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    Le compact et la chose ouverte - Tristan Garcia

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    NOU-JE

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    Le compact et la chose ouverte - Tristan Garcia

    Message  NOU-JE le Sam 21 Jan 2012 - 20:19

    Je vais vous faire part du contenu d'une conférence, retranscrit par un ami qui y a assisté. Une conférence de Tristan Garcia, normalien, philosophe, et qui nous propose une nouvelle conception des choses. Dans cette conférence, il fait le résumé de son livre, qui était encore à paraître, et depuis sans doute paru : Traité des choses. J'ai décidé de poster cette retranscription dans la section "vérité" dans la mesure où il s'agit d'une reconsidération de notre "découpage des choses", de notre pensée de la chose.

    Cette conférence a quelque chose d'extra-ordinaire, de fantastique, elle propose pour qui la regarde et en tire un certain enseignement, un véritable couteau suisse intellectuel, une amélioration conséquente de sa répartie. L'étude a trait à l'essentiel, au fondamental, la pensée de la chose.

    Quel est le critère exact de sa « chosité » ? Sur quel fond se découpent les choses ? Hegel se le demandait aussi. Infiniment grand et infiniment petit divisent la pensée moderne qui ne sait plus vraiment comment penser la chose sur une base qui lui semblerait solide. Les espèces comme choses déterminées, cases du vivant, nous apparaissent comme des effets, des évolutions permanentes. Plus rien ne nous est fixe. Modernité = réification. Découpage des choses et des non choses économiques (humains marchandises) est régulier dans les revendications politiques et sociales. Il y a une crise à la découpe de nos choses qui tient au double échec du découpage antique, puis classique, des choses.

    Les deux premiers ont un point de contact dans leur mode de découpage des choses. Tous les deux vont à un moment de leur processus de découpage bloquer l'être, le trajet de l'être. Chose ouverte contre chose fermée.

    Modèle de la substance

    Il disparaît à partir de la fin du 19e siècle. Hegel lui-même essaye de fusionner sujet et substance : définition de l'Absolu. Le problème de la substance n'intéresse pas Bergson, ni Husserl, ni Frege, ni les sciences humaines. Ce modèle de la substance a gouverné la pensée pour disparaître rapidement. Nous-mêmes avons du mal à concevoir ce que les anciens concevaient en pensant la substance. Une substance serait l'association d'un premier « trajet d'être » (attribut, prédicat, qualité) qui sont des trajets d'êtres fuyants (ils ne sont pas en soi et par soi), ils pointent vers un autre être. La substance récupère l'ensemble des prédicats et se retourne sur elle-même, fait le trajet d'un être bouclé. Une substance est une distribution de l'être en deux temps. D'abord l'être est dispersé vers des sous-choses, des moins-que-choses, des choses qui ne peuvent pas se suffire à elles-mêmes (qualités, prédicats, attributs…) comme la blancheur et le goût du sel qui renvoient à la substance du sel. La substance est l'alliance négociative de sous-choses qui ne peuvent pas être choses par elles-mêmes, et d'une sur-chose, en soi, qui est sa propre muraille, la substance se compacifie, est en soi, se protège, amène l'être vers elle-même et l'empêche de sortir. La substance est un dispositif qui s’excepte du régime des choses du fait de son existence autonome.

    Substance se définit comme simple nécessaire, substrat en soi et par soi = époque classique.

    Toutes les pensées apparemment en conflit de l'époque classique ont pensé à partir du modèle de la substance. Aristote : ce qui n'est affirmé ni d'un sujet, ni dans un sujet (sens premier de l'être, substrat des quantités, des qualités, des catégories) / Saint Thomas : l'essence qui existe en soi / Descartes : « cette chose qui existe en telle façon qu'elle n'a besoin que de soi-même pour exister » / Leibniz : la substance simple, monadique, définie en référence à un cosmos comme ordre fermé, la substance qui « entre dans les composés », celle qui est simple / Kant : ce « substrat qui demeure pendant que tout le reste change ».

    L'époque moderne est celle de l'absence d'une substantialité.

    De l'antique au classique, invariants, traits de famille d'un modèle de la substance :

    L'existence en soi : trajet de l'être qui se boucle vers soi.
    La simplicité au sein de composés, la substance est une, les attributs sont plusieurs, composition possible.
    Sous-choses – Sur-choses (autosuffisance, permanence, existence nécessaire).

    La substance opère par un court-cicuitage du trajet de l'être, ce dernier pointant vers elle, par des choses secondes, des qualités. La susbtance clot le circuit de l'être, permet de penser la chose.

    Spinoza : on pose d'abord les modes, les affections de la substance, ce qui est en autre chose, c'est-à-dire pour nous toutes les flèches d'êtres qui pointent vers la substance. Un mode est une sous-chose, n'est jamais en soi. Il est toujours compris dans autre chose que soi. La substance en revanche est posée comme ce qui est en soi et pour soi. Les modes sont en elle et ne sont pas en soi. Comment la substance peut-elle être en soi sans être en elle ? Les modes sont en elle, elle est en soi. En concevant une substance comme une chose fortifiée, compacifiée, par l'être qui se boucle lui-même, on produit deux choses, on produit une chose qui est « en soi » et une chose qui est « en elle » : la chose en tant qu'elle est en elle et la chose dans laquelle elle est. Toute substance produit donc une chose comprise et une chose comprenante.

    La cerise de Berkeley, la bougie chez Descartes, le moi chez Pascal : découpage de la chose. Le petit doute cartésien porté sur la substance est au fond le problème suivant : comment va-t-on faire pour trouver dans la chose substantielle, la chose elle-même ? Si la chose est substantielle, c'est qu'on doit d'une manière ou d'une autre pouvoir trouver à l'intérieur de la chose la chose elle-même. Or du point de vue de l'étendue, on n'arrive pas à trouver l'unité, ni l'identité, ni la « déterminité » de la chose dans la chose elle-même (Hegel) parce que dans cette chose, on trouve un assemblage hétéroclite de qualités qui sont changeantes. A partir de Descartes, le doute de la substance provoque l'image d'une chose qui serait comme un sac, de telle chose qu'on pourrait trouver dans ce sac, le sac lui-même ; à l'age classique, on assiste à un déballage du sac-substance. Dans la substance, on ne retrouve que ses vecteurs, ses flèches d'attribution. La cérise : je suis sûr du rouge de la cerise, associé au goût sur mon palet, mais si je suppose cet assemblage, et un support qui supporterait ces qualités, je ne puis le concevoir. Désubstantialisation qui amène à un autre modèle du découpage des choses.

    On voit dans toutes les modernités cette désubstantialisation. C'est dans le sens d'une montée de l'attribut sur la chose mère. L'on se rend compte qu'elle n'est plus vraiment mère par elle-même, on se focalise sur les modes. Mise à niveau de l'attribut dans l'invention de l'abstraction par exemple pour donner la peinture : le rouge ciel… Inversion du sujet et du prédicat. La qualité peut devenir le sujet ; le sujet peut devenir la qualité. Le rouge ciel de l'abstraction en peinture ; un tableau en monochrome. Cela correspond dans l'histoire de la peinture au nivellement de l'ordre de la pensée de la chose : on peut faire l'inverse de l'ordre substantiel des choses ; on voit alors qu'en réalité, ce qui existe vraiment, c'est le plan d'égalité, les choses qui sont égales et qui sont également choses. Il existe un plan d'égalité des choses. Le rouge est quelque chose, le ciel est quelque chose. Fin de la logique prédicative, début de la logique propositionnelle. Cela correspond à un changement radical de conception du découpage des « choses économiques » : qu'est-elle et quelle est sa valeur ?

    La modernité dans l’histoire de la théorie économique, c’est la fin du classicisme, Marx, héritier de Ricardo et de la valeur travail. Le marginalisme : il se clôt une théorie des choses économiques, selon laquelle la chose économique tient à son intériorité, quelque chose comme sa substance, de la valeur économique ; Ricardo et Marx, c’est la valeur travail. La valeur d'une chose tient à autre chose qu'elle-même, une autre chose.

    La rupture de la modernité : dans la chose économique, la marchandise, on ne retrouve plus la substance, la valeur travail. On y trouve sa valeur marginale. La valeur d’une chose tient à cette chose plus une autre. Dans le cubisme, comme en phéno, les choses sont comprises en différents profils, en différentes apparitions, dans le temps, des phénomènes de la chose. L’unité de la chose semble imploser pour se décomposer en une série. La valeur d’une chose change au cours de ses différentes apparitions dans le temps. Elle apparaît en outre pour quelqu’un.

    On a une sorte de tableau dans la modernité qui va substituer à un découpage des choses substantielles (un ordre des choses en sur-choses et en sous-choses, en choses substantielles et en attributs, prédicats) une toute autre conception des choses : dans l’ordre du découpage des choses, le passage à la modernité correspond au passage à un schéma où le monde est organisé en choses qui s’organisent de la manière suivante : attribut, prédicat, le trajet de l’être, le court-cicuitage par la substance. La modernité va transformer ce modèle en un modèle « efficient ».

    Dans la modernité, ainsi, ce qui est premier, d’une manière générale, ce sont des actes, des événements, des différences, des structures orientées, de l’intentionnalité, c’est-à-dire des « vecteurs d’être ». On se retrouve dans un plan du monde dans lequel il y a des intensités variables, des évolutions, qui sont orientées sur un plan toujours variable suivant les conceptions. Une chose c’est alors un effet, dans la modernité. Le moderne sait qu’une chose n’est pas première elle est seconde, il sait qu’elle est construite, fabriquée, de telle sorte qu’une chose c’est d’abord ce dont on détermine la place ; la modernité pense régulièrement l’idée que la place vient avant la chose elle-même. Une chose est déterminée par une place vide, des événements, des trajets d’êtres qui ne se replient pas sur eux-mêmes, qui sont des devenirs. L’être n’est plus bouclé sur lui-même. Une chose c’est l’intersection de lignes de devenir, de lignes évènementielles. Cette chose moderne est relative, en devenir. Une extension de la chose est possible, dans un sens et un autre, et le découpage de la chose va être attribué à une activité, de sélection chez Bergson, pour le compte de l’action. On tente ainsi d’expliquer comment une conscience, une culture fabrique des choses, découpe des choses. On va construire des choses qui sont strictement des effets. On évite le concept de chose puisqu’il n’y a plus de chose close. Les choses sont projetées vers la fabrication, la production, l’effet (rupture avec Hegel). Les choses sont des effets, des entités secondes, on croit que nous faisons les choses sur fond de devenir, d’actes, d’événements.

    Ce modèle, par opposition au modèle substantialiste, est le modèle relationnel, évènementiel, un modèle d’efficience. Ce qui est premier, dans l’être, c’est une certaine fonction d’efficacité, ce qui est second, ce sont les effets. Les choses sont du côté des effets. Ce modèle est lui aussi insatisfaisant, parce que la modernité, en se fondant sur le rejet du modèle substantiel, en se fondant sur le rejet d’un court-circuitage, en rejetant l’en soi, va rejeter la chose. Elle évite l’en soi et la chose. Les choses, dans la période antique et classique, étaient « trop des choses », car elles étaient en-soi, compactes, s’élevant au dessus de la chose elle-même. Dans la modernité, on assiste à une dissolution de la chose, elle est éphémère, une construction, à l’intersection de devenirs, de telle sorte que la consistance même de la chose semble se perdre.

    Le sens des choses est perdu, à la fois par le modèle substantiel, et par le modèle de l’efficience, les deux passent à côté du problème essentiel, qui est la question suivante : qu’est-ce que c’est exactement qu’une chose ? Comment peut-on concevoir un plan des choses ?
    Le modèle de la substance évite le problème en produisant immédiatement « moins que des choses » et « plus que des choses. Le modèle de l’efficience évite le problème en concevant les choses strictement comme des effets, ce qui est éphémère et second, et en concevant comme premier ce qui n’est pas une chose, l’événement, l’intentionnalité…

    Tristan Garcia propose donc une optique du « trajet d’être », de manière à modéliser ce que ça pourrait être qu’une chose ni compacte (modèle antique et classique, substantiel), ni dissoute (modèle efficient, moderne) ; une chose qui tiendrait sa promesse de chose. Ces deux modèles historiquement et logiquement n’ont pas tenu la promesse de nous livrer des choses : le modèle substantiel ne nous livre qu’un cosmos organisé où l’on se retrouve avec plus que des choses ou moins que des choses ; et au moment où l’on pouvait basculer vers autre chose, on se retrouve dans un modèle où nous perdons encore les choses, l’efficient dissout les choses qui étaient promises.

    Le problème du découpage d’une chose, c’est le problème du découpage du sens, du trajet de l’être. Dans le modèle substantiel, le trajet de l’être est court-circuité, dans le modèle efficient il est dissout. Comment concevoir un trajet d’être qui puisse déterminer une chose qui ne soit pas fermée comme une substance et qui ne soit pas dissoute comme dans l’efficience.

    La seule solution est de concevoir une chose comme une coupure, une découpe dans le trajet de l’être: on s’est aperçu qu’on ne trouverait jamais dans une chose, au fond, ce qu’elle est ; le point de départ du modèle proposé va être l’acceptation d’une désubstantialisation du monde à l’époque moderne. L’échec est de vouloir trouver la chose en elle-même.

    Dans la modernité, notamment avec Sartre, on voit le désir de rompre avec l’en-soi pour aller vers le hors de soi ; l’idée qu'on les trouvera les choses systématiquement hors d’elles-mêmes. Sartre, qui introduit l’intentionnalité husserlienne en France, parle de la projection de la conscience vers les graviers (montrer que toute conscience est « conscience de ») ; comprendre une conscience, c’est en sortir. La clé de la conscience intentionnelle c’est l’idée qu’y entrer ce n’est pas y rester (entrer dans une substance c’était apprendre à y rester en la court-circuitant, entrer dans une chose autosuffisante, nécessaire, permanente…) or la conscience intentionnelle, c’est rentrer pour en sortir immédiatement.

    Le modèle nouveau proposé veut sortir de cette conception sartrienne reprise de Husserl. Ceci n’est pas valable que pour la conscience intentionnelle. La substance se refermait. Une manière de court-circuiter le trajet de l’être en confondant ce qui était dans la chose et ce qui sortait de la chose, ce dans quoi la chose est. La substance confond ce qui est dans la chose et ce dans quoi la chose est. Il faut le distinguer. Une chose, dès lors que ce modèle n’est rien d’autre que la différence entre ce qui est dans la chose et ce dans quoi la chose est. Montrer qu’une chose, une unité, une détermination, c’est la différence entre ce qui est dans cette chose et ce dans quoi cette chose est. La chose est ce décalage, soit ce qui compose la chose et ce dans quoi cette chose se trouve. Il faut comprendre une chose comme le décalage entre l’entrée et la sortie. Une chose se trouve hors d’elle-même. S’il y avait continuité entre ce qui est la chose et ce que la chose est, alors la différence de la chose saute et on n’a plus qu’un vecteur unique, une ligne de devenir. Or une chose c’est précisément un coup d’arrêt entre deux sens de l’être (ce qui est dans la chose, ce dans quoi la chose est).

    Il faut ouvrir la chose par deux côtés : ne pas confondre ce qui entre dans la chose et ce dans quoi la chose est (la substance ou l'en soi) ; il faut séparer les deux sens d'entrée et de sortie de la chose. Une chose ne serait que la différence entre « ce qui entre dans la chose » (prédicats) et « ce dans quoi la chose est ». Une chose se trouve « hors d'elle-même », dans le « monde ». Une chose est le décalage entre l'entrée et la sortie de la chose. La chose est un coup d’arrêt. Toute chose possède de l'être par les deux bous.

    La chose est l'aboutissement du rapport d'être. On peut prendre toute chose comme comprenant et toute chose comme comprise. Une conception ensembliste ; confusion entre ontologie et ensemblisme (Badiou).

    Une chose est le point de rencontre, la disjonction, entre ce qui entre dans cette chose et ce dans quoi cette chose est. On peut reprendre les concepts aristotéliciens : forme, matière, privation. Mais du point de vue formel. Il y a deux façons de considérer ce qui entre dans cette chose et ce dans quoi cette chose entre.

    Du premier point de vue : la matière de la chose entre dans la chose.
    Du second : ce qui est hors de la chose, le monde (point de vue formel) toute chose est seule.

    D'un point de vue formel, une chose est chose à cet endroit précis où elle est seule ; en tant seulement que par rapport à elle tout ce qui se trouve hors d'elle n'est pas elle. Elle se découpe à partir de ce qui n'est pas elle (réseau d'objets, Heidegger). Une feuille d'arbre n'est pas en soi, parce que reliée à une branche, reliée à l'arbre, relié à la terre… Pas de chose en soi.

    Dans le régime objectif, une chose est toujours partie d'une autre chose : l'égalité est formelle seulement. Faire la différence entre l'objectif et le formel (les choses seules). L'objectif est l'objet qui est vu comme composé de plusieurs choses. Le régime objectif : régime de l'échelle, de l'inégalité, de l'accumulation des choses, régime de l'ordre des objets. Nous ne pouvons concevoir le multiple que sur un plan d'égalité qui le ruine, qui ruine l'accumulation. On établit un plan dans lequel la partie n'est pas moins que le tout. Le plan formel de découpage des choses est celui de l'égalité ontologique des choses, toute chose en vaut une autre en ce sens qu'elle est seule au monde comme toutes les choses.

    Voir toute chose comme chose c'est pouvoir l'isoler et comprendre sa forme de solitude, faire abstraction du fait qu'il n'y a d'ongle que parce qu'il y a une main ; établir un plan dans lequel l'ongle n'est pas moins que la main. Plan formel des choses = égalité ontologique des choses. Un monde plat : le modèle substantiel avait peur de ce monde plat où les qualités et les prédicats donnent finalement du relief, où le cosmos est ce qui ordonne par une certaine intensification des choses, concevoir des plus que choses et des moins que choses.

    Avoir des choses et pas des attributs : il faut forcément considérer un modèle formel ontologique, le monde plat, un monde sans relief. Un monde où le tout n'est pas plus que la partie. Un monde dans lequel chaque chose étant considérée isolément se retrouve seule. Le monde de l'ongle seul. Concevoir cette platitude comme le monde sans intensité (cauchemar de Deleuze). Le monde c'est le dehors de chaque chose seule ; le régime objectif de l'accumulation des choses est celui de l'univers : la plus grosse chose possible, l'univers c'est la chose telle que à tel moment, on ne peut concevoir plus qu'elle, il est infini. Distinguer « monde et univers » donc « formel et objectif ». Le monde se retrouve dans la solitude.

    Il faut à la fois situer la chose dans le monde et dans l'univers. L'intérêt de ce modèle est de ne pas produire de compacité. Les deux modèles précédents (substance et efficience) finissaient pas compacter l'être, en soi ou fuyant. L'en soi et l'hors de soi sont compacts.

    Une chose n'est alors qu'un mode de découpage, une découpe de l'être. On peut penser un modèle des choses de telle façon qu'elles ne soient pas « en elles-mêmes » ni « par-nous ». Les choses ne sont pas par nous au sens où contrairement au modèle efficient, ce n'est pas nous qui découpons les choses, sur fond d'un devenir, d'acte, d’événement, ce n'est pas notre activité cognitive, culturelle, ce n'est pas notre langage qui découpe les choses. Pour autant les choses ne se découpent pas elles-mêmes et ne sont pas en soi, et ne sont pas découpées par nous.

    La chose elle-même est une découpe qui vient couper un trajet d'être. On peut tenir la promesse des choses. Découper des choses sans les penser en elle-mêmes ou comme les effets de notre découpage. Concevoir une « chose ouverte ». Nous pourrions nous habituer à penser les choses ainsi : plus de substance, pas de nature dans la nature, d'homme dans l'homme ; les choses sont vidées d'elles-mêmes de telle sorte qu'entre dans les choses autre chose que les choses elles-mêmes ; ce qui permet le fait d'avoir des choses c'est de comprendre la circulation de l'être telle qu'une chose est un sacrifice de soi. Une chose c'est un renoncement ontologique à soi : ce n'est pas soi, ce n'est pas en soi, elle est remplie par d'autres choses, elles est vide d'elle-même et elle remplit autre chose qu'elle même ; c'est la condition de possibilité pour faire circuler de nouveau de l'être. La circulation de l'être s'oppose au compact. Tout ce qui vient arrêter l'être par court-circuitage, compactant l'être en soi, soit par fuite, hors de soi. Le compact n'est pas l'impossible, mais simplement ce qui a pour condition de succès son propre échec ; une substance n'est pas impossible, elle est concevable ; dans un modèle efficient il est possible de penser des non choses (acte, événement, intention…) ; une substance n'est possible, concevable, qu'à une condition : soit il n'y a pas de choses, soit il y en a deux ; on peut penser une chose substantielle à la condition qu'il n'y ait pas de chose qui soit cette substance ; soit qu'il y en ait deux, ce qui est dans cette chose et ce dans quoi cette chose est. Toute substance produit soit une inhalation de la chose elle même, soit une duplication de la chose.

    Dans un modèle efficient, il est possible de concevoir d'abord des non-choses (événements, actes, quelque chose qui n'est pas quelque chose), mais à une seule condition : si l'on définit, au carrefour de lignes-événements efficients, des choses qui sont des constructions, des effets produits par le langage, la conscience, la culture, produits par projection ; en retour, les lignes événementielles sont chosifiées ; parce qu'à partir du moment où je les définis comme des effets (et même si ce sont des illusions, même si les choses, pour le dire comme Nietzsche, ne sont que des effets de solidifications de lignes de la volonté de puissance, ces effets d'illusions, de solidification que sont les choses, c'est-à-dire dès qu'il y aurait quelque chose comme une table, alors qu'il n'y a que des trajets de devenirs qui se croisent pour donner l'illusion qu'il y a quelque chose de stable dans ce que j'appelle table), même illusoires, en retour, ceux-ci chosifient ce dont ils sont l'effet. Cette droite, qui était continue, et qu'une intersection a rendu discontinue de sorte qu'on y trouve des segments, montre que si je pense du continu pour produire du discontinu (effet illusoire du continu), de l'événementiel, les lignes événementielles produisent un découpage des choses qui chosifie ces lignes elles-mêmes.

    Il y a dans le concept de chose quelque chose de contaminant. Une chose c'est contaminant. A partir du moment où l'on produit le concept de chose, même si l'on dit qu'il n'y a pas de chose mais seulement des effets de choses, tout devient chose. Ce caractère contaminant de la chose est dû simplement au fait que lorsqu'on définit une chose, on définit la possibilité d'un trajet d'être qui se dissémine. A partir du moment où il y a quelque chose, tout est progressivement chosifié.

    La perte du modèle substantialiste a provoqué d'une certaine manière une peur de la chose. Elle s'est traduite par exemple dans la critique hégélienne et marxiste de la réification. C'est d'une manière générale l'idée que produire une vie ayant de la valeur, humaine, ce serait aujourd'hui échapper aux choses, trouver un régime qui nous permette de ne pas être quelque chose. Redonner de la dignité à notre vie = exclure notre vie des choses répressives. Garcia propose un modèle où nous pourrions accepter l'aspect contaminant de la chose : notre vie est quelque chose, je suis quelque chose, accepter la chosification en tant que conséquence de la chosification de notre monde et de sa désubstantialisation.

    C'est arriver à penser que la pomme est quelque chose, le mot pomme est quelque chose, le goût de la pomme est quelque chose, la couleur de la pomme est quelque chose, que la lettre P est aussi chose que la pomme elle-même. Il n'y a pas de régime d'exception au régime de la chose. Il faut produire sur le monde plat des choses un monde objectif : c'est un peu cet aller-retour nécessaire du nihilisme vers sa sortie (il faut « savoir être » nihiliste pour penser la chose). C'est la capacité de reconnaître que « cela est valable en tant que chaque chose est seule ». Le pépin est égal à la pomme qui la comprend, en tant qu'il est seul et que la pomme est seule aussi. Mais à partir du moment où il est dans la pomme, il est une partie, il n'est plus une chose il est un objet ; et il y a un ordre objectif des choses. Or les deux menaces de la pensée d'une manière générale tiennent à la confusion des deux ordres. La confusion du formel et de l'objectif, de la chose et de l'objet.

    Cette confusion a deux pôles ; d'une part l'absolutisation, d'autre part la relativisation.

    La production d'un absolu : un absolu en pensée c'est ce qui fait de l'ordre objectif des choses, de l'univers, un monde ; l'absolutiste est celui qui prend l'ordre des choses (le fait que le pépin soit dans la pomme) et qui formalise cet être des choses ; qui va forclore l'univers en faisant de lui un monde ; de telle sorte qu'il n'y a plus de possibilité de sortie de cette univers ; plus de court-circuitage possible ; plus possible de penser le point par lequel la partie vaut le tout, le pépin vaut la pomme. Absolutiser le monde par la pensée, c'est empêcher de penser le plan d'égalité entre la partie et le tout. Toute pensée dialectique est une pensée qui produit ce type d'absolutisation. Platon et Hegel : par la construction de « moments », la partie en tant que moment est absorbé dans le tout. L'ordre objectif des choses est formalisé. Formaliser l'ordre objectif des choses, c'est le dialectiser. La dialectique c'est justement l'exercice de la pensée qui va transformer l'ordre des choses (telle chose est dans telle autre…) et qui va produire à partir de cet ordre objectif un ordre formel et qui va le finir par un monde, c'est-à-dire par un tout, qui a son tour sera en soi (sujet et substance chez Hegel). Le relativiste c'est celui qui fait l'inverse.
    Il s'empare du plan d'égalité des choses, du point par lequel le pépin vaut la pomme. Chaque chose en vaut une autre ; le relativiste s'empare de ce point de vue. Il s'empare des choses et en fait des objets ; il s'empare du point de solitude de chaque chose ; et il l'utilise pour comparer les choses : alors que c'est impossible. Puisque une chose n'est PLEINEMENT quelque chose que lorsqu'elle est seule. Donc elle n'est pas comparable aux autres. Le relativiste s'empare de cette idée, s'empare du plan d'égalité des choses, pour disposer les choses les unes à côté des autres comme dans l'ordre objectif. Le relativiste s'empare des choses pour les objectiver.

    Si la pensée peut éviter à la fois l'absolutisation et la relativisation, elle doit être capable de découper autour de nous, en nous, et de nous découper parmi les choses. Elle doit être capable de le faire sans crainte, ne plus chercher un « sujet » qui s'opposerait à l'objet, elle ne doit plus chercher des manières générales, une conscience intentionnelle qui était définie par Husserl comme « le résidu de la destruction de toutes les choses », non, la conscience est aussi une chose, parmi les choses. Ouvrir ce plan d'égalité des choses pour reconstruire un ordre objectif des objets ; reconstruire un univers des univers de connaissance.

    Reconquérir l'objectif, un ordre de découpage des choses (économie des économistes par exemple) s'emparer des classes, des valeurs, des découpages d'entités et arriver à le repenser en pensant double ; en pensant en tant que chose et tant qu'objet ; en la pensant en tant que chose, on comprend que dans l'ordre des choses, rien n'est destructible parce que chaque chose existe égale aux autres face au monde dans sa solitude. Cette chose à l'instant T1 ou T2 ou T20, toutes ces choses sont égales sur un plan d'égalité formelle.

    C'est « la chance » de chaque chose ; la possibilité de penser un plan égal formel ; on peut alors comprendre comment les choses sont imbriquées les unes dans les autres et produire un ordre objectif, celui de la connaissance physique, biologique… Il faut scinder les deux pour ne pas produire d'absolutisation ou de relativisation ; la première étant dans le modèle substantiel, classique ; la seconde dans le modèle efficient.


    Le concept de chose ici défini tend à sortir de l'idée de « détermination ». Construire le concept de chose qui est au contraire l'idée « d'indétermination » ; in-déterminer le « ceci » hégélien. Le cercle – carré, le concept contradictoire, sont quelque chose ; ils n'ont pas d'unité, donc je suis capable de concevoir quelque chose qui n'a pas d'unité mais de telle sorte que je conçois la chose comme quelque chose de plus profond ontologiquement que l'unité : l'identité, la détermination… Non, ici « chose » est en dessous. « Chose » ici ne se réfère pas simplement à l'unité ou à une unité. Le concept de chose comme règne de l'indétermination : l'idée qu'en descendant plus profond, en mettant même de côté l'idée d'unité, en considérant qu'un cercle carré c'est quelque chose même s'il n'en est rien dans la pratique, même s'il n'y a pas de concept, même s'il n'y a pas d'unité à cette contradiction, cette contradiction dans les termes est quelque chose ; se débarrasser de l'identité et de l'unité ; on peut construire un plan en deçà de l'identité et de l'unité.

    La solitude est en deçà de l'unité : c'est le fait de se trouver seule chose ; n'importe quoi est chose en tant qu'il est seul formellement ; le fait d'être seule chose ; ce n'est pas l'unité du téléphone portable qui le fait chose ; qu'est-ce qui fait que le « ceci » hégélien est une chose ? Si ce n'est pas le fait d'être une chose, si ce n'est pas son unité, son identité ou sa détermination, si ce n'est pas le fait d'être une chose, il faut penser que c'est sa solitude. C'est le fait d'être seule chose. Est quelque chose ce qui est là où il n'y a pas autre chose, à partir du moment où « ceci » est conçu uniquement dans ce qui n'est pas lui ; et le « ce qui n'est pas lui » étant indéterminé, ce téléphone portable n'est quelque chose qu'en tant qu'il n'est pas parmi un monde qui n'est pas déterminé, découpé, mais simplement dans ce qui n'est pas lui.

    Le portable commence par la détermination mais va vers l'indétermination. Le monde comme ce dans quoi chaque chose est seule, encore déterminée, qui finit de la même manière, n'en finissant pas. Il faut aller de la détermination à l'indétermination. Affronter un monde plat, sans intensité. L'une des erreurs du modèle efficient est d'avoir tout conçu en intensité et d'avoir évité la possibilité, à un moment pour la pensée, d'un monde sans intensité. Il faut essayer de construire un plan d'égalité, sans intensité. Ce plan où chaque chose est seule.

    Le régime formel est fondamentalement pauvre ; il faut savoir l'accepter ; alors que le régime objectif est luxuriant, celui de la détermination et de l'accumulation des choses les unes dans les autres. C'est la pauvreté de ce régime qui autorise la richesse de l'objectif. La richesse des objets. Il faut l'affronter en face, cette pauvreté de la pensée du quelque chose.

    C'est un réalisme, le découpage des choses n'est pas produit par le langage, la conscience, ou par une activité cognitive… Les choses se découpent ; les choses sont la découpe, le pépin de la pomme est quelque chose et la pomme est quelque chose, même s'il n'y avait pas d'activité consciente pour l'observer. Il faut voir là l'idée de « persistance des parties » : ce qui nous montre dans le réel que les choses se découpent d'elles mêmes, c'est que le pépin n'est pas absorbé par la pomme ; c'est le fait qu'il nous soit possible de compter ; lorsque nous arrivons à 5, le nombre 3 existe. Il y a dans la réalité à laquelle s'affronte notre conscience, l'idée que systématiquement ce qui est plus petit et inférieur aux nombre,s la partie, résiste à son assimilation dans un tout. Le réel c'est ce qui vient faire échec à la dialectique hégélienne. C'est l'idée que toujours, d'une façon générale, même s'il y a un arbre, la branche ne se fond pas dans l'arbre, nous pourrions toujours la découper. Si nous pouvons toujours la découper c'est parce qu'elle persiste. Si elle ne persistait pas, on aurait un monde où il nous suffirait d'avoir l'univers pour avoir toutes les parties. Et il existe quelque chose qui est la résistance, l'ordre du réel, la résistance des parties au tout. C'est le fait que subsiste toujours la partie en tant que telle. C'est aussi l'indice qu'on ne peut pas se contenter d'une pensée objective. On ne peut pas se contenter de penser les objets les uns dans les autres. Le mode de résistance des parties tient au fait qu'il y a un indice dans le réel qui nous est donné, l'indice du fait qu'il existe un autre plan, où cet objet peut valoir cet objet là, la chance, la possibilité qu'a toute chose plus petite de résister à la plus grande, être chose au monde.

    Le réel est persistance de la chose sous le régime des objets. Penser, c'est s'orienter dans les objets, découvrir par des connaissances, le savoir, qu'on a affaire à une accumulation d'objets, de strates ; le savoir enterre le plan formel, est ce qui nous fait oublier que les objets sont des choses ; ce qui nous rappelle que les objets sont des choses, c'est le réel, la découverte de strates, une résistance toujours plus grande de la partie dans le tout.

      La date/heure actuelle est Jeu 29 Juin 2017 - 4:06