'imagine aisément que devant un prédateur potentiellement mortel, faire le mort, me remplirait d'angoisse. Évidemment cette situation extrême n'est pas comparable avec les difficultés, parfois quotidiennes, qui peuvent nous angoisser. Sauf à considérer certains facteurs aggravants de la vie comme la solitude ou la violence.
    L'hypothèse que vous faites suppose une maîtrise. Je peux, face à un danger de mort, éprouver une "angoisse" en simulant la mort. Mais je simule la mort, ce qui suppose de couper ma respiration par exemple, etc., de maîtriser mon affect et de conserver les idées claires. Je ne suis donc pas angoissé : j'ai peur, d'une peur intense. Mais l'intensité de la peur n'en fait pas une angoisse. Tout ce qui nous angoisse ne doit pas faire illusion. Encore une fois, l'angoisse n'a pas d'objet. Si un objet provoque mon angoisse, ce n'est pas comme cause, mais comme occasion, ou déclencheur, comme quelque chose que je ne comprends pas, dont la présence est si impérieuse, que le danger n'est pas de l'ordre du danger immédiat, localisé, clair. Je peux échapper à un prédateur et être marqué quelque temps, mais je continue à vivre normalement. L'angoisse consiste ipso facto en une inaptitude à vivre au point que vivre est problématique, au point qu'il faut tout reconsidérer dans le rapport aux autres, à soi-même, à son espace de vie, etc. Les manies, par leur persistance, montrent qu'elles sont vitales. Elles témoignent bien d'une stratégie à l'œuvre, mais elles témoignent tout autant de la présence constante du "danger" qui les justifie.


    Dernière édition par Euterpe le Dim 9 Fév 2014 - 18:11, édité 1 fois
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    Ronin

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    Re: L'angoisse

    Message  Ronin le Dim 29 Jan 2012 - 8:05

    benfifi a écrit:Merci pour les éclairages.

    Cependant, il me semble que, du fait de son caractère inhibant, quand l'empire de l'angoisse est supérieur à la force de création, il n'y a pas création.

    Maintenant, j'aimerais aborder le sujet sous son angle comportemental. Et exposer ma dernière lubie.
    Pourquoi ne pas envisager l'angoisse comme une réponse. Celle que l'individu adopte dans certains cas critiques. Vu de l'extérieur, il ne se passe rien. Le temps passe. Et justement, comme rien n'est éternel, le danger lui-même finit par s'éloigner. Il est temps de sortir de l'angoisse. J'établirais une analogie avec la stratégie animale qui consiste à faire le mort. J'imagine aisément que devant un prédateur potentiellement mortel, faire le mort, me remplirait d'angoisse. Évidemment cette situation extrême n'est pas comparable avec les difficultés, parfois quotidiennes, qui peuvent nous angoisser. Sauf à considérer certains facteurs aggravants de la vie comme la solitude ou la violence.
    Ce que vous appelez "la force de création" est un "système de penser" que je qualifierai de "positif". Positif parce que "ouvert" au temps qui doit ou devrait venir. L'angoisse est la conséquence d'un autre système de "penser", que je qualifie de négatif par opposition au précédent. Le stress est généré par la création en l'esprit de scénarios du pire. La pensée est suractivée par sa "volonté" (il s'agit en fait d'automatismes qui ont tendance à amplifier)  d'imaginer  ce qui risque de se produire. Un "terrain" rendu sensible par une "aventure", ou une suite d'expériences ressenties comme "négatives" sera enclin à produire davantage les schémas de pensée de nature à générer ce stress.

    Lorsqu'un animal fait le mort devant le danger, ou pour atteindre une proie, il s'agit de comportements plus ou moins acquis. Si nous considérons qu'ils sont innés, nous les classerons dans la famille des réflexes "engrammés" (permettez-moi ce néologisme) dans les gènes. Cela n’exclut pas la  possibilité d'une intervention de la volonté à un moment donné ou un autre du phénomène. Votre question sur l'angoisse comme une réponse, n'est - pour moi - pas dénuée de sens. Ce ne serait pas l'individu et sa psychologie qui seraient le décideur de cette option, mais encore des automatismes qui ont (par définition)  leurs racines plongées dans les couches de l'inconscient. Je vois "l'intention" d'une réponse dans l’accélération de notre "calculateur cérébral" à imaginer, visionner, écrire, anticiper, scénariser, des futurs possibles entre tous. Parce que concevoir l'inéluctable est un acte qui, s'il n'apporte pas l'espoir d'une issue heureuse, fournit le repos de la résignation.
    Celle-ci est rarement atteinte dans nos esprits humains, mais très présente dans le monde animal.

    Voyez l’œil du buffle, qui l'instant d'avant se débattait défendant sa vie contre la meute de lions avec toute sa rage, puis se résigne lorsque le seul et unique scénario proposé par son "mental" lui indique que ce n'est plus la peine de résister.
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    Re: L'angoisse

    Message  benfifi le Dim 29 Jan 2012 - 18:58

    Faute de savoir, je ferai état de mon cas personnel
    Euterpe a écrit:L'angoisse ne se commande pas. Elle vous étreint sans vous avertir.
    Sur le coup, c'est vrai. Mais après coup, une fois la crise d'angoisse passée, il m'arrive de me dire que ça ne pouvait pas louper. En reprenant le fil de l'histoire, je finis par isoler l'évènement déclencheur, et le souvenir du risque ressenti : angoisse en vue. Un peu comme une réaction en deux temps : Le coup de vent, puis l'averse. Dans ce cas, si l'angoisse ne se commande pas, elle n'en est pas moins fortement prévisible.
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    Euterpe

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    Re: L'angoisse

    Message  Euterpe le Dim 29 Jan 2012 - 19:47

    Ronin a écrit:Le stress est généré par la création en l'esprit de scénarios du pire. La pensée est suractivée par sa "volonté" (il s'agit en fait d'automatismes qui ont tendance à amplifier) d'imaginer ce qui risque de se produire. Un "terrain" rendu sensible par une "aventure", ou une suite d'expériences ressenties comme "négatives" sera enclin à produire davantage les schémas de pensée de nature à générer ce stress.
    L'angoisse s'auto-alimente en effet, et la tendance au pire, au pessimisme, voire au catastrophisme, est souvent très prononcée. D'où l'importance des stratégies "maniaques", tout ce qui implique une ritualisation, la répétition d'un geste, d'un acte ou d'une activité permettant d'aplanir le quotidien, de limiter les risques liés à l'irruption du nouveau. Les habitudes sont vitales pour les angoissés : ils vivent en terrain connu, prévisible, mécanique.

    Mais le pessimisme est parfois si fort, et amplifie d'autant l'angoisse qu'on se retrouve avec des phénomènes intéressants comme la prémonition, le sentiment qu'un malheur va s'abattre sur un être proche. La prémonition est une activité mnésique "originale" : c'est la mémoire au futur, une stratégie de défense qui scénarise l'angoisse en la liant à un événement futur éventuel et d'autant plus redouté qu'il est craint, anticipé, donc déjà "présent". Face à cet inévitable malheur à venir, on se défend en le vivant d'avance, autrement dit en acceptant d'en subir les conséquences qui iraient avec s'il se produisait : le deuil, s'il s'agit d'un décès. De sorte que l'angoissé vit la perte intérieurement avant qu'elle ne se produise réellement. C'est typique d'une stratégie de défense. Et ça révèle comme l'instinct de survie d'un angoissé est d'autant plus prononcé qu'il est angoissé.

    benfifi a écrit:Mais après coup, une fois la crise d'angoisse passée, il m'arrive de me dire que ça ne pouvait pas louper. En reprenant le fil de l'histoire, je finis par isoler l'évènement déclencheur, et le souvenir du risque ressenti : angoisse en vue. Un peu comme une réaction en deux temps : Le coup de vent, puis l'averse. Dans ce cas, si l'angoisse ne se commande pas, elle n'en est pas moins fortement prévisible.
    Prévisible pour plusieurs raisons, dont la principale veut qu'à partir du moment où quelqu'un est tombé dans l'angoisse, il n'en sortira plus. Il y a des cycles, des crises, un processus à l'œuvre ; mais comme pour la cyclothymie, qui alterne dépression et excitation, l'angoisse alterne "panique" et "calme plat". Quand l'irruption du nouveau déchire le voile de l'habitude, quand un grain de sable vient gripper le mécanisme du quotidien qu'on a mis tant d'effort à élaborer, et qui reste fragile, on cède à la panique. Au fond, il faudrait comparer les événements, et voir s'ils ont des points en commun, quant à leur signification, etc. ; mais d'une manière générale, un événement est par définition du nouveau qui surgit, et comme il ne peut pas ne pas se faire qu'un événement se produise, l'angoisse est prévisible. Mais prévisible comme la mort : on sait qu'on va mourir ; quant à savoir à quel moment, c'est ce que nul ne saurait affirmer.
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    Re: L'angoisse

    Message  Ronin le Lun 30 Jan 2012 - 9:00

    Euterpe a écrit:Mais le pessimisme est parfois si fort, et amplifie d'autant l'angoisse qu'on se retrouve avec des phénomènes intéressants comme la prémonition, le sentiment qu'un malheur va s'abattre sur un être proche. La prémonition est une activité mnésique "originale" : c'est la mémoire au futur, une stratégie de défense qui scénarise l'angoisse en la liant à un événement futur éventuel et d'autant plus redouté qu'il est craint, anticipé, donc déjà "présent".
    Ce que vous dites là est fort intéressant, parler de "prémonition" nous ferait glisser sur un autre sujet et ce n'est point mon intention de pousser dans ce sens, mais je voudrais apporter une petite contribution sous forme de questionnement. Vous parlez de "mémoire du futur" là où je parlerais de "calculs", l'inconscient ne ferait-il pas plutôt des assemblages ou des "équations avec inconnues" afin de prévoir ou proposer un certain nombre d'hypothèses, de "possibles" éventualités auxquelles il conseillerait notre "machine" de se préparer ?

    Liber

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    Re: L'angoisse

    Message  Liber le Lun 30 Jan 2012 - 11:44

    Euterpe a écrit:D'abord, si l'angoisse incline plus vers la création, rien ne permet de dire que la majorité des angoissés s'orientent vers l'activité artistique (cf. le vieux débat sur la folie et le génie).
    En effet, l'art demande des efforts considérables, par eux-mêmes à la fois créateurs d'angoisse (la recherche de l'idéal par exemple), et libérateurs (par l'action elle-même, qui engendre la fatigue).

    Tennessee Williams a écrit:J'ai passé ma journée à peindre...
    J'ai achevé ce tableau en dix heures.
    Je ne me suis arrêté que pour manger,
    Et, je suis si fatigué que je tombe de sommeil !
    Non, il n'est rien au monde
    De plus épuisant que de peindre :
    Ce n'est pas seulement le corps qui se fatigue,
    ll semble que l'on se consume de l'intérieur !
    Comprenez-vous ce que je veux dire ? C'est.., comme si une part de l'être brûlait à l'intérieur...
    Mais, en achevant l'oeuvre,
    On sent que l'on a rempli une mission
    Et l'on a la sensation de faire partie de quelque chose..
    De quelque chose de grand et d'élevé...


    Ensuite, l'inhibition opère principalement au niveau du langage, or même un inhibé a besoin de s'exprimer, il le fait par des moyens dissimulés, discrets, par toutes les voies qu'il juge propres à le protéger des autres. Les activités artistiques supposent de la solitude, du silence, de la concentration, etc. Elles sont donc favorables.
    Il est certain que l'artiste cherche à se cacher. Je parlais plus haut de la ruse, de la dissimulation. Cela dit, j'en faisais non pas le résultat d'une peur des autres, mais la volonté délibérée de briser la rigueur de la vie.

    Enfin, je suis toujours sceptique avec la thèse de l'exutoire libérateur. Si elle était absolument vraie, une fois libéré, un artiste renoncerait à son activité artistique.
    Cela s'est déjà vu. En fait, rares sont les artistes qui recommencent deux fois la même œuvre. Pour être un artiste prolifique, il faut donc faire vivre beaucoup de sentiments en soi-même. Flaubert, par exemple, n'a écrit qu'un seul roman, Madame Bovary, tous les autres sont des imitations de celui-ci. Un artiste plus "inspiré" saura faire naître et vivre en lui-même quantité d'émotions, tel Shakespeare.
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    Euterpe

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    Re: L'angoisse

    Message  Euterpe le Lun 30 Jan 2012 - 20:04

    Ronin a écrit:Ce que vous dites là est fort intéressant, parler de "prémonition" nous ferait glisser sur un autre sujet et ce n'est point mon intention de pousser dans ce sens, mais je voudrais apporter une petite contribution sous forme de questionnement. Vous parlez de "mémoire du futur" là où je parlerais de "calculs", l'inconscient ne ferait-il pas plutôt des assemblages ou des "équations avec inconnues" afin de prévoir ou proposer un certain nombre d'hypothèses, de "possibles" éventualités auxquelles il conseillerait notre "machine" de se préparer ?
    Votre formulation correspond assez bien à ce que j'entends pas prémonition ou "mémoire au futur". La prémonition n'est pas une forme de certitude ; c'est une incertitude si angoissante que, pour "savoir" d'avance, on fait un calcul de probabilité, qui tombe souvent juste, non quant à l'exactitude des circonstances d'un événement redouté, mais quant à sa nature, sa vérité : la perte d'un être aimé par exemple. La prémonition, en ce sens, c'est "se préparer à", oui.

    Liber a écrit:
    Enfin, je suis toujours sceptique avec la thèse de l'exutoire libérateur. Si elle était absolument vraie, une fois libéré, un artiste renoncerait à son activité artistique.
    Cela s'est déjà vu. En fait, rares sont les artistes qui recommencent deux fois la même œuvre. Pour être un artiste prolifique, il faut donc faire vivre beaucoup de sentiments en soi-même. Flaubert, par exemple, n'a écrit qu'un seul roman, Madame Bovary, tous les autres sont des imitations de celui-ci. Un artiste plus "inspiré" saura faire naître et vivre en lui-même quantité d'émotions, tel Shakespeare.
    Je pensais à Rimbaud, pendant que j'écrivais cela, mais il n'est pas réductible à l'angoisse, quoiqu'elle soit importante chez lui. Pour la thèse "libératrice", je sous-entendais "libéré de l'angoisse". De toute façon l'angoisse est nourricière, vitale ; il s'agit d'en faire quelque chose qui contribue à l'intelligence de notre rapport au monde, en éclairant nos émotions et nos sentiments. Au fond, il faut une confiance immense à un artiste qui œuvre, son activité créatrice lui procure les conditions d'une vie idéale.


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    Re: L'angoisse

    Message  Desassocega le Sam 18 Fév 2012 - 13:21

    Pensez-vous que l'angoisse puisse se soigner ? Pensez-vous que l'angoisse fait ce qu'on appelle les fous ?
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    Ronin

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    Re: L'angoisse

    Message  Ronin le Sam 18 Fév 2012 - 14:25

    Aristippe de cyrène a écrit:Pensez-vous que l'angoisse puisse se soigner ? Pensez-vous que l'angoisse fait ce qu'on appelle les fous ?
    Je pense qu'il faut considérer plusieurs types d'angoisse. Plusieurs degrés d'intensité et de récurrence. A quel moment faut-il la voir comme une pathologie ? Voilà une question qui n'est pas évidente. Si nous pensons aux angoisses chroniques, il serait sans doute sensé de les rattacher à un terrain génétique, ou encore, à un traumatisme important.
    J'ai soigné des chevaux qui manifestaient des comportements nourris par ce qu'on appelait "un caractère angoissé" ; souvent les signes étaient repérables chez leurs géniteurs, et souvent encore, il n'y avait pas de signe lorsqu'ils étaient poulains, mais des événements choquants ont introduit les troubles de leurs comportements.
    Je pense que dans l'absolu, il y a toujours une possibilité d'atténuer ces troubles, bien que certains sujets montrent une résistance tenace aux traitements.
    Donc oui, je pencherais pour une réponse favorable à cette question, on peut soigner. Mais jusqu'à quel point peut-on en guérir ?
    La folie est un état difficile à définir, à partir de quel moment peut-on dire qu'un homme est fou ? Personnellement, j'ai tendance à penser que nous le sommes un peu tous :), et potentiellement, cet état est prêt à amplifier, progressivement ou brutalement. Que l'angoisse puisse rendre "fou", selon votre terme, me semble une évidence. Comme beaucoup d'autres de nos émotions, de nos passions, de nos caractères, etc.
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    Re: L'angoisse

    Message  Desassocega le Sam 18 Fév 2012 - 14:39

    J'ai du mal à me figurer le comportement d'un angoissé, étant donné que j'ai du mal à le différencier (dans le comportement j'entends) de l'anxieux, de l'agité, du paniqué, etc. Du coup, comment reconnaître un angoissé ? Est-ce que cela peut seulement se repérer ? Comment donc les soigner ? Par des médicaments ? J'ai du mal à y croire. Par une thérapie ? Je suis sceptique sur ce genre de choses.


    Concernant la folie, effectivement, la définir me semble difficile. De plus, on utilise aujourd'hui tellement ce mot qu'on ne sait plus ce qu'il signifie. Qui est réellement fou ? Et comment l'angoisse peut mener à la folie ? La névrose joue-t-elle un rôle ?


    Désolé de vous assaillir de questions ainsi, mais je les écris en même temps qu'elles traversent ma pensée.
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    Re: L'angoisse

    Message  Ronin le Sam 18 Fév 2012 - 14:58

    Aristippe de cyrène a écrit:J'ai du mal à me figurer le comportement d'un angoissé, étant donné que j'ai du mal à le différencier (dans le comportement j'entends) de l'anxieux, de l'agité, du paniqué, etc. Du coup, comment reconnaître un angoissé ? Est-ce que cela peut seulement se repérer ? Comment donc les soigner ? Par des médicaments ? J'ai du mal à y croire. Par une thérapie ? Je suis sceptique sur ce genre de choses.

    Concernant la folie, effectivement, la définir me semble difficile. De plus, on utilise aujourd'hui tellement ce mot qu'on ne sait plus ce qu'il signifie. Qui est réellement fou ? Et comment l'angoisse peut mener à la folie ? La névrose joue-t-elle un rôle ?

    Désolé de vous assaillir de questions ainsi, mais je les écris en même temps qu'elles traversent ma pensée.
    Il n'y pas qu'une seule façon de manifester son ou ses angoisses. Sans rentrer dans les particularités et en ne retenant que les "traits" généraux, je dirais que l'angoisse (non dans ses multiples symptômes physiques) mais dans son schéma psychologique est à la base une simple peur. Mais cette peur devient une habitude mentale de défense, se transforme en une peur de la peur. Il y a des techniques efficaces qui peuvent aider un sujet angoissé  à maîtriser ou canaliser son angoisse. Ce sont des techniques "d'apprivoisement" de leur peur, une forme de désensibilisation.
    Tenter de répondre un peu à votre question : qui est réellement fou ? Le point principal que personnellement je retiendrais est celui-ci : le sujet qui ne peut plus relativiser ce qu'il pense, ce qu'il fait, ses échanges avec son environnement, ses pulsions, l'interprétation de ses sens, etc., souffre de ce qui est souvent considéré comme une pathologie mentale.
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    Re: L'angoisse

    Message  Desassocega le Sam 18 Fév 2012 - 15:05

    C'est étrange, car j'aurais justement tendance à séparer clairement peur et angoisse, en ceci que la peur est toujours portée sur un objet ou sur quelqu'un (j'ai peur DE...), la peur est donc notre rapport à quelque chose d'extérieur. Alors que l'angoisse, c'est bien tout le contraire, non ?

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