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    Giorgio Agamben - Archéologie de la Volonté et du Commandement.

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    NOU-JE

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    Giorgio Agamben - Archéologie de la Volonté et du Commandement.

    Message  NOU-JE le Lun 12 Sep 2011 - 22:28

    Bonjour,

    Il m'a paru utile et intéressant de poster dans la catégorie " Volonté " mon compte rendu d'une conférence que Giorgio Agamben tenait dans un séminaire à Paris 8 cette année 2011.

    Dans cette conférence, le philosophe italien, héritier du concept de biopolitique de Foucault, "particulièrement tourné vers l'histoire des concepts, surtout en philosophie médiévale et dans l'étude généalogique des catégories du droit et de la théologie", pouvons-nous lire sur Wikipedia ; propose la synthèse de ses études archéologiques sur le "commandement" en s'appuyant sur la linguistique, l'étude de la grammaire, replaçant ainsi dans une perspective différente la critique de l'ordre et du pouvoir déjà opérée chez Foucault. Il faudrait encore préciser la nature de l'héritage philosophique de G. Agamben, notamment marxiste, kantienne et heideggerienne.

    Les deux grands axes de cette archéologie du commandement s'opèrent dans la division de l'ontologie occidentale en deux grandes ontologies. L'ontologie de l'esti et l'ontologie de l'esto. Il les résume sous la grande opposition entre l'ontologie de la foi et l'ontologie de la raison.

    La première question qu'il pose dans cette conférence est la suivante : Comment se formule le commandement ? Il est bien entendu que le langage en est la principale raison. Le commandement ne se formule qu'à l'impératif. L'impératif est la forme linguistique du commandement. Il invoque le "devoir-être". Or, le devoir ne sous-entend rien d'effectif, il faut le préciser.

    La thèse que Giorgio Agamben va tenter de démontrer est la suivante : la volonté et le devoir sont des concepts inventés, notamment à partir de Kant et de l'élaboration de ses impératifs catégoriques, pour donner corps et sens au commandement, c'est-à-dire pour donner une référence à l'impératif. Le propre de l'impératif est d'être en manque de référent réel, à l'instar du nourrisson qui ne jure que par lui-même (c'est-à-dire ses désirs infantiles) parce qu'il n'a pas conscience d'un ordre des choses qui le dépasse ; l'impératif et le nourrisson ne se préoccupent pas de ce qui est, mais de ce qui doit être selon leur bon commandement.

    Le "devoir-être" apparaît dans la morale avec Kant ; mais du même mouvement ruine toute l'éthique. Le devoir est donc introduit dans la morale comme un terme clé, indépassable. Il se poursuit jusque dans la modernité où il s'exacerbe. Le sujet moderne vit dans un monde renversé ; non seulement par les impératifs économiques, politiques, sociaux et idéologiques de la société réticulaire ; mais aussi parce que son principe de plaisir est perverti par son principe de réalité (le principe de rendement). Ce principe de rendement est celui de notre société. C'est d'ailleurs ici que Freud néglige le concept de réalité ; en n'analysant pas les conditions de reproduction de la vie réelle (l'économie, le social, le politique et l'idéologique). Le principe de plaisir du sujet moderne est alors celui du "consommateur-jouisseur". La maxime " tu peux, parce que tu dois " s'est alors transformée en "tu dois, parce que tu peux".

    Selon les grammairiens anciens, et l'on pourrait ici faire l'éloge d'une lucidité antique :oO: on ne pouvait pas faire d'analyse philosophique sans faire, au préalable, une analyse grammaticale. Agamben cite alors Heidegger qui affirmait qu'il fallait libérer la grammaire de la logique, et que pour opérer cette libération, il fallait passer par celle du langage de la grammaire elle-même. Il existe une intrication étroite entre l'analyse grammaticale et la pratique du langage en philosophie ; ainsi la logique exige, pour une analyse, cette étude de la grammaire. L'exemple des Catégories d'Aristote est significatif : si l'on n'a pas analysé le langage d'un point de vue grammatical et isolé, on ne peut définir une catégorie logique. Les grammairiens de la Grèce antique classifient l'impératif parmi les "modes" ou "diathèse" du verbe. Cette dernière, la "diathèse", c'est "l'abolition de l'âme qui s'articule à l'énoncé" ; il détermine qu'elle fait quelque chose ou commande que quelque chose se produise.

    Mode - diathèse : ces notions permettent l'idée selon laquelle l'âme s'articule au langage par le mode ou la diathèse justement. Ainsi, la volonté est un "mode" qui permet à la pensée, l'âme, dirons-nous, la conscience, de s'articuler au langage ; de proférer/professer.

    Il y a une évolution, une ontogenèse de l'âme puisqu'il y a une évolution (à travers l'histoire de la pensée et du langage) du lien entre "commandement" et "volonté".

    Le vocatif et l'impératif : leur analogie révèle une nécessité de la présence. Aussi, pour les grammairiens anciens, le vocatif et l'impératif étaient liés. En effet, la nomination ne serait-elle pas une forme d'impératif ?

    Il faudrait ici préciser ce qui était pour les Grecs une évidence : on ne peut pas se commander à soi-même. Ce n'est que depuis Kant que l'on pourrait (que l'on commence à pouvoir) le faire. Voilà le propre de la morale moderne cependant : nous sommes habitués à considérer comme normal et spontané, dépendant de l'éthique fondamentale, le fait que nous pourrions nous commander à nous-mêmes. Pour un Grec, c'est une absurdité sans nom :_i_:

    Giorgio Agamben constate lui aussi une idée assez commune dans l'état actuel de la critique générale de la modernité : le sujet moderne est divisé. Seulement, Agamben fonde autrement les raisons de cette division, notamment en soulignant cette absurdité qui consiste à se commander à soi-même, à multiplier les intermédiaires quelque part ... Il est en effet absurde d'établir un contact avec soi-même... Sauf pour se retrouver, c'est-à-dire se connaître, prendre conscience de soi en tant que produit de la société ayant subi les déterminismes de l'universel en tant que particulier.

    Le philosophe précise aussi que l'impératif n'est pas un performatif : le performatif vaut comme un acte tandis que l'impératif est en manque de référent au réel, donc a du mal à devenir pratique. C'est une théorie qui s'y insère mal (dans la pratique).

    Venons-en à présent aux deux ontologies de l'Occident : la première, l'ontologie du commandement (esto) s'exprime à l'impératif. La seconde, l'ontologie de l'esti, l'ontologie classique, s'exprime à l'indicatif. Voilà une frontière qu'il ne faut pas perdre de vue tant elle déborde les domaines du droit et du pouvoir politique. Ces deux ontologies sont clairement distinctes, mais elles se croisent et se battent. L'attention des savants et des philosophes s'est surtout portée sur l'ontologie de l'Être, de ce qui est (esti). Tandis que l'ontologie de l'esto (ce qui doit être) est plus restée dans l'ombre, même si son influence est plus importante. L'ontologie occidentale est une machine double.

    1 - L'ontologie de l'esto : elle relève du droit et de la religion. C'est la tendance de la foi, vers le faire-être et le devoir-être, à l'instar de la prière.

    2 - L'ontologie de l'esti : elle relève de la science, de la philosophie, de la connaissance (correspondance entre être et langage). Symbolisée par la raison et le dualisme vrai-faux.

    Entre ces deux grandes ontologies, en tant que produits de leur mouvement antagonique, apparaissent l'Art et la Technique comme croisement entre le mythe et la raison. De là, nous pouvons digresser sur les notions d'anthropo-cosmomorphisme du rêve et d'anthropo-cosmomorphisme de l'outil, principe découvert par Edgar Morin qui déterminent la réalité de l'Homme, une réalité semi-imaginaire. Ne nous fallait-il pas rêver de voler (anthropomorphiser l'oiseau) avant de faire des avions ? En un sens...

    Détails ==> Mais alors, devant cette machine double que serait l'ontologie occidentale, devant ce qui apparaît être une ontologie du jugement et de la nomination, que penser de l'époque sceptique et du scepticisme en général ? L'époque sceptique est une suspension de cette ontologie double.

    L'analyse de la première ontologie a été laissée entre les mains des techniciens du droit et de la religion. Chez les juristes et les théologiens, on trouvera, certes, des analyses du commandement. Mais parce qu'ils sont intimement liés à l'ontologie qu'ils étudient, l'analyse sera forcément partiale. Elle se doit d'être faite par les philosophes et les scientifiques, ceux qui appartiennent à l'ontologie de l'esto.
    Avec les juristes, l'analyse sera partielle et partiale parce que pour eux, le commandement coïncide avec la norme. Or la norme n'a rien de comparable à ce qui ne peut dépendre d'elle, à savoir le commandement. Le commandement ne décide pas de la norme. C'est bien plutôt le contraire même.
    La religion et le droit construisent un édifice autour du commandement sans jamais faire son analyse.

    L'impératif est la forme fondamentale du langage, tout comme le commandement est une forme archaïque du "moi", affirmateur et désirant, souvent irrationnel. Les études sur la prière de Marcel Mauss sont assez significatives quant à la compréhension du commandement. En effet, la prière est un acte de commandement au sacré, elle témoigne d'une force magique. Voilà en quoi le performatif se distingue de l'impératif. Dans le premier, la simple profération est considérée comme un acte. Dans le second, il s'agit moins d'un acte que d'un cri.

    Dans l’expérience performative du langage, la foi réalise la substance, l'être des choses qui ne sont pas là, mais qui sont espérées. Ainsi, en droit, proférer quelque chose c'est donner corps à l'obligation. Le serment est un commandement à la première personne. Le commandement est un serment à la deuxième personne, car on ne peut jurer pour autrui, semble-t-il... Et si on ne pouvait pas se donner un "commandement à soi" chez les grammairiens anciens c'est que le serment était trop fort à ce moment-là. La séparation entre morale et devoir n'avait pas lieu de se faire.

    Le commandement est un serment prononcé pour autrui, presque à sa place, un serment qui veut obliger l'autre à... C'est de là que l'ontologie de l'esti tire sa force. La force en question est une force linguistique, langagière.

    La parole et la langue sont deux forces distinctes mais reliées par le langage et l'articulation que la pensée y adopte.

    A présent, venons-en au droit. Giorgio Agamben va remettre en question une idée assez courante : est-ce vraiment la force qui réalise et maintient le droit ?
    Pour des théoriciens critiques du droit, comme Engels, la force est le contenu du droit. Le système juridique règle l'usage de la force, ainsi que le droit la règle aussi, le système juridique est en effet un système de norme - comme la grammaire est un système de norme qui règle l'usage de la langue. Cette thèse implique que contrairement à ce que nous pensons en tant que citoyen sous-informés, la " loi " ne s'adresse pas au citoyen mais aux juges et aux policiers, qui ne sont pas des citoyens ordinaires dirons-nous ...
    Entre le droit et la force, il n'y a donc plus de lien instrumental car la force ne sert pas à réaliser le droit. On saisit mieux, dès lors, l'importance du commandement en tant que force de la parole.
    En effet, ce que cherche la force physique, dans le domaine du droit, c'est le maintien et la conservation du commandement en tant que tel. La force vise le maintien de l'ordre.

    ORDRE ET COMMANDEMENT SONT QUASIMENT SYNONYMES.

    Chez Aristote, la notion d'ordre désigne le rapport entre le monde et le bien suprême. La question que soumet Aristote pour ouvrir plus largement le problème de la relation entre ordre et commandement est la suivante : est-ce que l'univers possède le "bien" comme quelque chose de séparé ou comme un ordre ?
    C'est là qu'Aristote établi sa grande différence entre la transcendance et l'immanence : Est-ce que le monde possède le bien comme un principe transcendant ou comme un principe immanent, un ordre ?

    C'est l'ordre qui est immanent : le commandement n'existe pas à cause de l'ordre, mais l'ordre existe à cause du commandement. Aristote donne alors l'exemple de l'armée : l'ordre qui y règne dépend du commandant.

    Qu'est-ce que définit l'ordre ? Il s'agit du rapport d'un principe à une pluralité (Petit Robert) ; mais quel est ce rapport ? C'est celui du commandement et du pouvoir / du pouvoir et de la violence.

    L'arcade du pouvoir, ce n'est pas strictement la FORCE, c'est le commandement, à condition d'ajouter que le commandement a pour seul contenu la force qui le maintient, le conserve. Le commandement règle la force qui maintient le commandement ... c'est une essence.

    Le maître totalitaire dira "tu peux" : c'est en lui obéissant qu'on pourra transgresser la loi de l'inceste ou du meurtre ; loin d'avoir disparu, cette obligation de jouir est omniprésente dans nos sociétés dites démocratiques. L'ontogenèse du commandement, plutôt sa généalogie, nous amène à le constater actuellement ainsi : chaque acte considéré comme possible est considéré comme le saut du devoir. Inversion de la maxime "tu peux, puisque tu dois" en "tu dois, puisque tu peux". L’expérience de Milgram renseigne beaucoup sur le transfert de responsabilité que le malaise d'un individu qui s'apprête à exécuter les ordres de son commandant nazi l’amène à opérer pour ne pas mourir de regret devant les accusations du Surmoi... Cette maxime kantienne est donc inversée devant une nouvelle autorité et une nouvelle attitude à son égard.

    Le sujet moderne n'est pas maître de son destin pulsionnel façonné par l'universel. Pourtant, là où le Surmoi le marque, le désir doit se démarquer.

      La date/heure actuelle est Jeu 19 Oct 2017 - 23:46