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    Les figures philosophiques de l'écoute.

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    NOU-JE

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    Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  NOU-JE le Jeu 19 Jan 2012 - 23:24

    C'est sur la base d'un cours que je suis ce semestre que je souhaiterais ouvrir un nouveau sujet à propos de l'écoute et des figures philosophiques de cette fonction du corps et de la raison que nous pouvons comprendre comme l'une de ces parties visibles de cet iceberg qu'est l'inconscient. Ce cours est celui de Peter Szendy, professeur-philosophe à Nanterre dont le domaine d'étude concerne l’esthétique, précisément la musique, mais aussi la littérature et le cinéma. Il a consacré un ouvrage, l'Écoûte, une histoire de nos oreilles. La partie immergée de l'inconscient donc ? Oui, parce que "derrière mes oreilles, il y a d'autres oreilles encore". C'est notamment ce que nous verrons au travers de la figure de la sur-écoute.

    Qu'est-ce qu'une figure ? A l'instar du concept ? C'est une question que je lui ai posée et à laquelle lui-même n'a pas su répondre. Mais peu importe. La figure philosophique de l'écoute se présente comme un schéma, parfois à caractère universel, un schéma présent dans toutes les situations d'écoute : débat, discussion, entre deux personnes, dans un concert, devant un film, devant la télévision, sur un plateau de télévision... L'écoute est constante ; toujours nous écoutons ; toujours nous sommes aux aguets.

    Dans l'écoute, il y a de la "trace", du "marquage". L'écoute est une forme d'écriture. C'est cela l'otographie, à savoir l'idiosyncrasie qui marque le flux sonore. Ce flux sonore se nomme "l'audiendum", ce qui est écouté par une personne ; mais il est tout de suite plus intéressant d'examiner un schéma à partir de deux paires d'oreilles écoutant le même audiendum. Une figure se met alors en place : la figure de l'adresse. C'est une structure triangulaire : Nietzsche, Conversation sur la musi[/u]que. Dans ce texte, Nietzsche met en scène deux personnages écoutant une musique puis qui en discutent. Quand j'écoute une musique, je m'adresse à moi-même. L'adresse est en un sens toujours là. Écouter, marquer, c'est s'adresser à soi-même ; lorsque j'écoute, en somme, je me parle. D'un autre côté, si deux personnes écoutent une même source sonore, une même musique, elles s'emploient donc deux otographies bien distinctes, donc deux subjectivités capables d'identifier les mêmes sons et de faire les mêmes remarques à propos de la musique en général et d'une de ses parties s'il le faut. Voilà comment s'entrecroisent la figure de l'adresse et de l'otographie. La figure de l'adresse est un schéma quand la seconde relève plus du concept et du principe de saisie d'un flux sonore ou matériel (texte).

    Mais l'écoute ce peut être autre chose encore. Ce peut être aussi la figure de l'espion et de la surveillance. Le panoptique de Bentham repris par Foucault fait allusion à l’intériorisation de la surveillance, soit le bio-pouvoir ; ainsi, il existe une figure philosophique du panoptique selon Peter Szendy : c'est le panacoustique. Les sociétés de contrôle nous écoutent, et là où elles ne le peuvent pas, notre esprit s'en est lui-même chargé. Ce n'est du moins pas la société qui nous écoute, mais les dispositifs de surveillance qui sont mis en place en son sein. L'écoute devient politique, voir technologique (The Wire, La Vie des autres...).

    Freud donne lui aussi un exemple d’intériorisation de l'écoute-surveillance : il s'agit du cas d'une paranoïaque qui à chaque fois qu'elle retrouve son amant, entend des bruits, croit qu'on la surveille. Freud appelle ça le fantasme d'écoute. Comme à son habitude, il s'en remet à une scène primitive, c'est plutôt son genre au Sigmund, ça réinjecte un peu de nature humaine idéaliste, ça fait pas de mal ... mais passons. :fouet:
    Cette scène primitive qui va permettre à Freud d'expliquer la paranoia de sa patiente, nous l'avons au demeurant tous, ou presque tous vécu : le commerce sexuel des parents, la surprenante découverte (espionne ou carrément grillée tout dépend de la technique d'approche de chacun) de la scène du coït parental... Pour Freud tout est là.

    Nietzsche quant à lui, permet la conceptualisation d'une nouvelle figure philosophique de l'écoute, à savoir celle de l'auscultation. On reconnaît là l'utilisation qu'il faut dans sa philosophie de la métaphore dans ses aphorismes et son usage du poème en général. En effet, Nietzsche fait de la "philosophie à coups de marteau", Nietzsche "ausculte les idoles" ; mais pas pour leur fracasser la tête, ce n'est pas le marteau du ferrailleur, mais c'est le petit marteau du médecin accompagné de son stéthoscope. En l'occurrence, Nietzsche veut tapoter sur les idoles avec son petit marteau de "philosophe médecin-physiologiste", les sonder, pour savoir si elles sonnent creux. Il souhaite écouter l’intériorité des idoles, ce qu'elles véhiculent, sur quoi elles sont fondées, de la tête aux pieds (poil au nez). Il marque, ausculte, percute, l'histoire de la philosophie.

    Quant à la figure de la sur-écoute, elle rejoint à la fois l'écoute espionne de la paranoïaque, du panacoustique et des sociétés de contrôle, mais aussi la sur-écoute en tant que "je ne suis pas un mais plusieurs" comme a pu le dire Montaigne ; ou encore Derrida écrivant dans L'oreille de Heidegger un texte intitulé L'oreille de l'autre dans lequel on comprend que l'enjeu de l'écoute est autant celui de la compréhension que celui de l'imagination et de la représentation. C'est surtout l'enjeu de la construction de soi où "sans les autres, je ne suis rien". En moi, d'autres me permettent de comprendre. C'est en cela que je disais plus haut que l'écoute est une partie immergée de l'iceberg "inconscient".

    Il s'agit en effet d'écouter notre propre écoute, d'être attentif à la compréhension que nous avons des choses. Cet examen attentif de ma compréhension des choses peut en révéler d'autres. Cette compréhension est synonyme d'attention parce que mon écoute dépend tout particulièrement de mon attention. Je peux entendre autre chose que ce que cette personne vient de me dire, quelque chose de radicalement différent, presque honteux à comparer avec ce qu'elle répète m'avoir dit, nous avons tous vécu une telle situation. Devant l'incompréhension de l'entendement, l'imagination aurait-elle fait le reste ?

    Et mon "attention" dans tout cela ? Bernard Stiegler propose une critique très particulière des médias par le biais de ce concept. Il explique que ce que les médias recherchent le plus, télévision, publicité, journalisme, c'est l'attention, une ressource de premier ordre pour le médiatique. Il fait donc une critique de la captation de notre attention, donc en un sens de notre écoute. Le médiatique en général capte notre attention, l'écran en particulier.

    Et maintenant, comparons l'écoute avec les autres sens. Il semblerait que cette fonction soit plus générale que celles du toucher par exemple. Faut-il pour qualifier (ou quantifier ?) ce genre de différence entre les sens, parler en termes de capacité à recevoir une certaine quantité de flux d'information ?

    En outre la métaphore n'est-elle pas ce qui nous impose une généralisation de la fonction-écoute à d'autres instances de la pensée comme l'entendement ? Ce que nous venons de faire plus haut... C'est en effet une objection que l'on pourrait me faire : faire de l'écoute une grande métaphore de l'entendement. Mais passons sur cette question.

    Le fait est que l'oreille reçoit des flux d'informations, des flux sonores et que mon attention portée aux sons qui entourent mon quotidien est toujours maintenue. Il existe des hallucinations visuelles, comme il existe des hallucinations auditives, au même titre qu'il existe aussi des lapsus pour la parole. On peut même commettre un lapsus en écrivant. L'hallucination auditive est due à une très forte pression de l'inconscient nous dira Freud, les neurosciences diront qu'il s'agit d'une banale erreur lexicale. Mais l'on se souvient tous de ce grand lapsus qu'un(e) membre du gouvernement actuel a commis il y a encore peu de temps. Des lapsus aussi clairs ont une explication à nous donner plus ontologique et métaphysique et tout aussi valable que celle des neurosciences ; et pour se moquer de cette personne dont je tairai le prénom, c'est quand même mieux la psychanalyse que les neurosciences :oO:

    L'enjeu de l'écoute est donc tout aussi important que celui de la vue ; voire plus (si on ne nous fait pas l'objection de la métaphore à laquelle je pense mais je n'ai pas sérieusement réfléchi). Il est intéressant de remarquer qu'à travers l'histoire de la philosophie, le philosophe a toujours privilégié la vue plutôt que l'écoute : on le remarque dans l'exemple du morceau de cire chez Descartes afin de faire progresser son doute, de la cerise chez Berkeley dans sa critique nominaliste, du cristal de sel chez Hegel pour sa phénoménologie. L’expérience, c'est principalement ce que l'on voit dans ces trois exemples.

    Or l'enjeu de l'écoute est tout autre que celui de la vue. Lorsque je lis, même si j'utilise mes yeux, il s'agit encore d'écoute. Lire à haute voix, c'est s'écouter. Lire dans sa tête aussi. Le rythme de la lecture est égal à celui de mon écoute. Il faut donc adopter le plus adéquat pour une bonne compréhension de textes comme on peut en trouver dans la Critique de la raison pratique ou La société du spectacle... L'enjeu de l'écoute est celui de la compréhension, du marquage et de l'attention. Nietzsche est un auteur qui marque beaucoup ses textes, qui a beaucoup mis en avant la ponctuation, guillemets et virgules. Marquer un texte ou une musique, c'est comme a pu le dire Deleuze un acte de "territorialisation" ; c'est une prise de repères et d'habitudes, c'est la "re-marque" et l'habituation aux objets "re-marqués". L'enjeu de l'écoute semblerait même plus primitif que celui de la vue. Une musique que l'on écoutait durant notre enfance et que l'on rencontre à nouveau 10 ou 20 ans après fait jaillir plus de sentiments, à mon avis, qu'une simple image par exemple. L'écoute, c'est la re-lecture d'un vieux livre, l'écoute de la voix d'un vieil ami (ou de son ex du lycée), d'une petite musique de nuit de votre dessin animé préféré... Nietzsche écrira dans Par delà Bien et Mal : "la musique offre aux passions le moyens de jouir d'elles-mêmes."
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    Re: Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  Euterpe le Sam 21 Jan 2012 - 17:01

    NOU-JE a écrit:La figure philosophique de l'écoute se présente comme un schéma, parfois à caractère universel, un schéma présent dans toutes les situations d'écoute : débat, discussion, entre deux personnes, dans un concert, devant un film, devant la télévision, sur un plateau de télévision... L'écoute est constante ; toujours nous écoutons ; toujours nous sommes aux aguets.
    Même en réfractant l'écoute ou en lui ménageant des trajectoires propres à faire entendre à retardement ce qu'on a écouté sans pouvoir lui prêter toute l'attention requise au moment où on l'écoutait, il paraît difficile d'affirmer que nous écoutions toujours. Ça suppose des capacités rares. Sans s'abstraire du monde, impossible de lui prêter toute l'attention requise, d'autant plus aujourd'hui où nous sommes sur-sollicités, même la nuit. Il faut filtrer. Bien sûr, l'écoute comme forme d'écriture, qui n'est pas sans rappeler le travail de la mémoire ou de la somatisation, est un moyen d'aménager et de supporter le fait que chacun est toujours en même temps plusieurs, multiple (et même qu'il est sommé de l'être). Mais sans faire le vide de temps à autre, pas de salut. Comme les vertus de l'oubli, chez Nietzsche, il faut faire le vide pour faire résonner le monde et le faire entendre (cf. aussi l'entendement). L'écoute suppose bien quelque chose comme un concert et tout ce qu'un concert implique, mais elle suppose tout autant la solitude et la surdité, absolument vitales.

    La parole humiliée de Jacques Ellul vous intéresserait peut-être.
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    Re: Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  NOU-JE le Sam 21 Jan 2012 - 18:40

    Lorsque je disais que nous sommes toujours en situation d'écoute, je ne pensais pas que nous écoutions la totalité ; nous filtrons du fait même que notre subjectivité est un filtre. Le mot "filtre" a trait à la métaphore, il ne faut pas l'oublier ; mais il exprime bien cette attitude de prélèvement vis-à-vis des flux sonores qui nous "percutent".
    mais elle suppose tout autant la solitude et la surdité, absolument vitales.
    Réfléchir, c'est s'écouter, c'est ce à quoi votre phrase me fait penser. Vous parlez de solitude, il y a une très belle phrase de Léo Ferré qui pourrait aller avec : "La solitude est un exil construit."

    Cette construction est absolument vitale. Mais je ne pense pas qu'il soit insensé d'affirmer que nous soyons toujours en situation d'écoute. Par exemple dans le métro, il m'arrive de fermer les yeux, faire en quelque sorte abstraction des flux du réel qui m'entoure ; mais tant que je ne dors pas, j'entends ce qui se passe autour. Une femme se met à hurler, et je me retourne, parce que toutes les situations de la vie quotidienne sont en partie des situations d'écoute. Quand je discute avec quelqu'un, quand je suis dans le métro, même seul, quand j'écoute mon professeur parler, et même lorsque je dors. L'écoute n'est pas consciente, certes, mais je ne me réveillerais pas en sursaut après un cauchemar ou à cause d'un bruit dans la maison si je n'étais plus en situation d'écoute. L'écoute a cela de très animal qu'elle n'est jamais absente. C'est la vie même. Écouter c'est observer attentivement, comprendre.

    Lorsqu'un instituteur reproche à un élève de ne pas écouter suffisamment, il ne lui reproche que de ne pas l'écouter lui en tant que professeur ; mais l'enfant est ailleurs, écoute autre chose... Peut-être écoute-il ses pensées ? Peut être regarde-t-il par la fenêtre ? L'écoute a cela d'animal qu'il s'agit de notre attention, perpétuellement maintenue sur divers objets, en fonction des stimuli du monde extérieur, en fonction de la "segmentation" spatiale et sociale du monde et de la perception segmentée qu'on en a, puisque nous sommes en dedans. Nous écoutons dans un segment.
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    Re: Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  Euterpe le Sam 21 Jan 2012 - 21:09

    NOU-JE a écrit:je ne pense pas qu'il soit insensé d'affirmer que nous soyons toujours en situation d'écoute. Par exemple dans le métro, il m'arrive de fermer les yeux, faire en quelque sorte abstraction des flux du réel qui m'entoure ; mais tant que je ne dors pas, j'entends ce qui se passe autour. Une femme se met à hurler, et je me retourne, parce que toutes les situations de la vie quotidienne sont en partie des situations d'écoute. Quand je discute avec quelqu'un, quand je suis dans le métro, même seul, quand j'écoute mon professeur parler, et même lorsque je dors. L'écoute n'est pas consciente, certes, mais je ne me réveillerais pas en sursaut après un cauchemar ou à cause d'un bruit dans la maison si je n'étais plus en situation d'écoute. L'écoute a cela de très animal qu'elle n'est jamais absente. C'est la vie même. Écouter c'est observer attentivement, comprendre.
    Écouter suppose une attention orientée : c'est bien moi qui prête l'oreille, qui tend l'oreille au monde qui m'entoure (une personne me parle, etc.). Entendre, en sens inverse, c'est être sollicité par le monde en tant qu'être-là, en tant qu'il est cet au-dehors (qui est un toujours-là objectivement, mais pas subjectivement) qui entre dans cet au-dedans que nous sommes. Écouter, c'est le fait d'une intériorité qui s'engage dans le monde que, ce faisant, elle engage ; c'est s'enquérir du monde en le requérant. Entendre, c'est le fait d'une extériorité qui nous pénètre, de gré ou de force, sans savoir le degré de notre disponibilité réelle. L'attention n'est alors requise et possible qu'en fonction de paramètres dont la conjonction même les rend parfois inextricables : je me rends au travail en voiture, j'écoute la radio, un de mes enfants me parle, mon téléphone sonne au même instant, et voilà l'accident. Entendre, c'est être envahi, ou bien se trouver dans une état de disponibilité ou de confiance totale, un consentement absolu et libre à un monde. Les moments où un tel abandon et un tel repos nous sont accordés sont rares. La plupart du temps, nous sommes envahis par un au-dehors qui nous (sur)détermine sans que nous entretenions le moindre rapport avec lui : je discute avec un être cher et, au moment d'une confidence absolument vitale, une moto passe dont le vrombissement résonne et rebondit pendant de trop longues secondes. Ce bruit, je l'ai entendu, et même écouté peut-être, pour concentrer toute ma contrariété dans un sentiment d'autant plus intense de rejet que je n'ai pas le moyen de lutter contre ce réel intrusif, qui a immergé, submergé un instant non moins réel et consistant de mon existence. Or l'exemple de la moto n'est pas le seul. Sans cesse, je suis requis de prêter une attention d'autant plus superficielle aux choses que toutes s'imposent à moi sans que j'aie la possibilité de m'en défaire : la rue est truffée d'enseignes et de bruits inévitables, permanents, qui nous pénètrent et occupent notre intériorité qui, à mesure qu'elle s'amoindrit, n'est plus la disponibilité ou la réceptivité qui la caractérise pourtant essentiellement.

    Bref, à l'invasion permanente d'un au-dehors, on répond souvent par l'évasion non moins permanente de notre au-dedans. Nous voici ailleurs. On plane, dit-on. On reprend sa respiration, autrement dit de quoi retrouver sa réceptivité, sa disponibilité. L'usage si répandu des lecteurs mp3 me paraît une réponse faite à la sur-sollicitation permanente qui rend si rares les instants où l'on entend de nouveau, et d'autant plus heureux en cela qu'on ne s'y attendait plus, le silence. Remarquez comme le silence résonne, justement : l'être parle. Alors on se croirait revenu au matin du monde ; on renaît à soi-même et aux autres, prêt, à nouveau, et avec plaisir, à les écouter.

    Écouter, entendre, suppose une circulation, un va-et-vient comparable à celui qu'on opère entre la vision (non orientée, par définition), et le regard (qui ne relève pas de la vision, mais qui l'oriente). Écouter, c'est s'orienter, et peut-être, parfois, orienter quelqu'un, révélé à lui-même dans la disponibilité d'un autre qui, l'ayant écouté, l'a rendu à toute sa consistance, à tout son être. Entendre, si notre intériorité n'existe plus, c'est être désorienté, ne plus comprendre, parfois jusqu'à la violence, celle de la suppression, réelle ou symbolique, de l'autre.


    Dernière édition par Euterpe le Jeu 4 Aoû 2016 - 14:51, édité 2 fois
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    Re: Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  NOU-JE le Sam 21 Jan 2012 - 21:21

    Je suis bien d'accord avec tout ce que vous avez dit. Néanmoins, ce n'est pas parce que je ne porte pas attention que je n'écoutais pas, du moins, que je ne pouvais pas entendre (si l'on considère l'exemple du métro). Je suis toujours aux aguets, mais je ne sais de quoi vraiment, justement parce que je ne prévois pas les rencontres que je vais faire au cours d'une journée, c'est purement aléatoire.
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    Re: Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  Euterpe le Sam 21 Jan 2012 - 21:48

    Pour vous faciliter la tâche. Écouter, c'est entendre nécessairement ; entendre n'est pas nécessairement écouter. Le critère du hasard n'est pas, ici, opératoire. Vous pouvez entendre une chose par hasard et, parce qu'elle vous concerne, vous plaît, ou tout ce qu'on voudra, vous l'écoutez. Dans les deux cas, il y a bien un choix conscient.

    Quand vous discutez avec une personne et qu'une moto passe, vous l'entendez, et sauf à être un mécanicien passionné par la musique motorisée, distinguant soudain quelque chose dans le vrombissement de la moto, vous ne l'écoutez pas. Écouter, c'est distinguer, séparer quelque chose du reste, opérer une sélection (musique, parole importante d'un ami, etc.). L'écoute suppose immanquablement de s'abstraire partiellement de son environnement pour être tout à celui ou à celle qu'on écoute.

    Le reste, autrement dit ce qu'on entend, on ne l'écoute guère que si ça revient (vous parliez de trace). Ce sont des rémanences et/ou des réminiscences. On le sait, rien de ce qu'on voit n'est oublié. Il serait étonnant que ce qu'on entend le soit aussi. Mais, pour n'être pas oublié, c'est mis de côté. Et puis, un beau jour, un hasard fait que ce qu'on avait enfoui revient, parce qu'il l'a sollicité. Il y a évidemment d'autres cas de figure.

    Pour la musique, en revanche, c'est autre chose. La fugue par exemple exige d'écouter plusieurs choses à la fois distinctement (séparément) et ensemble. Malheureusement, les bruits de la rue sont loin de composer une symphonie.
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    Re: Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  NOU-JE le Dim 22 Jan 2012 - 18:18

    Je comprends parfaitement tout ce que vous me dites. Je suis d'accord avec les distinctions "entendre - écouter - ouïr... " ; je les conçois moi aussi.

    En revanche, je reste sur cette position, selon laquelle nous sommes tout le temps aux aguets, comme des animaux dans leur lieu de vie, selon leur forme de vie ; nous aussi en tant qu'humains dans notre espace naturel qu'est la ville, qui est une forme de vie comme une autre... ==> moi-même tout à l'heure, je marchais dans la rue, je pensais profondément à une chose et avais fait abstraction de tout ce qui m'entourait ; mais un bruit sourd, relativement fort et puissant, s'approchait de moi, et pourtant, je ne regardais pas en direction du bruit ; je savais ce que c'était, en l'occurrence une voiture, une grosse Ford GT, un très vieux, et très beau modèle...

    Voilà un exemple. Nous sommes toujours aux aguets, notre sensibilité tend constamment à s'emparer de la matière et des phénomènes ambiants. En un sens, ce serait le Conatus chez Hobbes et chez Spinoza, ce qui nous permettrait de maintenir cette attention, cette écoute perpétuelle. L'écoute n'est pas qu'une affaire de paires d'oreilles, c'est le centre de mon propos, j'espère que vous l'aurez bien compris.
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    Re: Les figures philosophiques de l'écoute.

    Message  Euterpe le Mer 25 Jan 2012 - 17:40

    NOU-JE a écrit:Nous sommes toujours aux aguets, notre sensibilité tend constamment à s'emparer de la matière et des phénomènes ambiants. En un sens, ce serait le Conatus chez Hobbes et chez Spinoza, ce qui nous permettrait de maintenir cette attention, cette écoute perpétuelle. L'écoute n'est pas qu'une affaire de paires d'oreilles, c'est le centre de mon propos, j'espère que vous l'aurez bien compris ;)
    Vous parlez de la réceptivité en réalité, que vous assimilez abusivement au fait d'être aux aguets. La réceptivité ne requiert pas nécessairement une attention soutenue, et elle varie très nettement d'une personne à l'autre. Être aux aguets suppose une attention, autrement dit un esprit orienté vers quelque chose. D'un côté, de la disponibilité (dis-ponere : se mettre à plusieurs endroits à la fois), de l'autre être sur le qui-vive, sur ses gardes, méfiant, prêt à (ré)agir au moment choisi ou opportun.

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