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    Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

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    Chalan

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    Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Chalan le Ven 6 Jan 2012 - 23:39

    Le fichier en annexe est le texte d’un séminaire présenté en 1963 par Rudolf Boehm intitulé « Le fondamental est-il l’essentiel ? ».
    L’auteur entend y montrer, à la faveur d’une relecture du 3ème chapitre du livre Z de la Métaphysique, que contrairement à l’interprétation traditionnelle, et contrairement à ce qu’il en avait écrit auparavant (Physique), Aristote considère le concept de « sujet » comme insuffisant pour saisir la substance. Plus précisément, il défend l’interprétation selon laquelle, si toute substance est sujet, ce n’est cependant pas, pour Aristote, en tant que sujet qu’elle est substance.

    L’antépénultième paragraphe de la conclusion fournit ceci : « L’opposition heideggerienne à la pensée métaphysique qui, pour lui, va de Platon jusqu’à Nietzsche, peut en effet se résumer ainsi : ce que la métaphysique tient pour essentiel, n’est pas le Fondamental, mais le fondement est un Être qui a tous les traits du « non-manifeste » (*). Mais d’autre part, Heidegger voudrait manifestement maintenir en même temps que cet Être fondamental dont il pose la différence par rapport à l’étant est aussi l’Essentiel. C’est contre cette dernière prétention qu’Aristote nous fournit des arguments de poids » (* le sujet en tant que matière, me semble-t-il).

    Ce paragraphe reste obscur. Le principal grief de Heidegger à l’encontre de la Métaphysique ne fut-il pas d’avoir figé une interprétation de l’être comme « présence permanente » (comme sujet) ?
    La question me préoccupe et je serais particulièrement heureux de bénéficier des réflexions de ceux qu’elle inspire.
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    Euterpe

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Euterpe le Dim 26 Fév 2012 - 10:19

    Heidegger reproche à la tradition métaphysique d'avoir fait de l'être une généralité (cf. la question du genre chez Aristote). Toutefois, quand on lit Aristote, justement, pour qui l'être ne peut pas être un genre, on a de quoi se poser des questions. D'où l'intérêt de cet article, que je n'ai lu qu'en diagonale. Voici la formulation exacte du passage que vous mentionnez :
    Rudolf Boehm a écrit:L'opposition heideggerienne à la pensée métaphysique qui, pour lui, va de Platon jusqu'à Nietzsche, peut en effet se résumer ainsi : l'essentiel de la métaphysique, ce que cette métaphysique tient pour l'essentiel, n'est pas le Fondamental — mais le fondement est un Être qui a tous les traits de cet ἄδηλον dont nous parle Aristote. En ce sens, Aristote pourrait se déclarer d'accord avec Heidegger, sous la seule réserve qui toucherait l'emploi du mot Être. Mais d'autre part, Heidegger voudrait manifestement maintenir en même temps que cet Être fondamental dont il pose la différence par rapport à l'étant (la fameuse différence ontologique), est aussi l'Essentiel ; c'est pour cette raison précisément et en ce sens, sans doute, qu'il appelle ce fondement l'« Être ». C'est contre cette dernière prétention qu'Aristote nous fournit un argument de poids.

    De plus, lorsque Heidegger s'efforce de montrer que cet ὑποκεἱμενον, cet ultimum subjectum, ce sujet dernier, qu'il appelle l'Être « lui-même », est aussi l'essentiel de toute substance, il risque sans cesse de s'enliser dans une pensée dialectique qui repose, d'après les paroles de Hegel, sur la « conviction qu'il faut concevoir et exprimer le Vrai, non seulement comme substance, mais aussi bien comme sujet ». Il vaudrait la peine de réexaminer à la lumière d'Aristote le sens ultime de cette notion hégélienne de « sujet », et du reste, plus généralement, celui de la subjectivité d'après laquelle on désigne la philosophie moderne comme « métaphysique de la subjectivité ».
    L'argument de l'auteur me semble très fort, il décèle une faiblesse réelle dans la métaphysique heideggerienne. Sa lecture du livre Z s'accorde bien, en outre, avec le propos d'Aristote dans le livre B. Mais il faudrait que je prenne le temps de relire les textes (livres B et Z) avant de vous proposer ce que j'en pense (encore une fois, je trouve curieux que Heidegger ne se soit pas arrêté plus en détail sur le "refus" aristotélicien d'assimiler être et genre...). En attendant, voici quatre articles qui apporteront peut-être de l'eau à votre moulin (vous en trouverez au moins deux autres susceptibles de vous intéresser aussi parmi les articles que j'ai ajoutés ce matin dans la bibliothèque antique) :


    Dernière édition par Euterpe le Lun 8 Aoû 2016 - 20:05, édité 1 fois

    Chalan

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Chalan le Dim 26 Fév 2012 - 12:42

    Oui, on ne peut manquer de voir une interrogation, à mon sens pertinente, à l'encontre de la conception heideggerienne de ce qu'il appelle "être" : à la fois être fondamental et essentiel. J. Ladrière avait aussi souligné cette problématique.
    S'agissant d'évaluer la portée de ce questionnement critique, une difficulté vient du fait que l'approche de Boehm repose sur une relecture, elle aussi critiquable, de Z3 mais aussi, et surtout du fait que l'œuvre du Stagirite échappe à la synthèse (pour moi à l'heure qu'il est) sur ce point, en raison de contradictions internes et de questions laissées en suspens (1er traité - livre Z - livre lambda qui élude l'aspect strictement métaphysique de la substance - et aussi livre delta en D8 et D11).
    Merci pour votre réponse et pour les documents mis en ligne.

    Silentio

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Silentio le Ven 2 Mar 2012 - 11:03

    A supposer que l'être ait un sens...

    Liber

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Liber le Ven 2 Mar 2012 - 11:22

    A priori, non, puisque l'Être est là, simplement. C'est ce qui s'impose à nous avant toute interprétation.
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    Desassocega

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Desassocega le Ven 2 Mar 2012 - 13:15

    @jean ghislain a écrit:Cette conception a le mérite de ne pas croire en des choses figées mais de les ouvrir au changement
    Cela me rappelle Héraclite... Y a-t-il un rapport ?
    Car je sais que Heidegger est très lié aux présocratiques !

    Chalan

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Chalan le Sam 3 Mar 2012 - 0:32

    Voici après réflexion ce que je retire du texte de Boehm, et quelques commentaires en écho aux échanges qui précèdent :

    Aristote :
    La différence ontologique n’est pas posée, et donc demander : « Qu’est-ce que l’être des choses ? » revient à demander : « Qu’est-ce que la substance (= l’étant) ? »
    La primauté ontologique de la substance (ousia) est basée sur la suffisance (elle est principe d’elle-même) et sur son caractère de fondement (elle est principe de tout ce qui est autre qu’elle-même).
    La substance (ousia) est (donc) déterminée comme sujet (ce qui porte les prédicats, fondement, ce qui a caractère d’antériorité).
    Mais le concept de sujet est plus large que celui d’ousia. En outre, « sujet » se dit de la matière, de la forme (quiddité) mais aussi du composé de la matière et de la forme. Et il est impossible que la matière soit la substance proprement dite car elle est dépourvue de toute détermination, elle n’a aucune essence, n’est ni une chose ni une quantité.
    Il faut donc :
    * soit (selon la lecture traditionnelle de Z3, contestée par Boehm) considérer que le terme de sujet est ambigu, mieux le définir, et restreindre ici son sens à celui de quiddité, c’est-à-dire ramener le fondement à l’essentiel,
    * soit (selon la thèse de Boehm) considérer que le concept de sujet est insuffisant pour saisir la substance et faire dire à Aristote en interprétant Z3 : « la substance est quiddité (= forme) et à ce titre elle est sujet (= fondement) mais que ce n’est pas en tant que fondement qu’elle est substance ».

    Heidegger :
    Heidegger interprète l’être comme fondement (grund, sujet, ce par quoi advient la présence), qui présente toutes les caractéristiques du non-manifeste, du voilé (qui ne se montre pas cf. Z3) ; et c’est d’ailleurs parce que l’être de l’étant ne présente aucun caractère de « soi-même » qu’on s’est senti obligé de le fonder dans un étant suprême.
    Pour Heidegger, l’être n’est pas un sujet au sens de substance, il n’est pas non plus une subjectivité. Il est le fond commun à tous les étants : physis, être de tout étant, être fondamental considéré comme vouloir (cf. notamment le magnifique texte : « Pourquoi des poètes »). De ce point de vue notamment, comme vous le remarquez Aristippe, il renvoie aux pré-socratiques ; pour lui, la conception de l’être comme idée ou essence est une déchéance. Il reproche à la métaphysique de tenir pour essentiel autre chose que le fondamental - mais le fondement est un Être (Heidegger dit Être, Aristote dit sujet) qui a tous les traits du voilé : selon l’interprétation de Boehm, Aristote serait donc d’accord avec Heidegger sur ce point.

    Mais Heidegger voudrait que ce fondement soit aussi l’Essentiel. En effet, l’être est aussi dit aletheia (et plus tard ereignis) : à ce titre il est ramené à une forme "essentialisante" de l’étant : ce qui donne sens, ce qui fait apparaître. Et ceci va à l’encontre de la lecture d’Aristote donnée ci-dessus par Boehm : le fondement n’est pas l’essentiel.

    @Silentio a écrit:A supposer que l'être ait un sens...
    La question du sens de l’être, considérée dans l’absolu, a-t-elle un sens ?… Je ne sais pas mais je vous suis volontiers s’il s’agit de la contextualiser dans une réflexion de type existentialisme.

    @Liber a écrit:A priori, non, puisque l'Être est là, simplement. C'est ce qui s'impose à nous avant toute interprétation.
    Thomas d’Aquin, qui établit la différence ontologique sept siècles avant Heidegger, remarquait : L’être n’est pas ; l’être = ce qu’a l’étant.

    Où situer l'être dans ce partage radical entre d'une part un sujet ultime, étant sans essence, fondement pur et d'autre part une essence qui n'est rien mais seulement "relative à" ? L'hésitation d'Aristote reste d'une saisissante actualité et je lui trouve véritablement un caractère de fondement !
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    Desassocega

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Desassocega le Sam 3 Mar 2012 - 5:14

    C'est tout le cheminement que Heidegger fait dans Être et Temps.
    Comment cela ?

    Chalan

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Chalan le Sam 3 Mar 2012 - 9:51

    @jean ghislain a écrit:Tout dépend qui l'on veut suivre.
    Thomas d'Aquin ne fait pas vraiment la différence entre être et étant...
    De divinis Nominibus (Ch. 8, lect 1, n°751) : "On ne s'exprime pas de façon appropriée en disant que l'être est, mais bien que par l'être quelque chose est". Selon Thomas, toute chose qui est, est une structure complexe qui regroupe de l'étant (substance ou sujet), de l'être à proprement parler (actus essendi : être, dit-il, désigne un certain acte) et de l'essence. Être, c'est le fait d'un étant qui exerce l'acte d'être selon une certaine essence. Voici la différence ontologique clairement posée. Après, à partir d'une analyse de l'être, Thomas entend établir l'existence de Dieu... etc., et ça, c'est une autre histoire !

    @jean ghislain a écrit:Tandis que Heidegger, par le terme même de Dasein, lie l'étant humain à l'être.
    On constate dans l'évolution de la pensée de Heidegger que ce lien devient progressivement très lâche et incertain.
    Heidegger reproche à la métaphysique d'avoir toujours voulu, comme ci-dessus, ancrer l'être dans l'étant et donc d'avoir cherché à identifier un étant qui soit à la fois la source et le détenteur de l'être : la substance, Dieu, le sujet... Mais le problème n'est-il pas chez Heidegger d'avoir à ce point détaché l'être de l'étant, qu'il a l'air de flotter sans plus d'appui sur lui, de n'être plus qu'une forme énigmatique, venue d'on ne sait où, qui s'applique sur l'étant pour le faire apparaître dans une conception profondément phénoménologique et lui donner sens ? La pensée de Heidegger, particulièrement dans sa deuxième période, après Être et temps, finit par négliger l'étant qui n'est plus que ce qui fait obstacle à l'être...

    Chalan

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    Re: Être fondamental : entre Aristote et Heidegger.

    Message  Chalan le Sam 10 Mar 2012 - 23:02

    @jean ghislain a écrit: Maintenant pour ce qui est de Heidegger, je pense que l'être n'est qu'un prétexte pour ouvrir l'étant en sa possibilité la plus propre (le Dasein authentique) et que ce questionnement sur la différence ontologique ne mène pas à définir l'être exactement, mais que c'est juste une recherche dans un but pratique. Et dans ce sens, Sartre a interprété Heidegger à des fins pratiques : c'est l'existence humaine (autre mot pour Dasein) qui prime et devant laquelle l'être se doit de se forger. L'essence de l'homme n'est donc plus prédéfinie grâce à un acte qui lui donnerait une essence pour la vie (le logos divin ou le « verbe »), mais c'est l'existence qui définit comment chacun veut être. Cette existence libre de l'homme, pour Sartre, ne se rapproche-t-elle pas de l'authenticité clamée par Heidegger ?

    La démarche de Heidegger est entièrement guidée par la question de l’être : son analytique existentiale (et non existentielle !) n’est qu’un moyen d’approcher l’être, dans un projet ontologique, au départ de cet étant particulier qu’est le Dasein. Peut-être le rayonnement considérable d’Être et Temps dans la pensée du XXe siècle, et en ce compris dans les sciences humaines, peut-il créer a posteriori l’impression - à mon sens il s’agit d’une illusion, mais je serai heureux d’entendre les arguments en sens contraire - d’une analyse factuelle de l’existence au niveau ontique ?

    En effet, il me semble que Heidegger ne laisse guère de doute sur sa motivation. Dès le §1 du Ch1 de E&T : « L’indéfinissabilité de l’être ne dispense point de la question de son sens, mais précisément, elle l’exige »… et nulle part dans le texte, il ne m’apparaît que cette exigence soit dirigée vers autre chose que la réponse et la position de la question elle-même. Cette focalisation « élective » sur la question de l’être est encore plus marquée chez le second Heidegger (cf. « Lettre sur l’humanisme »). Dire que la question de l’être n’est abordée par Heidegger que comme « prétexte pour ouvrir l’étant… », n’est-ce pas nier une partie de ce qui fait l’originalité de sa pensée et l’inscrire lui aussi dans la continuité d’une métaphysique à laquelle il reproche d’avoir rabattu l’être sur l’étant ? Ce point me semble fondamental et marque d’ailleurs plus qu’une différence d’interprétation entre Heidegger et Sartre : il y a chez le second et non chez le premier une démarche essentiellement anthropologique.

    Pour en revenir ici à lui, la démarche qui consiste à « remonter » de la question de l’être, à celle de la substance (et de là, à une substance première, pensée de pensée…) nous la trouvons chez Aristote… pas chez Heidegger.

      La date/heure actuelle est Sam 18 Nov 2017 - 22:38